Catalogue


L'Anneau et le Livre
revue de presse    


Stalker, 19 décembre 2011

Autour de Robert Browning aux éditions Le Bruit du temps

Il y a tout de même, encore, de petits éditeurs qui sont grands par les livres qu'ils éditent. L'un de ces petits éditeurs, Le Bruit du temps est, si j'en juge par son catalogue tout à fait remarquable et cohérent, l'un des meilleurs de France.

Il faut donc saluer l'admirable travail que font les éditions Le Bruit du temps, déjà évoquées à propos de l'étonnante Femme de Zante de Solomos et de l'étrange Timbre égyptien de Mandelstam.

Qu'est-ce qu'un bon travail éditorial ? C'est d'abord une façon de nous rendre présent un auteur, de le remettre « à l'ordre du jour » comme l'écrivait Charles Du Bos (dans ses Approximations, Éditions des Syrtes, 2000, p. 353), surtout lorsqu'il a cessé d'irriguer les lettres françaises depuis l'époque où l'excellent critique a joué, pour lui, le rôle d'intercesseur. C'est donc, pour un éditeur, mener une politique intelligente de publications et, une fois que celle-ci a été clairement définie, privilégier la cohérence : ayant ainsi publié L'Anneau et le Livre de Robert Browning, un prodigieux ouvrage hélas méconnu des lecteurs français qui décrit un même fait divers par le biais de plusieurs témoins, Antoine Jacottet a eu l'intelligence de publier plusieurs ouvrages évoquant Browning, où l'auteur et son œuvre sont diffractés par de multiples prismes, qu'il s'agisse d'une biographie (Robert Browning) de Chesterton, d'une biographie encore, mais d'un genre spécial puisqu'elle est consacrée à l'épagneul d'Elizabeth Barrett Browning (Flush), des Sonnets portugais de cette dernière ou enfin de trois textes, dont une nouvelle précieuse et énigmatique, d'Henry James évoquant le merveilleux écrivain (Sur Robert Browning).

Si les éditions dirigées par Antoine Jaccottet, grâce à leurs efforts pour nous révéler Browning et son texte le plus célèbre et complexe, ont sans doute contribué à accroître la longueur de ce train que tire, selon Henry James, tout grand écrivain (« Tout écrivain tire derrière lui toute la longueur d'un train, mais celui de Browning s'étend considérablement plus loin », p. 112 du troisième ouvrage évoqué ci-dessous), je crains qu'il ne nous faille, toujours et pour longtemps, revenir au trop court article que Charles Du Bos consacra à l'écrivain, un texte au titre aussi court qu'éloquent, « Note sur Browning en France » (in Approximations, op. cit., pp. 353-361), puisque la France, ce pays qui fut pourtant un des tout premiers à saluer le génie de l'auteur, semble avoir oublié jusqu'au souvenir de l'existence du grand poète.

Sonnets portugais   de Elizabeth Barrett Browning

Dans les Sonnets portugais magnifiquement traduits par Claire Malroux, me plaît avant tout l'étonnante thématique de la conversion, au sens profane comme religieux du terme. La femme que Robert Browning ravira aux siens (et surtout à son intraitable père) pour l'épouser et la guérir en la conduisant en Italie n'est plus la même que celle qui ne savait rien de cet homme : l'amour qu'elle éprouve pour lui a, littéralement, changé son être car, comme l'écrit magnifiquement l'auteur (Sonnet XXXII, in op. cit., p. 85), « Une grande âme, d’un même coup, aime et crée ». L'amour, et c'est bien là que se trouve le mystère et peut-être même le miracle de la conversion, n'abolit point l'être passé, mais l'assume puis le dépasse, selon la très belle métaphore finale du sixième sonnet (p. 33) :

Si vaste l’espace
Que mette entre nous le destin, ton cœur reste
Dans le mien qui bat double.
Tu es dans mes actes,
Mes rêves, comme dans le vin doit persister
Le goût de son raisin.

Dans son vingtième sonnet (p. 61), la poétesse file la métaphore, en la rapportant à la sphère religieuse, de la réalité invisible aux yeux de ceux qui ne savent point voir ou plutôt, de ceux qui refusent de voir (1) :

[…] je bois
À la coupe des merveilles de la vie ! Merveille
De n’avoir jamais senti vibrer le jour ou la nuit
De tes actes ou paroles, – ni jamais cueilli
Un présage de ton être dans les fleurs blanches
Que tu voyais pousser. Aussi bornés les athées
Qui ne devinent pas Dieu caché aux regards –

Il s'agit quoi qu'il en soit, pour la poétesse, de parvenir le plus justement possible à décrire non point l'état, banalité suprême de la littérature, de celle ou de celui qui est amoureux mais le mystérieux moment où la nature de l'homme a changé, remplie par le don de l'amour. Fort intelligemment, Claire Malroux a inséré dans son ouvrage deux magnifiques poèmes d'Elizabeth Barrett Browning n'appartenant point à la série des Sonnets portugais, dont l'un, intitulé « Substitution » (p. 115), évoque la déchirure dramatique provoquée par la mort d'un être aimé. Si l'amour, d'un même geste, crée et donne ou plutôt, redonne, la mort détruit et arrache la capacité même que nous avons de célébrer la beauté. L'extrême douleur, qui est sans passion tout comme elle est sans mots (voir le magnifique poème intitulé « Douleur », p. 117), nous enferme dans le cachot du désespoir, et nous enferme définitivement, à moins qu'une main secourable ne nous soit tendue, dans l'hermétisme du démoniaque si magistralement analysé par Sören Kierkegaard. Pour Elizabeth Browning, l'enfermement est, d'abord, coupure, césure écrit-elle, que rien ne peut réparer. Rien ? Non, pas quelque chose, quelqu'un : une personne, la Personne :

Lorsqu’une voix aimée qui pour vous était
Son et douceur, vient soudain à manquer
Et qu’un silence, dont vous n’osez vous plaindre,
Vous assiège d’une maladie grave, et nouvelle –
Quel espoir ? quel recours ? quelle musique
Peut l’abolir ? Non pas le soupir de l’amitié,
Ni le subtil calcul de la raison; ni la mélodie
De violes, ou de flûtes où soufflait le Faune;
Ni les chants de poètes, ou de rossignols
Dont le cœur là-haut s’élance dans les cyprès
Vers la lune claire; non plus que les lois des sphères
S’auto-célébrant, ni les doux saluts des anges
Qu’accueille le sourire de Dieu : non, rien
Parle, Toi, Christ secourable ! – comble cette césure.

Robert Browning   de G. K. Chesterton

Vivacité d'esprit, humour, ironie, paradoxes, autant de termes et de qualités goûtées par Borges saluant, dans ses Cours de littérature anglaise, le génie de Chesterton, singulièrement la très belle biographique qu'il a consacrée à son aîné, Robert Browning, parue d'abord dans l'excellente série English Men of Letters. Le livre de Chesterton pourrait tout entier être lu à la lumière de quelques lignes étonnantes écrites par Louis Massignon : «La vraie, la seule histoire d’une personne humaine, c’est l’émergence graduelle de son vœu secret à travers sa vie publique ; en agissant, loin de le souiller, elle le purifie. La vraie, la seule histoire d’un peuple, c’est la montée folklorique de ses réactions collectives, thèmes archétypiques lui servant à classer et à juger les témoins “engendrés” par sa masse. Le peuple les somme, au nom de serments communs ; mais eux doivent fidélité privée à leurs vœux. Aussi la courbe de vie de chacun de nous se tend, pour l’ordalie ; se noue, en “nœud d’angoisse”, prise entre son vœu et ses serments ; jusqu’à réaliser, parfois, une prise de conscience héroïque du sacré, expiatrice de la crise collective. L’âme subit alors le choc de l’événement réalisant son vœu par les serments mêmes qui en brisent le secret, l’interprétant comme l’intersigne, très folklorique, du thème de son destin. Cette rupture est un signe de mort […] » (2). Chesterton, du moins lorsqu'il évoque le reproche d'obscurité qu'on fit aux textes de Browning (3), est moins précieux que Massignon lorsqu'il écrit : « Si, pour la plupart d'entre nous, il nous arrive de dire quelque chose de valable, c'est lorsque nous laissons s'exprimer cette part de nous-même devenue aussi familière et inaperçue que le motif de notre papier peint. C'est seulement lorsqu'une idée est devenue naturelle au penseur qu'elle devient saisissante pour le monde » (p. 67) puisque c'est à ce moment-là, selon l'auteur d'Orthodoxie, que l'écrivain a trouvé le langage idoine pour exprimer sa vérité, comme il l'illustre par cette remarque aussi paradoxale que juste : « Mais si un jeune homme a vraiment des idées à lui, il doit d'abord être obscur parce qu'il vit dans un monde à lui dans lequel existent des symboles, des correspondances, des catégories inconnus du reste du monde » (pp. 65-66). Chesterton nous donne un exemple savoureux pour illustrer sa très raisonnable démonstration consacrée à la question de l'obscurité de Browning : « S'il avait été possible à un poète du XVIe siècle de tomber sur la théorie de Darwin et de s'accoutumer à la tenir pour une évidence, il aurait pu écrire un vers comme celui-ci : “La radieuse progéniture du singe”, et on aurait vainement fouillé dans les plus extravagants traités médiévaux d'histoire naturelle afin de percer le sens de l'allusion. Plus l'idée lui serait apparue inébranlable, solide et raisonnable, plus elle serait apparue aux yeux du monde opaque et fantastique » (pp. 66-67).

De sorte que Chesterton, par des moyens rien de moins que logiques, parvient à nous prouver que l'accomplissement public du vœu secret de Browning était d'être un des meilleurs poètes de son siècle : « comme tout le monde, il lui fallait découvrir d'abord l'univers, puis l'humanité, et enfin lui-même. Chez lui, comme chez tous les autres », ajoute Chesterton, « l'ambition se rétrécit à mesure que s'élargit l'esprit » (pp. 78-79).

Cette découverte, n'en déplaise au caustique écrivain qui s'amuse avec son lecteur, est tout de même une assez petite chose pouvant tout de même devenir matière à discussions sans fin : qu'avons-nous besoin de savoir que Browning peut être qualifié de génial parce qu'il a trouvé, en lui-même, les ressources pour évoquer une réalité que nul autre que lui n'était à même de découvrir puis de signifier au reste du monde ? Lorenzo Valla n'a-t-il pas, en quelques mots, caractérisé cet office que réalise tout grand artiste, tout grand découvreur : at nova res novum vocabulum flagitat ? Gardons toutefois à l'esprit cette idée : Chesterton est peut-être, à son tour et non sans jouer de l'humour qui le caractérise, plus obscur qu'il ne veut l'admettre en suggérant que l'art subtil de Browning avait une signification cachée. Non pas que le poète ait chiffré ses textes en les truffant d'allusions érudites apprises dans les quelque 6 000 volumes de la bibliothèque de son père car, pou qui sait « voir le caractère merveilleux de toute chose, la surface de la vie est au moins aussi étrange et magique que ses profondeurs ; la limpidité et l'évidence de la vie sont au moins aussi mystérieuses que ses mystères » (p. 163). En fait, la réalité est sous nos yeux, saisissante et n'a nul besoin, pour ne pas être vue, de se cacher derrière les rideaux à pompons de l'ésotérisme. Il suffit, pour ne pas la voir, de désirer ne pas la voir : « Que la beauté spirituelle, que la vérité spirituelle soient par nature communicables, et qu'il faille les communiquer, est au principe même de toute religion concevable. Le Christ a été crucifié sur une colline, non dans une caverne, et le mot Évangile renferme la même idée que le nom courant d'un journal quotidien » (p. 100).

Que n'ont donc pas voulu voir les contemporains, souvent forts mauvais et injustes lecteurs, dans les textes de Browning, notamment dans le plus accompli d'entre eux, L'Anneau et le Livre ? Chesterton répond sans ambages : « De même qu'il s'est essayé aux formes métriques les plus bizarres et qu'il a tenté de les maîtriser, de même il s'est essayé aux âmes les plus bizarres et a tenté de se mettre à leur place. La charité était la base de sa philosophie ; mais c'était, en fait, une charité féroce, qui pratiquait la chasse à l'homme. Il était une sorte de policier cosmique qui pénétrait dans les plus infâmes officines et taxait publiquement de vertu les canailles » (pp. 84-85).

En fait, Chesterton me semble vouloir suggérer une espèce d'hermétisme dans le comportement public du grand poète, comme si la tranquille et patiente ascension sociale de Browning qui mourra couvert de gloire cachait de véritables gouffres que l'artiste exprimait par son art : « Avant et après cet événement [la mort de sa femme, le 29 juin 1861], sa vie fut aussi tranquille et routinière qu'on l'imagine aisément ; mais il demeura toujours en lui quelque chose qu'ont ressenti tous ceux qui l'ont connu dans ses dernières années : l'esprit d'un homme qui avait été prêt le moment venu et qui s'était avancé avec son dévouement et sa certitude jusqu'à une position considérée comme indéfendable, à deux doigts du meurtre » (p. 160).

Finalement, Henry James, nous le verrons, sera lui aussi fasciné par cette curieuse dichotomie entre la vie privée de l'artiste et sa vie, tellement brillante, publique. L'apparent paradoxe, tout comme celui entre l'obscurité et la profondeur (cf. p. 223), ne semble pas gêner outre-mesure Chesterton qui écrit : « Pour qui sait voir le caractère merveilleux de toute chose, avons-nous relevé plus haut, la surface de la vie est au moins aussi étrange et magique que ses profondeurs ; la limpidité et l'évidence de la vie sont au moins aussi mystérieuses que ses mystères » (p. 163).

C'est sans doute dans cette subtile dialectique entre ce qui est visible et ce qui ne l'est pas que Chesterton voit la racine même de l'art elliptique de Browning et peut-être même ce caractère inquiétant de ses meilleurs textes, où la surface en apparence limpide s'enrichit autant qu'elle se trouble de choses inommées remontées des profondeurs, thème qui peut lui faire conclure sa très belle biographie du grand poète par ces phrases évoquant L'Anneau et le Livre, sur lequel nous reviendrons dans une prochaine note : « Chacun devrait croire, pour le bien des hommes et le salut de son âme, qu'il est possible, même en étant l'ennemi du genre humain, d'être l'ami de Dieu. Le mal ouvré par cet orgueil mystique, si grand soit-il souvent, est une paille comparé au mal ouvré par l'abandon de soi au matérialisme. Les crimes du démon qui s'estime démesurément ne sont rien comparés aux crimes du démon qui s'estime sans valeur » (p. 288), comme si l'unique crime, en fin de compte, consistait pour Chesterton dans le fait d'être médiocre ou bien, étant écrivain, à choisir d'évoquer la vie de gredins médiocres alors que les véritables sataniques, Barbey d'Aurevilly l'a magnifiquement illustré, sont ceux qui, faisant le Mal, ne peuvent que tomber dans les mains terribles de Dieu.

Sur Robert Browning   de Henry James

C'est peu dire que Robert Browning a fasciné Henry James qui, s'il n'a jamais tenté de monter dans le train que tire, selon lui, tout écrivain (4), n'en a pas moins tenté d'en comprendre la direction, et même d'apercevoir quelque visage derrière les vitres des wagons. C'est au travers de trois textes, dont une nouvelle toute en paradoxes et subtilités intitulée La Vie privée, où Browning est représenté sous les traits de Clare Vawdrey, qu'Henry James évoque les textes de son prestigieux aîné, « formé, nous dit-il, d'un merveilleux mélange d'universel et d'alambiqué » (p. 90). Si Lord Mellifont, dont le modèle a été le peintre Frederic Leighton, n'est qu'une coquille vide qui n'a d'existence que par sa représentation sociale, un homme qui a « un costume pour chaque fonction et une morale pour chaque costume » (p. 25), Clare Vawdrey, lui, est « entièrement privé » et n'a « pas de vie publique correspondante » (p. 50). Comme toujours avec James, le fantastique affleure, quoique discrètement, à la surface si impeccablement ratissée que constitue le texte : « J'avais l'impression intime que tout cela était conçu pour paraître dans les journaux du matin, avec un éditorial, et aussi le sentiment exaltant que quelque chose n'y figurerait pas, et ne pourrait jamais y figurer, bien que n'importe quelle rédaction audacieuse eût été prête à payer une fortune pour l'obtenir » (p. 52).

Bien sûr, l'essence même du fantastique que nous pourrions rapprocher de ces « lumières diagonales » dont parle James (p. 83, dans le texte intitulé « Browning à l'abbaye de Westminster ») est de ne point nous renseigner sur ce quelque chose dont la simple évocation suffit à étonner ou inquiéter celles et ceux qui entourent ces deux étranges personnages, trop irrécusablement liés pour n'être que les deux aspects essentiels, moins contradictoires qu'il ne semble quoi qu'en pense James (5), d'une seule personnalité, que James aura pensé être Robert Browning, monstre d'insignifiance sociale et écrivain monstrueux, « merveilleux mélange d’universel et d’alambiqué » (p. 90), capable de dévoiler, grâce à sa « robustesse » (ibid.) des abîmes de vilenie dans les personnages les plus insignifiants en apparence.

Robert Browning, un monstre sans doute, mais un monstre raffiné (6). Une description qui, en fin de compte, n'est qu'un portrait d'Henry James, n'est-ce pas ?

Flush  de Virginia Woolf

C'est peut-être, en fin de compte, ce court texte bourré d'humour et de finesse qui illustre le plus intelligemment l'art d'écrire cher à Browning, puisqu'il présente quelques-uns des principaux événements survenus au poète et à celle qui allait devenir son épouse (et dont Flush est l'épagneul cocker assez assuré de son rang social et de sa haute lignée d'ancêtres) tels qu'un animal de compagnie a pu se les figurer !

Ce qui émeut, dans ce délicieux texte de l'auteur d'Orlando, c'est l'atmosphère excellemment rendue de tel quartier sordide d'un Londres fuligineux et froid où Elisabeth Browning se rendra elle-même pour récupérer son cher animal de compagnie qui lui a été volé ou, a contrario, la lumineuse simplicité de la vie en Italie, lorsque les Browning ont quitté l'Angleterre.

Il y a peut-être un intérêt moins visible dans ce petit texte que la seule recréation d'une subtilité miraculeuse de la vie sociale d'une époque révolue vue par les yeux (et sentie par la truffe) d'un chien : l'inéluctable fuite du temps, que l'écriture ne parvient pas à stopper ni même à ralentir mais qui doit, aussi imparfait qu'est son pouvoir d'évocation (7), s'efforcer d'en capturer l'énigmatique puissance, de transcrire l'irrésistible sensation d'à-vau-l'eau car, « cependant, comme une rivière, encore qu'elle reflète, calme, les mêmes arbres, les mêmes vaches pâturant, les mêmes freux volant aux cimes des feuillages, pourtant se meut inévitablement vers la cascade, ainsi ces jours, Flush le savait, couraient inévitablement à une catastophe » (p. 81).

                                                                                                          Juan Asensio

Notes

(1) Dans le sonnet XXXVII (p. 95), l'auteur réemploiera une image voisine en évoquant le cas du païen :
Pardonne, oh pardonne, si mon âme crée
À partir de cette force divine que je sais être
Tienne et toi, une figure faite seulement
De sable, mouvante et prête à se briser.
C’est que des ans lointains non soumis
À ta souveraineté, refluant sous le choc,
Ont forcé mon cerveau ballotté à épouser
Leur doute et leur crainte, à trahir en aveugle
La pureté du modèle et déformer
Ton si précieux amour en vile contrefaçon ! –
Comme un païen naufragé, à l’abri d’un port,
Afin de célébrer son dieu marin sauveur,
Dresse un dauphin sculpté… ouïes bâillant
Et queue fouettant l’air… à la porte du temple.

(2) Louis Massignon, « Un vœu et un destin : Marie-Antoinette, reine de France », in Parole donnée (Union Générale d’Éditions, coll. 10/18, 1970), p. 190.

(3) « Quant à ce qu'on appelle l'obscurité de Browning, la question est un peu plus difficile à traiter. Beaucoup de gens ont supposé Browning profond parce qu'il était obscur, et beaucoup d'autres, à peine moins erronément, l'ont supposé obscur parce qu'il était profond » (p. 223).

(4) « Tout écrivain tire derrière lui toute la longueur d’un train, mais celui de Browning s’étend considérablement plus loin ; et il soulève, à mes yeux, un admirable nuage de poussière dorée » (pp. 112-113).

(5) Dans sa « Préface de l'édition de New York » établie de 1905 à 1909 par Henry James lui-même, l'auteur de cette nouvelle étonnante écrit : « notre délicieux et inconcevable homme célèbre était double, constitué de deux compartiments distincts et “étanches” – l'un d'eux étant figuré par le monsieur assis tout seul à sa table, silencieux et invisible, pour écrire des choses admirablement profondes, belles et compliquées ; tandis que le monsieur qui sortait régulièrement pour s'asseoir à une table fort différente, et pour dîner copieusement, dans la cohue et la multitude, représentait le deuxième » (p. 77).

(6) Voir, dans le texte intitulé « Le roman dans L’Anneau et le Livre », ces lignes : « Je doute que nous ayons un précédent à l’énergie de cette appropriation d’un dépôt de matière exposée, un bloc de sens déjà en position et requérant, non pas d’être modelé ou équarri ou solidifié, mais plutôt d’être soumis à une désintégration, d’être mis en morceaux, fondu, réduit, par le plus caractéristique des procédés du poète, en poudre : en poussière d’or et d’argent, dirons-nous. Il allait y appliquer son système favori : celui de considérer son sujet du point de vue d’une curiosité quasi sublime dans sa liberté, mais quasi banale dans sa méthode, et d’introduire dans celui-ci autant de points de vue supplémentaires que son imagination en aurait envie, à une échelle que même lui n’avait encore jamais appliquée ; cela avec un courage et une confiance que nous ne pouvons, au jugé de toutes ces conditions, conditions pour la plupart ardues, arides, et ingrates même jusqu’au défi, qu’estimer superbes, et dont l’issue devait être d’une splendeur proportionnellement monstrueuse » (pp. 97-98).

(7) Très belle méditation sur l'incapacité profonde de l'écriture à évoquer l'univers olfactif dans lequel se meut le petit chien et, plus largement, admirable méditation sur une langue édénique, pas forcément verbale et l'impossibilité de la rêver, fût-ce pour un animal de compagnie, irrémédiablement contaminé par ses maîtres humains, comme nous le voyons dans La Terreur d'Arthur Machen : « Bref, il connut Florence comme nul être humain ne l'a jamais connue, comme ne l'ont jamais connue Ruskin ni George Eliot [...]. Pas une seule des sensations lui arrivant par myriades ne fut soumise à la déformation des mots. Certes, le biographe serait heureux d'en inférer que la vie de Flush, pendant ces années de maturité, ne fut qu'une suite d'orgies dépassant toute description, et d'écrire que si le bébé, chaque jour saisissant au vol un nouveau mot, chaque jour, ainsi, repoussait plus loin de lui la réalité ingénue, le destin de Flush, au contraire, était de rester dans un paradis où les essences se conservent dans leur pureté suprême et où la nudité des choses s'imprime immédiatement sur la nudité des nerfs : par malheur ce serait faux. Flush ne vivait pas dans un paradis de ce genre. Un esprit volant d'étoile en étoile, un oiseau que son plus long voyage au-dessus des neiges polaires ou des forêts tropicales n'a jamais amené en vue d'habitations humaines [...] ceux-là jouissent, autant que nous puissions imaginer, d'une pareille immunité, d'une intégrité aussi bienheureuse. Mais Flush s'était couché sur des genoux humains; il avait écouté des voix humaines. Sa chair était toute veinée des passions de l'humanité; il connaissait toutes les nuances de la jalousie, de l'angoisse, de la colère et du désespoir » (pp. 151-152).

 

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La République des Lettres, 5 juin 2010

Robert Browning : L'Anneau et le Livre

Robert Browning est mal connu en France. Son œuvre la plus souvent traduite est un conte rimé, que l'on destine aux enfants: Le joueur de pipeau d'Hamelin. Les dernières éditions françaises de Sordello et de Pippa Passes remontent respectivement, pour le poème, à 1952 et, pour la pièce, à 1954. The Ring and The Book, publié à Londres en 1868-1869, ne fut traduit par Georges Connes, de sa propre initiative, qu'en 1942-1943. Divers contretemps retardèrent jusqu'à 1959 la sortie chez Gallimard de son ouvrage, que Le Bruit du temps vient de remettre en circulation dans une édition bilingue.

Ce n'est pas la difficulté qui est en cause. Dans ce massif de 21.116 vers blancs, Arthur Symons, au début du siècle dernier, en dénombrait seulement 116 exigeant d'un lecteur moyen qu'il les lise deux fois pour les comprendre. Mais à l'époque où André Gide, Charles Du Bos et René Lalou la montaient en épingle, une épopée de ce genre avait (sauf la splendeur) peu d'atouts à faire valoir en France. Outre le préjugé selon lequel l'écrivain n'est pas armé pour chasser sur les terres de l'historien et réciproquement (qui amène certains à prétendre aujourd'hui que les Mémoires de Guerre de De Gaulle n'ont rien à voir avec la littérature), on peut supposer que L'Anneau et le Livre souffrit (pour nous en tenir aux causes célèbres italiennes) de la comparaison avec Les Cenci de Shelley et avec leur nombreuse descendance.

Béatrice Cenci se venge des relations incestueuses que son père lui a imposées, en l'assassinant à l'aide de complices. En 1599, Clément VIII la laisse décapiter et elle s'auréole du triple prestige de l'inceste, du parricide et de l'immolation. À propos de la tragédie d'Antonin Artaud, « sur un thème de Stendhal et de Shelley » (la pièce en décasyllabes du second reléguée derrière la chronique ultérieure), Pierre Jean Jouve écrivit : « La fille violée par son père, qui le tue, ne se reconnaît pas coupable, mais que la société met à mort, ceci fait exactement partie de nous [...]. Le Drame Cenci est un des drames éternels, pour ainsi dire immuables, comme celui d'Œdipe et celui de Lear, dont Shelley dit dans sa Préface qu'ils sont dans la tradition, antérieurement à tout ouvrage tragique. »

L'affaire dont Browning s'empara ne lui fournit ni inceste ni parricide. Le sort de la modeste héroïne, bien que sans doute violée elle aussi, mais par son mari, ne ressemble guère à celui de la belle Béatrice. Aucun tableau de maître ne nous a transmis son image.

De même qu'une copie de documents d'archives avait suggéré à Shelley l'idée des Cenci, le point de départ de Browning est une trouvaille, sur un marché aux puces à Florence. Le trésor lui a coûté une lire : « Le voici, je le lance en l'air, je le rattrape : format, petit in-quarto ; partie imprimé, partie manuscrit; pour la forme, c'est un livre ; dans la réalité, du fait à l'état brut, sécrété par la vie humaine, quand des cœurs palpitaient fort, des cerveaux battaient, inondés par la montée du sang, il y a deux siècles. Rendez-le moi ! Il fait du bien à toucher et à voir. » D'emblée, cette joie est communicative. Elle prélude à un parfait accomplissement, selon Chesterton, de « la poésie du débris ».

Ce vieux livre jaune et carré contient les documents juridiques relatifs au procès, Rome, en 1697, du comte Guido Franceschini, assassin de sa femme Pompilia (17 ans, mariée à 13) et des parents adoptifs de celle-ci, Violante et Pietro Comparini. S'appuyant sur ces textes latins et sur une ancienne brochure, Browning, familier des chroniques italiennes depuis qu'il a composé Sordello, assez informé de l'histoire et des mœurs de l'Italie depuis le XIIIe siècle pour prendre avec elles les libertés qu'il juge nécessaires, composa en quatre ans, après la mort de sa femme, douze monologues où s'expriment, à l'exception évidemment des Comparini, les principaux acteurs du drame et du procès.

Ainsi, après les porte-parole de bavards d'une moitié de Rome et de l'autre moitié, et « le tiers point de vue » qui se fait fort de trier parmi les racontars, entend-on successivement l'Arétin Franceschini ; le prêtre Giuseppe Caponsacchi, qui a aidé Pompilia à s'enfuir du domicile conjugal pour revenir d'Arezzo à Rome, et qui a déjà été emprisonné pour cela ; Pompilia mourante mais lucide sur son lit d'hôpital (heureuse que son fils Gaétan, né huit mois après la fugue, ait échappé au massacre) ; deux avocats, aux plaidoiries parfumées de termes latins ; le pape Innocent XII interrogeant, pour y voir clair, toute l'histoire des papes ; Guido Franceschini une seconde fois ; et Browning en personne qui, dans le premier monologue, unit l'anneau (symbolisant le travail d'orfèvre du poète sur la matière brute) à « la chose signifiée », au vieux livre, et qui dans le dernier boucle la boucle après avoir épousé (en apparence du moins) les points de vue de tous les personnages, identifiant chacun, ainsi que Yann Tholoniat l'a formulé, à un « point de voix ».

Victime de sa mère qui la vendit toute jeune à des bourgeois de Rome, ces Comparini ; de la mère numéro deux, Violante, qui négocia son précoce mariage dans l'espoir d'une alliance aristocratique; d'un mari floué parce qu'on lui avait fait miroiter une généreuse dot (« en fait de dot, la poussière de la route »), auquel elle résiste parce qu'il est vieux, laid, mesquin et violent ; de l'archevêque allié du mari (ce prélat compare la rebelle à une figue qui, pour s'être refusée au bec de l'oiseau, sera assaillie par trois cent mille abeilles et guêpes) ; du religieux son beau-frère qui cherche à la séduire ; de ragots étayés de fausses lettres d'amour la faisant passer pour maîtresse de Caponsacchi ; victime enfin de vingt-deux coups de poignard, dont cinq mortels – Pompilia, traitée (c'est elle qui l'affirme) comme un bien meuble, aurait largement de quoi réclamer vengeance. Pourtant, soulagée d'avoir placé son fils en lieu sûr, elle ne se plaint du mal qu'on lui a fait qu'« avec la plus déchirante tendresse », elle « ne récrimine jamais », pour reprendre des termes de Charles Du Bos, lequel explique la relative indifférence des Français à Robert Browning en constatant : ils « se croient toujours des agents, alors que les êtres humains ne sont le plus souvent que des jouets ».

Pompilia est une innocente qui n'a prise sur rien ni sur personne, à l'exception de Caponsacchi. Loin de la pervertir, son drame lui enseigne à dire que l'oubli fait obstacle au pardon. Ce pardon, Guido n'en a que faire. Pour justifier son crime, qui ne l'a pas empêché de dormir, il avance des raisons sociales. En se mariant, explique-t-il, il a conclu un marché, consentant à échanger sa noblesse contre la toute jeune femme et un pécule : « Si, plaide-t-il devant la justice papale, ce que je donnais pour ma part du troc, le style, l'éclat [...], était sans valeur alors la société s'écroule, ses règles sont le caquetage d'un idiot. » Raisonnement guère éloigné de celui du militaire que Stavroguine (un autre noble) approuve dans Les Possédés : « Si Dieu n'existe pas, que signifie alors mon grade de capitaine. »

La même histoire contée dix fois avec des accents divers, on a du mal à y démêler le vrai du faux. On n'est sûr souvent que de « la flambée du fait » : le meurtre. Guido raille la bourse pleine de toiles d'araignées que lui a laissée son père, mais il exagère peut-être. Bien qu'il accuse Pompilia d'avoir fait du charme, sous sa fenêtre, à Caponsacchi, alors qu'auparavant (prétend-il) elle raffinait sur la chasteté pour qu'on ne la croie pas fille de putain, on incline à croire qu'il a tout fait pour les jeter dans les bras l'un de l'autre, provoquant leur départ clandestin. Le pape est de cet avis, mais nous indispose en fourrant Guido dans le même sac que « l'autre Arétin », l'auteur des Sonnets luxurieux.

Pompilia déplore que l'on sous-estime Caponsacchi : « lorsque, à travers la châsse de cristal, je vous montre la pureté dans sa quintessence, vous discernez tous une araignée en son milieu ». Elle ne soupçonne pas comme il est étrange, ce Caponsacchi, dont un ancêtre figure comme Sordello dans la Divine Comédie. Il s'était soumis à la tonsure, fortifié par l'encouragement de l'évêque à écrire des vers « sous le sceptre de la beauté et de la mode ». Le sourire de Pompilia l'écarta logiquement de la Somme de Saint Thomas. Rien d'étonnant si les mobiles de ce chanoine, devenu « cavalier, affirmé par la cape et l'épée », ne sont pas clairs. De tous les personnages, il est le plus « composite », signe selon Browning qu'il est un astre de bon aloi. On le voit déçu lorsque Pompilia, pendant leur voyage, entre Arezzo et Rome, lui réclame des lectures pieuses. Sa dévotion à la jeune femme, à son visage, fait de lui un ecclésiastique moins futile, mais aussi un violent, du moins en paroles. Il déplore que les juges qui l'emprisonnèrent, privant d'un protecteur Pompilia revenue chez les Comparini, n'aient pas ordonné l'exécution préventive de Guido ; il va jusqu'à regretter de ne pas l'avoir supprimé : « la création purgée de cette erreur du Créateur, l'homme racheté, un crachat effacé de la face de Dieu ! » Le comte condamné à mort par Innocent XII, nonobstant les droits du noble mari sur sa femme, retournera l'argument contre Dieu, en des termes similaires : « Je ne suis qu'une immense et totale erreur ; et à qui la faute ? pas à moi, en tout cas, qui ne me suis point créé moi-même ! »

Les récits dispensent méprises, leurres, pièges, déguisements, en des réverbérations multiples. La jeune agonisante ne sait pas écrire, mais à l'écouter, on ne la croirait pas analphabète. Il est vrai qu'elle n'a pas à la bouche, comme d'autres discoureurs, les noms d'Ovide et de Virgile, auxquels l'assassin et son adversaire chanoine ajoutent Catulle. C'est vers elle en tout cas que tout converge dans cet édifice de paroles, de rythmes, ce dodécaèdre plus vrai que les témoignages humains dont il est fait. Elle semble pressentir à contrecœur la forme de l'œuvre qu'elle habitera : « les échos, ça meurt, ça ne se répercute pas à l'infini ; pourquoi faudrait-il que toujours un mal fasse écho à un autre et que nos oreilles n'en aient jamais fini du bruit ? » Ce disant, elle projette un reflet inversé de l'avertissement de l'auteur : « juger sur des voix ; ce que nous appelons le témoignage ; tumulte qui se répercute, fait vivant dont le bruit s'assourdit, discuté, répandu, dispersé en murmures ; et pourtant source de tout ce qu'il semble que nous apprenions : car que savons-nous, sinon ce que des mots nous apportent ? » « For how else know we save by worth of word ? » Ce qui confirme que la succession des monologues est trompeuse, qu'en dépit de la sentence papale, il n'y a pas de dernier mot – comme le suggère l'Anneau en quoi se métamorphose le Livre.

Georges Connes a rendu les vers de Browning en une élégante et scrupuleuse prose, parfois laborieuse. Pompilia, évoquant de sa vie ce qui fut et ce qui n'eut point de réalité, déclare : « I touch a fairy thing that fades and fades. » Ce magnifique vers se voit changé en : « Ce que je touche, ce sont des choses fées, qui s'évanouissent, s'évanouissent ! » On ne relèvera pas beaucoup plus de 116 gaucheries de ce genre. Elles sont rachetées par de précieuses notes marginales et une substantielle étude en fin de volume.

Lorsque cette traduction parut pour la première fois, Georges Perros alerta Jean Paulhan : « Je viens d'attaquer, à voix très haute, L'Anneau et le Livre. Foudre et silex, de quoi faire flamber la planète. Mais non ! Je commence à comprendre pourquoi Gide faisait si grand cas de ce monstre. »

Le mot n'est pas trop fort. La grande polyphonie de Robert Browning est une sanglante féerie décasyllabique.

                                                                                                               Adrien Le Bihan

La République des Lettres

                          

L'homme nouveau, n°1470, 22 mai 2010

Browning ou le génie poétique

Le poète anglais Robert Browning (1812-1889) incarne la plénitude du génie poétique. La réédition de son chef-d'œuvre L'Anneau et le Livre coïncide avec la publication du Browning de Chesterton et de l'étude qu'Henry James, son contemporain et ami, lui consacra. Une aubaine !

 

Révérence gardée envers un pape béatifié, les bibliothèques de presbytère des années d'après-Concile avaient ceci de commun avec celles des foyers anglais de l'époque victorienne : en plus de la Bible, au moins un ouvrage devait s'y trouver, le Journal de l'âme pour les unes, l'œuvre poétique de Browning (1812-1889) pour les autres (on peut le vérifier chez les bouquinistes). La comparaison s'arrête là, au moins pour la France, car dix ans après sa béatification, Jean XXIII attend toujours que son Journal soit réédité, mais trois volumes de et sur Browning viennent de l'être.

 

La première biographie de Chesterton

Robert Browning, publié en 1903, est le premier grand livre de Chesterton, et sa première biographie. Il porte déjà la marque de son génie propre, que ce soit dans ses dons d'empathie avec son sujet, de clarté d'exposition, de sens de la formule – qui font qu'un siècle après ses monographies restent des ouvrages de référence – ou dans sa manie de donner des citations sans références (et parfois inexactes).

Robert Browning est d'abord une excellente biographie (Du Bos et Borgès l'ont trouvée la meilleure de toutes celles écrites sur le poète anglais). Mais Chesterton va bien plus loin. Les chapitres sur l'art poétique et sur la philosophie de Browning constituent des essais sagaces et argumentés qui laissent deviner le secret de l'envoûtement que procure malgré sa difficulté à la lire l'œuvre de Browning : une forme aussi adaptée que cela se peut à son fond. Chesterton insiste justement sur la complexité de l'écriture et du style et cite Wordsworth sur le couple Browning (« J'espère qu'ils se comprennent ; ils seraient bien les seuls à le faire »).   Browning esprit saturé de culture classique et de grandes questions, comme son épouse, n'essaie-t-il pas de traduire dans sa poésie « ce que l'homme a cru voir », la rendant obscure à force de densité ?

 

Henry James : Qui est Robert Browning ?

Henry James semble a priori n'avoir que peu en commun avec Chesterton, sinon le fait que Browning ait été aussi un « des repères indélébiles » de son existence. Le romancier américain a sans doute puisé chez lui ce goût de l'inconclusif qui fait le charme de ses romans. Browning a constitué pour le romancier une énigme, qu'il approcha de près puisqu'ils furent voisins à Londres. James voyait dans le poète deux âmes en un seul homme, le mondain brillant et «  le monsieur assis seul à sa table, silencieux et invisible, pour écrire des choses admirablement profondes, belles et compliquées ». Après la mort de Browning, il essaiera à plusieurs reprises de résoudre cette énigme, en particulier dans un essai, dans une conférence sur L'Anneau et le Livre (qui constitue aussi une belle introduction au chef-d'œuvre du poète) et, surtout, en ayant recours à la fiction et en écrivant La vie privée, une nouvelle dans laquelle il cache d'un léger voile littéraire une véritable enquête policière sur cet écrivain qui « ne parlait jamais de lui-même ; c'était un sujet qui aurait été remarquablement digne de lui, mais il n'y avait apparemment jamais réfléchi ». Après avoir exploré plusieurs pistes, les dernières pages concluent sur une image tout à fait adaptée à son sujet : ce que l'on croit voir est « une porte dont l'autre côté est le seul à connaître le vrai Robert Browning ».

 

L'Anneau et le Livre, une œuvre globale

L'Anneau et le Livre, présenté en édition bilingue, est à la fois un livre d'érudition (sur un crime et son châtiment), une impressionnante fresque historique (l'Italie à la fin du XVIIe siècle), un roman impressionnant (les mêmes événements vus par leurs différents acteurs), un ouvrage sur le temps, la culture, la civilisation, l'amour, le cœur humain et, surtout, sur « la vérité qui est la somme de toutes les expériences affectives » (Chesterton). Le tout constituant un immense poème narratif long de 21 000 vers ! L'Anneau et le Livre est un livre à l'ambition aussi démesurée que l'Ulysse de Joyce, et Chesterton place son auteur au niveau d'Homère, de Virgile, de Dante et de Milton. Et si le pape imaginé par Browning constate que, aux yeux des hommes, « il y a maintenant un tribunal nouveau, plus haut que celui de Dieu, celui de la culture », le poète, lui, ne s'y résigne pas, pour qui celle-ci ainsi que la justice ou l'amour (autres thèmes majeurs de l'ouvrage) sont autant de vérités qui n'épuisent pas leur sujet parce que « aucun homme, aussi grand soit-il, ne saurait rêver de Dieu sans mourir », comme l'écrit Chesterton qui montre bien en quoi cette conception apparemment relativiste de la vérité est en fait mystique et aux antipodes du relativisme contemporain.

 

Ces trois livres n'épuisent pas le cas Browning. La réédition de ses autres popésies s'impose. Et son histoire d'amour avec Elizabeth Barrett, « le seul cas où on puisse se demander si le mariage d'un poète et de sa muse ne devint pas pour lui une source d'inspiration » (Gilson) nous vaut un des couples littéraires les plus extraordinaires. Charles Du Bos travailla quinze ans sur son Robert et Elizabeth Browning ou la plénitude de l'amour humain pour essayer d'en comprendre le secret, qui est que l'amour véritable va bien au-delà de la passion et atteint au spirituel.

 

                                                                                                                    Didier Rance

 

                          

 

Cahier critique de poésie, n°19, mars 2010

Robert Browning : L'Anneau et le Livre

Écrite sur les années 1864 et 1868, cette œuvre monumentale de plus de vingt et un mille vers est de nouveau disponible grâce à la jeune maison d'édition Le Bruit du temps, et de surcroît en édition bilingue.

Browning construit son œuvre à partir d'un « vieux livre jaune » déniché chez un bouquiniste florentin, regroupant divers documents relatifs à un procès qui s'est déroulé près de deux siècles plus tôt à Rome. Il s'agit d'un poème épique qui relate sous tous ses angles et dans l'ampleur d'un souffle inimitable, une véritable affaire criminelle, avec tout ce qu'elle peut contenir de tenants, de confusions, d'aboutissements, de revirements, d'impostures, d'immoralité. Browning s'emploie par des moyens pluriels à la quête d'une vérité dont il faut percer pas à pas toutes les brumes, toutes les strates perçues d'une même réalité. Il fait se succéder douze monologues dramatiques qui sont les points de vue des différents protagonistes de l'affaire, il les confronte, les passe au crible, de sorte qu'au bout du compte apparaissent des pointes d'éclaircie sur cette affaire.

Le lecteur chemine passionné et aussi librement que la langue de Browning (qui n'exclut pas çà et là de bonnes doses d'humour). Ce livre eut un immense succès à sa parution en 1869, un chef-d'œuvre de narration qui n'a aujourd'hui absolument rien perdu de sa verve.

                                                                                                                   Mathieu Nuss

 

                          

 

Valeurs actuelles, 4 février 2010

Browning : la poésie rendue au monde

Un baobab, écrivait en 1923 Charles Du Bos de Robert Browning ; et, de L'Anneau et le Livre, « la première en date, et l'une des plus grandes, des œuvres contemporaines ». Écho à Chesterton qui parlait quant à lui du « grand poème épique du XIXe siècle », évidence, si l'on n'a pas peur des mots, un mal dont ne souffrit jamais Robert Browning. La timidité chronologique avouée par son traducteur est moins compréhensible que cette autre évidence, reflet de la première, que Browning est un contemporain de Shakespeare : ni plus ni moins, de ce côté-ci de la Manche, qu'un Victor Hugo, par sa docilité, comme lui, aux “quatre vents de l'esprit” et sa volonté d'élargir la poésie dépérissant dans le cachot du lyrisme, en la rendant au monde.

Voici donc, introuvable en français depuis quarante ans, L'Anneau et le Livre, publié en quatre volumes pendant l'hiver 1868-1869. Robert Browning est alors un poète déjà célèbre, à la fois par son œuvre réputée “difficile” par les facilités de la critique et pour son mariage avec Elizabeth Barrett, poète elle aussi, qu'il a enlevée et conduite en Italie où elle est moirte, dans la plus pure tradition romantique tardive.

L'argument de l'œuvre, soit sa plus petite partie, est une anecdote criminelle de la fin du XVIIe siècle à Rome : le massacre, par un mari furieux qui s'estime doublement trompé, de sa jeune épouse arrachée à ses griffes par un clerc compatissant, et des (faux) parents de celle-ci, qui la lui ont vendue en la faisant passer pour une héritière. L'orchestration de Browning fait de ce sordide fait divers un poème à l'ampleur vertigineuse sur la destinée et les abîmes du cœur humain, où, selon le procédé qui lui est cher du monologue dramatique, il donne la parole successivement à tous les acteurs du drame, assassin, victimes et comparses, et jusqu'au pape qui juge le meurtrier.

Henry James disait de Browning qu'il « mêlait le sens pictural à la vision métaphysique » selon sa méthode qui était de désintégrer son sujet, de le réduire en poudre d'or ou d'argent – pour lui redonner, avec la vie et la parole, une incomparable liberté. À la fin de son monologue, le pape raconte comment Naples lui est soudain apparue à la lueur d'un éclair, par une nuit obscure : « There lay the city thick and plain with spires / And, like a ghost disshrouded, white the sea » (« La ville était là, serrées, distincte, avec ses clochers / Et la mer blanche, comme un fantôme débarrassé de son linceul »). Ainsi l'histoire apparaît-elle au lecteur.

La fascination que Henry James éprouve pour Browning, fascination du disciple pour le maître, l'« admiration presque jalouse » dont parle l'éditeur commun, le lui fait voir comme un « justicier des torts infligés à ce qui est beau dans la vie ». C'est définir la plus haute mission du poète, par quoi il fait mieux que créer un monde : il le rachète. La puissance miséricordieuse de son imagination fait accéder à l'être – et à l'être poétique, comme si le poète retrouvait ce dont il parle dans la mémoire de Dieu – des possibles méprisés par la contingence ou des réalités oubliées des hommes. Postulat poétique, dont Browning fera une méthode plus ou moins délibérée, et que Henry James, comme le montre son éditeur, retrouvera pour son propre compte (au point d'écrire une nouvelle, L'Élève, sur un thème qu'il juge inabouti dans The Inn Album de Browning).

Voici enfin les tendres impôts de la France, et nommément d'une ville, Dijon, à un livre-monde : le premier critique de Browning au XIXe siècle, premier en perspicacité, fut un Dijonnais, Joseph Milsand, qui voyait dans l'œuvre du poète « quelque chose comme le soulèvement d'une âme qui se heurte avec le grondement des grandes eaux contre les limites de notre nature » ; et puis, un siècle plus tard, un autre Dijonnais, Georges Connes, à qui nous devons cette traduction commentée que publie en regard du texte original les toutes jeunes éditions du Bruit du temps, fondées et dirigées par Antoine Jaccottet. On ne pouvait rêver ouverture plus éclatante.

                                                                                                            Philippe Barthelet

                          

 

The Time Literary Supplement, n°5564, 20 novembre 2009

A harmless occupation

A crime passionnel of wartime and a sustained exercise in the neglected art of comprehension

[…] Georges Connes (1890-1974) had begun his translation in the dark years of 1942-3 ; he was in the Resistance, and remarks that his task enabled him to give a bland, disarmingly dotty reply to the recurring question “What are you doing ?” – “I'm translating The Ring and the Book.” A harmless occupation during the Occupation […].

Welcoming General de Gaulle to Dijon was no more than an “interesting episode” in his life ; it is by translating The Ring and the Book that he has “really touched something great”. His readers, too, must rise to the occasion : faced with the poem's brimming bowl, he tells them not to purse their lips, but to “take it in long gulps”. His own jouissance is shameless. The usual English phrase “labour of love” won't do here ; it is said that a translation is always a betrayal ; if so, this is a crime passionnel. When Connes undertook his task he estimated that The Ring and the Book had probably had six French readers : “I would want six thousand, sixty thousand ; in the coming century, six hundred thousand, six million ; as many as Shakespeare ; it's of equal value.” I doubt there are 6,000 English readers of The Ring and the Book alive today. But if there were six like Connes, it would be enough to make Browning settle contentedly in his grave. […]

[Conne's] preface to the 1959 volume […] is reprinted, along with his Étude documentaire, in the magnificent new edition from Le Bruit du temps, learnedly, judiciously and wittily introduced by Marc Porée (Professor of English at the Sorbonne Nouvelle), and with a brief and moving memoir by Pierre Connes, the translator's son, who remembers escaping from his homework and hiding under the kitchen table while his father read aloud to his mother the latest instalment of l'affaire Franceschini. The translation is printed facing the English original ; when I first learnt this I wondered whether readers would need a mechanical aid sumply to lift the book, since Browning's poem by itself is twice the length of Paradise Lost ; but the volume, for all its bulk, is beautifully produced, shapely and usable. The openings fall naturally at every point, the pages are thin but don't crumple as you turn them, and the typography is sharp and clear. I stress these material features not simply because they are important in themselves but because they honour the materiality which is so central a theme in the poem. […]

Connes simply thought the versification didn't count for much. Fortunately this made no difference to the outcome : Conne's decision was the right one, even if taken for the wrong reason. As Porée remarks, the “suppleness” of prose, its being unconstrained by the formal requirements of metre and rhyme, was the only way of doing justice to the varied flow of Browning's original. Moreover, Connes decided that his prose should be plain, its diction uninflected by archaism or slang. After sixty years his version is still clear, vigorous, sensible ; it is not (and does not claim to be) the artistic equivalent of Browning's poem, but it is a remarkably accurate paraphrase, a sustained exercise in the neglected art of comprehension. […]

[Connes] is passionate about the poem's vocal power : it is “not meant to be read, but to be spoken, recited, proclaimed, declaimed, bellowed ; yes, it should be bellowsed ”. “Bellowsed” is my version of “passé par un gueuloir”, “un geuloir” being Flaubert's coinage from the slang words “gueule” (mouth) and “gueuler” (to shout). Conne's audience for University readings was fascinated, gripped (“un auditoire fasciné”) ; the compliment is to Browning, to the poem's “huge successive waves of reasoning, rhetoric, emotion, passion, poured out from minds intensely absorbed by the matter at issue and by what they have to say about it”. This is the aspect of the poem that Connes was confident prose could convey : take care of the sense, and the sounds would take care of themselves. The largest freedom he took was not with vocabulary, but with syntax and structure : he altered the length and shape of Browning's sentences and verse paragraphs, creating rhetorical periods that “breathe” naturally in French. The characters' shifts of thought and surges of feeling, everything that makes their speech “dramatic”, are convincingly rendered, and the poem's cumulative power comes across without diminution. […]

I doubt that an English prose paraphrase of the poem would have fewer mistakes. Indeed if you know French this is a wonderful help to the close reading of the poem ; it illuminates the original by patient, attentive sympathy. I do not know why so many professed poetry-lovers accept that a poem needn't make sense, and think that to ask “what does this mean ?” is like putting on oven gloves to pick violets. Any explication of a literary work (and translation is a form of explication) carries such a risk of officious interference ; Georges Connes's version has sins of this nature, but they are venial compared to the pride that chooses never to stoop, or the sloth that can't be bothered.

                                                 Daniel Karlin

                          

 

RiLi, n°13, septembre-octobre 2009

Browning, poète nécromant

En 1869, Robert Browning, alors au sommet de sa gloire, publie The Ring and the Book, épopée en vers blancs contant un sordide assassinat dans la Rome des années 1690. Laurent Folliot revient ici, à l'occasion de la publication de la traduction qu'en a proposé Georges Connes, sur cette œuvre poétique hors norme qui, par son style, sa construction, mais aussi sa précision documentaire – Browning s'appuyait sur les minutes du procès – tient une place unique dans la littérature britannique.

Il semble que la littérature anglaise du XIXe siècle, et singulièrement la poésie, connaisse actuellement un certain regain d'intérêt en France : on songe par exemple, pour n'en citer que deux, aux traductions de Coleridge publiées par Jacques Darras dans la collection « Poésie » de Gallimard, ou au Don Juan de Byron, entièrement retraduit chez le même éditeur par les soins de Marc Porée et de Laurent Bury. Le Bruit du temps vient d'apporter à ce processus une contribution décisive en republiant (c'est une première en cinquante ans) l'unique traduction française, accompagnée du texte anglais et d'un généreux apparat critique, de l'œuvre maîtresse du victorien Robert Browning (1812-1889). Initialement paru en 1869, L'Anneau et le Livre explore en plus de vingt mille vers et douze « monologues dramatiques » tous les ressorts d'une affaire sanglante qui défraya la chronique romaine à la fin du XVIIe siècle, et dont l'auteur avait retrouvé par hasard les minutes sur un marché de Florence : pour résumer outrageusement, le meurtre par un hobereau d'une très jeune bourgeoise épousée par intérêt et de ses vieux parents, après qu'un jeune et fougueux chanoine a tenté de l'enlever pour la soustraire au martyre qu'elle endurait. Au terme d'une progression savamment ménagée de point de vue en point de vue, qui donne à entendre les voix d'une rumeur divisée, celle des protagonistes, les pompeuses plaidoiries de leurs avocats, puis les méditations du pape Innocent XII en personne, le lecteur émerge finalement de la grisaille incertaine de l'humanité commune – traitée avec l'âpre ironie d'un grand moraliste – pour entrevoir les deux extrémités du bien et du mal, éternisées dans un face-à-face auquel le poète a voulu donner la force du mythe.

On ne s'attardera pas, ici, sur l'intensité de l'évocation, sur la puissance émotionnelle du récit, mais plutôt sur la singularité d'une œuvre dont l'ambition et la conception continuent de paraître folles à un lecteur contemporain, d'une « folie » qui intéresse directement aussi bien l'histoire que la théorie de la littérature. Histoire et théorie des genres, d'abord : dans le champ britannique, L'Anneau et le Livre constitue l'une des principales tentatives pour mettre au jour un équivalent moderne de l'épopée, non seulement par son ampleur, mais aussi par l'urgence spirituelle de son propos, fût-elle parfois enténébrée par le doute (la réinvention de la foi chrétienne est bien sûr l'un des thèmes profonds de l'œuvre). […] La virtuosité de la caractérisation dramatique, la constance des développements analytiques et la complexité de l'intrigue signalent que l'ambition épique passe ici par la réappropriation des possibilités de la forme romanesque. La valeur indicielle du moindre détail donne ainsi à L'Anneau et le Livre des allures de roman policier, en quoi il ne fait d'ailleurs que reprduire le caractère « circonstancié » qui fut dès l'origine un aspect essentiel de la fiction anglaise. En même temps, le poème, basé comme on l'a dit sur des minutes authentiques, s'inscrit par là dans une relation vitale à la véracité du fait historique […] Il faudrait encore parler de l'omniprésence de la dissection psychologique, à laquelle Henry James fut loin d'être insensible, et qui se conjugue à la multiplicité des points de vue – les voix qui se succèdent narrent à peu de chose près les mêmes événements – pour mener Browning à des audaces inconnues du roman de son temps, et toutes proches des expérimentations du XXe siècle.

Le poète nécromant

L'Anneau et le Livre n'en demaure pas moins résolument un poème, dont la dimension réflexive et critique en fait un jalon passionnant de l'évolution de la poétique de l'œuvre. Deux tendances fondamentales en déterminent l'architecture. D'abord, la fascination de l'histoire a pour corollaire, chez Browning, la redéfinition de la figure du poète, non plus voyant ou créateur à la manière du romantisme shelleyen, mais recréateur ou nécromant. […] D'autre part – et annonçant, là aussi, le modernisme – il y a la visée totalisante de l'œuvre, inséparable de l'inquiétude morale et religieuse de Browning : la polyphonie doit se résorber dans une symphonie, la multiplicité dans l'unité, le chaos dans un ordre ultime au moins entrevu. Si la cathédrale a été, de Wordsworth à Proust, la grande métaphore moderne de l'œuvre, elle fait ici place à l'anneau parfait dans lequel l'artiste a mêlé au minerai brut du fait historique l'alliage de son vers pour mieux le porter à une absolue pureté idéationnelle […]. L'image, longuement filée, dit la tension dont se nourrit l'écriture de Browning entre la vie des faits et celle de l'art […] : loin de l'art pour l'art, la poésie moderne s'élabore ici dans un questionnement éthique incessant.

La méthode oblique

Car L'Anneau et le Livre est également une épopée du langage poétique […]. Le vers blanc de Browning, d'une rare puissance rythmique, use à satiété de toutes les ressources allitératives de l'anglais, multiplie les anacoluthes, élide articles et conjonctions, comme s'il s'efforçait de développer sa grammaire propre : la traduction, ici, relève plus encore qu'ailleurs de la gageure. De haute tenue, celle de Georges Connes – en prose, selon une vénérable tradition française – fait droit à la verve de Browning, à sa gouaille souvent sardonique. Elle respecte la débauche lexicale qui caractérise son œuvre, la tendance accrue à l'oralité par où celle-ci s'éloigne du romantisme. Surtout, elle est à l'écoute de toutes les inflexions des voix browningiennes : le monologue dramatique s'y trouve tiré du côté d'une vraisemblance conversationnelle remarquablement efficace. On peut certes regretter que s'y perdent un peu la spécificité du vers, l'abrupt de la syntaxe, l'excès du signifiant si essentiel à la poétique de Browning ; mais l'intérêt de cette édition bilingue est aussi de permettre la mesure d'une difficulté, de faire apparaître dans toute leur ampleur l'écart entre les langues et l'attraction utopique, toujours actuelle, d'une parole largement étrangère aux habitudes du public français.

Deux éclairages

Il faut, à cet égard, saluer la complexité de l'édition publiée par Le Bruit du temps, assortie d'un apparat critique considérable qui ne néglige aucun moyen de familiariser le lecteur avec l'œuvre et son auteur. Signalons pour commencer l'annotation exhaustive de ce volume, due aux éditeurs, et qui explicite les nombreuses références susceptibles d'éclairer le texte de Browning, saturé d'érudition anglaise mais aussi italienne. Il y a plus : cette édition ne donne pas seulement à connaître un beau texte, elle semble placer en perspective la figure et le poème de Browning, un peu comme le fait celui-ci de l'assassinat de la famille Comparini. En mettant en lumière la réception de Browning et, par là, le rôle qu'il a pu jouer dans l'histoire du sens accordé à la poésie et à la littérature en général, les éditeurs semblent avoir voulu faire écho aux revendications de sa poétique, donner toute la mesure de son exigence de l'œuvre et pour l'œuvre, sans pour autant l'enfermer dans une interprétation prescrite d'avance. C'est notamment le fait du double éclairage fourni par deux « introductions » ou présentations de Browning, rédigées à cinquante ans d'intervalle.

D'un côté, la substantielle « étude documentaire » de Georges Connes, placée en fin de volume comme pour prolonger la résonance du poème autant que pour « l'expliquer » […]. Connes voit en Browning un Shakespeare moderne, c'est-à-dire plus proche des préoccupations fondamentales de notre temps ; sa ferveur a pour but de faire reconnaître en France le génie de l'auteur (dont la renommée fut immense en pays anglo-saxon), mais aussi, du même coup, de promouvoir une certaine vision de la littérature. Il cite longuement, à cet effet, l'ouvrage consacré au poète par G. K. Chesterton, qui situe la grandeur de Browning dans l'assomption littéraire de l'insignifiant […] et aussi dans la traduction artistique radicale de cette exigence première de la modernité qu'est la liberté de parole : tout point de vue demande à être entendu, fût-ce celui du Mal. Pour Connes, renchérissant sur ce propos auquel il apporte tout le souci éthique d'un résistant qui fut confronté aux dilemmes de l'épuration, Browning est le tenant par excellence d'un humanisme intégral, courant le risque de la confrontation avec les puissances des ténèbres pour mieux assurer, en définitive, l'authenticité d'une morale. S'il offre dans son étude une synthèse détaillée des documents qui constituaient le Livre jaune, c'est pour permettre au lecteur de « juger sur pièces » l'art du poète et son projet, mais aussi pour rappeler toute la vigueur de la motivation éthique qui les anime.

À l'autre bout, la préface de Marc Porée […] replace, avec rigueur et minutie, l'auteur dans le contexte de sa culture et de son temps, le situant par rapport à l'héritage romantique comme par rapport à ses principaux contemporains : position à la fois centrale, par l'ambition inégalée de son œuvre, et marginale par l'excentricité rugueuse de sa poésie, si différente de la poséie « tout court » de Tennyson ou d'Arnold. […] Browning est aussi notre contemporain, si l'on veut, par la part d'ombre de ses études de caractère, par sa fascination pour la déviance, par sa détermination à donner la parole à une négativité qui ne se laisse subsumer qu'au tout dernier moment sous le grand schème éthique dont le poème se veut porteur. Schème dont la présence et la pertinence ne sont pas discutables, mais dont la réalisation fondamentale serait peut-être plutôt à chercher dans l'ample mouvement du texte, dans la lenteur « oblique » de son cheminement, moins dans le temps du jugement que dans celui que l'on prend avant de juger.

Ce n'est pas le moindre mérite de ce volume que de donner au lecteur celui de réfléchir aux opérations de l'œuvre littéraire, à l'historicité de nos sensibilités et de nos jugements, tout en lui laissant une complète liberté d'appréciation et d'interprétation vis-à-vis du monument qu'il s'apprête à aborder.

                                                                                                                  Laurent Folliot

                          

La république des livres, 14 juillet 2009

Louons maintenant un nouvel éditeur

[…] Et puis un chef-d’œuvre, un vrai L’Anneau et le Livre (The Ring and the Book, traduit de l’anglais par Georges Connes, 1424 pages, 39 euros) de Robert Browning (pas l’inventeur du pistolet qui porte son nom, le poète). L’un de ces pavés magnifiques, à l’instar du Zibaldone de Léopardi (Allia) pour ne citer que lui, dont on se demande pourquoi les grands éditeurs n’ont jamais pris le risque de s’en emparer, d’autant qu’il se présente en édition bilingue. Encore que cette traduction, qui date de 1943, était déjà parue en 1959 chez Gallimard, mais elle était introuvable depuis, et plus encore avec l’original anglais en regard, et des textes de présentation et de commentaires particulièrement éclairants. Pour s’en convaincre, il suffit de faire sonner le mot « anneau » en français et de le comparer à tout ce que son équivalent de « ring » recèle et reflète de richesses.

Ce livre hors genre, à moins qu’il ne relève de la catégorie tant redoutée de « livre d’une vie », a été publié Londres en 1868-1869 ; il n’est autre que « le » grand poème épique du XIXe siècle, dont Chesterton disait qu’il deviendrait « la grande épopée de l’énorme importance des petites choses ». On voit par là déjà qu’il sera difficile de faire l’économie des superlatifs à l’approche de ce monstre de littérature. De nos jours, on ne lit plus guère le poète anglais Robert Browning en France, si tant est qu’on l’y ait jamais lu. Le projet de sa grande entreprise lui est venu en flânant chez les bouquinistes et en y découvrant les minutes d’un procès pour un triple crime sordide, à Rome en 1697. De cette découverte aux accents de révélation, il fera un livre-monde, objet littéraire non identifié sans ascendance ni postérité. Ce livre de tous les livres est en fait un très long poème constitué de 21 000 vers blancs, traduit en prose, ajoutant à la prouesse formelle comme Chateaubriand le fit avec le Paradis perdu de Milton, contre ceux qui lui promettaient une plus grande fortune si seulement il avait bien voulu en faire un roman historique. Mais il a tenu bon, et le poète a fait de la poésie.

C’est peu dire que ces douze monologues s’adressent à nos sens à travers une profusion de détails et d’images. On nous conte l’histoire d’un crime mais cela n’a rien d’un polar. Le héros est bien coupable d’avoir trucidé sa jeune épouse et ses parents à Arezzo. L’énigme est ailleurs. Non dans la résolution du crime mais dans son exposition : à l’égal d’un tableau cubiste, la chose est vue et montrée de différents points de vue superposés après une déconstruction du dossier et du procès par des narrateurs se passant le relais dans la recherche des causes. La prolifération des interprétations en est vertigineuse car, entre ces vagues de passion et de raisonnement, dans ce kaléidoscope de plaidoyers, il y a un monde que l’on ne verra nulle part ailleurs. On est là véritablement en présence d’un classique, c’est-à-dire une œuvre qui n’a toujours pas fini de dire ce qu’elle a à dire. Le préfacier, qui invite d’ailleurs à le lire lentement, dit aussi que « faire le choix de L’Anneau, en somme, c’est accepter de considérer le procès, et non le crime, comme l’un des beaux-arts ».

Comme le nota Henry James qui l’admirait, L’Anneau et le Livre fut perçu par le public de l’époque victorienne comme une œuvre aussi universelle qu’alambiquée. Ce qui ne l’empêcha pas de connaître enfin un succès après lequel Browning avait longtemps couru, jusqu’à lui valoir la charge honorifique de Poet Laureate auprès de la cour et les funérailles au Poet’s Corner de Westminster Abbey en illustre compagnie. On lui fit même lire même enregistrer l’un de ses poèmes en 1889 sur un disque Edison (écoutez-le jusqu’au bout, c’est une expérience…). Dans sa très substantielle préface, Marc Porée dit que les Browning Societies se sont développées dès lors un peu partout : les fans du maître se réunissaient régulièrement pour percer le sens caché de son livre-monstre mais exclusivement dans des pièces aux tentures sombres, mangeant du pain bis dans de la vaisselle marron, tous habillés en foncé afin de rendre hommage à son nom de browning… Mais on peut aussi le ruminer, le mâcher, le savourer et en jouir tout seul chez soi vêtu de blanc. Croyez-moi, j’ai essayé, il suffit de prêter l’oreille au bruit du temps et de lui réserver une célébration secrète. Ça commence comme ça (et en anglais comme ça) :

« Vous voyez cette anneau ? C’est un travail exécuté à Rome, réalisé par l’habile imitateur Castellani, sur le modèle de ces bagues étrusques qu’on découvre, par quelque heureux matin, après un avril ruisselant, qu’on découvre, vivantes, semblables à des étincelles, sur des pentes, parmi les racines déterrées des figuiers faisant toit aux tombes antiques, à Chiusi ; vous voyez, c’est mou, et, pourtant, net comme des arêtes de joyaux taillés. Il y a un tour de main, me disent les gens du métier ; un procédé éprouvé, et un seul, qui met les éclats d’or pur, comme fut ceci -simples exsudations de la mine, aussi vierges que la larme ovale, fauve, qui pend au bord de la ruche quand les rayons mûrs débordent – en état de supporter la dent de la lime et le coup du marteau ; puisqu’il faut bien que le marteau élargisse le cercle, et que la lime le bosselle finement de fleurs de lis, avant que la chose ne prenne forme d’anneau, propre à être porté. »

(Ceux qui veulent aller plus loin avant d’entrer dans cette cathédrale gothique qu’est L’Anneau et le Livre, dont la première page originale est reproduite ci-dessus, gagneront à écouter l’émission Répliques qu’Alain Finkielkraut lui a récemment consacré sur France-Culture, ici en podcast.)

                                                                                                                Pierre Assouline

http://passouline.blog.lemonde.fr/2009/07/14/louons-maintenant-un-nouvel-editeur/

                          

Le Matricule des Anges , n°104, juin 2009

Convulsive alchimie

Devenu introuvable, le grand œuvre de Robert Browning (1812-1889), L'Anneau et le Livre, est enfin réédité. Ou comment transformer la boue  en or.

Traversée du temps, de la mer houleuse des hérédités fatidiques comme de la fausse innocence du mal et de ses enchaînements sauvages, il y a de l'épopée, désublimisée mais flamboyante, dans L'Anneau et le Livre (1868-1869), un monument de 21 116 vers que Robert Browning – qui n'a rien à voir avec l'inventeur du pistolet automatique du même nom – mit quatre ans à écrire. Cette « construction gothique », cette « énormité compacte » à « l'abondance démesurée » comme la qualifie Henry James, doit son existence à la découverte, un matin de juin 1860, d'un « vieux livre jaune », chez un bouquiniste de Florence. L'ouvrage contenait toutes les pièces du procès d'un gentilhomme ruiné, Guido Franceschini, jugé et condamné à mort avec ses quatre complices, pour le meurtre de sa jeune épouse de 17 ans, Pompilia – qu'il soupçonnait d'adultère avec un jeune prêtre – et de ses beaux-parents.

Poète anticonformiste passionné par la vie, le statut du fictif et de la vérité, et le rapport à Dieu – « Mon but n'est pas d'offrir au public une littérature qui pût tenir lieu pour les désœuvrés d'un cigare ou d'une partie de dominos » –, Browning voit immédiatement le parti qu'il va pouvoir tirer de ces documents : « C'est du fait brut, sécrété par la vie humaine, quand des cœurs palpitaient fort, des cerveaux battaient, inondés par la montée du sang ». Se projetant donc deux siècles en arrière (le meurtre a eu lieu le 2 janvier 1698), et fidèle en cela à John Keats pour qui être poète, c'est habiter la forme et la matière d'un autre corps – ce que Baudelaire exprimera en disant que « le poète jouit de cet incomparable privilège, qu'il peut à sa guise être lui-même et autrui. Comme ces âmes errantes qui cherchent un corps, il entre, quand il veut, dans le personnage de chacun » – Robert Browning va se couler dans la peau de chacun des protagonistes de cette histoire.

En s'appuyant sur son imagination et sur cette capacité d'empathie qui permet de comprendre la beauté équivoque des forces qui nous meuvent, il va leur donner la parole, orchestrant le passage des mots du corps charnel au corps verbal. Parole portée par la dynamique ondoyante des idées reçues, de la vanité blessée, des idéologies partisanes. Modelée par les mentalités, hantée par l'insignifiant comme par le mystère que chacun porte en soi. Ce savoir-là, Browning en joue avec jubilation, en use pour mieux donner à ressentir l'émotion et les différents visages de la partialité. Ce qu'il met en scène, en voix plutôt, c'est la relativité des perceptions qu'une même réalité engendre, le tourbillon des conceptions du monde et des visions qu'un même événement peut susciter.

Pour ce faire, il va successivement nous donner à entendre les différents points de vue. D'abord celui de ceux qui ne connaissent l'affaire que de l'extérieur mais représentent l'opinion. Il y a la « moitié de Rome » favorable à Guido, « l'autre moitié » qui penche du côté de Pompilia, et le tiers point de vue de ceux qui prétendent tenir la balance égale entre les partis. Puis on aura le point de vue des principaux acteurs : le comte Guido Franceschini, qu'on entend avant sa condamnation, puis avant son exécution ; Caponsacchi, le jeune chanoine proclamé amant, qui s'est enfui avec Pompilia ; et Pompilia, unique voix féminine au mileu de neuf voix d'homme, qui, mourante, n'en trouve pas moins la force de dénoncer le patriarcat et le mariage qui donne tous les droits au mari, y compris celui de violer et de tuer. Ensuite, on aura le point de vue des avocats – celui de Guido, préparant sa défence en songeant aux délices du festin qui l'attend le soir, et celui de Pompilia déclamant sa plaidoirie dans la solitude de son cabinet. Enfin, on entendra la méditation du Pape, chargé en dernière instance de dire le droit. Mais derrière cette épopée de la liberté de la parole, cette forme d'exaspération des positions de chacun, c'est la vérité que cherche Browning.

Il s'agit donc ici d'entendre, mais sans cesser de croire qu'il y a une justice et une vérité. Posture audacieuse pour l'époque – victorienne, marquée par la répression du dire et le refoulement –, et choix permettant à Browning de nous offrir un vrai roman policier, qui est aussi un étonnant scénario pour film à grand succès, tant les rebondissements sont légion, et tant tout, dans cette affaire, n'est qu'imposture, mensonges, appât du gain, cynisme et immoralité, enkystant dans une bulle de pureté, le duo que forment Pompilia et Caponsacchi. C'est qu'à travers le geste de ce dernier n'hésitant pas à arracher Pompilia des griffes d'un mari tyrannique, Browning se revoit enlevant, un jour de 1845, la poétesse Elizabeth Barrett de la chambre où la tenait cloîtrée un père tout aussi tyrannique. De six ans son cadet, il l'épousera secrètement et fuira avec elle en Italie où ils s'établiront et où elle décédera, en 1861, un an avant qu'il ne commence l'écriture de L'Anneau et le Livre, qui est comme dédié à celle qui fut la grande aventure de sa vie. En témoignent les premiers mots – « Vous voyez cet anneau ? » – qui renvoient à une bague lui ayant appartenu, et la dernière strophe évoquant « le rare anneau d'or de [s]on vers » – un vers dont on peut se faire une idée en lisant les Sonnets portugais d'Elizabeth Barrett Browning, dans l'édition bilingue (traduits et présentés par Claire Malroux) qu'en donne Le Bruit du temps, une toute nouvelle maison d'édition dont il faut souligner, outre la beauté plastique des livres, la cohérence éditoriale, ne serait-ce qu'à travers la volonté de publier, plutôt que des livres isolés, des constellations de livres, comme ici, autour de Robert Browning.

Penser autrement qu'en conformité avec ce qui se pense, tout en donnant écho aux lois obscures de la hiérarchisation qui stratifie l'humanité, comme au sentiment diffus que des vies valent moins que d'autres – « Pompilia n'était pas une colombe, un oiseau favori de Vénus échappé d'entre ses seins serrés pour venir se poser sur ma rude épaule, explique le Comte. C'était un faucon, que j'avais payé le prix qu'on paie un faucon, et rapporté chez moi pour lui faire faire ce qu'on fait faire aux faucons […]. J'ai réglé l'achat, je m'attends à en avoir pour mon argent ; et donc je chaperonne l'oiseau, je l'affame, je le dresse comme il se doit, et s'il trouve qu'il soit indressable, je lui tords le cou ! » –, c'est aussi montrer qu'on ne peut se contenter de voir l'insupportable du monde avec les moyens de la raison, mais qu'il est urgent de l'appréhender en tenant compte des insuffisances et des infirmités de cette raison. Browning s'y emploie en faisant non pas chanter mais s'affronter nos démons et nos anges. Il le fait en poète, réclamant pour la poésie le droit de s'affranchir des vertiges de l'intime en accédant au récit et à la narration. D'où ces monologues où la tension est constante entre phrase et vers, car Browning se sert de la poésie « pour écrire en prose » comme le dit Henry James. Ce qui nous vaut cette hardiesse dans la coupe et l'enjambement, ces déhanchements, cette boiterie qui caractérise son vers et dont se souviendront Ezra Pound et T.S. Eliot. D'où aussi le choix du traducteur, Georges Connes, de rendre en prose la prolixité d'une parole qui ne demande qu'à se métamorphoser en une immense masse sonore en extase.

Le juger, l'agir, le dire, la quête d'une vérité – que, de nos jours, on chercherait moins dans un discours que dans ce qui se joue entre les discours –, telle est la partition qu'orchestre Robert Browning, en mettant les corps en état de retentir de tout ce qu'ils ont à dire. Car rien n'est plus théâtral que la musique de ses mots, comme si Browning ne les multipliait qu'à seule fin d'en jouir. En tout cas, le succès fut immense et transforma Browning en mondain au point d'inspirer à Henry James une nouvelle, La Vie privée (donnée dans Sur Robert Browning). Peut-être est-ce cette part d'énigme qui favorisa la création, en 1881, de la Browning Society, première association du genre à célébrer un poète vivant, que des auteurs aussi différents que Gide, Emily Dickinson, G.K. Chesterton ou Borges admirèrent avec ferveur.

                                                                                                                       Richard Blin

                          

Télérama, n°3096, 13 mai 2009

Robert Browning, L'Anneau et le Livre

En 1860, chez un bouquiniste de Florence, le poète Robert Browning découvre un petit livre qui contient les minutes d'un procès portant sur un crime commis en 1697 : reconnu coupable du meurtre de son épouse et des parents de celle-ci, le comte Guido Franceschini fut exécuté un an plus tard, avec ses complices. Un fait divers qui, sous la plume d'un Robert Browning fasciné, se transforma en un immense poème de 21000 vers, véritable roman magnifiquement traduit par Georges Connes, publié en France en 1959 et réédité aujourd'hui en édition bilingue.

Les faits bruts, l'imagination du poète les transforme en or pur, reconstituant « les cœurs qui palpitaient fort » et « la vérité de la vie humaine ». Car c'est bien de cela qu'il s'agit : Browning apostrophe ses contemporains – ce « public britannique » qui l'ignore encore comme poète – et leur soumet toute la palette des sentiments humains, de la sincérité au cynisme, de l'amour à la cruauté. Et ce qu'il leur livre ainsi est une création quasi divine car, explique-t-il, si Dieu seul crée, le poète, par son imagination, recrée et « ressuscite ». Rome et la Toscane de  la fin  du  XVIIe siècle revivent sous la plume exaltée de Browning, avec les personnages, les rumeurs et les silences, les bruits de la foule, les complots. On est parfois dérouté par les versions divergentes des témoins, les différents scénarios imaginés par le poète. Mais, comme l'écrivait Henry James, grand admirateur de Browning, un tel sentiment est naturel devant une construction « gothique » aux multiples entrées, qui, pour ceux qui savent la contempler, sécrète de la « poussière d'or et d'argent ». Browning ne cesse de guider le lecteur, de l'avertir des calomnies, de l'alerter sur les différentes manières d'aborder un témoignage, de lui montrer les motivations des uns et des autres. Tout ensemble roman policier et fleuve poétique, L'Anneau et le Livre envoûte, grâce à l'inspiration fabuleuse et rusée de Robert Browning, poète enjambant les siècles, secret complice de Sherlock Holmes et de Merlin.

                                                                                                                       Gilles Heuré

                          

Le Magazine littéraire, n°486, mai 2009

Le Cahier critique • Domaine étranger

Gide, Hofmannsthal ou Borges admirèrent avec ferveur L'Anneau et le Livre (1868-1869), mais les lecteurs français sont longtemps restés à la porte de ce texte. La toute jeune maison d'édition Le Bruit du temps débute par un coup d'éclat : rééditer, en la corrigeant autant que nécessaire (c'est-à-dire peu) l'unique traduction parue chez Gallimard en 1959, due à l'excellent angliciste Georges Connes. Cette première édition n'avait été tirée qu'à un petit nombre d'exemplaires et s'arrachait il y a quelques mois encore à plus de 400 euros. Inutile de la chercher désormais : la nouvelle édition est bien meilleure ! Elle est bilingue, contrairement à l'édition originale, et accompagnée d'une magnifique préface de Marc Porée, l'un des meilleurs connaisseurs de la poésie anglaise ; l'impression sur papier ivoire, la typographie d'un goût parfait, la reliure idéalement maniable, en font de plus un enchantement pour l'œil.

Pourquoi lire, en 2009, un long poème narratif de l'ère victorienne ? Parce que ce n'est justement rien de tel, mais un véritable roman qui bouleversa l'art de la narration et qui n'a rien perdu de sa force. Georges Connes a eu bien raison de le traduire en prose : Robert Browning (1812-1889) pensait en vers, mais il racontait en romancier, et son vers est d'une ductilité toute prosaïque. Tout commence quand le poète découvre, chez un bouquiniste de Florence en 1860, un « vieux livre jaune » rassemblant les pièces d'un procès criminel tenu à Rome en 1698. Le comte Guido Franceschini, gentilhomme d'Arezzo, fut condamné à mort avec ses sbires pour le meurtre de ses beaux-parents et de sa femme, qu'il soupçonnait d'adultère avec un jeune prêtre qui avait, en réalité, tenté de la sauver. En un éclair, Browning entrevoit ce qu'il peut faire de cette histoire : la raconter non pas du point de vue d'un narrateur omniscient, mais à travers une suite de monologues qui donnent la parole tour à tour aux protagonistes de l'affaire, y compris à la victime, Pompilia, qui agonisa plusieurs jours, et au pape Innocent XII, devant qui fut porté l'ultime recours en grâce de l'assassin. Le résultat se dévore comme un roman policier écrit par un conteur visionnaire.

La structure inventée par Browning a été exploitée depuis par de nombreux romanciers (de Tandis que j'agonise de Faulkner à Médée de Christa Wolf) et cinéastes ( dès Rashômon de Kurosawa). Elle assura le triomphe du poème qui rendit Browning, entre-temps devenu veuf, tardivement célèbre. Henry James, qui le rencontra, lui consacra plusieurs écrits, dont une conférence marquante repérant dans L'Anneau et le Livre, avec raison, une révolution esthétique. Browning au sommet de sa gloire s'était transformé en une figure mondaine sans grand rapport avec sa jeunesse enfiévrée : James en fut frappé au point d'imaginer dans une nouvelle, La Vie privée, le dédoublement d'un personnage d'écrivain directement inspiré de Browning vieillissant. Le Bruit du temps a eu l'excellente idée d'accompagner L'Anneau et le Livre d'un petit volume rassemblant tous ces textes de Henry James dans des traductions nouvelles dues à l'éminent Jean Pavans : une manière idéale de prolonger encore un peu la jubilation de notre lecture.

                                                                                                           Jean-Yves Masson

                          

Le Clavier cannibale de Claro, 8 avril 2009

Quand des cœurs palpitaient fort…

«“Ô mon intime pendant ces quatre années, comment iront les choses, lorsque, bientôt, nous allons nous séparer ?” Ainsi parle Browning au Vieux Livre Jaune, lorsque, vers le premier quart du livre XII, il voit son œuvre près de s’achever ; il a évidemment redouté le vide de sa vie et de sa pensée quand il serait, non pas délivré mais privé, de cette tâche passionnante et chérie ; quoiqu’il ait fort bien su remplir l’une et occuper l’autre pendant les vingt ans qu’il a encore vécus. Mon propre corps à corps avec L’Anneau et le Livre n’a guère duré qu’un an et demi, entre la première phrase mise sur le papier et le point final au manuscrit provisoire ; mais moi aussi j’ai redouté, après avoir mis ce point final, un vide de l’esprit, un désœuvrement ; j’ai su que, pour autant que je vivrais encore, je ne retrouverais pas l’équivalent de ce que je perdais, pour avoir mené à bonne fin mon entreprise ; et cet achèvement fut une tristesse. »

Ainsi s'exprime Georges Connes, le traducteur du roman en vers de Robert Browning, L'Anneau et le livre, qui ressort ces temps-ci aux éditions Le Bruit du temps. Or l'histoire de ce livre (et de cette traduction) semble un rêve douloureux tissé entre hommes, avec en toile de fond le bruit du temps, certes, mais aussi de la violence, de la guerre et des séparations. Tout commence, pourrait-on dire, à la fin du XVIIe siècle, à Rome, avec une histoire de procès mettant en scène un prêtre, Caponsacchi, une femme, Pompilia, et un méchant, Guido Franceschini… Ce fait divers – on pense à la trajectoire des Cenci chez Artaud… – marque le poète Robert Browning, auteur prolixe et amant têtu, orfèvre du monologue intérieur, correspondant de la poétesse Elizabeth Barrett pendant des années avant de l'enlever (il faut parfois prendre les mesures qui s'imposent…) et d'épouser la recluse opiomane qu'il peut alors aimer sous le ciel italien… Mais revenons à Browning et au monstre qui naît de sa fréquentation du fait divers italien cité plus haut : The Ring and the Book. Gorgé de plus de vingt mille vers (blank verse), L'Anneau et le Livre paraît en quatre volumes, de novembre 1868 à février 1869 et rencontre très vite le succès.

Métamorphoses des livres… puisque tout commence avec “vieux livre jaune, carré”, un banal in-quarto aux “plats de vélin ridé” que Browning acquiert chez un bouquiniste de la place San Lorenzo. Comme s'il fallait à l'écrivain un caillou usé pour bâtir une vibrante cathédrale ; comme s'il fallait, surtout, survivre à un amour fou et, trois ans après la mort de la femme qu'il avait courtisée, enlevée, épousée, passer quatre ans sur une sombre histoire de triple meurtre. Robert Browning, encouragé par Carlyle, épanchera dans ce livre son art comme une longue et nécessaire saignée, œuvrant sans relâche pour que surgisse du deuil cette citadelle gothique et sans égale.

Do you see this square old yellow Book, I toos / I' the air, and catch again, and twirl about / By the crumpled vellum covers, – pure crude fact / Secreted from man's life when hearts beat hard, / And brains, high-blooded, ticked two centuries since ? / Examine it yourselves ! I found this book, / Gave a lira for it, eightpence English just, / (Mark the predestination !) when a Hand, / Always above my shoulder, pushed me once, [...]

Traduction de Georges Connes : Vous voyez ce vieux livre, jaune, carré, que je lance en l'air, que je rattrape, que je fais tourner en le tenant par ses plats de vélin ridé ? c'est du fait à l'état brut, sécrété par la vie humaine, quand des cœurs palpitaient fort, des cerveaux battaient, inondés par la montée du sang, il y a deux siècles. Voyez-le vous-même. J'ai trouvé ce livre, en ai donné une lire, huit pence d'Angleterre tout juste (remarquez la prédestination) quand une Main, toujours au-dessus de mon épaule, m'a donné une poussée, [...]

L'Anneau et le Livre, paru en 1959 chez Gallimard, longtemps épuisé, ressort aujourd'hui grâce au zèle et à la passion d'un nouvel éditeur, Le Bruit du temps, que dirige Antoine Jaccottet, naguère timonier de Quarto. Et de nouveau, le livre est chargé de passion, celle de l'éditeur, qui nous l'offre en édition bilingue, mais aussi celle du traducteur, Georges Connes, que nous citions en préambule, et qui entreprit la monumentale traduction de ce roman en 1942 et prit le parti – qu'on peut contester, certes – de nous le restituer en prose. L'œuvre de Browning eut-elle gagné à être réinventée en vers ? Au vu du résultat, la question ne se pose même pas – seul compte le souffle habité de cette traduction, sa bruissante foulée, sur laquelle d'ailleurs Connes s'est expliqué :

«De quoi s’agissait-il pour moi ? écrit le traducteur, de mettre à la disposition du lecteur français un texte dont je dis une fois encore qu’on le goûte beaucoup mieux en le faisant passer par un gueuloir ; de lui communiquer ces énormes vagues successives de raisonnement, de rhétorique, d’émotivité, de passion, en lesquelles s’épanchent des esprits furieusement intéressés par ce dont il s’agit et ce qu’ils en disent ; tous, même Pompilia, et aussi Browning, ont le souffle d’athlètes inépuisables ; arrêter, donc, l’œil du lecteur à la fin de chaque ligne, comme il est inévitable si on lui présente des vers – il est déjà assez déplorable qu’on soit obligé de lire L’Anneau et le Livre avec les yeux – aurait été une formidable erreur ; c’était avec certitude tuer l’œuvre en français. »

On notera, bien sûr, l'usage du mot “gueuloir” – et l'on aura alors un premier indice de ce que dut être la re-création de ce bénémoth anglais en pleine Seconde Guerre mondiale. Un an et demi de travail pour Connes qui n'a de cesse, alors, de sauver le manuscrit (oui, rappelle-toi, c'était avant les clés USB, quand transpirer c'était transpirer, quand on avait une bosse à la dernière phalange du majeur, quand l'Underwood te mitraillait les oreilles…). Ce n'est qu'après avoir remis les clés de la mairie de Dijon au chanoine Kir (qu'on salue au passage) que notre héros traducteur finit par convaincre un éditeur de publier L'Anneau et le Livre – et Raymond Queneau de jouer dans l'affaire un rôle similaire à celui que joua Carlyle avec Browning. Le temps passe, rien ne paraît, Connes cherche un autre point de chute, en Belgique cette fois-ci, et là le navire chavire, la firme belge fait faillite et le manuscrit disparaît avec elle… Un ami latiniste remet la met sur le texte (ouf) et ce n'est donc qu'en 59 que paraît ce chef-d'œuvre.

Mars 2009: Le Bruit du temps publie une édition magnifique de L'Anneau et le Livre, signant ainsi et l'acte de naissance d'une maison d'éditions exigeante et le retour en grâce d'un texte qui devrait – enfin – trouver non pas sa place – ce serait trop peu – mais une brûlante demeure sur notre table de chevet, non loin des draps défaits.

Browning eut le courage d'aller ravir Elizabeth – ayons la passion de lire ce qui survécut au deuil de leur amour. Et maintenant, éteignez votre ordinateur et filez en librairie. Vous savez ce qu'il vous reste à faire.

                                                                                                                                     Claro

http://towardgrace.blogspot.com/2009_04_01_archive.html

                          

Libération, jeudi 16 avril 2009, cahier « Livres »

Browning en vers et en droit

Feuilleton : Fallait-il condamner le comte Franceschini, qui assassina sa femme en 1698 ? Réponse du poète britannique Robert Browning dans L'Anneau et le Livre.

« C'est l'épopée de la liberté de la parole », a écrit Gilbert Keith Chesterton à propos de ce monument étrange et enthousiasmant, cet espèce de roman policier en vers où il ne s'agit pas de déterminer la culpabilité matérielle mais morale, ainsi que le note le traducteur Georges Connes, cet Anneau et le Livre qui, à partir d'une a priori miteuse affaire d'assassinat du XVIIsiècle, s'élève au rang de chef-d'œuvre de la poésie anglaise et de la littérature mondiale. Jamais l'expression « donner la parole » n'a autant pris son sens le plus généreux que dans ces vingt et un mille vers (une tragédie de Racine en fait moins de deux mille) où Robert Browning, né en 1812 et mort en 1889, permet à divers protagonistes du triple meurtre (une des victimes survivant quelques jours) de fournir son propre récit et ses propres justifications. Chesterton encore, cité par Georges Connes : « C’est donc l’essence même du génie de Browning, et de L’Anneau et le Livre, d’être la gigantesque multiplication d’un petit sujet ; et c’est une critique suprêmement vide que celle qui se plaint que l’histoire soit banale et sordide ; car toute l’intention de l’œuvre est justement de montrer l’infinité de bien et de mal spirituels qu’il peut y avoir dans une histoire banale et sordide… Voilà pourquoi L’Anneau et le Livre est l’épopée caractéristique de notre temps. »

«Brut». Un jour de juin 1860, Browning, qui vit en Italie avec la poétesse Elizabeth Barrett (qu’il a enlevée et épousée en secret en 1846 et qui meurt en 1861), achète pour une lire sur un marché de Florence le Vieux livre jaune où sont rassemblés les actes d’un procès qui a eu lieu en 1698. Il y trouve « du fait à l’état brut, sécrété par la vie humaine, quand les cœurs palpitaient fort, des cerveaux battaient, inondés par la montée du sang ». Cela donnera L'Anneau et le Livre qui paraît avec un immense succès de novembre 1868 à février 1869. L’assassin est le comte Guido Franceschini, accompagné de jeunes hommes de main. Il a tué son épouse Pompilia (c’est elle qui survit modérément) et ses « absurdes parents ».

À l’époque du mariage, elle avait 12 ans et lui le triple. C’est la mère de Pompilia qui a combiné la cérémonie, mais elle avouera ne pas être la vraie mère, ayant acheté l’enfant à une prostituée, quand le comte se révélera moins riche que prévu. Des questions juridiques se sont posées avant 1698, à propos du divorce et lorsque Pompilia s’est enfuie avec un prêtre, Giuseppe Caponsacchi. Une affaire d’argent oblige en outre le faux père de Pompilia à avoir une descendance. Sexualité et cupidité, violence et morale sont les ingrédients de l’histoire. Pompilia a 17 ans quand elle meurt en prétendant que sa fuite avec Caponsacchi a été tout ce qu’il y a de plus chaste. Si le mari avait supprimé la femme et l’amant prétendu quand il les a rattrapés dans une auberge, nul doute qu’on l’aurait pardonné d’avoir vengé son honneur. Mais n’est-il pas au moins coupable d’avoir laissé passer le moment approprié ?

Il y a mille retournements moraux dans le texte parce que Browning est d'une absolue bonne foi, c'est-à-dire qu'il épouse la mauvaise foi de chacun des personnages. Le poème est divisé en douze livres. L’un rend compte de l’opinion de « la moitié de Rome », favorable au mari ; le suivant de l’avis de « l’autre moitié de Rome », fidèle à la femme ; le suivant reprend les arguments de l’élite romaine, plutôt pro-comte ; ensuite viennent les témoignages et plaidoiries du mari, puis du prêtre, puis de la femme, puis de l’avocat de la défense, puis de celui de l’accusation, puis celui du pape appelé à trancher sur la condamnation à mort, puis une nouvelle intervention du comte avant son exécution. Dans « L’Anneau et le Livre » et « Le Livre et l’Anneau », le premier et le dernier livre, Browning respectivement expose l’affaire et en tire les conclusions. Des points de vue inédits ne cessent donc d’apparaître au fil des pages où se mêlent la pitié et le cynisme, l’ironie et l’innocence, l’émotion, la brutalité et l’humour.

«Troc». Browning ne se conforme pas aux stéréotypes éthérés propres à ravir certains amateurs de poésie. Il place un « heu » d’ignorance dans la citation latine d’un avocat et ses personnages discutent pied à pied l’organisation de la société. Le mariage du comte avec une gamine de 12 ans ? « La vérité toute nue comme ça, tant qu’elle reste séquestrée dans le cerveau, ne heurte personne ; mais, par la langue, promenez-la dehors, et c’est un tolle contre cette indécence éhontée. D’où le besoin de part et d’autre, d’un mensonge qui la couvrît convenablement : c’était que Guido donnait argent contre argent et qu’eux [les faux parents, ndlr] donnaient une femme […]. »

Et comment le prêtre, cette si belle âme prétendue, sut-il que la femme qui réclamait son secours disait la vérité ? En étudiant le dossier ? « En aucune façon ! La vérité, c’était d’instinct qu’il l’avait découverte ; c’est un procédé qui épargne bien du mal et bien du temps ! » Le comte Franceschini, pour répondre à l’argument contre ses noces avec une gamine, « la chair et le sang sont-ils une marchandise ? Le cœur et l’âme une propriété ? » : « Si ce que je donnais pour ma part du troc, le style, l’éclat, tout ce que comporte le franceschinisme, était sans valeur – alors la société s’écroule, ses règles sont le caquetage d’un idiot. L’honneur de la naissance, si c’est sans valeur, si on ne peut pas acheter, avec, quelque chose qui ait une valeur d’une autre sorte, vous ne pouvez plus récompenser ou punir en donnant ou en  ôtant  des honneurs […]. » (Il est clair cependant que Robert Browning penche pour l’élégance morale du prêtre et de l’épouse.)

«Néant». Pour justifier encore de placer si haut L ’Anneau et le Livre, Chesterton en fait « l’expression de la croyance, on pourrait presque dire de la découverte, qu’aucun homme n’a jamais vécu sur la terre qui n’eût un point de vue propre ; personne n’a jamais vécu qui n’eût à dire, en sa propre faveur, un peu plus que n’était capable de dire pour lui aucun système formel de justice ». Pour lui, Browning est le premier à avoir appliqué à la poésie ce principe de la liberté de parole dont la politique, la philosophie et la morale ne sont donc pas les seuls bénéficiaires.

Browning lui-même, à la fin du texte qui le tirera du relatif insuccès dont il souffrait : « Et donc, public britannique, qui arriveras peut-être tout de même à m’aimer - amen ! ainsi soit-il ! – tire, de ceci, une leçon, entre toutes celles que donne toute chose vivante : cette leçon que notre langage humain c’est néant, notre témoignage humain, mensonge, notre gloire, et notre estime humaine, des mots et du vent. Ah ! Oui ! À quoi bon suivre la route de l’art pour arriver à prouver ça ? Mais… parce que c’est la gloire et le mérite de l’Art que l’Art demeure l’unique manière possible d’exprimer la vérité, au moins pour des bouches comme la mienne. »

                                                                                                                Mathieu Lindon

                     

Infinis trésors de vérité

Hommage : Une « splendeur » saluée par Henry James.

Le goût de Browning pour les différents points de vue d'un récit avait tout pour séduire Henry James. Le volume Sur Robert Browning regroupe trois textes, essais et fiction. James, né américain en 1843 et mort anglais en 1916, lut avec émerveillement, dans sa jeunesse, L’Anneau et le Livre, regrettant juste que le texte ne fût pas un roman tel qu’il aurait pu tenter de l’écrire lui-même. Puis il connut le poète dans la vie réelle.

Sur Robert Browning s'ouvre ainsi sur la nouvelle « La Vie privée » dont le poète est explicitement le héros, selon les Carnets de James. Le personnage principal est une sorte de Jekyll et Hyde social, dont rien dans la conversation mondaine ne permet d'imaginer le génie littéraire. Dans la « Note de l’éditeur » ouvrant le volume, il est fait mention du livre de Ross Posnock Henry James and the Problem of Robert Browning pour en arriver à ceci : « Tout se passe comme si James tentait, en forgeant cette image d’un Browning à deux visages, sans aucun lien entre eux, d’atténuer l’angoisse que provoque en lui la rencontre d’un écrivain qui se trouve aussi bien du côté de la vie réelle que du côté de l’art, mettant à mal sa théorie selon laquelle l’art demande qu’on lui sacrifie la vie réelle. »

Les deux textes qui suivent « La Vie privée » sont des conférences. La première parut en 1890 à l'occasion du transfert des cendres de Browning dans le Poet's Corner de l'abbaye de Westminster, la seconde (« Le Roman dans L'Anneau et le Livre ») date de 1912, année du centenaire de Browning – ce fut également la première prise de parole publique de James en Angleterre et un succès hors du commun (« Lorsque James eut terminé sa lecture et s’assit, on eut le sentiment, raconte un autre témoin, que les applaudissements ne cesseraient jamais »). James appelle Browning « un poète sans lyre » – dans sa préface à L'Anneau et le Livre, Marc Porée cite Oscar Wilde décrivant un Browning « se servant de la poésie pour écrire en prose » –, mais c'est pour mieux admirer l'envergure à laquelle il parvient cemendant, sa capacité à déceler « d'infinis trésors de vérité » chez ses personnages, y compris dans leur éventuelle « fausseté constitutive ».

James aurait sûrement aimé qu'on écrive de lui ce qu'il écrit de L'Anneau et le Livre : « L'amplification est, dans cette œuvre plus que dans toute autre, le fait de l'intelligence, de chaque faculté de la pensée, que notre poète impute à ses créatures ; et il faut un grand esprit, un des plus grands, pouvons-nous dire tout de suite, pour faire s'exprimer et se livrer ces personnages avec un tel effet de splendeur intellectuelle. »

                                                                                                                                     M. L.

                          


La Quinzaine littéraire, n°990, 16-30 avril 2009

Le chef-d'œuvre de Robert Browning

Lorsque L'Anneau et le Livre paraît, en quatre livraisons, de novembre 1868 à février 1869, Robert Browning (1812-1889) n'est plus un débutant. Il a déjà publié plusieurs recueils de poésie, qui ont souvent été assez mal accueillis, parce qu'il a la réputation d'être un poète difficiel, au style heurté, elliptique, dense. Pendant un temps, il a hésité entre la poésie et le théâtre, mais ses pièces (entre 1837 et 1844) se sont toutes soldées par des échecs. Toutefois, cette expérience du théâtre lui a permis de mettre au point une forme poétique très personnelle, qui est en quelque sorte sa marque distinctive, le « monologue dramatique ». Cela explique le titre d'un recueil de 1842, Dramatic Lyrics, mais aussi celui de 1864, Dramatis Personae, qui lui a valu un début de reconnaissance. Il a cependant conscience que le public anglais ne l'aime guère. Or, tout va changer avec ce nouveau poème, qui lui donnera enfin un prestige égal à celui de Tennyson (1809-1892), le poète lauréat.

L'Anneau et le Livre se présente comme une œuvre monumentale de 21 116 vers répartis en douze livres. En termes quantitatifs, cela représente environ dix pièces de Shakespeare, ou encore le double de l'épopée de Milton, Le Paradis perdu. Il s'agit en fait d'une épopée moderne – d'une œuvre d'une importance capitale pour le XIXe siècle, puisque dès le mois de mars 1869, un critique de la prestigieuse revue The Athenaeum donne le ton en parlant de « l'opus magnum de cette génération, le suprême chef-d'œuvre poétique de notre époque, le plus précieux et le plus profond des trésors spirituels que l'Angleterre ait produits depuis le temps de Shakespeare ».

Sur quoi donc porte cette épopée moderne ? Un sujet digne de L'Iliade, de L'Odyssée, de L'Énéide ou encore du Paradis perdu ? Absolument pas. Il n'est pas question de héros de l'Antiquité, de nobles batailles, de pérégrinations imposées par les dieux en guise de châtiment, de la fondation d'une ville qui va dominer le monde entier, et encore moins de la chute originelle de l'homme, mais de vérité et de culpabilité. Tout tourne autour d'un fait divers sordide, un crime affreux commis en Italie, à la fin du XVIIe siècle.

Le comte Guido Franceschini, noble désargenté de la ville d'Arezzo, essaie d'abord de faire carrière à Rome dans le sillage d'un cardinal. Les années passent sans qu'il réussisse, et il se décourage. Mais l'un de ses frères, un ecclésiastique, lui propose la voie du mariage, alors qu'il est déjà vieux, et il s'emploie à lui trouver une jeune fille pouvant faire l'affaire. C'est ainsi que Guido épouse Pompilia Comparini, qui n'a que treize ans : elle appartient à une famille roturière, mais ses parents possèdent une petite fortune, dont on s'aperçoit vite qu'elle a été surestimée. Après avoir versé une partie de la dot et promis de donner toute leur fortune, les parents s'installent au palais du gendre avec leur fille. Mais la cohabitation avec le comte et avec sa mère tourne vite à la catastrophe, à cause de questions d'argent. Les parents, s'estimant maltraités, retournent à Rome. C'est alors que la mère, Violante Comparini (prise de remords, ou animée par la vengeance ?), révèle que Pompilia n'est pas vraiment sa fille, mais la fille d'une prostituée à qui elle l'a achetée, après avoir simulé une grossesse, dans sa vieillesse, pour abuser son mari Pietro. Le comte Guido, furieux de cette révélation qui le déshonore, veut se débarrasser de sa femme, et l'accuse de le tromper avec le chanoine Caponsacchi, un jeune ecclésiastique mondain. Pompilia, tourmentée pendant des mois par son mari, sans cesse harcelée, et craignant pour sa vie, demande finalement à Caponsacchi de l'aider à fuir chez ses parents à Rome. Guido poursuit les fugitifs, les fait arrêter dans une auberge, au cours du dernier relais avant Rome, et s'arrange pour compromettre sa femme en produisant des lettres d'amour trouvées sur place – que Caponsacchi dément avoir écrites, et que Pompilia ne peut reconnaître comme siennes puisqu'elle ne sait ni lire ni écrire. Le procès en adultère se termine par une sentence prudente : Caponsacchi est banni pour trois ans à Civita Vecchia, non loin de Rome, et Pompilia est envoyée dans un couvent. On s'aperçoit plus tard que la jeune femme, alors âgée de dix-sept ans, est enceinte, et on l'autorise à rentrer chez ses parents, où elle donne naissance à un fils. Mais un soir, se faisant passer pour Caponsacchi, Guido force la porte, avec quatre hommes de main qu'il a recrutés parmi le personnel de son domaine. Il est décidé à « venger son honneur ». Dans le carnage, Violante et Pietro sont tués et Pompilia, ayant reçu vingt-deux coups de poignard, laissée pour morte. En fait, elle va agoniser pendant quelques jours ; elle va révéler la culpabilité de Guido, qui est arrêté, jugé et exécuté avec ses compagnons.

À partir de ce triste fait divers, Browning donne la parole, dans son poème, aux différents acteurs du drame, à certains témoins et aux juges. Il esquisse ainsi plusieurs orientations de la littérature moderne. La première consiste à abolir la frontière entre les sujets qui sont acceptables pour la poésie et la littérature et ceux qui ne le sont pas. Le banal, voire le vulgaire et le sordide, peuvent fort bien se hisser au niveau de l'épopée, comme Joyce s'en souviendra dans Ulysse, réécriture de L'Odyssée au cœur de la réalité quotidienne de Dublin. D'autre part, la diversité des points de vue sur une même affaire est source de richesse et de complexité. Elle permet de mieux cerner la vérité, celle de la victime, et celle du criminel, qui a également son intérêt. À la même époque, la technique des points de vue multiples a déjà fait son apparition dans le roman policier avec Wilkie Collins, et elle reviendra dans le roman moderniste avec Joseph Conrad, sans parler de sa systématisation dans les « quatuors » de Lawrence Durrell, plus près de nous. Enfin, la technique des monologues dramatiques permet à Browning d'éviter le piège de la poésir subjective : elle ouvre la voie à la poésie moderne, impersonnelle, où derrière les masques s'exprime un poète invisible.

L'idée du poème germe à Florence, en juin 1860, lorsque Browning découvre, en chinant au marché aux puces, un « vieux livre jaune » datant du XVIIe siècle, qui reprend divers documents du procès de Guido. Il en fait l'acquisition pour seulement une lire, mais il aurait pu l'avoir pour moitié moins s'il avait marchandé, tant la publication semble sans valeur. Pourtant ce livre (présent dans le titre) le fascine. Serait-ce parce qu'il se sent en affinité avec Caponsacchi qui a sauvé la jeune Pompilia, comme lui-même, en 1846, a sauvé sa femme, Elizabeth Barrett, poétesse à succès, recluse à Londres et quasiment séquestrée par la volonté d'un père autoritaire, avant de l'emmener vivre à Florence de 1847 à 1861 ? Toujours est-il que, s'il a respecté les données du vieux livre jaune, il s'est permis de modifier la chronologie sur un point : il a avancé la fuite de Pompilia et de Caponsacchi de six jours, du 29 au 23 avril, le jour de la Saint-Georges, pour mieux faire de son héros un pourfendeur de monstres et un libérateur. Après la mort de sa femme en 1861, Browning est rentré en Angleterre, pour y commencer une vie nouvelle. Il n'est pas revenu immédiatement au sujet fourni par le vieux livre jaune, mais à partir de 1864, il y a travaillé sans relâche, pour produire ce poème majeur.

Le premier Livre raconte sa  rencontre fortuite avec le vieux livre jaune. Quant à l'anneau du titre, c'est à la fois un souvenir personnel de sa femme, sa « lyrique Bien-Aimée » invoquée dans la conclusion, et le symbole de sa création : en orfèvre, il travaille l'or (les faits bruts de l'histoire) avec un alliage (son imagination poétique) pour en faire un anneau parfait. Dans le Livre II, la parole est donnée à l'opinion publique d'une moitié de Rome, favorable à Guido, puis, dans le Livre III, à une autre moitié, favorable à Pompilia, avant le Livre IV, où s'exprime un « tiers parti » qui essaye de tenir la balance égale entre les deux. Dans les Livres suivants interviennent les acteurs du drame encore en vie : Guido (V), Caponsacchi (VI), puis Pompilia (VII). Les Livres VIII et IX permettent de connaître le point de vue des avocats : Archangeli, défenseur de Guido, puis Bottini, défenseur de Pompilia. Le dernier à se prononcer après le procès est le Pape (X), auquel Guido a fait appel, arguant de sa qualité de clerc : pour le Pape, la culpabilité de Guido et l'innocence de Pompilia ne font aucun doute. La cause semble être entendue, mais Guido a droit à un second monologue (XI) : au lieu de se repentir, comme l'y exhortent des ecclésiastiques venus le voir dans sa cellule pour le préparer à la mort, il crache son venin contre ses victimes, mais aussi contre les ecclésiastiques, avant de s'effondrer et de révéler sa lâcheté, quand arrive le moment ultime. Le dernier Livre (XII), qui relate l'exécution de Guido et les suites de l'affaire, sert de conclusion au poème : le matériau brut est maintenant façonné et arrondi en anneau. Le lecteur français songe au vers de Baudelaire : « Tu m'as donné ta boue et j'en ai fait de l'or. »

La traduction qui est donnée ici n'est pas nouvelle. C'est celle que Georges Connes, grand angliciste dijonnais, a fait paraître chez Gallimard en 1959, assortie d'une substantielle étude documentaire de cent cinquante pages. Cette traduction a été réalisée pendant la période sombre de l'occupation allemande, en 1942-1943, en partie pour dissimuler des activités de résistance. Les péripéties qu'elle a connues avant d'être publiée offriraient matière à un roman. Dans son étude, qui analyse le poème à partir de sa genèse, le traducteur justifie le choix qu'il a fait de rendre les pentamètres iambiques de Browning non par des alexandrins, au rythme trop mélodieux, mais par de la prose. Ce choix est approuvé par l'auteur de la nouvelle préface, Marc Porée, l'un  des meilleurs spécialistes actuels de  la  poésie anglaise  du XIXe siècle, qui remarque cependant que, si le traducteur a réalisé un travail prodigieux, il a été conduit parfois à mettre les points sur les i et à rendre un peu plus explicite l'implicite. Mais comment échapper à ce dilemme ? De son côté, Marc Porée s'est livré à un travail d'édition de grande ampleur, en enrichissant l'annotation de Georges Connes et en examinant sa traduction minutieusement, pour signaler exceptionnellement un léger oubli ici, ou là une obscurité inutile. Mais son talent s'exerce surtout dans sa préface, d'une éblouissante de clarté, de culture et de sensibilité poétique. Elle ouvre diverses pistes d'interprétation, en suggérant notamment que derrière le procès officiel se tient peut-être le procès officieux, instruit par Pompilia contre l'ordre patriarcal, ou par Guido contre la chrétienté.

Il faut donc saluer l'initiative heureuse d'une maison d'édition toute jeune, qui, par cette édition bilingue, d'une présentation soignée, nous propose un chef-d'œuvre de la poésie victorienne annonçant la modernité, dans une traduction magistrale, servie par un travail éditorial de premier ordre.

                                                                                                                    Alain Jumeau


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Édition bilingue

Traduction de l’anglais
et étude documentaire
par Georges Connes


Préface de Marc Porée

Relié sous jaquette
Format : 135 x 205
1424 pages • 39 euros


ISBN : 978-2-35873-001-3
Mise en vente : 17 mars 2009