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Ils ont dit de

L'Anneau et le Livre


 

CHESTERTON, ROBERT BROWNING, 1903 :

« Le poète, dans l’exercice de sa fonction traditionnelle, prononçait sur la terre une espèce de jugement dernier, distribuait aux hommes des cordes pour les pendre, ou bien des auréoles ; Browning ne leur donne rien de semblable, il leur donne des voix… Et c’est là la seconde raison pour laquelle L’Anneau et le Livre est la grande épopée de notre temps : c’est l’expression de la croyance, on pourrait presque dire de la découverte, qu’aucun homme n’a jamais vécu sur la terre qui n’eût un point de vue propre ; personne n’a jamais vécu qui n’eût à dire, en sa propre faveur, un peu plus que n’était capable de dire pour lui aucun système formel de justice. Il est à peine besoin de dire combien complètement l’application de ce principe révolutionnerait la vieille épopée héroïque, dans laquelle le poète décidait absolument sur les relations morales et sur le mérite moral des personnages. […] Ce pas, avec toutes ses conséquences littéraires, politiques et sociales, est un des plus importants qu’on ait jamais fait dans l’histoire du monde ; il représente la décision, malgré de multiples dangers et des désavantages sérieux, de donner la parole à tout le monde ; le poète de la vieille épopée était celui qui avait appris à parler ; Browning, dans l’épopée nouvelle, est le poète qui a appris à écouter ; et écouter ainsi la vérité et l’erreur, les hérétiques, les imbéciles, les brutes dans le plan de l’esprit, les partisans acharnés, les simples bavards, les empoisonneurs systématiques de l’âme, représente la plus dure leçon que l’humanité ait jamais dû apprendre. L’Anneau et le Livre est l’incarnation de cette magnanimité et de cette patience terribles ; c’est l’épopée de la libre parole.
Nous avons trop tendance à accepter cette liberté de la parole comme une chose naturelle et inévitable ; il n’est pas plus naturel et évident de permettre à un homme de proférer des folies et des abominations qu’on croit néfastes à l’humanité, que de lui permettre d’ouvrir une partie de la voie publique, ou d’infecter la moitié d’une ville de la fièvre typhoïde ; la théorie de la liberté de la parole, que la vérité est tellement plus grande, étrange et multiple que nous ne pouvons le savoir, qu’il est infiniment préférable de savoir coûte que coûte ce que chacun en pense, a été, dans l’ensemble, justifiée par l’expérience, mais demeure une théorie fort audacieuse, et même fort surprenante ; c’est vraiment une des grandes découvertes des temps modernes ; mais si on l’a une fois admise, c’est un principe qui n’affecte pas seulement la politique, mais la philosophie, la morale, et finalement la poésie ; Browning a été, tout bien considéré, le premier à appliquer ce principe à la poésie. »


HENRY JAMES, « LE ROMAN DANS L’ANNEAU ET LE LIVRE », 1912 :

« Néanmoins, ce qui subsiste en nous tout le temps, c’est l’effet d’amplification, l’exposition de chacun de ces personnages, à son échelle, à ce flot chatoyant de personnalité, de tempérament et de capacité, que notre auteur déverse sur eux, à la louche, comme portion due à chacun, à partir de son grand réservoir de santé spirituelle, et qui nous fait, comme je l’ai noté, chercher la raison d’une perpétuelle anomalie. Pourquoi, truffés de rapports avec lui plutôt que de rapports les uns avec les autres ou avec tout ensemble connexe de circonstances, établissent-ils cependant plus de vérité et de beauté qu’ils n’en sacrifient, et contribuent-ils encore, selon leur possibilité, à faire de L’Anneau et le Livre une grande chose vivante, une grande masse objective ? J’en ai frôlé la réponse il y a un instant, je pense, en parlant de l’évolution en Pompilia des ressources d’expression, qui nous ramène, me semble-t-il, à la justification de la méthode de Browning. Exprimer sa propre personnalité intérieure – sa personnalité extérieure était une tout autre affaire ! – et l’exprimer complètement, même par n’importe quel moyen, revenait clairement, selon sa propre mesure et sa propre conscience de cette personnalité intérieure, à être poétique ; et la dissolution de toutes les déviations ou disparités, ou (pour nous montrer critiques) de toutes les monstruosités, dans le tissu mêlé de son ouvrage, est la réalité que le vêtement de la vie (qui pour lui était de la poésie et seulement de la poésie, et même si la vie ne lui a pas causé de pareilles convulsions de l’âme et du sentiment) déploie en plis multiples et adaptés. Avec lui, nous ne nous déplaçons qu’au milieu d’images, de références, de correspondances vastes et lointaines ; nous ne mangeons que d’étranges composés et ne buvons que de rares distillats ; et très vite, après en avoir absorbé, nous nous sentons, que nous l’estimions ou non, à l’occasion, avantageux pour nous, dans le monde de l’Expression à tout prix. Cela, essentiellement, c’est le monde de la poésie. »


ANDRÉ GIDE, DOSTOÏEVSKI, 1922 :

« Ce petit livre, L’Esprit souterrain, n’est d’un bout à l’autre qu’un monologue, et vraiment il me paraît un peu hardi d’affirmer, comme le faisait récemment notre ami Valery Larbaud, que James Joyce, l’auteur d’Ulysse, est l’inventeur de cette forme de récit. C’est oublier Dostoïevski, Poe même ; c’est oublier surtout Browning à qui je ne puis me retenir de penser lorsque je relis L’Esprit souterrain. Il me paraît que Browning et Dostoïevski amènent du premier coup le monologue à toute la perfection diverse et subtile que cette forme littéraire pouvait atteindre. […]
« Mais plus encore que la forme et la manière de leur œuvre, ce qui me fait rapprocher Browning de Dostoïevski, je crois que c’est leur optimisme — un optimisme qui n’a que bien pue de choses à voir avec celui de Goethe, mais qui les rapproche tous deux également de Nietzsche et du grand William Blake, dont il faut que je vous parle encore.
Oui, Nietzsche, Dostoïevski, Browning et Blake sont bien quatre étoiles d’une même constellation. »


ANDRÉ GIDE, JOURNAL :

« Nul autant que Browning n'a fait jouer devant notre assentiment les multiples possibilités de la noblesse humaine, et, autant dire : de la joie. Son prismatique univers intérieur laisse, à chacun des êtres qu'il crée, sa part de rayons multicolores dont le faisceau formera Dieu. »

GEORGES PERROS À JEAN PAULHAN, FIN DÉCEMBRE 1959 :

« Je viens d'attaquer, à voix très haute, L'Anneau et le Livre. Foudre et silex, de quoi faire flamber la planète ! Mais non ! Je commence à comprendre pourquoi Gide faisait si grand cas de ce monstre. »

GEORGES PERROS, « KEN AVO », POÈMES BLEUS, GALLIMARD, «COLLECTION LE CHEMIN », 1962 :


« Le jour est allé se coucher
Je vais en faire autant
Près de toi. Si tu ne dors pas
Je poursuivrai cette lecture
À haute voix
Du grand livre de Browning
The Ring and the Book
Tu reconnaîtras Pompilia
La malheureuse, avec son prêtre
Et le sombre époux »

JORGE LUIS BORGES, COURS DE LITTÉRATURE ANGLAISE, 1966 :

« Le grand livre de Browning, écrit avec une technique fort curieuse, est donc L’Anneau et le Livre. Je ne sais pas si l’un d’entre vous a vu cet admirable film japonais, sorti il y a bien des années, qui avait pour titre Rashomon. L’auteur du scénario de ce film, Akutagawa, fut le premier traducteur de Browning en japonais et il tira la technique de ce film admirable de The Ring and the Book de Browning. Sauf que The Ring and the Book est bien plus complexe que le film. »


Édition bilingue

Traduction de l’anglais
et étude documentaire
par Georges Connes
Préface de Marc Porée

Relié sous jaquette
Format : 135 x 205
1424 pages • 39 euros
ISBN : 978-2-35873-001-3

Mise en vente : 17 mars 2009