Catalogue

 

 

 

À lire aussi, le témoignage de Jean Rounault, Mon ami Vassia. Souvenirs du Donetz.


Voyage au pays des Ze-Ka

revue de presse   

Extrait vidéo du séminaire de l'EHESS, 16 février 2012


Patrick Hochart et Pierre Pachet, séminaire consacré à la lecture de passages du livre de Julius Margolin, Voyage au pays des Ze-Ka, à l'EHESS, Paris, le 3 février 2012.

Extrrait vidéo réalisé et publié par Stefan Mihalaki.

 


                             


L'homme nouveau, n°1493, 7 mai 2011

Sacha et Julius

Sacha, c'est Alexandre Soljenitsyne et Julius, c'est Julius Margolin. Deux grands témoins du mal soviétique et deux géants de la littérature, l'un russe, l'autre polonais. Une remarquable biographie est consacrée au premier tandis que l'étonnant Voyage au pays des Ze-Ka du second est enfin disponible intégralement. Il ne faut pas les manquer.

 

Sacha et Julius ! Julius et Sacha ! Deux prénoms qui auraient pu comme tant d'autres être effacés de la mémoire des hommes si le miracle de la littérature ne les avait pas portés jusqu'à nous. […]

 

Julius Margolin, un témoin gênant

À ce titre, il convient de parler de Julius. Si Sacha, c'est Alexandre Soljenitsyne, Julius, c'est Julius Margolin. Il aura fallu attendre la fin de l'année 2010 pour pouvoir lire enfin intégralement son livre de témoignage sur les camps de prisonniers soviétiques. Polonais d'origine, Julius Margolin s'installe avant la Seconde Guerre mondiale en Palestine. Séjournant en Pologne au moment du déclenchement des hostilités, il fuit la zone allemande sachant pertinemment les menaces pesant sur les Juifs. À l'Est, il espère trouver auprès de l'Occupant soviétique la compréhension et l'aide nécessaire pour retourner en Palestine. Considéré comme espion, il est arrêté et subit une incroyable descente aux enfers qui le conduit, ainsi que des milliers d'autres prisonniers, au Goulag.

 

Face à la bien-pensance

C'est le récit de ce séjour qu'il raconte dans ce livre qu'il publie peu après sa libération en 1945. Aussitôt, le rideau de fer de la bien-pensance communiste et progressiste s'abat sur lui. Il ne fait pas bon de mettre en cause la réalité soviétique aux lendemains de cette guerre des « démocraties » contre la barbarie. Margolin témoigne, lui, de la réalité de la barbarie soviétique qu'il considère d'une certaine manière comme pire que le nazisme. Il a saisi l'enfermement économique que réalise le communisme. Dans un tel système, tout devient instrument en vue de la production. Tout, y compris les hommes ! Avant Soljenitsyne, Julius Margolin apporte donc un témoignage sur le vif de la réalité du totalitarisme soviétique et il le fait en philosophe et en écrivain, comme il n'a jamais cessé de l'être, même au pire moment des camps. S'il n'est certes pas possible de ressortir indemne de la lecture du Voyage au pays des Ze-Ka, on reste surtout fasciné par cette étonnante vie intérieure qui trouve sa source dans la littérature et qui trouve en elle un moyen de dire le vrai. Tout simplement.

Benoît Maubrun

 


                             


 

À contretemps, n°40, mai 2011

L'archipel des hommes en trop

Comme celui de Jean Rounault (1), le livre de Julius Margolin était tombé dans l'oubli, un oubli que seules quelques citations venaient rarement battre en brèche (2). Pourtant le titre du livre démarqué du roman de Malraux aurait dû intriguer ceux qui s'intéressaient à l'histoire de l'Union soviétique en général, ou bien au système des camps en particulier. Mais ce « public » représentait, et représente encore aujourd'hui, une part infime de nos contemporains : l'inintérêt pour l'histoire de la part du continent qui a basculé en deux fois dans le communisme soviétique (1917, 1945) étant le plus répandu.

C'est la raison première pour saluer la réédition du livre de Julius Margolin que nous offrent les éditions Le Bruit du temps et Luba Jurgenson, son maître d'œuvre. Cette résurgence est exceptionnelle puisqu'elle est fondée sur le rétablissement de l'intégralité du témoignage de l'ancien Zek. Voici son livre tel qu'il l'avait conçu. Le texte de 1949, publié avec le soutien de Boris Souvarine (3), accueilli chez Calmann-Lévy vraisemblablement par Manès Sperber, bien qu'amputé de deux chapitres et victime de nombreuses coupures, était déjà très impressionnant. La lecture des passages supprimés permet de constater que l'éditeur a été visiblement guidé par des soucis éditoriaux tels qu'on les concevait à l'époque. Celui-ci a jugé superflu les longs portraits que Margolin donne des personnages qu'il a rencontrés dans le camp et qui l'ont impressionné. Il n'y a aucune censure de type politique. Et parfois même, ce sont des références politiques plutôt défavorables aux Soviétiques – comme celle au discours de Molotov félicitant le führer pour sa victoire sur la Pologne – qui avaient disparu et qui sont ici rétablies.

Si la description de l'effondrement de la Pologne constitue une entrée en matière particulièrement forte, la description de la politique de destruction des élites polonaises par le NKVD est tout aussi suggestive. Il faut dire, à ce propos, que Margolin a non seulement reçu une solide formation de philosophe mais qu'il fut aussi un militant sioniste, ce qui ressort dans ses interrogations comme dans les rapprochements qu'il fait tout au long du livre, en fonction des circonstances, entre dictature nazie et dictature soviétique.

Il n'y a pas lieu de décrire ici les péripéties de son « voyage » dans les camps, périple qui commence le 19 juin 1940, à un moment si particulier dans l'histoire européenne. Gustaw Herling, qui fut lui aussi Zek, en a parfaitement saisi la nature tragique : « C'est avec horreur et honte que je pense à cette Europe divisée en deux par le cours du Bug, avec d'un côté des millions d'esclaves soviétiques priant pour être libérés par les armées d'Hitler, et de l'autre les millions de victimes des camps de concentration, mettant leur dernier espoir dans la victoire de l'Armée rouge (4). » L'itinéraire de Braun, qu'il décrit au cinquième chapitre, correspond parfaitement à cette situation.

Ce qui frappe dans le récit, c'est la grande liberté de ton dont Margolin use à propos des différents phénomènes ou comportements qu'il a pu observer chez les groupes ou les individus plongés dans des conditions dramatiques. Ainsi, il n'hésite pas à parler de cette minorité de jeunes Juifs qui ont accueilli avec des arcs de triomphe l'Armée rouge, sans imaginer quel impact pourrait avoir leur attitude sur le reste de la population. En cela, il est fidèle au serment qu'il s'était fait de dire l'entière vérité, non seulement sur l'Union soviétique, mais, au-delà, sur tous les phénomènes humains et sociaux qu'il lui a été « donné » de connaître.

Julius Margolin décrit très précisément la manière dont le travail est organisé (improvisation et stakhanovisme, les normes de rendement, etc.) et ce qu'il signifie pour des hommes sous-alimentés nullement préparés à accomplir des tâches physiques si dures dans un climat déjà mortifère en lui-même. La faim lui apparaît comme un moyen de contrainte volontaire de la part de l'administration des camps. Elle est accompagnée d'une déshumanisation générale qui s'accomplit à la fois par l'exploitation brutale mais aussi par la « dépersonnification ». Celle-ci repose sur l'un des moteurs du régime :inculquer la peur partout et toujours, systématiquement. L'absurdité de ce système inhumain dans lequel se trouve plongé le Zek, produit sur l'individu ce qu'il appelle la « névrose des camps », une déformation pathologique du « psychisme de l'homme soumis longtemps aux conditions de vie concentrationnaire » (p. 537).

Margolin en arrive à la conclusion suivante : les camps soviétiques constituent un système durable, « l'aboutissement logique du régime ». Il y a, pour lui, un corrolaire à ce constat : « L'Europe peut exister sans Hitler et ses camps, mais le gouvernement soviétique ne peut pas s'en passer » (p. 374).

Ainsi, bien loin de se contenter de raconter le destin tragique des déportés, Margolin entend réfléchir sur le système qui produit ce type de camps et, par conséquent, sur les fondements idéologiques du régime communiste. Mais il s'intéresse aussi aux résultats concrets que cette idéologie a engendrés. Ainsi (p. 721), il constate avec ironie que « ce communisme, c'est non seulement “les soviets plus l'électricité” », mais « vingt ans après la révolution d'Octobre, c'est aussi la “lontchina” [baguette résineuse utilisée pour éclairer] plus les camps ». Progrès et régression. Il poursuit sa réflexion avec l'analyse de ce qu'il appelle la « doctrine de la haine » : c'est l'objet de son trente-deuxième chapitre, donné ici intégralement. Il y a dans ce chapitre la matière d'un véritable essai qu'on pourrait rapprocher d'autres réflexions tant il cerne un phénomène moderne – on songe à Machiavel, son analyse pouvant venir compléter celles de l'auteur du Prince à propos des sources du Pouvoir dans les sociétés humaines.

« L'enseignement que j'ai tiré de mes cinq années de séjour dans les camps soviétiques est que c'est là que s'accomplit un des plus grands crimes du XXe siècle », déclare-t-il lors du procès de David Rousset contre Les Lettres françaises. Il ajoute aussitôt : « Je n'étais pas un ennemi du stalinisme tant que je ne l'avais pas vu de mes propres yeux. Aujourd'hui, je suis convaincu que seuls des ignorants ou des scélérats peuvent défendre et vouloir justifier un régime pareil (5). » Sans le vouloir, Margolin rend un involontaire hommage à l'efficacité de la politique d'enfermement du monde soviétique sur lui-même, la systématique méfiance pour tout ce qui vient de l'étranger, l'étranger lui-même ne pouvant être qu'un agent de l'impérialisme, voire un espion, politique voulue dès les premières années du régime et rendue essentielle par après.

J'ai fait allusion à Jean Rounault. Son destin, parallèle à celui de Margolin, permet de prolonger le rapprochement : les deux auteurs ont développé le même sentiment à propos de l'accueil qu'ont reçu, à l'époque, leurs livres respectifs. Tous deux se sont heurtés à ce qu'ils appelaient le « rideau de fer », ce scepticisme ou ce refus d'entendre leurs témoignages et le refus de considérer l'URSS pour ce qu'elle était. Jean Rounault écrivait dans un article destiné au Reader's Digest :

« Quand j'essaie de communiquer mon expérience de la vie quotidienne soviétique, je me heurte très souvent à ce que j'appelle la limite de l'incroyable. C'est une sorte de rideau de fer que nous portons en nous-mêmes. Il sépare les peuples d'une manière aussi efficace que les frontières fermées et gardées par les militaires de Staline.

L'année dernière, en rentrant à Paris, j'ai appris que l'on ne m'avait pas publié. Je m'en suis étonné, j'ai posé des questions et je me suis aperçu qu'on n'avait pas compris mon document. Il avait paru incroyable. Et c'est alors que j'ai découvert ce que j'appelle le second rideau de fer, celui que nous portons en nous-mêmes et qui nous empêche de comprendre une réalité qui est très différente de la nôtre (6). »

Julius Margolin, lui, parle du secret des camps « soigneusement gardé par un triple rideau », dont la fonction est de préserver ce secret :

« Par triple rideau, j'entends : le premier, celui qui existe à l'intérieur même de l'URSS et qui dissimule les camps aux citoyens soviétiques ; le second, celui qui se dresse à la frontière de l'Occident et interdit l'accès à la presse libre et aux observateurs étrangers ; le troisième qui est le rideau de mensonge et d'intimidations tissé par la presse des communistes occidentaux et par leurs acolytes (7). »

La manière de penser commune est suffisamment frappante pour qu'on y insiste ici.

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À plusieurs reprises, la presse a rapproché le témoignage de Margolin de ceux de Chalamov, Herling et Soljenitsyne. Est dessinée ainsi une sorte de constellation des récits sur les camps soviétiques du siècle dernier dans laquelle, assurément, Julius Margolin doit occuper sa place, toute sa place. Mais chacun de ces textes garde ses particularités et aucun ne ressemble à l'autre. Si bien que le rapprochement avec Soljenitsyne suggère un autre lien entre eux. Ces rescapés furent tous des « hommes en trop », pour reprendre la belle formule de Claude Lefort. « En trop » pour ces Occidentaux qui n'éprouvaient nul besoin d'écouter ce que les survivants des camps soviétiques avaient à faire entendre sur la nature profonde du système soviétique.

 

Jean-Louis Panné

 

1. Jean Rounault, Mon ami Vassia, Le Bruit du temps, 2009. Voir le dossier « L'écriture comme fraternité agissante : hommage à Rainer Biemel, alias Jean Rounault (1910-1987) », in À contretemps, n°38, septembre 2010, pp. 3-8.

2. Voir Le Livre noir du communisme. Crimes, terreur, répression, 1997, p. 349. Dans son dictionnaire Le Manuel du Goulag (1997), Jacques Rossi cite Margolin dans sa bibliographie.

3. Boris Souvarine, lettre à Jacques Chevallier, automne 1949 : « Mes opérations ont été couronnées de succès quant à l'ouvrage de Margoline : il va paraître dans Le Figaro et chez Calmann-Lévy. Ce sera un événement. »

4. Gustaw Herling, Un monde à part, Denoël, 1985, p. 217.

5. « Mon existence concentrationnaire », in Le Procès des camps de concentration soviétiques, Dominique Wapler Éditions, 1951, pp. 99-110.

6. Arch. Jean Rounault, BDIC : URSS 1950, I. La Guerre ou la Paix.

7. Témoignage d'un ami de la liberté. Lettre de M. Margoline, rescapé des camps de concentration soviétiques, s.l.n.d., [BDIC, 0 pièce 27.68].

 


                             


Le Figaro, La Russie d'Aujourd'hui, 20 avril 2011

Broyé par l'absurde

« Mon sujet le voici : un camp ordinaire en URSS ». Au milieu des marais et des forêts à perte de vue, les Ze-ka, des hommes en haillons, décharnés, éreintés par le travail, les privations, le froid, la crasse. Des baraques branlantes où des rats affamés disputent aux hommes le moindre rogaton.

Ce camp « ordinaire », Julius Margolin y est arrivé au terme d’un voyage interminable, commencé en Palestine où il vit depuis 1936. En 1939 il est de passage à Lodz, comme beaucoup il ne croit pas à la guerre imminente et se trouve pris au piège du pacte germano-soviétique qui signe la fin de la Pologne. Alors commence l’aventure kafkaïenne de Julius Margolin et de milliers de ses semblables. Car à la différence des détenus soviétiques, Margolin ne sait rien de l’URSS et de sa machine à broyer. C’est la volonté de comprendre qui permettra à cet intellectuel chétif et myope de traverser l’univers concentrationnaire et son cortège de calamités. « Malheur au faible ! », prévient–il. Quand il n’atteint pas les normes fixées, cela affecte sa ration alimentaire, il devient donc de jour en jour plus faible, incapable de résister à la rigueur de l’hiver, au travail accablant, à la brutalité des chefs et de ses co-détenus. Margolin décrit le processus de déshumanisation et l’absence totale de bonté ou de solidarité. Margolin aura lui aussi recours à la violence, c’est sa pire rancune : ses tortionnaires auront fait de lui « leur complice, leur élève, leur prosélyte ».

Cinq années passent : « Cinq ans auparavant, par une belle journée, les portes de la prison s’étaient refermées sur moi. Aujourd’hui, blanchi et brisé je marchais le long de la voie ferrée de Kotlas ; le sac pesait sur mes épaules. J’étais libre ; le poids n’était pas sur mon dos, mais dans mon cœur » ... Margolin revient de son Voyage au pays des Ze-Ka, il n’a désormais qu’un devoir, celui de rendre compte et « de transmettre l’appel au secours des hommes coupés du monde ».

Il écrit La Condition inhumaine que Calmann-Lévy publie en 1949, amputé d’un bon tiers. L’élite intellectuelle d’alors, dominée par les marxistes, rejeta impitoyablement ce brûlot antisoviétique. Les éditions Le Bruit du temps et Luba Jurgenson nous restituent aujourd’hui la part manquante de l’ouvrage. L’œuvre de Julius Margolin est achevée.

 

Christine Mestre

 


                             

 

Radio-Canada, Vous m'en lirez tant, 27 mars 2011

Julius Margolin

Jean-François Nadeau chronique le Voyage au pays des Ze-Ka dans l'émission littéraire de Lorraine Pintal :



Le site de l'émission Vous m'en lirez tant sur Radio-Canada



                             


Critiques libres, 16 mars 2011

Plongée dans l'Enfer

Juif polonais, Docteur en philosophie, féru de culture russe et européenne, résident en Palestine mais toujours citoyen polonais, Julius Margolin (1900-1971) a écrit ce livre en 1946/47. Une version tronquée a été publiée en 1949 sous le titre La Condition inhumaine, bien avant les chefs-d'œuvre de Soljenitsyne (L'Archipel du Goulag) et de Chalamov (Récits de la Kolyma). Il s'agit donc du premier grand texte consacré au système concentrationnaire soviétique. C'est ainsi qu'il faut le lire.

Il s'agit, à mon sens, d'un des textes les plus grands et des plus poignants dédiés à l'exploration de l'esprit humain, tant pour en décrire la cruauté, les bassesses et les turpitudes (les bourreaux) que pour en louer la grandeur (certaines victimes, l'auteur).

Citoyen polonais donc, émigré en Palestine, Margolin revient en 1939 dans son pays natal pour un court séjour. L'envahissement simultané de la Pologne par les Allemands à l'ouest et les Soviétiques à l'est le conduit à se réfugier à Pinsk, sa ville natale, devenue territoire soviétique, la Pologne ayant été démembrée. Il y est arrêté au motif d'être "sans papiers" puisque détenteur d'un passeport polonais, pays qui n'existe plus et ne peut donc délivrer un document valable. Le système bureaucratique, à l'effarement de Margolin, se met ainsi en branle avec son effroyable logique, sa totale hypocrisie, la servilité de ses séides et sa fondamentale absence d'humanité pour le promener pendant 5 ans, durée de sa peine, dans plusieurs camps de la région d'Arkhangelsk.

Ce livre est d'une incroyable richesse et je vais tenter d'en éclairer quelques aspects, conscient de ne pouvoir en épuiser toute la matière. Il comporte deux angles de vue qui s'entremêlent et se répondent en permanence.

Le premier décrit les effroyables conditions de survie qui sont faites aux condamnés aux travaux forcés, obligés de travailler dans le froid (-30°), avec des outils misérables et dans un état de sous-alimentation programmée. Arrivé avec un poids de 80 kilos, Margolin se retrouve en 2 ans à 45. Le travail est présenté officiellement comme une occasion de "refonte" (ou rééducation ou redressement), mais il ne donne pas droit à une alimentation suffisante pour soutenir l'effort requis. Ce qui cause, dans l'indifférence générale, un nombre élevé de décès. Les camps soviétiques, à la différence des nazis, ne sont pas destinés à l'extermination de populations, mais à la fourniture de main d'œuvre. Un détenu pouvait en sortir à la fin de sa peine, s'il n'était pas mort avant – cas fréquent. Tout ce système est décrit dans le détail par des dizaines de personnages et de situations qui en font vivre l'horreur absolue, éclairée ponctuellement par une rare rencontre humaine.

La deuxième partie est une réflexion sur le système qui constitue une oeuvre philosophique de première grandeur. Trois chapitres y sont consacrés plus que les autres : « La névrose des camps », « Au bureau », « La doctrine de la haine ».

« La névrose des camps » montre les effets du système sur l'âme humaine. « Ils semblaient parfaitement normaux. Il fallait les connaître de près pour comprendre que c'étaient des cadavres vivants, des gens parfaitement malheureux et irrémédiablement détruits. Le poison avait pénétré à l'intérieur. C'était comme si on avait éradiqué leur humanité: ils avaient perdu foi en l'homme, la raison, l'intelligibilité du monde. » (p.548). « L'homme ne peut garder sa santé mentale dans la souffrance que s'il sait pourquoi il souffre. Dans le cas contraire, il finit par perdre la raison ou l'équilibre psychique. Les camps de redressement par le travail sont une gigantesque fabrique, unique dans le monde, de psychopathes et d'invalides psychiques. »

« Au bureau » décrit la survenue et les conséquences de la dystrophie alimentaire, cette « ruine de l'organisme à la suite d'une inanition épuisante » (p.565). « La mort attaque l'organisme, usé et incapable de lutter, en un certain point » et la cause de la mort est une maladie répertoriée, seule admise comme cause officielle dans les statistiques qui ne mentionnent pas la sous-alimentation.

« La doctrine de la haine » fait de celle-ci le moteur de tout le système. « Le problème réside dans cette force insensée, monstrueuse, essentiellement objective et meurtrière, qui découle de la tentative désespérée de bâtir leur propre existence sur le malheur et la mort d'autrui. » (p. 613). « … la haine est un cercle vicieux », en ce sens qu'elle n'est jamais satisfaite et se nourrit d'elle-même, quelles que soient ses conséquences.

La lecture de ce livre, rédigé dans une langue parfaite, souple et précise, riche et exacte, renvoie à bien des problèmes de notre monde : harcèlement moral, harcèlement sexuel, violences conjugales, refus de l'étranger, mépris pour des populations, mensonge politique, etc, sont des manifestations quotidiennes de ces causes (essentiellement la haine) qui ont trouvé en URSS l'une de leurs plus effroyables expressions. Comment éradiquer tout cela pour rendre à l'homme, en toutes circonstances, sa dignité et sa liberté ? Ces questions sont d'une actualité de tous les jours. Ce livre comporte non des réponses, mais un immense champ de réflexion. Par exemple: que penser de tous ces idéologues qui, sachant ce qui se passait, ont sciemment menti, détruisant ainsi en eux et autour d'eux tout respect dû à l'homme et qui jouissent encore d'une certaine réputation ?

Dernière remarque : ici aussi je mets 5 étoiles. Mais comment comparer une œuvre aussi puissante et aussi forte avec bien des œuvres qui, sur ce site et dans mes notes précédentes, ont mérité la même note sans lui arriver à la cheville ?

Falgo


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Penser libre, 15 mars 2011



Ce livre n’est pas totalement un inédit. En 1949 parut aux éditions Calmann-Lévy, grâce au soutien de Boris Souvarine, une édition tronquée sous le titre La condition inhumaine, depuis longtemps épuisée. Auparavant, quelques chapitres avaient été révélés par la presse, puis quelques éditions, toujours incomplètes, virent le jour dans différents pays. Il est vrai que pendant de trop longues années, malgré les témoignages précédents (Panaït Istrati, Victor Serge, entre autres, plus tard Chalamov et Soljenitsyne) l’opinion internationale se montra incrédule puis prudente, tout particulièrement à gauche, l’URSS restant un des pays ayant apporté la victoire contre le nazisme.

Voici enfin dans son intégralité, sous son titre original, Voyage au pays des Ze-Ka, un témoignage sur le goulag, sans doute l’un des premiers et des plus forts jamais écrits. La traduction est due à Nina Berberova ainsi qu’à Luba Jurgenson [1], qui a également assuré la révision du corpus et qui donne une excellente postface : « Je ne mourrai pas tout entier ».


Julius Margolin (1900-1971), né à Pinsk (Biélorussie) dans une famille juive, est élevé dans la culture russe autant que polonaise. Docteur en philosophie de l’université de Berlin, il s’installe avec sa famille en Palestine. On peut dire qu’il se trouve au mauvais endroit au mauvais moment, puisqu’en 1939 il séjourne à Lodz lorsque la Pologne est envahie. Il rejoint alors sa ville natale et durant une année va tenter de sortir du pays. Son passeport palestinien ne lui sera d’aucun secours, le voilà considéré comme sans nationalité, et de ce fait arrêté par le NKVD pour infraction aux lois sur les passeports ! Il est condamné à cinq ans de camp de « redressement par le travail », envoyé en Sibérie sur la rive nord du lac Onéga et devient un Ze-Ka [2] chargé, avec sa « brigade », de l’abattage d’arbres. D’autres, ailleurs, effectuent des travaux tout aussi durs, terrassement, construction de voies de chemin de fer, etc.

À propos de « La puissance de rendement des hommes et des bêtes de somme », l´auteur explique ce qu’il faut entendre : « Ce terme désigne à la fois les prisonniers et les chevaux, qui ne se différencient pas, à qui l'on confère la même dignité, la même valeur et qui ont un sort commu  : accomplir la norme de travail qui leur est imposée. »

L’horreur le dispute à l’absurde, mais toujours dans le même sens : exploiter jusqu’à la mort les prisonniers par le travail forcé et leur faire perdre leur humanité. La ration de nourriture, proportionnelle à la norme réalisée, réduite les jours de repos ou en cas d’incapacité, ne permet pas de survivre à la plupart des détenus, même les plus solides au départ. Seuls les violents, qui font régner la terreur sur les autres Ze-Ka, s’en tirent mieux, réussissant à infiltrer l’administration du camp, qui prend sa part.

On attend de Julius Margolin, intellectuel et myope de surcroît, des normes irréalisables. Or, selon leur rang dans la société concentrationnaire du camp, mal nourris, mal vêtus, épuisés par le climat glacial, les journées de travail de bagnards, les brimades, le cachot, l’espérance de vie des détenus peut varier d’une année à cinq ou six, rarement plus. Le Voyage au pays des Ze-Ka décrit aussi les conditions atroces et dégradantes des voyages, en wagons de marchandise, à pieds, quasiment sans nourriture et exposés au froid.

Margolin fait bien remarquer qu’il ne s’agit pas de la même chose que les camps d’extermination nazis, cependant cette mort lente est une torture.

L’originalité de ce témoignage réside dans la capacité d’analyse de Julius Margolin, habitué à la liberté de pensée et d’expression au contraire de la population soviétique dans sa majorité. Ze-Ka parmi les autres, il porte cependant sur les phénomènes et les comportements un regard d’entomologiste. Mais il faut saluer en outre l’absolue sincérité de l’auteur. Margolin ne se présente pas comme spécialement différent, alors qu’il tente, avec quelques autres, de ne pas sombrer dans l’inhumanité, en ayant recours à la solidarité et à la culture. Mais il lui arrive parfois, à lui aussi, de céder à la violence et de frapper un co-détenu, ce dont il tire cette conclusion : « Parmi toutes les choses que je ne pardonnerai jamais, ni au camp ni à ses sinistres créateurs, ce coup restera dans ma mémoire, car il fit de moi un instant, leur complice, leur élève, leur prosélyte. »

On pourrait craindre de se sentir écrasé et désespéré à la lecture de ces 700 pages. Il n’en est rien. L’auteur décrit dans une langue classique et efficace son itinéraire et la condition des prisonniers. À chaque chapitre, on attend de découvrir la suite et Margolin arrive à faire rire, dans une auto dérision, de l’absurdité à l’œuvre dans l’organisation du camp et des maladresses de ces intellectuels brutalement transformés en bûcherons.

Enfin, un chapitre, « La doctrine de la haine », s’avère tout particulièrement éclairant sur le phénomène lui-même, avec entre autres cette remarque : « … Il existe une forme de haine originelle et pure, puissante bien qu’aveugle, aveugle bien que puissante, et d’autant plus active que rien ne la légitime. Elle ne redoute que la lumière du jour. La Raison est son ennemi naturel. Ceux qui l’éprouvent sont d’accord, dans le monde entier, pour nier la liberté de l’esprit.  »

Julius Margolin survit de justesse et, libéré en 1945, il écrit le Voyage au pays des Ze-Ka dès son retour à Tel-Aviv. Il est à noter que ce livre, en réalité, ne fut pas le premier. En effet « En cet été [3], qui marqua mon premier grand entracte d’invalide, j’écrivis ma Doctrine de la haine. Je réussis à écrire trois ouvrages [4] pendant mes années de détention. » Mais en juillet 1944 lors d’un transfert et d’une fouille, tout est perdu. Un soldat vide le sac de Julius Margolin. Un ZE-Ka ne doit avoir aucun papier sur lui. Le soldat jette dans la boue la photo de la mère de Margolin et les trois manuscrits. « Il était perdu, le livre écrit au camp, dans la peur, avec mille précautions, le livre que j’avais caché aux espions, dissimulé lors des perquisitions, des années durant. Il est perdu, ce travail qui reposait sur un paradoxe tragique : j’écrivais sur le mensonge au milieu du mensonge, sur la haine au milieu de la haine, sur la liberté en détention.  »

Julius Margolin vint à Paris en 1950 témoigner au procès de David Rousset [5] contre Les Lettres françaises, et continua à lutter, jusqu’à sa mort en 1971, pour la libération des Ze-Ka, et pour témoigner de la réalité des camps soviétiques. Il déclare ainsi : « Celui qui entend ces deux mots, "camps soviétiques", doit savoir qu’il ne s’agit pas simplement d’une méthode, d’un étendard, d’un symbole du régime. Des hommes enfermés : cela dépasse les limites des discussions politiques, de la propagande et de la contre-propagande. » Il dit aussi : « Je sais d’expérience qu’aucun argument, aucun témoignage ne saurait convaincre un homme qui se considère comme communiste. Seule la réalité soviétique elle-même peut lui faire changer d’avis. »

On pourra apprécier, de cet auteur si méconnu, cette phrase de portée universelle : « Chaque crime commis dans le monde doit être appelé par son nom, à haute voix. Sinon, la lutte contre lui est impossible. »

SKS


[1] Luba Jurgenson, écrivain et traductrice, maître de conférences en littérature russe à l´Université de Paris-IV Sorbonne et auteur de livres sur le totalitarisme soviétique, notamment L´expérience concentrationnaire est-elle indicible ? (Éditions du Rocher, 2003)
[2] Littéralement « Détenu-combattant du Canal » terme qui apparu vers 1930 pour désigner les prisonniers qui creusaient le canal de la mer Blanche à la Baltique puis par extension tous les détenus des camps
[3] ndlr : 1943
[4] ndlr : La théorie du mensonge. Doctrine de la haine. De la liberté
[5] David Rousset, écrivain et militant politique français (1912-1997). Résistant, déporté, auteur de deux ouvrages de référence, L’Univers concentrationnaire et Les Jours de notre mort. En 1950 il crée la Commission internationale contre le régime concentrationnaire (CICRC), qui entreprend des enquêtes sur les situations espagnole, grecque, yougoslave et soviétique. Ayant utilisé, pour la première fois en France, le terme de Goulag pour désigner le système concentrationnaire soviétique, il est traité de « trotskiste falsificateur » par Les Lettres françaises, à qui il intente un procès qu’il gagne en 1951.



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Le Temps, 12 mars 2011

« L'Archipel du Goulag »

Archipel du Goulag, Voyage au pays des Ze-ka : il semble que pour aborder certains territoires terrifiants de la violence collective au XXe siècle, il faille faire appel aux métaphores de l’Antiquité : le voyage d’Ulysse, l’Archipel grec.

Car rendre compte du « bréviaire de la haine » ordinaire qui fit de millions de citoyens des empires totalitaires des crevards lentement réduits à la mort, et d’autres millions des meurtriers ordinaires, n’est pas tâche aisée. Non seulement la morale chrétienne de deux grandes nations s’estompa, mais même l’usage civilisé ordinaire disparut, quand bien même les opéras continuaient de donner des représentations, les cinéastes de tourner des films, les cabarets de divertir.

Dans son livre oublié et aujourd’hui ressuscité, le Dr Julius Margolin, citoyen polonais qui venait d’émigrer en Palestine juive, raconte son odyssée. Pour s’être retrouvé dans la ville biélorusse de Pinsk, qui changea de mains entre Polonais, Soviétiques, puis Allemands, pendant le « maudit hiver soviéto-nazi », Margolin connut les geôles soviétiques, les trains de la mort, les camps de l’extrême, d’abord ceux du Belomorkanal, construit par des esclaves du Goulag, puis d’autres dans la région d’Arkhangelsk, puis la relégation dans l’Altaï. Il survécut parce qu’il voulait témoigner. Non omnis moriar, ce « Je ne mourrai pas tout entier » d’Horace, lui servit d’acte d’accusation. Il fut avec Margarete Buber-Neumann, le témoin clé au procès de Kravtchenko contre les Lettres françaises en 1949. En face de lui, il avait Aragon, Wurmser et Pierre Daix, jeune communiste qui avait été arrêté par Vichy et déporté par les Allemands. Daix signa un article retentissant, « Pierre Daix, matricule 59807 à Mauthausen », pour mieux clamer que les camps staliniens « parachevaient la suppression complète de l’exploitation de l’homme par l’homme ». Daix fit son autocritique plus tard, et vient d’y revenir, mais sans insister, dans un livre interview, où il ne parle guère du procès, et moins encore de Margolin.

Primo Levi écrivit pour survivre (provisoirement) Le Chant d’Ulysse. Or, un jour, dans une baraque, Margolin entend un crevard qui murmure du grec. Il reconnaît le premier vers de L’Iliade : « Chante Muse, la colère d’Achille, fils de Pelée ! » L’homme était un Ukrainien, qui, aidé par ce compagnon, revient un temps à la vie, et lui récite des poètes ukrainiens : Rylski, Tytchina, Franko... Rien de plus émouvant que ces vestiges de civilisation aux lèvres murmurantes d’un « crevard » du Belomorkanal.

Ce besoin de ne pas mourir entièrement, de dire l’indicible habite Margolin en 1940, comme plus tard, en 1945, il habitera le jeune bagnard Soljenitsyne, à qui l’on a arraché sa morgue de capitaine. Habite et taraude, car celui qui témoigne a survécu, et se le reproche impitoyablement. Et le Voyage de Margolin est une superbe encyclopédie de la violence, comme L’Archipel, aussi élaborée, mais portée par un souffle plus court. L’Archipel est aussi une sorte d’Enéide infernale. À la fois voyage initiatique dans les cercles de la mort industriellement organisée, poème ironique et immense chronique. Margolin est un homme bon, qui nous dit comment il en vient à haïr : face à l’« école de la haine » sociale, qui rend totalement insensible, le Ze-Ka doit se blinder, et doit répondre en haïssant. Il imagine « Une doctrine de la haine » détaillant trois étapes : odium infantile, intellectuale, emotionale. Quand la haine devient adulte, les cadavres sur lesquels on butte n’évoquent plus rien d’humain.

En lisant Une journée d’Ivan Denissovitch, un autre survivant du camp de concentration, Jorge Semprún s’étonnait dans Quel beau dimanche ! : le vocabulaire, les mœurs sont les mêmes dans le camp d’Ivan et dans celui qu’il a connu. Et il y a sans aucun doute une forte similitude, les mêmes causes donnant les mêmes effets : l’homme entassé dans un terrain minuscule, inhospitalier, nourri selon la règle scientifique du déficit alimentaire programmé, soumis aux mêmes truands que génère partout la société humaine.

Le film Les Chemins de la liberté, du metteur en scène Peter Weir, montre une évasion, on a pu critiquer trop de beauté des déserts (de Gobi) ou un happy end (le retour auprès de sa femme qui l’a trahi sous la torture) de Jacek, un détenu polonais qui parcourt six mille kilomètres à pied en fuyant le Goulag, mais il est dans ce film émouvant une scène qui passe fugitivement, et qui est magnifiquement empruntée à Chalamov, autre grand témoin de la littérature de l’inhumain : le truand qui joue aux cartes le pull d’un cave, qui va perdre ainsi son gage de survie. Rien de vrai dans ce film ! a dit un critique qui fait la fine bouche ! Eh bien non, cette scène a le sceau de Chalamov, et elle est vraie, même si Chalamov emprunte à Pouchkine pour la « mise en scène » littéraire...

Comme Margolin convoque Les Bas-fonds de Gorki pour son voyage, ainsi Soljenitsyne convoque Dante et ses neuf cercles de l’Enfer. Mais ce n’est pas Virgile qui le guide, c’est le petit zek (ou Ze-Ka) Ivan Denissovitch. Le tome qui vient de paraître, complété par l’auteur, corrigé dans sa traduction, muni d’un index extraordinaire par les traducteurs, athlètes de la traduction, n’est que la partie centrale de cet immense poème. Mais quelle lecture ! Dantesque, oui, mais aussi comique, philosophique, augustinienne…, car l’armature de ce texte est remarquablement une. Il s’agit d’un de ces grands textes qui, tout en comportant une confession personnelle de l’auteur, reforgent le monde, le réel.

L’immensité du poème historien qu’est L’Archipel du Goulag semble contraire à l’esprit de notre époque : le court-circuit, le flash, l’émotion. Ici est construite une somme, qui fait face à la somme que l’idéologie a élaborée au XXe siècle, et qui a dominé presque toute la terre, directement ou par reflet. Que le Virgile de ce Dante ne soit pas le grand poète païen de l’Antiquité, mais un moujik qui se rappelle vaguement l’Évangile est une autre marque de cette somme : le bien et le mal y vont cheminer, édifier l’âme dans cette usine à tourments qu’est le camp. Les grandes antithèses sont ici la zone du camp, la petite, et le monde faussement libre, la grande. Les caravanes de wagons à bestiaux surpeuplés vont d’une zone à l’autre en un vaste et ininterrompu mouvement, qui entraîne poètes comme Mandelstam, koulaks, nobles, latinistes, tchékistes, chaque tribu définie par le grand convoyeur d’humanité ; le camp organise l’extermination systématique, mais sans grandiloquence, et l’anthropologue zek interviewe ironiquement le « crevard ». Ce crevard se hérisse comme le hérisson, se replie sur sa gamelle, le contenant, pas le contenu, car il n’y a rien ; mais la gamelle ou la cuiller sont des trésors ; les monstres sont dans la chambrée, parmi les victimes, victimes eux-mêmes : cette fabrication du monstre occupe une part de l’Archipel. Le tome II est consacré à l’essentiel : l’extermination par le travail. Ou Second Servage. L’ironie n’est pas seulement mordante, elle est l’arme essentielle de la survie. Sans elle, le livre se dissoudrait dans l’informe, le schéol des morts innombrables. La convocation de centaines de témoins, de victimes, d’Enragés (les négationnistes de l’extermination) n’est possible que grâce à cette ironie qui cimente l’immense Comédie non humaine, et fait contrepoids à tant de mort. C’est elle qui véhicule les rêveries du suzerain traçant à la règle son canal, œuvre pharaonique où mourront des milliers de nouveaux esclaves, mais destinée à rester dans l’Histoire ! (Le canal est très peu fréquenté à l’heure actuelle ; la ligne de chemin de fer de Norilsk est noyée dans la forêt, innombrables sont les vestiges de folie dans l’immensité russe, tels que les a décrits métaphoriquement Platonov dans Les Ecluses d’Epiphane...)

« Eh bien, Ivan Denissovitch, que reste-t-il dont nous n’ayons pas parlé ? – Hou là là, nous n’avons même pas commencé ! » Cette nouvelles Enéide n’est pas sur la construction d’un État, comme celle de Virgile, mais sur la sauvegarde de l’homme. Et il s’avère que l’entreprise est aussi épique que celle du Romain, ami de l’empereur. Et que l’amitié du moujik Ivan Denissovitch est bien plus utile que celle de n’importe quel suzerain. L’Archipel est une épopée de la survie et de la révolte. Aux temps que nous vivons, plus nécessaire que jamais.

Georges Nivat


Professeur émérite de langue, littérature et civilisation russes à l’Université de Genève.

 


                             



Haaretz, édition anglaise, 21 janvier 2011

A body broken, but free

 

Forty years after his death, philosopher and author Julius Margolin is getting the recognition he was denied in life, thanks to the recent unabridged publication of his magnum opus, documenting five grueling years in the Siberian gulag.


"This book will not have fulfilled its purpose unless it conveys the actual sense of the reality of the camps that exist today, as they existed yesterday and five years ago. These camps are the most important event of our reality, and we will not be able to understand the era that we are living in if we go on living without knowing how and why they appeared, grew and spread throughout the world," Julius Margolin wrote in the final chapter of his book Voyage au pays des Ze-Ka (Journey to the Land of the Ze-Ka), thus providing readers with the key to understanding the tragic story of his life.

Margolin died in Tel Aviv in January 1971. In the extended Margolin-Spektor family, "Uncle Yuli" was always spoken of with respect – a philosopher and a great writer, who had been imprisoned for five years in the Siberian gulag. In the homes of the other family members, an old photograph of this man with white hair, graying mustache and round spectacles with thick frames, was accorded a place of honor. Most of his books, essays and articles were in Russian, however, so the younger members of the family, who do not speak the language, were unable to appreciate them fully.

I came into this family, through marriage, about a year after Margolin died. I paid numerous visits to the apartment on Sheinkin Street in Tel Aviv, where his widow Eva had lived since they moved to Palestine in 1936. It was a modest place, bursting with bookshelves that held hundreds of volumes of the best that world literature, poetry and philosophy had to offer in Russian, German, French, Hebrew and English.

Now, 40 years after his death and 65 years after he completed Journey to the Land of the Ze-Ka, his crowning work, Julius Margolin is getting the respect he deserves. Not in Israel, to which he immigrated as a Zionist, but in France. The monumental work, which runs to 800 closely printed pages, came out two months ago for the first time in an unabridged version, thanks to a scholar named Luba Jurgenson, a professor of Russian literature at the Sorbonne in Paris.

"Like [Primo] Levi and [Varlam] Shalamov, Margolin demonstrates that no book is more powerful, pure and even stirring than a big story about the camps," the daily French paper Liberation wrote in a feature about the new edition. The literary supplement of Le Monde called the book "one of the most profound sociological analyses of the gulag." The philosopher Alain Finkielkraut devoted a radio show to Margolin, and the Jewish museum in Paris is holding an evening in his memory. The first print run has already sold out, and the publisher is currently printing a second run of 8,000 copies to meet earlier orders from libraries, bookstores and commercial Internet sites. The reissue is the handiwork of Le Bruit du temps – a relatively new press that specializes in valuable books that have disappeared from the marketplace or have been forgotten.

Journey to the Land of the Ze-ka tells the story of Margolin's survival in Stalinist labor camps. He described that nightmarish period, from 1940 to 1945, with power and with the precision of a scientist.

 

'Western Jew'

Margolin was born in 1900 in the Russian city of Pinsk (now in Belarus ), and was educated in the Russian language and culture, although he also spoke Yiddish and Polish. For high school he attended a Realschule in Ekaterinoslav, and went on to study philosophy in Berlin. There he married Eva Spektor, who herself had earned a doctorate in philosophy, in 1926. That same year their son Ephraim was born. Margolin received his doctorate in philosophy in 1929.

The family then moved to Lodz, Poland, where Margolin met Ze'ev Jabotinsky and joined the Betar movement. As a keen Zionist, who recognized the dangers of the spreading Nazism, Margolin moved to Mandatory Palestine in 1936 with his family. In the summer of 1939, however, he went back to Lodz to finalize some matters, traveling on a certificate of a Palestine resident and Polish citizen. When World War II broke out in September, Margolin found himself trapped between Nazi Germany and the Soviet Union, which divvied up Poland under the Molotov-Ribbentrop Pact. On June 19, 1940, after wandering for nine months in the eastern part of Poland, by then under Soviet occupation, Margolin was arrested in Pinsk.

As a "Western Jew" from Poland, he had to choose between taking Soviet citizenship and moving to the area occupied by the Germans. He decided not to accept the Soviet passport, but as a Jew who held Polish citizenship and a Mandatory certificate, he was doubly suspect in Russian eyes, and was sentenced to five years in a Siberian labor camp.

"All of a sudden, in the middle of the woods, there were buildings made of thick logs," he wrote in his book. "We sensed that in this forest, in the remote region, they were out of the ordinary. Although we had been journeying for a long time, we had yet to come across a train station, a welcoming signpost, any sign of life. Suddenly, while stopped, we saw an old Uzbek with white hair and the shriveled face of a Mongol. Where did this Uzbek come from in the middle of the woods? 'Grandpa,' we called to him from the entrance to the car. 'What is the name of this town?' The Uzbek turned his head and looked at us with deadened eyes. 'What town you want?' he said sadly. 'You think you come town? You come camp!"

"Ze-Ka" or "Z/K" was the term for a gulag prisoner - an abbreviation of the Russian word zakliuchyonnyi (inmate). For five years Z/K Margolin wandered between Siberian camps - between the notorious 48th Kvadrat camp on the northern bank of Lake Onega, and the Kotlas and Kroglice camps. These were "forbidden" places, not marked on any map; frozen and anonymous places where prisoners were turned into numbers, ghosts, broken slaves of the Stalinist empire.

In minus-25 degrees, in snow-covered woods, the doctor of philosophy with the thick glasses combated the cruel guards and the dangerous criminals imprisoned in the camps, who, it was said, would slash fellow inmates' throats for 50 grams of bread. Seven days a week, even before the sun came up, the Ze-Kas were marched dozens of kilometers in the snow, deep into the forest, where they would chop down trees with primitive tools for 12 hours straight, under threats and curses.

With their waning strength, the prisoners were then dragged back to camp and stood for hours, humiliated and shaking, to receive a cup of murky soup and a serving of bread, according to the amount of work they had performed that day. The doctor of philosophy usually managed to fill only 30 percent of the required quota and so suffered from constant malnutrition. An obsession with food became his steadfast partner throughout his five years in the gulag.

Margolin survived, perhaps thanks to people who evinced compassion in a place where it is not expected. His struggle to preserve a semblance of humanity also saved him.

"We Westerners," he wrote, "are more immune to the process of depersonification. We continue to call each other 'doctor' or 'professor,' stand on ceremony and preserve ridiculous forms of politeness, even though each of us is nothing but a felled tree, whose roots continue to dream about the treetop that is no more. To address as 'doctor' a ragged scarecrow that is pushing a wheelbarrow full of soil and sleeps at night in his clothes on a bed of exposed planks - that was our stubborn way of protesting what was going on around us."

 

Untold story

In the summer of 1945, after five years, and one day after his term of incarceration was scheduled to end, Margolin was freed. At the time of his arrest he weighed 80 kilos; now he was a mere 45.

"This day in the month of June was beautiful and filled with sunshine. Five years earlier the prison gates closed behind me. Today my hair is white, my body is broken, I walked along the train tracks of Kotlas; the knapsack heavy on my shoulder. I was free; the burden lay not on my back, but rather on my heart, and relief was still a long way off," Margolin wrote at the end of his book.

The story of his long journey home is not recounted here, but details of his roundabout route have been collected from articles and family testimony. After his release from the gulag, Margolin was obligated under Soviet law to remain in the USSR another year. As he did not know a soul in the country, he went to a village in the Altai Mountains of southern Siberia, where, the camp doctor had told him, bread and milk were to be found in abundant and cheap supply

In 1946 he was granted permission to return to Lodz. In that devastated city, all remnants of whose Jews had been erased, Margolin saw his old apartment in ruins, abandoned courtyards where Jewish children used to play, and an empty lot where the city's synagogue had stood. He wandered the streets, exhausted and in a daze, more conscious than ever of having been absent from the world for five years.

Margolin traveled from Warsaw via Paris to Marseilles, where the French bureaucracy prevented him, by one pretext or another, from boarding a ship to Palestine. He was forced to remain in Marseilles for months, hungry and penniless. Eventually he made it onto a ship called the Heliopolis, which embarked for Haifa. During the crossing he told his story to a Jew from Palestine, who warned him that nobody there would want to hear it.

This awakened in Margolin an immediate need to document what he had gone through, and when he came to Tel Aviv he spent 10 months – from December 1946 to October 1947 – recording his testimony in what came to be Journey to the Land of the Ze-Ka.

Margolin had already written three works while in the gulag: "The Theory of Lies," "The Doctrine of Hatred" and "Concerning Freedom," but the manuscripts were seized by the guards and destroyed. Later, in Israel, Margolin reconstructed the destroyed material and felt it his duty not only to tell the truth about Stalin's camps, but also to commemorate in writing his friends who did not survive: Jewish intellectuals, musicians, literary critics, and ordinary folks from Poland and Belarus who were buried in the snow.

All his attempts to get his book published in Israel failed. The Soviet Union was esteemed in the then-nascent state, thanks to the Red Army's victory over the Nazis. In February 1946 Margolin wrote to Russian-born politicians such as Yitzhak Ben-Zvi, Moshe Sharett, Yosef Sprinzak and Meir Grabovsky, drawing their attention to the fate of their Jewish brethren in the camps. Mainly he appealed for help for his friend the doctor, Benjamin Berger, who saved his life in the camp and was left behind. He didn't receive a single response to his pleas.

An abridged version of Margolin's book came out in France in 1949, with the aid of Boris Suvarin, a former activist in the French Communist Party and a staunch opponent of Stalin. The book was translated from Russian by author Nina Berberova, but did not include the early chapters on the suffering of the Jews from Eastern Poland.

Arthur Koestler tried to get British and American publishers interested in it, but without success. Another abridged version, in Russian, came out in New York only in 1952, at the initiative of anti-communist Belarusians in exile. That version left out the "Jewish" chapters as well as chapters portraying "too-human" Soviets.

Luba Jurgenson, editor of the new edition, who also wrote a postscript for it, discussed the book's publication history in a telephone conversation from Paris.

"I was not familiar with it before. I began working on the French text from 1949, and compared it with the version that was published in New York. I discovered that segments were left out of both versions. Later I realized that they amounted to about a third of the book. After painstaking work, I managed to reassemble another 200 missing pages. Incidentally, on the basis of the New York version, a number of chapters were translated into Hebrew as well, in 1976 and 1997, under the Maoz imprint, thanks to new immigrants from the Soviet Union who recognized the importance of Margolin's work and his campaign on their behalf," she explained.

In December 1950, Margolin was invited to testify in Paris at the much-covered libel trial pursued by David Rousset – a former Trotskyite, political prisoner, Buchenwald survivor and author of the book L'univers concentrationnaire. In November 1949, Rousset had published an open letter in the newspaper Le Figaro appealing to survivors of Nazi concentration camps to advocate for an international commission to investigate the forced labor camps in the USSR. The French Communist Party, through its journal, accused him of spreading lies, and Rousset sued the organ for libel.

After reading Margolin's book with appreciation when it appeared in French, Rousset invited him to testify on his behalf in court. The testimony by Margolin – who bravely endured the attacks of the defense lawyers for the Communist Party – served as a vehement indictment of Stalin's gulag. When he got back to Israel, Margolin wrote up a report and asked to read it at a meeting of a socialist association. To his disappointment, he spoke before an audience of just 10. Around the same time, the first conference of organizations of Soviet camp survivors was held at The Hague. Margolin tried to interest Israeli political circles in his testimony, but this appeal likewise went unanswered. His friends, survivors of gulags and members still of the Hashomer Hatzair movement, also declined to join the struggle. A few were afraid of harming relatives back in the USSR, or did not want to anger the party; others simply preferred to forget.

"This book was written in the face of the silent but clear objection of those around me, and were it not for the personal experience and power of persuasion I acquired over the course of five years in the camp, I might have succumbed to the general hypnosis, like those other collaborators with the conspiracy of silence," Margolin complained in the afterword in his book.

According to Jurgenson, "like Shalamov, Primo Levi and Solzhenitsyn, Margolin demonstrates that documentation of reality can be a pure and riveting book. Literature becomes a necessary tool when the events it documents appear unrealistic."

 

Literary salon

Margolin was an intellectual who acknowledged the existence of law, global public opinion and democracy. He wrote in Russian, but was not Russian like Dostoyevsky, Nadezhda Mandelstam, Solzhenitsyn and Shalamov, and in contrast to other foreigners who experienced the gulag – such as Margarete Buber-Neumann or Gustav Herling – he was raised in Russian culture.

Margolin felt like a citizen of the West, but understood well the origins of the disaster surrounding him. "This people," he wrote about the Russians, "lack the wisdom and humility of the Indians and the Chinese, and also the honor and self-pride of the French and the Anglo-Americans. Forever dissatisfied, it suffers and causes suffering to those living in its vicinity."

Says Jurgenson: "Before his imprisonment Margolin lived in a free country. He did not internalize the ideological pressure and constant fear ingrained in Soviet society ... [and thus] his testimony took on an anthropological dimension of an observer from the side, and his book sometimes seems like a travel guide."

Jurgenson adds: "His point of view is interesting and unique also from the perspective of documenting the Soviet policy of transferring the Polish Jews from the territories of Belarus and Ukraine deep into the Soviet Union, even before the war broke out. The Russians perceived the Jews as a genuine threat of the formation of a fifth column. Tens of thousands were exiled to remote areas or locked up in camps. Margolin's descriptions demonstrate the Soviet hostility toward them."

While her husband was imprisoned, his wife, Dr. Hava Margolin, struggled to make a living in Tel Aviv. She became a businesswoman of sorts (a rather unsuccessful one, according to her family ) and a patron of literary figures who had come from Poland and Russia. She set up in her apartment a "duplication institute" – a bombastic name for a printing facility with tubes of paint, typewriters and paper.

With the help of the proceeds from her institute, she founded a small children's press, Paz Books. She published Leah Goldberg's Post Office – an adaptation of the story by Samuel Marshak; The Story of the Girl Milik by Miriam Wilensky-Stekelis (later Yalan-Stekelis ); Passover Eve Dream by Yaakov Horgin; and other books.

In 1946, when Julius Margolin returned to Palestine, the publishing house closed, after just three years in operation. The family's apartment continued to serve as a kind of literary salon and meeting place for revisionist activists such as Menachem Begin (who lived with the Margolins after immigrating), Abba Ahimeir and Yosef Paamoni, the founder of Metzudat Zeev (today the headquarters of the Likud party). Writers and poets sat around a circular table arguing, reading their works aloud, singing and drumming on the tabletop, drinking copious amounts of tea.

Margolin worked as a freelance journalist and scurried between newspaper offices, mainly the Russian-language ones. Many of his articles were published in the Russian press abroad, mainly in the United States. After her husband died, Hava Margolin, together with her sister-in-law, poet Bella Spektor, and Israeli writers of Russian origin, carried on working on the manuscripts he left behind and tried to get them published, but to no avail.

The interest generated by the appearance of the unabridged book in France led Jurgenson to conclude that there is an urgent need for a sequel: about Margolin's return to Palestine.

"A few details do appear in the afterword," she says, "but his great struggle to rouse public opinion in the world to the fate of the Jews imprisoned in the camps has yet to be told."

 

Gaby Levin

 

Lire l'article sur le site du journal Haaretz

 


                             

 


Revue des deux mondes, janvier 2011

Les lumières et le goulag


Le 25 novembre 1950, les juges de la 17e chambre correctionnelle de Paris eurent à juger d’une plainte en diffamation dont la nature expliquait pourquoi la foule se pressait aux portes de leur tribunal. David Rousset, ancien résistant et déporté, fondateur quelques mois plus tôt d’une Commission internationale contre le régime concentrationnaire, y poursuivait Pierre Daix qui, dans un article des Lettres françaises, l’avait traité de « falsificateur trotskyste », contestant ainsi l’authenticité des témoignages sur lesquels Rousset fondait sa dénonciation des camps de travail soviétiques. Deux ans après, on rejouait, à guichets fermés, le procès Kravtchenko.

Échaudée, la défense des Lettres françaises, qui voulait surtout éviter que les audiences ne mettent en avant les témoignages d’anciens déportés du goulag, affirma que les débats ne devaient rouler que sur cette épithète de « falsificateur trotskyste », qui ne contestait pas forcément l’existence des camps mais laissait seulement entendre que Rousset avait manipulé certains textes.

Les rescapés des camps, dont Margarete Buber-Neumann, furent ainsi à chaque fois interrompus par des avocats qui s’exclamaient que de tels témoignages n’avaient rien à faire dans ce procès.

Cette stratégie d’intimidation et de désordre mutila ou coupa court à ces récits, les enveloppant à chaque fois d’un nuage d’encre juridique. Les débats ayant pris du retard, le dernier témoin cité par Rousset ne put comparaître et son audition fut reportée au lendemain. Le jour suivant, ce dernier témoin parut. C’était un homme grand, aux cheveux prématurément blanchis, aux épaisses lunettes rondes. Il s’exprima en russe d’une voix forte et pleine d’assurance. Précisant tout de suite qu’il parlerait de lui-même le moins possible, il affirma que puisqu’il était l’une des sources principales de Rousset, l’accusation de faux le concernait également.

« Mais si ce que j’ai écrit est la vérité, alors vous n’avez pas d’autre choix que de reconnaître que cet homme (montrant Pierre Daix) est un diffamateur et un calomniateur… Ni M. Rousset ni moi n’avons inventé les camps. C’est dans les camps que mes cheveux ont blanchi. Quelqu’un peut-il affirmer que M. Rousset a inventé mes cheveux blancs… Je peux reprendre à mon compte les paroles d’un grand poète polonais : “Je m’appelle Million, car j’aime et je souffre pour des millions d’hommes.” Pour les dizaines de milliers qui ont survécu aux camps de Staline et se trouvent aujourd’hui en Europe, l’honnêteté et la véracité des propos de Rousset ne font aucun doute. Reste à savoir ce qui a motivé la diffamation de M. Daix : est-ce la mauvaise foi ou bien l’infinie légèreté et ignorance de la jeunesse ? »

À ces mots, Pierre Daix s’étrangle et la foule ne peut retenir une sorte de cri. Chacun comprend que le procès vient de se jouer. Joë Nordmann, un des défenseurs communistes, aperçoit avec curiosité et inquiétude un livre qui circule de main en main dans le tribunal. Ce livre a pour titre La Condition inhumaine, et son auteur, l’homme dont la parole vient de faire frissonner la salle et de pulvériser la défense, est Julius Margolin.

Ce livre extraordinaire, tombé dans l’oubli pendant plus d’un demi-siècle, reparaît aujourd’hui dans une version enfin complète (1). Il s’agit de l’un des plus bouleversants témoignages sur la vie au goulag, que sa force et sa richesse mêmes ont sans doute desservi. C’est que bien des lecteurs ou des éditeurs cherchent dans ce genre d’ouvrage des sortes d’épopées négatives, aux arêtes pures et nues, où même la pire des atrocités resplendit de l’éclat du gel et de la neige. Mais rien n’est pur chez Margolin, ni la forme du récit ni le cœur des hommes. Il a connu plusieurs dimensions de l’enfer : celui des travaux d’abattage dans la forêt d’hiver, de la faim et de la déréliction, mais aussi et surtout l’arrière-boutique de ses emplois de bureau, la coulisse pathétique de ses hôpitaux, sa tragédie et sa comédie – si l’on ose prononcer ce mot – tant la comédie elle-même y prend quelque chose d’atroce, des figures de Dante peinturlurées par Gogol. Il a failli y mourir, rongé par le scorbut qui a fait tomber ses dents, mais la dimension burlesque qui affleure aussi dans ses souvenirs (sa première expérience de bûcheron est une scène à la Chaplin) a peut-être gêné, gâchant ce sentiment de purification par procuration que certains vont chercher dans les récits de la souffrance. L’œil impitoyable de Margolin, son ironie féroce ont peut-être aussi troublé, car elle n’épargne personne : aucun groupe humain, social ou ethnique, n’est idéalisé, aucun qui ne soit à un moment ou à un autre du récit mis en face de son style particulier de lâcheté ou de mensonge. Nulle misanthropie pourtant chez lui, ni même de pessimisme, seulement une lucidité qui trouve jusque dans ces vérités amères une confirmation de sa foi humaniste et universaliste.

Julius Margolin, né en 1900 dans une Pologne rattachée à l’Empire russe, avait, après avoir mené de brillantes études de philosophie à Berlin, émigré en Palestine, où il s’était installé avec sa femme et son fils en 1936. Revenu à Lodz pour revoir ses proches à l’été 1939, il se trouve pris au piège par le déclenchement de la guerre. C’est à ce moment que commence son livre, dont la première partie raconte une fuite éperdue dans l’écroulement de la Pologne, par les villes incendiées et les champs éclatant de lumière, comme si tout autour de lui s’effondrait un décor trompeur et surgissait la vérité : l’impéritie des autorités, l’égoïsme fondamental, la cruauté, la haine antisémite générale. Cette expérience initiale, très bien racontée, est une manière d’ouverture, resplendissant de cet étrange allegro des débâcles, une prémonition de ce qui l’attend : l’atroce, la cruauté font surgir un monde irréel mais où les mensonges ordinaires qui tenaient la société percent soudain, dérisoires et mornes comme le carton-pâte des villes-potemkine soviétiques. Refoulé de la frontière roumaine en tant que juif, transi par l’orage, perdu dans la nuit, le voilà sauvé le lendemain matin, croit-il, par l’entrée en Pologne de l’Armée rouge. Il passe alors plusieurs mois à tenter d’obtenir l’autorisation de retourner en Palestine avant d’être arrêté au printemps 1940, saisi dans une vague de déportation qui – nous apprend Luba Jurgenson dans sa postface – emporte plus de 200 000 personnes, essentiellement des « Occidentaux », c’est-à-dire des juifs polonais originaires des zones nouvellement annexées. Le lecteur découvrira toutes les vicissitudes des cinq années d’épreuves que va traverser Margolin, de plus en plus seul et affaibli, condamné à un effacement progressif. On notera seulement que son parcours semble suivre le cheminement sinueux et trompeur d’une spirale à la Eischer : quand il trouve un peu de répit à l’hôpital, ou dans un emploi de bureau, c’est pour se retrouver à sa sortie exclu d’une amnistie et transféré toujours un peu plus loin vers le nord. En 1944, alors que la plupart des « Occidentaux » sont morts ou libérés, on s’apprête à l’expédier à Vorkouta, l’enfer des mines du Grand Nord, le dernier cercle du goulag, le plus terrible, un camp dont il sait qu’il ne sortira pas vivant. On laisse le lecteur découvrir comment il échappera à ce destin funeste, et ce qu’il adviendra des trois manuscrits qu’il a rédigés en secret pendant sa captivité et qui l’ont sans doute aidé à survivre.

Car Margolin a écrit au goulag, s’est tout de suite posé en observateur du monde qui l’entourait, pressentant que c’était là le seul moyen de donner un sens à ce qu’il était en train de vivre. Et comme il est un héritier des Lumières, plein de cette curiosité encyclopédique qui se confond en lui au désir même de vivre, ses écrits constituent une sorte d’encyclopédie personnelle du monde concentrationnaire, pleine de considérations philosophiques, psychologiques, historiques, sociales, politiques, pratiques même car son esprit de pionnier le pousse à s’intéresser à l’organisation de cette colonie noire qu’est le goulag.

Or, et c’est peut-être là le cœur, le secret de la force de ce livre, ses réflexions sont fascinantes non pas tant par leur contenu – encore qu’elles soient souvent très intéressantes –, que par leur bigarrure, leur jaillissement, la force drue et inépuisable d’un esprit dont le mouvement même semble créer de la chaleur et de la vie. Il y a du Diderot chez Margolin, cet homme chez qui la demi-famine perpétuelle dont souffrent tous les prisonniers ne semble jamais avoir entamé un appétit presque féroce de l’esprit à tout regarder, tout comprendre, une curiosité goulue qui trouve partout motif à méditation, à découverte, même dans un tabassage nocturne dans un cachot nocturne et glacé où une bande de voyous lui écrasent la figure à coups de pied dans une mare d’excréments.

On trouvera ainsi entre autres dans le livre une analyse du processus de déshumanisation à l’œuvre dans les camps. Tout repose sur une idée simple, une excroissance monstrueuse d’un principe de morale prolétarienne : on ne mange qu’en proportion de son travail. Et au goulag les prisonniers ne mangent qu’en proportion du pourcentage qu’ils ont réussi à produire d’une norme imposée. L’individu se trouve dans un tel système réduit à sa pure force de travail manuel. Toutes les autres distinctions deviennent dérisoires parce qu’inutiles. Mais ce système est non seulement atroce, il est aussi mensonger. L’ignominie du camp, Margolin est très sensible à cette alliance, repose sur cette alliance de la cruauté et du mensonge. Car les résultats de production sont sans cesse truqués puisque, pour tenir, le système a besoin de faire croire qu’il est possible de remplir ou de dépasser la norme. Les travailleurs modèles stakhanovistes sont en réalité favorisés. Et les autres, pour survivre, sont condamnés à toujours chercher à mentir, à truquer. Au camp, la seule liberté laissée à l’esprit, à l’intelligence, est celle du mensonge.

Une autre analyse originale de Margolin concerne la comparaison des camps de travail nazis et soviétiques. Pour lui, le système concentrationnaire nazi est un « cancer » de l’Europe, une excroissance maligne de sa civilisation qu’on pourra amputer. Le système soviétique est une parodie. Il s’inscrit dans une tradition historique où l’imitation, apparemment utilitariste, d’un modèle occidental recouvre en réalité une critique, un défi lancé à l’Occident. Ce sont les nazis qui croient à ce qu’ils font. Consciemment ou in­cons­ciemment, les bolcheviques n’y voient qu’une farce, le ricanement provocateur qu’ils adressent aux valeurs d’individualisme et de liberté de l’Occident.

Dantesque, pourquoi cet adjectif banal semble-t-il si juste aux lecteurs, et aux auteurs eux-mêmes de ces témoignages ? C’est que dans ce monde de la déshumanisation, les plus infimes particularités des individus, pourtant défaits, mais peut-être justement parce que défaits, acquièrent un relief extraordinaire. À peine posés sur la page, les personnages de Margolin existent avec la force et l’évidence des damnés de Dante parce que la réduction atroce dont ils ont été les victimes leur donne quelque chose de sculptural et de mythique : Peterfreund le nain, Vassia l’enfant tuberculeux, Met le provocateur simple d’esprit, Vania l’enfant de déportés qui n’a connu que les camps, Ivan V qui plonge dans la folie, autant de caractères inoubliables par cette grandeur ambiguë que leur a conféré la mutilation de leur être. De même, les situations que vivent ces hommes, toujours liées à la dimension extrême et fondamentale de la mort et de la survie, sont en même temps infiniment variées dans leur circonstance, leur ironie terrible, les dilemmes de leurs pièges, et l’imagination dans la cruauté dont elles témoignent leur confère quelque chose de fantastique. Pourquoi se voiler la face ? Les lecteurs de ce genre de livres ne les lisent pas seulement par curiosité historique ou devoir moral. Souvent ils y trouvent la grandeur et la force qu’ils iraient chercher dans des fables s’ils pouvaient les y trouver.

Car le livre de Julius Margolin est aussi et surtout un extraordinaire récit. Il est d’ailleurs fascinant de constater à quel point cet intellectuel si soucieux de tout comprendre et de tout analyser peut changer de registre ou d’affect sans que pourtant ne changent le timbre et l’inflexion de sa voix. Ses pages prennent alors l’accent de l’autobiographie intime, comme dans ces passages où le souvenir d’un compagnon de captivité, Tchikavani le Géorgien, est évoqué avec une tendresse, une chaleur royales, et où l’humanité est indissociable de la noblesse du ton qui l’exprime. Souvent aussi, et toujours aussi naturellement, sa voix devient celle d’un pur conteur, dont le sens du détail, de la caractérisation, la lucidité et l’absence de sentiments rappellent le Tchekhov de la Salle n°6.

C’est que la plongée dans l’univers des camps, avant d’aboutir à l’engourdissement de la conscience et à la perte de la mémoire, correspond d’abord à une expérience de que les Russes appellent l’ostraniénié, cette destruction de l’automatisme de la perception d’où surgit la réalité des choses et des êtres et qui constitue, selon Chlovski, l’essence de l’art littéraire, le secret de la force expressive de Tolstoï ou de Tchekov. Imprégné de cette culture littéraire russe, Margolin fut peut-être grâce à elle mieux à même de saisir comment ce qu’il était en train de vivre pourrait un jour prendre forme dans un texte, que cette expérience de l’étrangeté pouvait être source de richesse, prendre une dimension spirituelle s’il arrivait un jour à la traduire dans des mots.

Il faut imaginer Julius Margolin, revenu en Palestine, penché sur son manuscrit pendant ces dix mois de décembre 1946 à octobre 1947 durant lesquels il rédige les 700 pages de son livre. La mémoire lui revient, des hommes, des lieux, des odeurs, des cathédrales intellectuelles qu’il bâtit pour survivre sur son grabat, et dans le courant du texte qui l’emporte, nul doute qu’il ne sente comme nous ce qui fait la beauté de son texte, cette force vitale qui naît dans les mots, par les mots, transforme son expérience en une matière vivante, et que cette transmutation représente mieux qu’un témoignage, une réponse.

La force et la grandeur des témoignages sur les camps de travail nazis ou soviétiques n’obscurcit-elle pas de son éclat le destin de ces millions d’êtres qui n’ont jamais pu témoigner : les 14 millions de victimes des massacres de masse perpétrés entre 1933 et 1953 sur ces « terres sanglantes » comme les nomme Timothy Snyder, historien à Princeton, qui vient de leur consacrer un ouvrage Bloodlands : Europe between Hitler and Stalin (2). S’il n’apporte rien de véritablement nouveau, le livre présente l’originalité d’analyser ce phénomène d’extermination comme un phénomène global, qui possède une unité sociale, historique, presque anthropologique, et sans que cette réflexion soit offusquée par les débats sans fin d’évaluation morale comparative des intentions qui présidèrent au crime. Les « terres de sang » sont ces terres de marche, bigarrures de peuples, aux souverainetés politiques fluctuantes, qui s’étendent de Poznan à Smolensk et où en vingt ans 14 millions de personnes ont été massacrées dans des camps d’extermination, par des exécutions sommaires ou dans des entreprises de famine planifiée, par deux régimes totalitaires qui mirent en place et assumèrent juridiquement, politiquement, logistiquement, deux entreprises de meurtres de masse. Tout le monde croit savoir ces choses, mais qui les comprend ? Qui comprend que ces chiffres signifient, pour joindre le goût ancien de l’allégorie à la manie moderne des moyennes, que pendant vingt ans l’Europe a, chaque année, égorgé 700 000 de ses enfants ?

Pour Timothy Snyder, deux grandes raisons expliquent ce phénomène. La première, c’est que cet espace géographique constituait le champ d’application de deux utopies volontaristes : pour Staline, sa transformation en un espace agricole parfaitement collectivisé, c’est-à-dire socialement homogène, c’est-à-dire souvent ethniquement homogène puisque – et c’est un des grands mérites du livre de Snyder de le mettre en évidence – toute différence identitaire est un obstacle virtuel à l’homogénéisation sociale. Dans un autre ouvrage paru récemment, Stalin’s Genocides, Norman M. Naimark fait lui aussi remarquer que les meurtres de masse perpétrés par le régime soviétique obéirent souvent à des motivations ambiguës où le « racial », le « religieux », le « social » ne se distinguent guère (3). Voilà pourquoi dans ces marches occidentales furent mises en place dès 1930 ces « opérations » de déportation ou d’extermination qu’évoque Luba Jurgenson dans sa postface (en 1930, l’opération anti-polonaise aboutit à l’exécution de 78 % des personnes arrêtées). Pour Hitler, ces mêmes territoires devaient être transformés un espace colonial agricole réservé aux Allemands et donc destiné au « nettoyage ethnique », à l’extermination des juifs par des exécutions sommaires et de la population paysanne ukrainienne par la confiscation des grains.

La seconde raison qui explique l’ampleur du phénomène tient à ce que, les deux régimes venant à s’affronter au cœur même de cet espace, les logiques criminelles inhérentes à leurs projets prirent un tour exponentiel. Le conflit ajouta d’abord un autre motif au crime de masse : le traitement des prisonniers de guerre. Les Allemands ont volontairement fait mourir de faim 3 millions de prisonniers soviétiques, les Soviétiques 500 000 prisonniers allemands avant de juger préférable de les utiliser comme main-d’œuvre forcée : selon Timothy Snyder, près de 4 millions de prisonniers de guerre, toutes nationalités confondues, ont été ainsi envoyés au Goulag. Mais l’autre aspect de cette intensification, plus atroce peut-être encore parce que plus mystérieux, réside dans les logiques d’imitation que la guerre semble déclencher : Allemands et Soviétiques, pour les mêmes raisons, éliminent les élites polonaises. Ici encore cette mutualisation de la haine s’explique-t-elle en partie par le projet criminel d’homogénéisation sociale. Mais c’est pour les juifs que cette logique apparaît dans toute sa violence aveugle : les Baltes, pour se venger des purges soviétiques, s’en prennent aux juifs, et, plus mystérieusement encore puisque la souffrance au lieu de faire naître la pitié semble exciter la haine, les massacres de juifs par les Allemands exacerbent l’antisémitisme russe, la découverte des camps de la mort poussera Staline à envisager une persécution antisémite systématique.

Cet étrange et monstrueux mimétisme du crime, Margolin en fut le témoin au camp, dès que la guerre éclata entre l’URSS et l’Allemagne. Car la planification, l’organisation bureaucratique, le régime des quotas, qui organisèrent ces deux grands processus d’extermination, ne doivent pas dissimuler que c’est bien la haine – une pulsion profonde à laquelle l’idéologie ne fournit qu’on oripeau de rationalité – qui présida à leur naissance et s’enivra de leur perpétration. Cette haine paranoïaque qu’aucune morale ne peut combattre puisque les meurtriers qu’elle suscite ne pensent pas faire le mal, mais lutter pour leur survie, même lorsqu’ils écrasent le crâne d’un enfant. Julius Margolin lui a consacré un des ouvrages qu’il composa au goulag, intitulé justement De la doctrine de la haine. Il en analyse la logique, qui repose sur le besoin de de trouver un coupable à sa souffrance et de le faire souffrir pour la faire disparaître : « Mais comme le lien établi entre son propre malheur et la faute d’autrui est imaginaire, les actes découlant de la haine ne l’éteignent pas… Les crimes commis sont inutiles et n’apportent pas de satisfaction, ils sont sans fin car la haine est un cercle vicieux. »

 

Frédéric Verger

 

1. Julius Margolin, Voyage au pays des Ze-Ka, traduit du russe par Luba Jurgenson, Nina Berberova, Mina Journot, Le Bruit du temps, 2010.

2. Timothy Snyder, Bloodlands : Europe Between Hiltler and Staline, The Bodley Head Ltd, 2010.

3. Norman M. Naimark, Stalin’s Genocides, Princeton University Press, 2010.

 

Le site de la Revue des deux mondes

 

 


                             


 

Metazin, 18 janvier 2011

A Gulag elfeledett zsidó krónikása

Un article consacré à Julius Margolin paru en Hongrie.

Lire l'article en hongrois sur Metazin.

 


                             


 

Le Clavier cannibale, 13 janvier 2011

Scènes de la condition inhumaine

Paru en octobre dernier aux éditions Le Bruit du temps, le livre de Julius Margolin, Voyage au pays des Ze-Ka, vient de loin, d'un cauchemar absurde, d'une vie interrompue, c'est le récit d'un homme qui voulut revoir son pays natal et fut pris dans les rets de la machine à broyer stalinienne. C'est un bloc de temps arraché, nié, cinq ans hors de la vie, en large de l'humain, des centaines d'heures volées à Julius Margolin alors qu'il se trouvait en Pologne en 1939, lui qui, juif de culture russe, avait élu domicile en Palestine. Arrêté par les Soviétiques, accusé « d'infraction à la loi sur les passeports », parce qu'il est en possession d'un passeport polonais et « qu'un passeport délivré par un État inexistant n'est pas un passeport », Margolin passe six semaines dans une geôle soviétique avant de monter dans un train pour un voyage au bout de la nuit, au « 48e Carré », au nord du lac Onéga. La cauchemar ne fait que commencer.

L'incompréhension, la peur, la faim, l'apprentissage de la servitude, les coups, la déprivation, les maux de toutes sortes, les travaux interminables, le froid – et quelque part dans cette déréliction imposée contre tout sens historique, une étincelle, la volonté de survivre, ou plutôt de ne pas mourir, de ne pas offrir sa mort aux consciencieux bourreaux. Margolin tient bon, tantôt parce que l'espoir semble possible, tantôt parce que l'heure de céder n'est pas venue. Avec Les récits de la Kolyma, de Verlam Chalamov (Verdier), ce Voyage au pays des Ze-Ka est un monument incontournable de ce qu'on appelle la littérature des camps, mais qu'on devrait sans doute appeler « la littérature contre les camps ».

Ce qui frappe dans ce livre, comme c'était déjà le cas dans celui de Chalamov, c'est, malgré le processus de déshumanisation auquel est soumis le prisonnier politique, l'incroyable force de sa mémoire, sa capacité à restituer les moindres détails, dans leur intensité, leur matérialité, leur rôle, qu'il s'agisse du poids d'une gamelle ou du luxe d'un bout de chiffon, de l'odeur d'un bat-flanc ou de la couleur d'un regard. Loin de se replier sur soi, Margolin, que tout conspire à briser (il n'est même pas russe!), s'accroche. Il va même jusqu'à écrire trois livres, qui lui seront bien sûr confisqués, jetés sur un tas de fumier. Comme Chalamov, il veut croire que le jugement nuancé, la description exacte, l'analyse soutenu et un soupçon d'humour peuvent aider la conscience à surmonter cet apprentissage de la mort lente qu'est le goulag.

Traduit par Nina Berberova et Mina Journot, ce livre était paru aux éditions Calmann-Lévy en 1949 sous le titre La Condition inhumaine, grâce en partie à l'appui de Souvarine, mais dans une version tronquée. L'édition publiée par Le Bruit du temps est la première à offrir l'intégralité du texte connu; elle est présentée par Luba Jurgenson.

Réfléchissant sur la haine et sa dialectique, Julius Margolin écrit, page 603: « La Haine m'intéressait moins par son mécanisme individuel que par sa fonction sociale, son sens moral et historique. La Haine se manifestait à mes yeux comme une arme, comme l'un des moteurs de la civilisation contemporaine. » Il distingue alors plusieurs catégories de « haine » : la haine infantile (« une bulle de savon »), la haine des masses, la haine intellectuelle (« abstraite », qui vise le péché, non le pécheur) et la haine rationnelle (« la haine positive de ceux qui prennent les armes pour arrêter les forces du mal »). Ces haines ne sont pourtant rien comparées à la « Haine originelle et pure, puissante bien qu'aveugle, aveugle bien que puissante, et d'autant plus active que rien ne la légitime » : celle de l'État, russe ou allemand.

 

Claro

 

Lire l'article sur Le Clavier cannibale


 


                             

 

 

Radio Judaïca, Brouillon de Culture, 11 janvier 2011

Voyage au pays des Ze-Ka

Micheline Weinstock raconte le Voyage de Julius Margolin :

 

 


                             

 

Haaretz, 8 janvier 2011


Un article consacré à Julius Margolin paru en hébreu dans Haaretz.

Lire l'article sur le site du journal Haaretz.

 


                             

 

 

Partir avec… Stéphanie Duncan, 7 janvier 2011

Julius Margolin (1900-1971)

 

Voyage au pays des Ze-Ka. Témoignage du Goulag

Le témoignage bouleversant des cinq années que ce juif polonais profondément européen passa dans la folie des camps soviétiques pendant la seconde guerre mondiale.

Un ouvrage d'abord publié en 1949 qui vient d'être réédité aux éditions Le Bruit du temps.

« Voyage au pays des Ze-Ka » est un livre, mais c’est aussi un voyage bien réel que l’auteur effectua pendant la Seconde Guerre mondiale dans les camps de la Russie soviétique. Un voyage qui n’aurait pas eu lieu s’il n’y avait eu ce 23 août 1939, date de la signature du Pacte germano-soviétique. Ce jour-là, comme pour beaucoup de Polonais, la vie de Julius Margolin bascula. Non seulement Hitler et Staline, par ce pacte en apparence contre-nature, se promettaient de ne pas se faire la guerre, mais en plus, ils se mettaient d’accord pour se jeter voracement sur la Pologne, l’un par l’ouest, le 1er septembre, et l’autre par l’Est, deux semaines plus tard.

Julius Margolin est né en 1900, dans une famille juive de Pinsk (à l’est de Varsovie). Élevé à la fois dans la culture russe et polonaise, docteur en philosophie, il a fait ses études à Berlin. Il fait partie, comme Stefan Zweig, de ces intellectuels européens du début du XXe siècle, pour lesquels les frontières n’étaient pas des obstacles. Une liberté à laquelle la Seconde Guerre mondiale mettra fin.

Julius Margolin est un citoyen polonais. Mais depuis quelques années, il réside avec sa femme et son fils à Tel-Aviv, en Palestine, qui est alors sous mandat britannique. Mais en août 39, il est de passage en Pologne. Comme des centaines de milliers de Polonais, il va se retrouver dans les territoires contrôlés par l’armée Rouge ; et pris dans la machine soviétique, aussi féroce qu’absurde, il sera arrêté et déporté vers les camps du Goulag.

 

Une émission de Stéphanie Duncan, réalisée par Odile Caillot, avec Luba Jurgenson :




 


                             




Le Matricule des anges, n°119, janvier 2011

L'arpenteur de l'extrême

 

De 1940 à 1945, Julius Margolin est déporté au Goulag, près d'Arkhangelsk : son récit, Voyage au pays des Ze-Ka, est une œuvre majeure de la littérature concentrationnaire, chronologiquement une des premières, littérairement une des plus riches.

« Résumons les faits. Le docteur Julius Margolin, journaliste indépendant, père de famille, citoyen polonais, résident en Palestine de façon permanente, un homme en bonne santé qui n'a rien à voir avec l'Union soviétique et n'a commis aucun délit contre ce pays, est retenu par l'armée Rouge sur le territoire polonais au moment où il s'apprête à regagner Tel-Aviv. Son passeport, son visa sont en règle. Après avoir vérifié son identité et constaté qu'il n'est ni espion, ni voleur, ni assassin, on aurait dû le laisser repartir chez lui. (…) Que se passe-t-il finalement ? Le docteur Margolin est retenu pendant neuf mois, puis arrêté et accusé absurdement d'avoir enfreint le régime des passeports, comme si la détention s'un passeport polonais par un citoyen polonais pouvait être une violation de la loi soviétique ; il est ensuite envoyé dans un camp de redressement par le travail pour une durée de cinq ans. Ceux qui le connaissent perdent sa trace. » Ainsi Margolin résume-t-il lui-même, avec une sorte d'ironie contenue, à peu près au milieu de son odyssée douloureuse au pays des Ze-Ka (abréviation pour désigner les prisonniers des camps à partir des initiales z et k, « zeks » chez Chalamov ou Soljenitsyne) les « faits » qui l'ont conduit là.

Comme pour des millions d'êtres humains au même moment, l'absurde et le tragique s'emmêlent, le Hasard et l'Histoire se marient en des noces funèbres pour tisser des destins bouleversés, imprévisibles : les uns mourront sous les bombes, les autres au front, d'autres enfin dans les chambres à gaz ou les neiges de la Kolyma. D'autres résisteront : ayant plusieurs fois échappé à la mort (devenu un « dokhodiagui », l'équivalent, au Goulag, des musulmans des camps nazis), Margolin, au terme de cinq ans de camp, rejoindra Israël et y écrira, dans l'urgence et la nécessité du témoignage, ces 800 pages. Une version partielle sera publiée en France chez Calmann-Lévy sous le titre La Condition inhumaine, mais n'obtiendra qu'une audience limitée, à l'époque peu propice du scandaleux procès Kravtchenko. Voici donc la première édition intégrale, fruit d'un patient travail d'élaboration que l'on doit à Luba Jurgenson, par ailleurs traductrice de Chalamov et spécialiste reconnue de la littérature des camps.

La première partie de l'œuvre est d'autant plus passionnante que les témoignages sur cette période dans cet espace géographique sont assez rares (quelques nouvelles d'Adolf Rudnicki par exemple) : Margolin, fuyant la partie de la Pologne que le pacte germano-soviétique a concédée à l'Allemagne, se retrouve donc dans les territoires annexés sans autre forme de procès par l'URSS. Entre la Lituanie au nord et la Roumanie au sud, il ne cesse, comme un rat de laboratoire aux prises avec une expérimentation sadique, de tenter de s'échapper – mais sans succès. Il analyse avec froideur les erreurs de la Pologne antisémite et nationaliste des années 30 et décrit surtout, en parallèle, les illusions que nombre de Polonais conservent quant au rêve communiste (la réalité de l'occupation viendra vite les détromper) et la stupéfaction des soldats russes découvrant les merveilles de cet Occident qu'on leur avait décrit en proie à la misère et au chômage. Le plan de Staline, enclenché dès avant l'invasion, doit être mené à bien : les élites polonaises doivent être éliminées (songeons à Katyn…) et une bonne partie de la population déportée en Asie centrale ou au Goulag : le nettoyage ethnique est à l'ordre du jour. Les Juifs n'y échappent pas : outre ceux qui se trouvaient sur place depuis des siècles, un grand nombre, fuyant ce qu'ils savaient déjà de l'entreprise d'extermination nazie, vient se jeter dans la gueule du loup (mais beaucoup échapperont ainsi aux Einsatzgruppen qui, deux ans plus tard, procéderont, en ces mêmes lieux, à la Shoah par balles).

Dès que Margolin est arrêté, tout bascule très vite, la prison est bien un « seuil » : « Je cessai d'être un homme. Ce changement se produisit de but en blanc, comme si, brusquement, par un beau jour clair, j'étais tombé dans une fosse profonde. » À partir de là tout s'enchaîne – vers le pire. Sommairement interrogé puis jugé, il parvient, au terme d'un pénible voyage (dans la cale du bateau qui les mène sur l'Onega, d'énormes rats dévorent les chats puis s'attaquent aux prisonniers…) au pays des Ze-Ka – qui « ne figure sur aucune carte soviétique et ne se trouve dans aucun atlas. C'est le seul pays au monde où il n'y a aucune discussion sur l'URSS, aucune illusion et aucune aberration ». Margolin mêle alors avec aisance, dans ces centaines de pages, en suivant une trame globalement chronologique, des récits de rencontres ou de scènes marquantes, des descriptions extrêmement détaillées des conditions de travail et de survie (les normes, les règlements, la hiérarchie, la « dépersonnification »…), des portraits effrayants ou pathétiques, et des passages plus réflexifs, allant jusqu'à la méditation politique ou métaphysique. C'est le royaume de la faim et de l'esclavage, où les droits communs (les « ourki », « hommes-fauves ») règnent, où la corruption affame les affamés, où le vol vous prive du moindre reste de propriété personnelle et où rien n'est jamais acquis, pas même le minuscule morceau de pain conservé jusqu'à la venue du sommeil pour tromper la faim.

Si, dans les premiers temps, Margolin ressent encore « un immense étonnement et un défi moqueur », il va vite alterner entre le désespoir, la fatigue extrême – et des sursauts de résistance, en particulier intellectuelle, puisqu'il parviendra même, durant certaines périodes de sa captivité, à écrire trois livres (qu'il ne pourra bien entendu pas conserver) !

Sans doute Margolin poursuivait-il, en écrivant ces pages, plusieurs buts : tout d'abord il parviendra à analyser avec précision, avec une admirable sagacité, le fonctionnement même du système des camps, la nécessité qu'ils représentent à la fois pour la bonne marche économique (« le plus grand complexe industriel de l'histoire ») et idéologique du régime stalinien. Par ailleurs, et il le répète souvent, il désire laisser une trace, même fugace, ne serait-ce que par un prénom, un rapide croquis, un geste révélateur, de tous ceux qui sont morts, près de lui, dans les souffrances et dans l'anonymat – et il bâtit ainsi un tombeau aux Ze-Ka inconnus.

Mais il semble qu'il voulait plus encore attirer l'attention, dans ces années de l'immédiat après-guerre, sur un système qui était encore florissant et tout aussi criminel – mais il a échoué. Dès l'écriture, il le sent bien – et même autour de lui en Israël – la « désapprobation » l'environne, il pressent qu'on ne voudra pas l'entendre : se tient face à lui « un deuxième mur de pierre, dressé par la lâcheté et la traitrise ». Pourtant – et non seulement pour l'URSS mais aussi bien pour les démocraties, non seulement pour les crimes d'hier mais aussi pour ceux d'aujourd'hui – le devoir est simple, la tâche est claire : « Chaque crime commis dans le monde doit être appelé par son nom, à voix haute. »

                                                                                                       Thierry Cecille

 

Extrait

« On était en juillet, pendant le court été nordique. Les gardes, armés de fusils, veillaient dans les quatre tours de guet ; une haute palissade avec des barbelés nous séparait de la liberté. À l'intérieur du camp, le « spectacle » se déroulait. Les hommes étaient en veston, qu'ils avaient eu beaucoup de peine à trouver ches les libres du village. La vue de Ze-Ka en veston déchaînait les rires. Puis on ouvrit le bal. Au son de l'accordéon, on dansa la valse et la polka. Des femmes vêtues de jupes élimées et de vestons d'homme tournaient dans les bras de cavaliers en pantalons rapiécés, en chemise de deuxième catégorie, avec des visages cadavéreux, aux joues creuses, des têtes rasées, des bouches édentées. À droite, le cachot ; à gauche, le « crématoire des poux » ; devant, la zone interdite ; derrière, le poste de garde ! Pour chacun, la prison, la faim, une vie brisée, la mort d'êtres chers, la séparation d'avec les proches ! C'était une idylle, une fête de camp. »

 


                             

 

La Liberté Magazine, 30 décembre 2010

Cinq ans au goulag

Né en Biélorussie en 1900, Julius Margolin, une fois ses études de philosophie terminées à Berlin, s'installe en Palestine pour témoigner de son sionisme. En voyage en Pologne en 1939, il est emporté par la furie de la guerre. Arrêté par les Soviétiques, il passera cinq ans dans un goulag. Une survie miraculeuse dont il témoignera immédiatement dans un récit, enfin publié pour la première fois dans son intégralité. Pour Luba Jurgenson, qui présente l'ouvrage, ce témoignage d'un non-Soviétique apporte un éclairage différent, idéologiquement parlant, de celui des chefs-d'œuvre de Soljenitsyne et de Chalamov. Un témoignage glaçant du quotidien des prisonniers du régime communiste. Jusqu'à sa mort en 1971, Margolin n'a cessé de militer pour la libération de ces derniers.

                                                                                                       Jacques Sterchi

 


                             


Forward, 28 décembre 2010

Forgotten Witness to the Gulag

 

Yuli Margolin and His Russian Memoirs

Happier Times : Yuli Margolin and his family before the war

 

If a writer’s message is unwelcome, it may not be heeded for many years. January 21 marks the 40th anniversary of the death of the Polish Jewish author Yuli Borisovich Margolin at age 70. Margolin — whose first name is also transliterated as Julius or Yuly, and was also known as Yehudah in Israel — should be as familiar a name as Solzhenitsyn for bearing witness to the Soviet gulag system. Yet the first-ever complete edition of Margolin’s almost 800-page-long gulag memoir in any language only appeared last November from the small Paris literary press Les éditions Le Bruit du temps.

Voyage au pays des Ze-Ka” (“Trip to the Land of Ze-kas”), now edited and translated by Luba Jurgenson — a Moscow-born Sorbonne professor who specializes in modern Russian history — was written in 1946 but neglected for decades. In France, an abridged edition of Margolin’s book appeared in 1949, under the title “La Condition Inhumaine” (“Inhuman Condition”), a title which parodied that of André Malraux’s naïve prewar Marxist novel, “La Condition Humaine” (“Man’s Fate”). This was followed by another abridged Russian-language version, which appeared from a New York publishing house, since it was impossible to print it in Stalinist Russia. An unsparing, often furious narrative, Margolin’s work was out of synch with widespread Western European admiration for the USSR.

Born in Pinsk, Margolin earned a doctorate in philosophy at the University of Berlin in 1929, but became a resident of Palestine in 1937, after meeting Ze’ev Jabotinsky and other leading Zionists. Unfortunately, Margolin decided to visit his homeland in 1939, just before war broke out. He was arrested in Pinsk in 1940 and imprisoned by the Soviet secret police as a “Ze-Ka” (or Z/K). The term is a Russian-language abbreviation for zakliuchyonnyi, or “inmate,” a term which originally referred to prison laborers who built the White Sea Canal in the early 1930s. Unlike 8,000 of the slave laborers who died in that earlier project, Margolin survived his imprisonment in several gulags. He returned to Palestine in 1946, where he wrote his memoir in Russian, finally finishing the book in 1947.

However, Israeli publishers and politicians did not want to hear about the gulag system in the USSR, which was seen as a wartime ally against Hitler. In February 1946, Margolin wrote letters to such leading Israeli politicians as Yitzhak Ben-Zvi, Moshe Sharett and Yosef Sprinzak, informing them of the situation of Soviet Jews imprisoned in the gulags; none of these leaders replied. Nor did English-language publishers take any interest, despite the advocacy of Arthur Koestler. (Jurgenson notes that Koestler “tried in vain to interest influential English-language personalities to get the book published.”)

Margolin’s book caused some stir in Europe, mostly in conservative circles. Excerpts were serialized in the right-wing newspaper le Figaro, and these were accentuated when the French political activist and Buchenwald survivor David Rousset called for a commission composed of former Nazi concentration camp inmates to inspect the USSR’s slave labor camps. Pierre Daix, a hard-line Marxist art historian, friend of Picasso and survivor of the Mauthausen concentration camp, refused to believe Rousset, calling him a “counterfeiter.” Rousset sued for libel, and in 1951, Margolin traveled to Paris to testify on his behalf, since Rousset had based many of his arguments on “La Condition Inhumaine.” Margolin informed the tribunal:

I am a Jew. In the streets of Tel Aviv, Mr. Daix’s article is sold as a pamphlet entitled ‘Why did David Rousset invent Soviet camps?’… Neither Mr. Rousset nor myself invented these camps. In these camps, my hair turned white. Who will claim that Mr. Rousset invented my white hair? Let me personalize the words of a great Polish poet [Adam Mickiewicz]: ‘My name is Million, for I love and suffer for millions of people.’

With Margolin’s support, Rousset won his case against Daix, who is still thriving in Paris today at age 88. When a lawyer asked Margolin how he dared attack Stalin, that staunch enemy of Hitler, Margolin replied: “Hitler shed enough Jewish blood, so there is no need to attribute Stalin’s victims to him as well.” Yet Margolin’s memoir is more than merely accurate in a legal sense. It’s an uncompromising work with a gimlet eye for literary detail. Even when describing the most harrowing oppression, Margolin often pauses for a pen portrait of a friend, as if realizing that his verbal description may be all that will remain of someone otherwise lost in the war and subsequent Soviet oppression.

One such victim was his friend, the Polish Jewish poet Mieczys?aw Braun (born Bronsztejn; 1902-1942), who, despite having suffered combat wounds in 1920 defending Warsaw against Bolshevik invaders, was by 1939 shunned as a Jew by fellow Poles. Margolin notes that Braun had to “cross the challenging path from socialist assimilation to Zionism.” In 1939, Braun wrote a poem about secret immigration to Palestine, situating among the youngsters fleeing anti-Semitic Poland on a hazardous ship the anachronistically caped figure of poet Heinrich Heine, also “returning home.”

Not just Heine, but also Dostoyevsky is invoked after Margolin’s arrest and deportation to a series of gulags. Among the scant reading materials available in Siberia was Dostoyevsky’s novel “The House of the Dead,” which provided unexpected comic relief for Margolin and his fellow prisoners. In his 19th century Siberian prison camp, Dostoyevsky employed his own personal servant to cook for him, keep his samovar warm and go to the market for his favorite delicacies. Margolin recounts: “‘That’s a penal colony for you!’ we guffawed. ‘They went shopping!’” More seriously, Margolin notes that since Dostoyevsky’s time, the Soviet camps’ “school of depersonalization” was marked by “contempt for humanity which far exceeded anything in the Tsarist penal colonies… Instead of thousands, as in Dostoyevsky’s time, the prisoners now numbered in the millions.”

Writings by another Soviet-approved author, John Steinbeck, were also represented in the gulag library. Even the benighted Joad family in Steinbeck’s “The Grapes of Wrath,” victims of the Great Depression, had it comparatively easy, Margolin argues: “[The Joads] were free to travel across the country, to protest, to struggle. Steinbeck’s pen advocated for them, whereas our mouths were gagged. Had Steinbeck lived for a time in our camp, he would have reacted less violently to the American mess.”

Ever the philosophy student, Margolin also reflects on what he terms the “paradox of hatred,” seen in the “anti-Semitism of those maniacs who are incapable of doing without Jews.” Margolin cites the example of the rabidly anti-Semitic Polish author Adolf Nowaczynski, who wrote a 1921 novel, “The Anonymous Power,” about Jewish bankers ruling the earth and whose mania is well described in Aleksander Hertz’s 1988 “The Jews in Polish Culture,” from Northwestern University Press. Margolin writes: “[Nowaczynski’s] life would have been quite empty without the Jews; if they had not existed, he would have had to invent them.”

Such reflections, born of bitter experience, are found throughout Margolin’s massively impressive account, which on its merits should have been translated into English decades ago. Preceding even Gustaw Herling’s compelling 1951 gulag memoir, “A World Apart: Imprisonment in a Soviet Labor Camp During World War II,” Margolin’s text substantially foreshadows Solzhenitsyn’s works, written in the 1960s, and also offers a unique Jewish perspective on this tragic chapter of modern history. Margolin spent the remaining years of his life as a militant for the rights of Soviet Jews and lived long enough to see more recent gulag inmates finally reach Israel, emerging from the inhuman prisons he had so unforgettably described.

                                                                                                     Benjamin Ivry

Le site du Forward



                             


Le Temps, 18 décembre 2010

Un Européen au Goulag

 

Julius Margolin est sorti en 1945 du Goulag. Interné pour rien, il écrit immédiatement l’un des premiers et des plus vibrants témoignages sur les camps soviétiques. Son récit est réédité intégralement.

«Lecteur, n’excuse pas les camps soviétiques parce qu’Auschwitz, Majdanek et Treblinka furent pires. Rappelle-toi que les usines de mort de Hitler n’existent plus [...]. Mais le 48e Carré, Krouglitsa et Kotlas fonctionnent toujours, et des hommes y périssent aujourd’hui comme ils y périssaient il y a cinq et dix ans.» Ainsi témoigne, en 1949, un homme au physique doux, aux petites lunettes rondes, mais à la voix ferme et résolue: Julius Margolin, qui sort de cinq ans d’enfer dans les camps soviétiques. Pour rien. Il est l’un des premiers à révéler leur existence et il œuvre à la libération des millions de zeks qui y croupissent encore pour des crimes inexistants.

Mais l’Europe, qui se relève du nazisme, reste en grande partie sourde à son appel. Les témoignages sur les camps de la mort allemands affluent – au premier chef, celui de Primo Levi, Si c’est un homme, d’une puissance d’évocation inégalée –, monopolisent l’attention, suscitent un unanime – et légitime – recueillement. Mais les bagnes soviétiques font l’objet d’une polémique extrêmement dure entre les intellectuels communistes (ainsi que ceux qui jugent prudent de ne pas inquiéter le puissant «Petit Père des peuples») et les anticommunistes ainsi que des voix indépendantes. Nombre d’intellectuels français séduits par l’URSS refusent purement et simplement de croire aux «camps de rééducation».

Margolin trouve tout de même des alliés: Nina Berberova traduit son récit, qui paraît en partie chez Calmann-Lévy sous le titre de La Condition inhumaine en 1949, suivie par une édition russe de l’émigration. Arthur Koestler tente d’attirer l’attention des intellectuels américains sur son témoignage. La New York Review of Books et Le Figaro en publient des extraits. Enfin, l’écrivain français David Rousset l’invite en 1950 à témoigner au procès qu’il intente contre Les Lettres françaises. La revue, proche du PCF, avait traité Rousset de «falsificateur trotskiste» suite à son initiative d’instaurer une commission d’enquête sur les exactions et les camps dans les régimes totalitaires, notamment soviétiques.

À la barre, face au rédacteur en chef Pierre Daix, chantre du stalinisme et ancien déporté à Buchenwald, Margolin produit un puissant réquisitoire contre l’esclavage soviétique, à ses yeux inhérent au communisme. On l’accuse de faire de la propagande. Margolin l’admet volontiers dans son livre: oui, son témoignage est de la propagande, mais «dans la mesure où La Case de l’oncle Tom de Harriet Beecher-Stowe fut de la «propagande» contre les Etats esclavagistes du Sud».

Ainsi reparaît aujourd’hui au Bruit du temps – jeune maison d’édition qui se consacre aux chefs-d'œuvre oubliés (Le Temps du 04.08.2009) – et dans son intégralité ce magnifique texte longtemps ignoré, pour le malheur de son auteur qui, jusqu’à sa mort en 1971 à Tel-Aviv, n’aura cessé de secouer l’opinion pour tenter de faire libérer les zeks et plus tard favoriser l’émigration des Juifs d’URSS en Israël.

La spécificité de ce récit, qui s’inscrit dans une très vaste littérature sur les camps soviétiques, est le point de vue de l’auteur: contrairement à Varlam Chalamov ou Alexandre Soljenitsyne, Margolin n’est russe que de langue maternelle. Il n’a pas connu la lente descente aux enfers de la terreur stalinenne dans les années 1930. Ainsi, les lageri du NKVD apparaissent comme une terrible surprise à cet Européen, docteur en philosophie, profondément démocrate.

Qu’est-ce qui lui vaut sa déportation? La malchance d’être Juif polonais et de se trouver au mauvais endroit. Né russe sous le tsarisme, puis citoyen polonais après la Première Guerre mondiale, il émigre en Palestine britannique à la fin des années 1930. Or, en 1939, Margolin se trouve à Lód! en Pologne pour son travail. Par bonheur, il a laissé femme et enfant à Tel-Aviv.

Quand la guerre éclate, il tente de fuir mais se retrouve coincé entre la Wehrmacht et l’Armée rouge. Dans Pinsk occupée par cette dernière, les Soviétiques font une offre funeste aux Juifs : accepter le passeport soviétique ou être «transféré» du côté allemand. Certains choisiront l’Allemagne, horrifiés par la soviétisation au pas de charge de la région. Margolin ne choisit pas. On l’arrête et le condamne à 5 ans de camp. Une paille pour les Russes, relate-t-il, pour qui le minimum est 10 ans.

D’abord, il est convaincu qu’il est l’objet d’une méprise et invoque sa carte de résident palestinien. Puis il va comprendre: tout est truqué, l’apparente légalité repose sur un mensonge. Il ne sait pas que la déportation de centaines de milliers de Polonais et de Juifs repose sur un plan de nettoyage ethnique et d’un besoin de main-d’œuvre à l’échelle de la démesure.

Deux tiers du témoignage évoquent la vie au camp, d’une effrayante monotonie. Dix à douze heures par jour dans la forêt à couper du bois, habillé de guenilles – il parvient à être de temps à autre employé comme secrétaire. Une ration de kacha calculée selon l’effort fourni, de toute façon insuffisante, dégradant l’organisme, condamnant les plus faibles à mourir d’épuisement. La nuit, les ourki, les droit commun mélangés aux politiques, pénètrent dans les dortoirs, s’emparent des reliques sacrées des zeks: une montre, des lunettes (vitales pour Margolin), un petit oreiller brodé...

On ne vole pas que les objets. On traque les pensées, qu’il faut enfouir en soi très profondément. Et puis, il faut endurer les soirées idéologiques, les vaines attentes devant l’infirmerie, la corruption extrême et la brutalité des chefs de camp. Margolin enregistre tout. Et en premier lieu, le processus de déshumanisation et la névrose qui ronge le zek: «Dans les camps allemands, on tuait la fille sous les yeux de la mère, et la mère s’éloignait en souriant d’un sourire de folle. Dans les camps soviétiques, on ne connaît pas ses horreurs, mais eux-mêmes ne sont qu’horreur, par leur importance, leur structure solide et le pouvoir de l’Etat. Les hommes qui y vivent semblent normaux; mais à l’intérieur, ils ne sont que plaie ouverte. S’ils pouvaient pleurer ou protester, ils seraient encore normaux.»

Voilà la force de son récit : l’œil étonné, mais toujours plus aguerri du bagnard nous permet de ressentir un enfer gris, peuplé de loqueteux apathiques. Le mal n’est pas incarné: c’est un agent corrosif invisible qui détruit le corps et la raison.

Lui-même, issu de la fine fleur intellectuelle d’Europe centrale, en vient à rouer de coups – pour la première fois de sa vie – un voisin qui fouillait dans ses affaires. Il raconte comment la faim, permanente, empêche de penser, détruit la libido. Son impressionnante mémoire enfin restitue les destins de dizaines de compagnons, les amitiés trop vite rompues par les multiples transferts, Aliocha, les cinq Isaac et tant d’autres.

Comment tient-il? Il n’est pas vraiment croyant, et pas assez simple, comme Ivan Denissovitch, pour accepter l’iniquité sans se révolter. Mais, en sioniste convaincu, il croit à l’esprit de communauté, au travail collectif fondé sur l’enthousiasme, au projet juif en Palestine. Fondé sur un sinistre mensonge et le mépris de la vie humaine, le 48e Carré, Krouglista et Kotlas en sont la prise de vue en négatif. L’optimisme contagieux de Margolin penche pour un avenir de clarté.

Aujourd’hui, les camps ne sont plus, du moins dans cette région du monde, mais l’oubli a pris le pas sur le déni. Il n’est nul besoin de dresser le mémorial des crimes nazis contre celui des soviétiques, de compter les morts ou le degré d’horreur. Mais relire ce long et très prenant récit de la maison des morts, bas-fonds d’un système dirigiste, que plusieurs générations d’intellectuels ont sanctifié au nom du paradis terrestre à venir et de la marche de l’histoire, constitue aussi un antidote aux nouvelles tentations totalitaires.

                                                                                               Emmanuel Gehrig



                             


Books, n°18, « En librairie », décembre 2010-janvier 2011

Le premier Archipel du goulag

 

Dès 1947, Julius Margolin témoigna de la réalité des camps soviétiques, vingt-six ans avant Soljenitsyne.

Il est presque inconnu en Russie et, pourtant, Julius Margolin, écrivain juif né en Biélorussie, fut le premier à témoigner de la réalité des camps de travail soviétiques. Bien avant Soljenitsyne et L'Archipel du goulag. « Le destin m'a mis un stylo entre les mains et je ne le poserai pas tant que je n'aurai pas dit tout ce que je veux », écrit-il en 1946, sur le bateau qui le mène vers sa terre d'adoption en Palestine, après six ans passés dans un camp au nord du lac Onega. « Je n'ai pas d'ambitions littéraires. Mon rôle est de dire une vérité que beaucoup de gens n'osent pas ou ne veulent pas dire […]. J'écris comme quelqu'un qui n'a plus qu'un jour à vivre et qui doit dire le plus urgent, le plus important, parce que, le lendemain, il sera peut-être trop tard. » L'année suivante, Voyage au pays des Ze-Ka est achevé.

Le livre ne paraît pas en Russie. « L'Union soviétique qui venait d'anéantir le monstre nazi dans une guerre sanglante était au sommet de sa gloire, explique Yevsey Zeldin dans le New Times de Moscou. La vérité sur les camps de travail forcé en URSS aurait rappelé à la population ce qu'elle savait sur les camps de la mort nazis. Un tel livre aurait créé un scandale. » C'est en France qu'il paraît pour la première fois en 1949, quand Le Figaro en publie des extraits sous forme de série, sous le titre « La condition inhumaine ». Les États-Unis suivront en 1952.

Avec d'autres « éléments sociaux dangereux » (Juifs et Polonais), Julius Margolin fut arrêté en 1939 à Pinsk lors de l'invasion soviétique, alors que cet intellectuel qui avait émigré en Palestine était en visite chez ses parents. À l'époque où Soljenitsyne était encore prisonnier, c'est lui qui révéla au monde la réalité du goulag : la déportation, les humiliations, la brutalité des chefs de camp et des criminels incarcérés aux côtés des détenus politiques, le quotidien dans les baraquements, les vols généralisés, le froid, le travail éreintant dans la taïga, les nuits au milieu des rats affamés, les poux, la faim, le désespoir. Selon ses calculs, plusieurs millions de personnes étaient emprisonnées simultanément dans les camps. Mille à deux mille mouraient chaque jour.

« En vrai philosophe, Margolin réfléchit aussi à l'essence du système soviétique et aux racines de sa stabilité économique et politique, au rôle des camps dans le système, à la propagande, à la nature humaine, et à beaucoup d'autres sujets », souligne Yevsey Zeldin, qui salue le style « brillant » et « clair » de l'auteur. D'ailleurs, « nombre de ses prévisions, notamment sur l'effondrement inévitable de la dictature et l'éclatement de l'URSS, se sont réalisées », rappelle-t-il.

Dans sa préface, Julius Margolin doutait pourtant d'une telle issue : « Je n'ai pas d'illusions : j'ai vu la Russie de l'intérieur. Je l'ai vue. Que ceux qui mettent leurs espoirs en l'URSS prennent aussi en considération ce “matériau” et l'accordent comme ils peuvent avec leur conscience. » Julius Margolin est mort en 1971, bien avant l'arrivée de Gorbatchev au pouvoir et la fermeture des derniers camps.



                             

 

Le Canard enchaîné, Docs en stock, 15 décembre 2010

Kaklioutchonny kanaloarmeets *

 

En 1949 paraît en France La Condition inhumaine, d'un dénommé Jules Margoline. C'est un témoignage sur le goulag. Le tout premier. Il a été écrit par un homme qui y a passé cinq ans de sa vie, et qui dit : « Mais chaque matin, à cinq heures, j'ouvre les yeux et je connais un mouvement de terreur. C'est l'habitude de cinq années de camp. Chaque matin, à mes oreilles, retentit la sirène de l'autre monde : — Debout ! » Il a mis un an à l'écrire. Il veut alerter le monde entier sur l'imposture communiste. Il sait qu'en URSS des multitudes continuent de vivre cet enfer auquel il a eu la chance d'échapper. C'est pour eux qu'il écrit, pour « ces millions d'êtres enterrés vivants ».

Né dans une famille juive de Pinsk (Biélorussie), docteur en philosophie, Margoline s'est retrouvé piégé entre Gestapo et Geposta (la Géniale Politique de Staline) à l'été 39. Arrêté pour une insignifiante histoire de paperasses, expédié dans un camp soviétique, tout à coup couvert « de milliers de pous », si bien accoutumé aux rats qu'ils pouvaient lui « danser sur la tête », il témoigne : « Je cessais d'être un homme. » Le livre n'aura pas grand succès.

Il dit tout, pourtant, décrit la vie quotidienne sous ce régime esclavagiste dans un style âcre et limpide, et affirme calmement que « la catastrophe morale et politique » commence au moment où cette réalité est « enveloppée de silence par les hommes de progrès, absous par ces hommes de bonne volonté et de révolution ». Mais il n'a jamais suffi, on le sait, à la vérité d'être dite pour être entendue…

Cet ouvrage reparaît aujourd'hui sous son vrai titre, avec le nom exact et non francisé de son auteur, et dans son intégralité (il avait été largement expurgé). Pourquoi le lire aujourd'hui ? Pourquoi ne pas faire du passé table rase ? Ces histoires de goulag, on connaît, non ?… Trois raisons, au moins : d'abord, pour eux, les victimes, ces millions de morts-vivants, pour qu'ils ne soient pas passés simplement par pertes et profits, rares étant les grands livres qui leur redonnent vie ; celui-ci s'élève au rang de ceux de Chalamov et de Soljenitsyne. Ensuite parce qu'au moins une leçon, très simple, doit en être tirée : il ne faut jamais cesser de « passer en revue » notre monde démocratique. « Car nous ne pouvons pas être sûrs que là où il y a des mystères, des zones interdites, là où soigneusement l'on cache quelque chose derrière les murs des prisons et les barbelés des camps, ne se trame pas quelque mauvaise affaire. » Guantanamo et les centres de rétention, certes, mais aussi tous ces nouveaux hauts lieux du secret, des fichiers de police aux marchés financiers.

Enfin, pour que les jours heureux et anticapitalistes dont beaucoup continuent de rêver se construisent en tenant compte des leçons de l'Histoire, sans illusions ni angélisme : la meilleure garantie pour qu'ils ne tournent pas à nouveau au cauchemar…

                                                                                                Jean-Luc Porquet

 

* Dans la novlangue soviétique, « détenu-combattant du canal », abréviation Ze-Ka ou Zek, désignant initialement les prisonniers affectés au creusement du canal Baltique-mer Blanche au début des années 30, puis tout détenu des camps.


                             

 

TSF Jazz, Coup de projecteur, 9 décembre 2010

Voyage au pays des Ze-Ka

 

Luba Jurgenson évoque le livre de Julius Margolin sur TSF Jazz :


                             

 

TSF Jazz, le blog de Laurent Sapir, 5 décembre 2010

Voyage au pays des Ze-Ka

 

Le livre paraît en 1949 avec un titre un peu racoleur, La Condition inhumaine, mais son auteur ne connaîtra jamais la notoriété d’André Malraux. Il faut dire qu’il a vraiment mal choisi son sujet, Julius Margolin, en évoquant l’enfer des camps soviétiques alors que l’URSS est encore toute nimbée, à l’époque, de sa glorieuse participation à l’éradication de l’hydre nazie. L’ouvrage est expurgé, en outre, de certains passages, avant de tomber dans l’oubli, comme son auteur, disparu en 1971, deux ans avant Soljenitsyne et son bien plus célèbre Archipel du Goulag

Le voilà donc enfin réédité, dans sa version intégrale et sous son titre original, ce poignant Voyage au pays des Ze-Ka (ainsi appelait-on les détenus affectés au creusement du canal Baltique-mer Blanche), qui débute en 1940, lorsque Julius Margolin, né dans une famille juive de Pinsk (Biélorussie), est arrêté pour défaut de passeport dans la partie de la Pologne occupée par les Soviétiques. Résultat : cinq ans d’esclavage dans la Russie polaire au nom d’une « gestion de l’espace » typiquement stalinienne qui vise à débarrasser certains lieux de populations indésirables ( et pas seulement en Pologne), tout en utilisant ces mêmes populations pour coloniser et mettre en valeur les vastes régions inhospitalières du Nord et de l’Est… Le système est d’une barbarie inouïe : les prisonniers se voient imposer des normes de travail d’autant plus absurdes qu’elles sont imposées à des hommes affamés… Même les plus stakhanovistes finissent par flancher, malgré le secours de telle ou telle « section sanitaire »… Parfois, les âmes meurent avant les corps à travers un processus de déshumanisation dont Julius Margolin, parce que c’est d’abord un intellectuel, cerne au plus près les méandres.

Quelques notations, en même temps, sans doute parce qu’elles sont assises sur une puissance d’écriture hors du commun, peuvent troubler le lecteur. On n’est pas, ici, dans le ton neutre et dépassionné, et donc forcément universel, d’un Primo Lévi. Âpre et caustique, la plume de Julius Margolin tente, au moins à deux reprises, la comparaison entre les camps soviétiques et les camps nazis : « dans les camps allemands, écrit Margolin, on tuait la fille sous les yeux de sa mère, et la mère s’éloignait en souriant d’un sourire hébété, un sourire de folle… Dites-leur (aux hommes du Goulag) : Staline, humanité, socialisme, démocratie ; ils sourient comme cette mère sous les yeux de laquelle on fusilla la fille »… Le trait est moins saillant, en revanche, quand l’auteur suggère que le sort d’un Juif belge ou hollandais mourant dans une chambre à gaz d’Auschwitz dès le premier jour de son arrivée était peut-être préférable à la lente agonie, par la faim et le travail, d’un Juif au pays du Goulag… Même sentiment de malaise lorsque l’esclavage des Noirs aux États-Unis est vu comme un moindre mal par rapport aux camps soviétiques, ou lorsque l’engagement sioniste de Julius Margolin, conjugué à un européocentrisme effréné, l’amène étrangement à se définir comme un « Occidental » par rapport aux hordes orientales qui, à ses yeux, semblent résumer le tempérament russe…

Au pays des Ze-Ka, pourtant, ce sont bien des spécimens parfaitement « soviétiques » qui déchirent le plus le cœur : Aliocha, ce jeune fou qui croit qu’on va le laisser sans problème sortir du camp pour rejoindre ses deux sœurs avec lesquelles il vivait lorsqu’il était libre ; Ivan Alexandrovitch Kouznetsov, ce professeur de littérature russe qui, « de sa cuiller, caressait la surface du breuvage, laissait retomber de petits morceaux, remplissait la cuiller et en renversait la moitié afin de ne pas manger trop vite et de ne pas se retrouver trop rapidement dans cet état de faim désespérée que nous connaissions tous entre les repas » ; ou encore ce docteur qui apprend l’anglais en lisant Elmer Gantry, cet Ukrainien qui connaît Homère par cœur, ce Komsomol qui pleure de honte et de rage parce qu’on le force à travailler un 1er mai… C’est dans ces portraits de groupe, plus que dans certaines réflexions personnelles de l’auteur, que l’ouvrage confine au dantesque, et que l’univers concentrationnaire soviétique apparaît dans toute sa monstruosité.

Coup de projecteur, sur TSFJAZZ, ce jeudi 9 décembre (8h30, 11h30, 16h30), avec l’universitaire Luba Jurgenson, qui a supervisé l’ouvrage.

 

                                                                                                             Laurent Sapir

Le blog de Laurent Sapir


                             


L'Express, n°3100, 1-7 décembre 2010

Voyage au bout du goulag

 

Soixante ans après, le témoignage de Julius Margolin sur l'univers des camps soviétiques est republié dans son intégralité. Une œuvre littéraire capitale.

C'est une impression troublante que de tenir entre les mains un probable chef-d'œuvre. Sans se payer de mots, Voyage au pays des Ze-Ka, de Julius Margolin, récit-fleuve (plus de 700 pages) sur le goulag, mérite sa place aux côtés des écrits d'Alexandre Soljenitsyne, de Varlam Chalamov, de Vassili Grossman, ou du film d'Alexeï Guerman, Khroustaliov, ma voiture !

Les Ze-Ka, ou zeks, ou encore z/k, sont les « détenus-combattants du canal » : dans la novlangue communiste, les bagnards affectés à la construction du canal mer Blanche-Baltique, puis, par extension, tous les détenus des camps.

Il ne s'agit pas d'un inédit, mais d'un texte miraculé. Publié en France en 1949 par Calmann-Lévy, dans une version expurgée des passages les plus terribles sur le régime stalinien, et traduite par Nina Berberova et Minat Journot, Voyage au pays des Ze-Ka a été édité à nouveau, trois ans plus tard, à New York, dans sa version originale russe, mais sans les passages sur le martyre de la Pologne… Puis plus rien, sinon en Israël, où Margolin poursuivit son combat pour la mémoire des suppliciés du goulag.

Un philosophe dans la fourmilière

Le livre est enfin exhumé grâce à une jeune maison d'édition exigeante, Le Bruit du temps, dirigée par Antoine Jaccottet, dans sa version intégrale, servie par un remarquable appareil critique de Luba Jurgenson, l'universitaire qui publia il y a quelques années L'expérience concentrationnaire est-elle indicible ? (Le Rocher).

Le destin de l'ouvrage est à l'aune de celui de l'auteur. Julius Margolin, juif polonais installé dans la Palestine sous mandat britannique, n'avait aucune urgence à se rendre dans son pays l'été 1939 – celui du début de la Seconde Guerre mondiale ! – sinon une nostalgie pour sa patrie d'origine, qu'il paiera au prix fort. Pris dans l'étau des armées du tandem Hitler-Staline, tel un nageur emporté par un tsunami, Margolin est jeté sur les routes de l'exode. Il est arrêté neuf mois après l'invasion de l'Armée rouge, jugé et condamné pour infraction à la législation sur les passeports, ses papiers ayant été délivrés par un « État inexistant », la Pologne ! La sanction : cinq ans de travaux forcés du côté d'Arkhangelsk.

Du point de vue historique, le Voyage est un livre « essentiel et unique » sur les politiques répressives mises en place par Staline, souligne Luba Jurgenson. Il pointe les objectifs de l'« aménagement du territoire » selon le maître du Kremlin : vider des territoires entiers de ses populations indésirables (premiers visés : les Polonais) et les utiliser comme main-d'œuvre pour coloniser et développer les régions du Nord et de l'Est.

Du point de vue littéraire, la singularité et la puissance de l'ouvrage résident dans la distance de l'auteur. Le zek s'efface derrière le docteur en philosophie de l'université de Berlin, résolu à analyser avec la précision d'un entomologiste cette fourmilière déshumanisée. Assommé par le froid, la faim, l'épuisement et la violence – le régime quotidien de l'« immense prison des peuples appelée URSS » – Margolin échappe à l'anéantissement en appelant à la rescousse Shakespeare et Gogol. Comme si l'ultime arme face à la barbarie était la culture, vestige de la civilisation.

                                                                                                   Emmanuel Hecht

 


                             

 


Canal+, 27 novembre 2010

Un autre midi

Victor Robert et son équipe décryptent l'actualité.

Marie Colmant s'enthousiasme pour le chef-d'œuvre de Julius Margolin.

Regarder l'extrait de l'émission à 11.40 minutes


                             

 


La Croix, 25 novembre 2010

La traversée du goulag

 

Julius Margolin (1900-1971), incarcéré en URSS de 1939 à 1945, rédigea dès sa libération un livre formidable, enfin publié dans son intégralité

 

Voilà exactement soixante ans, à l’orée de l’hiver 1950, David Rousset (1912-1997), revenu des camps nazis, auteur de L’Univers concentrationnaire, devenu pourfendeur du Goulag soviétique, traînait en justice l’hebdomadaire communiste Les Lettres françaises, qui l’avait traité de « trotskiste falsificateur ». Au cours de ce procès, qu’il devait gagner, il convoqua divers témoins, dont Jules Margoline, qui cloua le bec de l’avocat stalinien Joë Nordmann : « 500 000 juifs sont morts dans les camps soviétiques ! »

Jules Margoline savait de quoi il parlait. Né en 1900 dans une famille juive de Pinsk (aujourd’hui en Biélorussie), installé en Palestine à partir de 1936, ce Julius Margolin – telle était son identité – partit visiter la Pologne en 1939, où il se fit surprendre par la Seconde Guerre mondiale. Fuyant le nazisme, il connut la serre soviétique, de la relégation vétilleuse à la déportation. Rescapé du goulag, il put retourner en Palestine, où il rédigea, en russe, de décembre 1946 à octobre 1947, près de huit cents pages réfléchies et hallucinées sur les camps.

Le livre fut publié en France par Calmann-Lévy en 1949, sous un titre hautement référentiel, La Condition inhumaine, tout en francisant donc le nom de l’auteur, devenu Jules Margoline. Soixante et un an plus tard, une petite maison persévérante, Le Bruit du temps, fondée par un éditeur idéaliste, Antoine Jaccottet, donne une seconde vie amplement méritée à l’ouvrage admirable et bouleversant d’un homme de lettres qui retrouve son patronyme.

Le livre bénéficie de surcroît du titre approprié, Voyage au pays des Ze-Ka, qui reprend le sigle z/k, ou zek, désignant à l’origine les « détenus du canal », c’est-à-dire affectés au creusement de l’ouvrage reliant la Baltique à la mer Blanche, avant de s’appliquer à tous les prisonniers du goulag, cet archipel de camps esclavagistes propre à l’URSS. Le récit reconquiert enfin sa cohérence et sa puissance, puisque l’édition de 1949, certes magnifiée par une traduction de Nina Berberova et Mina Journot, avait hélas escamoté un tiers du manuscrit, en particulier les passages les plus durs à propos du système soviétique.

C’est Luba Jurgenson – nous lui devons L’Expérience concentrationnaire est-elle indicible ? (Le Rocher, 2003) – qui a identifié, puis traduit les paragraphes jadis soustraits, tout en offrant au lecteur un appareil de notes rigoureux et inspiré. Voici donc, enfin disponible dans toute sa dimension, l’un des plus grands livres sur ces plaies métaphoriques de notre monde contemporain : les camps.

Le lecteur ne trouve pas l’ampleur des visions et des sensations d’un Varlam Chalamov (Les Récits de la Kolyma, aux Éditions Verdier), qui en est venu à incarner le goulag, alors que Julius Margolin le traverse. Ce regard de biais donne toutefois son prix au discernement d’un prisonnier qui n’est pas du sérail. Russophone mais étranger au monde soviétique, n’ayant jamais cru en ses promesses, Margolin observe une barbarie à la fois idéologique et géographique, une folie orientale à l’œuvre.

Il se réclame de l’Occident et provoque la fureur d’un « délégué spécial » en visite au camp : « Vous dites tout le temps “chez nous” et “chez vous”. Étrange distinction ! » Au long du récit, l’absurdité affleure parmi l’horreur et la terreur : « Dans les camps soviétiques, l’entière liberté de se plaindre est donnée aux Ze Ka. À côté de la boîte aux lettres ordinaire qui se trouve au bureau et qui est vidée une fois par semaine ou bien occasionnellement, il en existe une autre marquée de l’inscription : “Pour plaintes et déclarations au Chef du Camp, au Présidium du Soviet suprême ou au Procureur général de l’URSS”. »

Margolin put résister à la déshumanisation en s’en remettant à sa faculté d’analyse et à sa distance critique. L’observation poignante (les poux, les furoncles, les privations, le froid, la faim…) s’accompagne d’une réflexion profonde et tourmentée sur le mystère anthropologique auquel il se heurte. Sur place, il avait rédigé, en ces conditions extrêmes, une typologie de la haine saisissante de sagesse et de vérité. Margolin cumule ce que d’autres auteurs ont dissocié dans leur démarche : l’urgence de témoigner à chaud et la volonté de comprendre, malgré tout, la logique du système.

Prosateur accompli, le prisonnier nous embarque. Nous sommes bouleversés par chaque mort qui tombe à nos côtés ; nous sommes étreints par le souvenir d’une fillette de cinq ans qui hante un détenu; nous savons soudain gré à un cuisinier qui rajoute secrètement une portion de gruau dans l’écuelle ; nous tremblons d’effroi et de colère face aux « ourki », ces truands qui imposent leur loi, au point de transformer les camps, puis toute l’URSS, à leur image.

Les passages les plus percutants concernent les rares transmutations de l’intellectuel Margolin en brute cramponnée à sa survie, rossant ainsi le détenu qui le détroussait : « Parmi toutes les choses que je ne pardonnerai jamais, ni au camp ni à ses sinistres créateurs, ce coup restera dans ma mémoire, car il fit de moi, un instant, leur complice, leur élève, leur prosélyte. »

Sorti de ce bagne d’un genre nouveau – à tel point que l’auteur faisait ricaner ses compagnons d’infortune en leur lisant les pages consacrées par Dostoïevski aux pénitenciers tsaristes –, Margolin songe à ceux qui doivent y demeurer ; à ceux qui tentèrent de résister en bénéficiant d’une très rare solidarité collective, tels les « petits christs », ces « derniers survivants de la Sainte Russie massacrée », religieuses, simples croyants, qui refusaient de travailler le dimanche au prix de leur vie.

« Je n’étais plus capable de me représenter la liberté, mon imagination était aveuglée, comme par le soleil », note Julius Margolin, à la fin d’un livre qui donne au lecteur un titre de responsabilité. « Chaque crime commis dans le monde doit être appelé par son nom, à haute voix. Sinon, la lutte contre lui est impossible. »

                                                                                                   Antoine Perraud

 


                             

 


Le Monde des Livres, 19 novembre 2010

Une voix dans la prison des peuples

 

Enfin publié dans son intégralité, le livre de Julius Margolin est l'un des plus puissants témoignages sur le goulag

 

Palais de justice de Paris, 17e chambre correctionnelle, 8 décembre 1950. Un homme s'avance à la barre des témoins. Il a 50 ans, de grosses lunettes rondes, une petite moustache grisonnante et débarque tout juste d'Israël. Son nom : Julius Margolin.

Que vient faire ce docteur en philosophie, auteur d'une étude sur Pouchkine, d'une thèse sur « les fondements de la conscience rationnelle » et d'essais sur le sionisme, dans un tribunal parisien ? S'il est venu de Tel-Aviv, c'est en fait pour soutenir un autre homme, David Rousset, dont le procès est l'un des événements médiatiques de cette fin de l'année 1950.

Ancien trotskiste déporté à Buchenwald, auteur de L'Univers concentrationnaire (Prix Renaudot, 1946), Rousset a publié dans Le Figaro littéraire, en novembre 1949, un appel aux rescapés des camps nazis, leur demandant de constituer une commission d'enquête sur les camps soviétiques. Villipendé par les communistes, il a alors attaqué en diffamation Les Lettres françaises, l'un des hebdomadaire du Parti. Et, pour faire taire ses détracteurs qui le traitaient de menteur à la solde des États-Unis, il a décidé de faire venir à son procès des rescapés du goulag. Treize au total, parmi lesquels Julius Margolin, que Rousset a découvert en lisant ses souvenirs, dont de larges extraits ont paru en 1949 chez Calmann-Lévy, sous le titre La Condition inhumaine.

Republié aujourd'hui dans son intégralité par Le Bruit du temps, une jeune maison d'édition à qui l'on doit l'exhumation de joyaux devenus introuvables (tels L'Anneau et le Livre de Robert Browning ou Le Timbre égyptien d'Ossip Mandelstam), cet texte est en tous points exceptionnel. Trois raisons à cela.

La première tient au caractère très ambitieux du projet. Dans l'un des chapitres les plus forts du livre, Margolin explique que la « déshumanisation » des victimes propre au « système des camps » n'est pas que la conséquence d'une « exploitation obtenue par une pression matérielle »  réduisant les « bagnards » au pire dénuement. Plus fondamentalement, explique-t-il, cette déshumanisation est le résultat d'une « dépersonnification » délibérée, c'est-à-dire d'une dissolution des individualités dans une masse caractérisée par une « atrophie de la conscience » et une « mécanisation des esprits ».

« Nous, Occidentaux, écrit l'auteur en affirmant son attachement à une civilisation européenne qu'il croit immunisée contre la barbarie soviétique, nous résistions longtemps à cette dépersonnification. Nous continuions à nous appeler “docteur”, “maître” ; nous conservions les formes cérémonieuses et ridicules de la politesse, bien que chacun de nous ne fût plus qu'un arbre abattu, dont les racines rêvent encore de la cime inexistante. Appeler “docteur” un homme en haillons, qui poussait une brouette pleine de terre et, la nuit, dormait sans se déshabiller sur des planches nues, était la forme de notre protestation obstinée. »

Reconquête d'une dignité

Continuer d'appeler « docteurs » des hommes déguenillés, autrement dit redonner à chacun cette histoire singulière que le goulag s'est précisément ingénié à broyer : ce souci est au cœur du projet de Margolin, dont chacun des longs et nombreux portraits qu'il brosse de ses compagnons de malheur doit se lire comme une revanche sur le processus de dépersonnification engagé dans le camp, c'est-à-dire comme la reconquête, par l'écriture, d'une dignité bafouée.

En redonnant vie à cette stupéfiante galerie de spectres, toutefois, Margolin ne signe pas seulement un martyrologe hanté par l'angoisse de l'oubli (« aujourd'hui, ces lignes sont le seul souvenir qui reste de cet homme », écrit-il après avoir décrit la déchéance, dans un camp des confins septentrionaux de l'URSS, d'un célèbre critique littéraire polonais). Par le regard qu'il porte sur la complexe hiérarchie des pouvoirs qui régit la vie des zeks (les prisonniers du goulag), il signe aussi – c'est la deuxième qualité de ce livre – l'une des analyses sociologiques du goulag les plus pénétrantes, comparable sur ce point à l'œuvre d'un Chalamov ou d'un Soljenitsyne : rarement ont été décrits aussi clairement la violence des ourkis, ces criminels de droit commun toujours prêts « à la bagarre et à la rapine », le drame des oukaztchiki, ces adolescents envoyés dans les camps après le décret de 1940 contre le « hooliganisme », ou la misère des dokhodiagui, ces fantômes plus proches de la mort que de la vie, dont l'évocation fait penser à ceux que les déportés des camps nazis appelaient les « musulmans ».

La « Geposta »

Enfin, Margolin doit être lu parce qu'il fut le témoin d'une tragédie quelque peu oubliée : celle des victimes de la stalinisation qui visa les territoires annexés par l'URSS après le pacte germano-soviétique d'août 1939. Installé en Palestine depuis deux ans, Margolin voyageait dans sa Pologne natale quand éclata la seconde guerre mondiale. Choisissant, comme la plupart des juifs qui le purent, de fuir les nazis en rejoignant la zone soviétique, il ne tarda pas à comprendre que ce qu'il appelle ironiquement, dans son livre, la « Geposta » – la « géniale politique de Staline » – leur réserverait un sinistre sort. Victime de l'antisémitisme et du racisme antipolonais qui sévissait dans cette zone, pris dans un imbroglio administratif qui aboutit à sa condamnation pour infraction à la législation sur les passeports, il fut arrêté en juin 1940, déporté, et ne sortit du goulag que… cinq ans plus tard.

Lors du procès Rousset – au terme duquel Les Lettres françaises furent condamnées pour diffamation – Julius Margolin cita le poète polonais Adam Mickiewicz : « Je m'appelle Million, car j'aime et je souffre pour des millions d'hommes. » L'emprunt n'était pas usurpé. Son récit fait bien partie des plus beaux témoignages qui aient été rendus aux millions d'hommes engloutis, selon son expression, dans cette « immense prison des peuples appelée URSS ».


                                                                                                         Thomas Wieder

 


                             

 

Libération, 18 novembre 2010

Les morts-vivants de la mer Blanche

Récits du goulag de Julius Margolin

Il est absurde et incompréhensible qu'un livre de l'importance de Voyage au pays des Ze-Ka, paru pour la première fois en 1949 sous une forme largement caviardée, n'ait jusqu'ici jamais pu figurer à sa place dans les bibliothèques : aux côtés de Si c'est un homme, de Primo Levi et des Récits de la Kolyma, de Varlam Chalamov (entre autres, mais avant tout). Autrement dit, aux limites et au cœur de ce que la littérature peut révéler de l'espèce humaine.

Julius Margolin, intellectuel juif polonais né à Pinsk (Biélorussie), résident en Palestine depuis 1936, a eu la mauvaise idée de voyager en Pologne à l'été 1939. Ayant fui les nazis, il est emprisonné par les Soviétiques et condamné à cinq ans de camp. Il pèse 80 kilos au début, 45 à la fin. Libéré en 1945, assigné à résidence pendant un an, il rejoint la Palestine, où il écrit son odyssée en 1946 et 1947. Comme les œuvres de Levi et de Chalamov, ce n'est pas seulement le livre d'un survivant : sa vie éditoriale reflète jusqu'au comique l'expérience concentrationnaire de l'auteur par ses difficultés, les mauvais traitements qu'on lui infligea pour des raisons politiques ou commerciales, la relative indifférence qui l'accueillit. Contrairement à Chalamov, qui n'écrivit qu'après sa libération, Margolin put écrire trois textes pendant sa déportation : La Théorie du mensonge ( à l'infirmerie où un médecin compatissant traitait ses seize furoncles), De la liberté et La Doctrine de la haine. Contrairement à Soljenitsyne, il ne put les sauver.

« Reliques ». […] Il faut du temps à la conscience collective pour rejoindre un certain type d'épopée. Voyage au pays des Ze-Ka paraît en 1949 en France chez Calmann-Lévy, grâce à Boris Souvarine, sous le titre malrucien de La Condition inhumaine et le nom francisé de Jules Margoline. La version, réduite de plus de 200 pages, semble adaptée au narcissisme hexagonal. […]

Livre-miracle. Ces chapitres sont également ôtés en 1952 par les émigrés russes qui éditent le livre à New York, et dont les malheurs juifs ne sont sans doute pas le premier souci. Ils enlèvent aussi les portraits de Soviétiques trop humains, comme le docteur « Maxik ». […]

Il a fallu soixante ans pour que Voyage au pays des Ze-Ka paraisse, dans cette remarquable édition française, tel que Margolin l'a écrit. Luba Jurgenson, sa maîtresse d'œuvre, avait aussi cotraduit et édité en 2003 l'édition de référence des Récits de la Kolyma (Verdier). Comme Si c'est un homme et Récits de la Kolyma, le livre de Margolin mêle un récit d'une précision hargneuse (sur la coupe des arbres, les pommes de terre, les maladies, les gestes, les mots) à la réflexion la plus nette sur l'expérience subie. La violence des droits communs, l'errance des morts-vivants, le vol et la faim perpétuels y sont décrits sur un ton qui rappelle parfois celui de Chalamov : ni grands mots, ni euphémisme – mais une certaine indignation jamais refroidie (Chalamov parlait de colère, Margolin de haine).

Ici, on ne fait pas de « littérature ». Après avoir lu Une journée d'Ivan Denissovitch, Chalamov écrit à Soljenitsyne qu'il ne comprend pas comment un chat peut traîner dans son texte sans avoir été aussitôt tué et dévoré par les déportés. De même, Margolin réveille sa chambrée (et lui-même) en lisant des passages de Souvenirs de la maison des morts, où Dostoïevski raconte les quatre ans de bagne qui l'ont traumatisé : « Quand j'arrivai au passage racontant que “le soir, les invalides que les détenus avaient envoyés au marché rapportèrent des provisions de toute sorte : viande de bœuf, cochon de lait, et même des oies…”, on s'esclaffa : “En voilà un bagne ! Ils allaient au marché !” » Les descriptions des bas-fonds par Gorki lui paraissent maintenant des « coquetteries douceâtres ».

Mais, comme Levi et Chalamov, il fait surgir de ce lieu où « les sympathies vont au voleur, jamais à la victime », une suite d'extraordinaires figures enchantées, dégradées, relevées, qu'on qualifierait d'héroïques ou de saintes si toute idée d'élévation et de rédemption n'était impitoyablement chassée de l'espace où elles s'inscrivent. On n'en citera qu'une : Nikolaï, professeur ukrainien qui se récite l'Iliade en grec tout en regardant brûler le poêle dans la baraque des déportés […].

Comme Levi et Chalamov, Margolin montre qu'aucun livre n'est aussi fort, aussi pur, ni même aussi divertissant, qu'un grand récit sur les camps. La littérature devient éclatante et indispensable au moment même où ce qui la provoque paraît la rendre vaine. Elle semble débuter et finir là-bas, où les livres n'existaient quasiment pas, plus particulièrement à la corvée d'abattage, dans ces bois humides et glacés « pleins d'anciennes gloires qui marchent en s'appuyant sur une canne, narrant leur force surhumaine et leurs exploits tout récents », avant de mourir plus vite encore qu'elles n'ont décliné, sans deuil ni prière.

Pin. Un type qui dirige un camp sait à peine lire ; un autre place la Palestine en Allemagne. Il est périlleux, quand on est un intellectuel juif, de dépendre de tels personnages. Ce sont les ouvriers méthodiques du processus en cours : la « déshumanisation » par l'« exploitation » et la « dépersonnification ». Quarante ans plus tard, des penseurs comme Tzvetan Todorov reprendront ces mots sans excès de légèreté. La phénoménologie sauvage de Margolin les a précédés. Elle rejoint ici encore Levi et Chalamov par les thèmes, les idées, les conclusions. Comme Levi, Margolin est témoin et victime d'un théâtre grimaçant où nul n'est jamais à sa place, sinon sous forme de pantin grotesque, souffrant et dévitalisé : le camp est « cette immense déchetterie » qui « n'offre aucun moyen d'affecter les hommes à des postes qui leur conviennent. Dans les camps soviétiques, comme dans n'importe quel bagne, c'était aux hommes de s'adapter aux tâches existantes ». La plupart sont aussi vaines que la cueillette des aiguilles de pin nain à la Kolyma. Résultat : « Elle est risible, la tragédie de celui qui peu à peu se fait à l'idée qu'il est inférieur aux autres parce qu'il n'arrive pas à faire un travail qui le dégoûte. » La mort est presque toujours au bout de ces travaux sans but, sinon celui de tuer.

Dans l'ordre des grands livres sur les camps soviétiques, le point de vue de Margolin est en outre particulier : il n'est pas russe (contrairement à Dostoïevski, Chalamov, Nadejga Mandelstam, Soljenitsyne), mais, s'il est étranger (comme Margarete Buber-Neumann, Gustav Herling, Jacques Rossi), il a grandi dans une culture russophone. Il se sent à la fois profondément occidental et de plain-pied avec la culture ambiante (ou ce qu'il en reste). Chez nul autre on pourrait lire sur les Russes des phrases comme : « Ce peuple n'a ni la sagesse modeste des Hindous et des Chinois, ni le respect et l'orgueil de soi-même des Français et des Anglo-Américains. Éternellement mécontent, il souffre et fait éternellement souffrir ceux qui l'entourent. » C'est dans les camps soviétiques que Margolin fait l'expérience directe, radicale, de l'antisémitisme. Les premiers chapitres du livre rappellent, en évoquant l'atroce ballotage des populations juives, à quel point, dans cette partie du monde, les frontières furent soumises à la convoitise des barbares, et les cultures les plus raffinées, définies par des mémoires et des lieux, des villes, plutôt que par des États – lesquels ne furent jamais que des prédateurs. Son second mérite est d'invoquer le monde dont il faisait partie et qui a disparu non seulement de l'Europe, mais de sa mémoire : celui des intellectuels, des journalistes et des artistes juifs de Pologne et de Biélorussie. Dans les camps, il tombe tantôt sur un ancien chef d'orchestre de Varsovie, tantôt sur un violoniste naguère fameux, tantôt sur un célèbre acteur yiddish. Tous mourront.

Nasse. Si la première partie du livre est terrible, c'est parce que nous connaissons la fin de l'histoire : on voit cette population juive déjà angoissée, toujours inconsciente du sort qui l'attend d'un côté comme de l'autre. Ils savent que les nazis sont des voyous antisémites, mais ils ne savent pas encore qu'ils sont des exterminateurs ; et la plupart ignorent à peu près tout des conditions de vie des Russes et de la criminalité bureaucratique soviétique. Margolin raconte, à travers son expérience, comment cette population, saisie par la guerre et aveuglée par sa propre civilité, court d'un lieu à l'autre. La plupart doivent faire un choix de toute façon mauvais : ou devenir citoyens soviétiques et s'installer entre Pologne et Biélorussie, ou rejopindre la zone polonaise allemande (en vertu du pacte germano-soviétique). Les uns comme les autres seront massacrés par les nazis : soit aussitôt déportés, soit liquidés dans des ghettos, soit tués lors de l'invasion allemande de l'URSS en 1941. Seuls quelques milliers, dont Margolin, refusent de retourner en zone allemande et d'acquérir la citoyenneté soviétique : ils sont arrêtés et déportés. Le paradoxe est qu'on trouve parmi eux, même si très rares, les seuls survivants.

« Amis ». On a vu comment Margolin dépeignait sa découverte des populations russes. Plus tard, il approfondit et nuance sa vision de leur destin – et ce qu'il en dit rejoint le monde qu'il a traversé et qui, des années après, en Israël, le saisit pour quelques secondes à chaque réveil, comme s'il y était à jamais : « Au début, ils nous semblaient des bêtes ; on aurait dit que le malheur leur avait enlevé la possibilité de compatir aux souffrances d'autrui et en avait fait des créatures pleines de vice et de méchanceté démoniaque. Plusieurs mois passèrent avant qu'on pût découvrir parmi eux des hommes bons et des amis. Et il se passa plus de temps encore avant qu'on comprît toute la profondeur de leur misère, qui n'avait pas d'égale dans l'histoire du monde. »

                                                                                                         Philippe Lançon

 


                             

 


Mediapart, 12 novembre 2010

L'œil était dans le Goulag

Impression de tenir un livre d'importance, un témoignage capital, une authentique œuvre littéraire, qui surgit d'un cercle étroit pour, deux générations après sa rédaction, nourrir des lecteurs reconnaissants. De tels dessillements ponctuent nos vies. La dernière fois, c'était il y a trois ans, lorsque parut le Journal (1942-1944) d'Hélène Berr (Ed. Tallandier), jeune pousse prometteuse engloutie par la barbarie nazie.

Voici aujourd'hui Voyage au pays des Ze-Ka, de Julius Margolin (1900-1971), réchappé du système soviétique. Né à Pinsk, aux confins de la Russie tsariste et d'une Pologne alors inexistante, établi depuis 1936 en Palestine sous mandat britannique, Margolin, qui refusait de croire à l'imminence de la guerre, séjournait en Pologne en 1939. Il n'a pas été victime de la Solution finale hitlérienne. Il a trouvé refuge à l'Est et fut happé par le Goulag. De retour en Palestine après cette expérience concentrationnaire, il a rédigé, en russe, de décembre 1946 à octobre 1947, près de 800 pages lucides et fiévreuses.

En 1949, sous un nom d'auteur francisé (Jules Margoline) et avec un titre un peu étouffant, La Condition inhumaine, le livre paraît chez Calmann-Lévy dans une traduction de Nina Berberova et Mina Journot. En 1952, une édition russe voit le jour à New York. Et puis plus rien, sauf en Israël, où luit le souvenir de Julius Margolin, ravivé à partir des années 1970 par les Juifs soviétiques.

Plus rien jusqu'à ce qu'une petite maison créée à Paris, fin 2008, par un éditeur fils de poète, Antoine Jaccottet, prît le parti d'Ossip Mandelstam (1891-1938): «Épier le siècle, le bruit et la germination du temps.» […]

Sollicitée par Antoine Jaccottet pour rédiger une postface, Luba Jurgenson, auteure du magnifique essai L'Expérience concentrationnaire est-elle indicible ? (Ed. du Rocher, 2003), s'est faite Parque du texte de Margolin. Elle a découvert, en confrontant les différentes versions, en piochant dans des revues ayant accueilli des chapitres isolés du livre, que l'œuvre avait été mutilée.

«Dans l'édition new-yorkaise en russe, explique-t-elle à Mediapart, tout le début du récit, touchant à la Pologne, avait disparu. Comme s'il y avait une sorte d'angle mort. Du reste, la traduction française de Nina Berberova russifiait tous les noms polonais, lieux comme être humains. Mais surtout, dans cette version française, avait disparu, par chapitres entiers, par paragraphes ou par membres de phrases, tout ce qu'il y avait de plus sordide et accablant à l'égard des camps soviétiques, comme si un éditeur courageux, dans l'immédiat après-guerre, ne pouvait pas franchir certaines limites à l'encontre de l'Urss, auréolée par les sacrifices consentis pour terrasser le nazisme.»


Candide au pays des camps

Un tiers du livre, expurgé en 1949, a réintégré le récit grâce à une traduction soignée, dans le plus pur style Berberova-Journot, de Luba Jurgenson, par ailleurs responsable d'un remarquable appareil de notes éclairant, pas à pas, l'itinéraire, les rencontres, les souvenirs, les références et les allusions de Julius Margolin. Philosophe de formation, ayant étudié à Berlin, plurilingue et pluriculturel, Européen non pas au sens pasteurisé et homogénéisé d'aujourd'hui mais riche des diversités assassinées d'hier, Margolin se retrouve soudain Candide au pays des camps.

Il réussit le prodige de cumuler dans son texte, écrit à chaud, les démarches successives (Primo Lévi) ou retardées (Imre Kertesz) chez les plus grands auteurs : l'urgence et la réflexion. Il cultive une distance critique, un recul poussé jusqu'à l'absurde, que n'eurent point, par définition, les témoins culminants des horreurs du Goulag : Chalamov ou Soljenitsyne, issus du soviétisme dont procèdent les camps esclavagistes. […]

En quelques tableaux, Margolin dessine une cartographie mentale de ce qui permet d'échapper à l'anéantissement: un regard profond et de biais fondé sur la culture. Relire Shakespeare pour être relié aux hommes. Appeler Gogol à la rescousse. Examiner Dostoïevski comme les aruspices consultaient les entrailles afin de présager du monde. Juché sur le souvenir de tant d'œuvres, ne pas déchoir, aimer son prochain malgré tout, résister à la déshumanisation. […]


«Les Juifs avaient la nostalgie de Dachau!»

À cette marche forcée vers une détresse hantée par le souvenir d'une femme laissée là-bas juste avant, à cette progression vers une terreur ponctuée de morts soudaines, brutales, tourmentées, lentes, ou inéluctables, à cette ligne droite du récit qui mime le convoi, Julius Margolin superpose les boucles du temps romanesque. Des personnages aux destins métaphoriques annoncent la fin au début et rappellent les commencements lorsqu'il s'agit de clore. […]

Le rescapé refuse d'être un simple tiré d'affaire. Repoussant à jamais tout enclos, il nous passe le relais: «Quelle que soit notre manière de comprendre le fondement de la démocratie, il est clair qu'elle n'est possible que dans une atmosphère d'une transparence absolue, de lumière et de clarté. Le monde démocratique doit être passé en revue d'un bout à l'autre. Car nous ne pouvons pas être sûrs que là où il y a des mystères, des zones interdites, là où soigneusement l'on cache quelque chose derrière les murs des prisons et les barbelés des camps, ne se trame pas quelque mauvaise affaire. »

                                                                                                            Antoine Perraud

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Télérama Radio, 10 novembre 2010

Clio de 5 à 7

Cette semaine, Gilles Heuré nous parle des camps soviétiques, à l'occasion de la publication en intégralité du texte de Julius Margolin, Voyage au pays des Ze-Ka (éd. Le Bruit du Temps). Cet intellectuel polonais y fait le récit de ses cinq années passées au goulag, où les Ze-Ka étaient les détenus des camps du canal Baltique-mer Blanche. Il décrit la politique des rendements au travail, les brimades et les relations entre prisonniers dans ces régions gelées.

Réalisation : Alice Gancel

 

                             


Télérama, n°3174, 10 novembre 2010

Un philosophe au goulag


Le témoignage de Julius Margolin, rescapé des camps soviétiques. À la hauteur de Soljenitsyne et Chalamov

 

Margolin (ici vers 1930) passa cinq ans au goulag, « royaume du Dragon où tout est à l'envers ».

 

NKVD, VOKHR : des signes abstraits, désignant respectivement la police politique stalinienne et l'escorte militaire des prisonniers dans les camps soviétiques. Ze-Ka est aussi une abréviation administrative : c'est ainsi que l'on appelait les détenus des camps du canal Baltique-mer Blanche. Julius Margolin (1900-1971) fut un Ze-Ka dans le « 48e carré », au nord du lac Onega, en URSS. Il connut également les camps de Krouglitsa ou de Kotlas. Les noms importent peu, d'ailleurs, puisqu'ils n'indiquent que des lieux interdits, des cercles de néant où les hommes ne sont plus que des matricules, des fantômes aux organismes ruinés.

Julius Margolin, Juif polonais, docteur en philosophie, réside avec sa famille en Palestine. De passage à Lódz en 1939, il se retrouve coincé entre les Allemands et les Russes qui se partagent les dépouilles de la Pologne en vertu d'un pacte dont on connaît l'issue. Après neuf mois pendant lesquels il cherche désespérément à retourner en Palestine, il est arrêté par le NKVD à Pinsk, en juin 1940. C'est le début d'un enfer qui durera cinq années. Une fois libéré, Margolin écrit un livre pour raconter ce qu'il a vu et vécu, alerter l'opinion internationale sur les camps soviétiques.  Il publie son récit, La Condition inhumaine, en France, en 1946. Réédité aujourd'hui sous le titre Voyage au pays des Ze-Ka, bénéficiant en outre d'une traduction révisée et complétée de chapitres qui avaient été tronqués, l'ensemble forme un témoignage terrifiant. « Celui, écrit Margolin, qui entend ces deux mots, “camp soviétiques”, doit savoir qu'il ne s'agit pas simplement d'une méthode, d'un étendard, d'un symbole du régime. Des hommes enfermés : cela dépasse les limites des discussions politiques, de la propagande et de la contre-propagande. »

En 1946, son livre est encore l'otage des artifices rhétoriques de la guerre froide. Près de soixante-cinq ans après, Voyage au pays des Ze-Ka est pourtant à mille lieues de la simple pièce de procès : il se hisse aux côtés des Récits de la Kolyma de Chalamov ou d'Une journée d'Ivan Denissovitch de Soljenitsyne. C'est un documentaire toujours à vif sur l'une des plus vastes entreprises de déshumanisation de l'Histoire. Julius Margolin analyse l'univers concentrationnaire stalinien avec un regard qui se veut froid, arrimé au raisonnement pour éviter de verser dans la haine, cette passion qu'il dissèque dans des pages brillantes. Il explique la politique des rendements du travail, décrit l'enchaînement des brimades, suit l'inexorable effacement des sentiments humains. Il fait tous les travaux dans ces contrées gelées vouées au redressement par le travail. Il côtoie ceux qui survivent de rapines et de meurtres, croise des artistes et des intellectuels perdus dans cet univers de folie. Son crime ? Une infraction à la loi sur les passeports, autant dire un motif imaginaire. D'ailleurs, « pour quelle raison ? », « pourquoi ? », « quand ? » sont des questions qui ne signifient rien et qu'il ne faut pas poser. Ouzbeks, Ukrainiens, Géorgiens, Polonais, Juifs, colosses ou moribonds sans origine précise, déportés de toutes nations, sont jetés dans « le royaume du Dragon où tout est à l'envers ». Divisions, sections, brigades forment un monde où l'on renie la culture, ignore la pitié, méprise le mourant et où l'on vit dans la peur, ce crachat déposé dans les âmes.

Margolin, cet intellectuel myope, maladroit dans l'abattage des arbres, frôlant la mort par inanition dans les étendues blanches ou la nuit des cachots, se traînant aux côtés de « co-humains », s'en veut quand il se bat ou vole un couteau : il croit s'être ravalé au rand des « sauvages ». Tout ce livre prouve le contraire, exceptionnel témoignage d'un homme de culture qui refuse qu'un système qui broie les hommes à coups de knouts et de slogans puisse jamais bénéficier du silence de l'Histoire.

                                                                                                             Gilles Heuré

 

                             


Répliques, France Culture, 6 novembre 2010, 9h10-10h

Un homme dans de sombres temps


Alain Finkielkraut reçoit Luba Jurgenson et Claude Mouchard pour évoquer la parution du témoignage de Julius Margolin sur le Goulag.




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Traduction du russe par

Nina Berberova et Mina Journot,

révisée et complétée par Luba Jurgenson


Nouvelle édition établie et présentée

par Luba Jurgenson


Format : 135 x 205
784 pages • 29 euros

 

ISBN : 978-2-35873-021-1
Mise en vente : 28 octobre 2010