Catalogue
Également disponibles :
Essais sur la poésie, 1949-1959
Henry VIII de Shakespeare (édition bilingue)
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Hippocampe, n°6, novembre 2011
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« dans l'air perdu » – proses poétiques du présent
« Deux poètes, deux poésies : celle qui s'élabore tandis que le héros reste muet, les mots du silence, celle qui emboîte la parole au héros. »
C'est en avril 1951 qu'André du Bouchet (1924-2001) inscrit cette note dans son cahier noir, peu après y avoir écrit : « Horreur de voir ces choses se composer en mots. » Les réflexions sur Victor Hugo, « poète du peuple », sont nombreuses à ce moment de la vie du poète qui est en train de rédiger un article sur le « poète des poètes » (« L'infini et l'inachevé ») ainsi qu'une ébauche de projet de recherches au CNRS (« Vue et vision chez Victor Hugo. Essai sur la création poétique »). Les carnets des années 1949-1955, parfaitement édités par Clément Layet et intitulés Une lampe dans la lumière aride, reproduisent une grande part des cahiers tenus presque quotidiennement durant ces années cruciales dans la pensée du poète.
Au choix de notes de ces premiers carnets fait écho un second livre réunissant les essais sur la poésie écrits dans la même décennie et publiés sous le titre Aveuglante ou banale. Ce volume recueille tous les textes sur la poésie publiés par le poète entre 1949 et 1959 dans leur version d'origine, puis de nombreuses pages inédites. Ces essais consacrés à des poètes comme Scève, Hugo, Baudelaire, mais aussi à des voix contemporaines (Reverdy, Char, Ponge) ou étrangères (Hölderlin, Joyce, Pasternak) montrent un jeune poète qui se livre complètement à la poésie. La seconde partie de l'ouvrage rassemble des textes réunis à la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet – études et ébauches se présentant aux chercheurs sous la forme de nombreux feuillets, le plus souvent désordonnés, plus rarement rassemblés en liasses par l'auteur – qui ont été soigneusement déchiffrés et transcrits par les éditeurs critiques. Tous les feuillets retenus ont été transcrits dans leur intégralité. Ces essais éclairent l'œuvre ultérieure d'André du Bouchet à l'instar des notes extraites des cahiers, proposant une lecture inédite, différente de celle des quatre volumes de carnets déjà parus ces vingt dernières années. Plusieurs fac-similés reproduisant l'écriture du poète permettent enfin de visualiser l'articulation des premiers carnets.
Ces carnets de notes sont également des carnets de marche, puisque le poète en portait toujours un sur lui quand il sortait. L'instant présent et l'immédiateté vont de pair avec la note poétique, telle qu'elle se manifeste dans ces cahiers : voulant saisir, traduire ou rendre la pensée et le présent immédiat, le poète se veut à la recherche d'une écriture aussi proche que possible de l'expérience et de l'intuition. Le « carnet portatif » fournit ainsi un support privilégié à la pratique de la note. Tout se passe comme si, pour écrire, il fallait commencer par quitter l'espace du dedans, s'affranchir de soi. Le carnet invite à noter « sur le vif » ce que l'on découvre et éprouve en marchant, en regardant ou en lisant. Transcripteur de ce qui s'offre à son regard, le poète prétend volontiers se borner à traduire des épiphanies qui passeraient inaperçues sans son intervention. En fixant un état présent se transformant en passé immédiat, la note nous plonge dans le présent d'un événement passé.
Dix ans après le décès d'André du Bouchet, les éditions Le Bruit du temps publient ces deux magnifiques volumes de quelques trois cents pages chacun, et on y trouve aussi l'édition bilingue de Henry VIII de Shakespeare, traduit par André du Bouchet. Qu'il s'agisse d'essais sur la poésie, carnets, notes, ébauches ou traductions, sa quête poétique nous ramène toujours à la transcription du poème. Ainsi, la toute dernière inscription d'Une lampe dans la lumière aride annonce le cheminement à venir :
rentré sous le joug du jour
l'éclatant éclaté – devenu inapparent –
mais ce poème inapparent,
incerne-le en lui donnant voix,
il reprendra feu.
Ariane Lüthi
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Le Matricule des anges, n°125, juillet-août 2011
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Comme on respire
Sans psychologie et sans l'anecdote, André du Bouchet s'éprouve dans ses Carnets de jeunesse.
Dix ans après sa mort à 75 ans, une double parution vient saluer l’un de ceux à qui la poésie française du siècle passé doit ses plus signifiants aboutissements. André du Bouchet poète, avant toute chose ; condition que son activité de chercheur ou de critique, dont Aveuglante ou banale donne un aperçu très complet, ne fait que suivre de loin, y donnant un arrière-plan intellectuel motivé surtout par des besoins matériels. Du reste, la totalité de ces textes plus ou moins hétéroclites – essais sur les écrivains qui l’auront le plus marqué (Reverdy, Char, Hölderlin, Ponge), deux projets de recherche pour le CNRS, deux traductions (dont un poème éblouissant d’Hölderlin), des ébauches etc. – sont entièrement dédiés à cette seule question qui n’ait jamais occupé leur auteur : la poésie. Tout comme, d’une manière tout autre mais non moins constante sinon obsessionnelle, ses carnets tenus quasi quotidiennement depuis le retour de du Bouchet en 1949 d’un séjour mal vécu par toute la famille aux États-Unis, jusqu’en 1955. II s’agit là d’une nouvelle retranscription de ces carnets, une fois déjà proposés par Michel Collot en 1990 (Plon), et une autre retranscrits par du Bouchet même, chez Fata Morgana en 2000. Pourquoi cela ? « J'ai eu la surprise, dit Clément Layet à qui nous devons cette édition, de voir se dessiner un autre visage » de l’activité poétique de du Bouchet que celui retracé par les éditions précédentes. Un visage assumant mieux la répétition, l’imperfection, la lente maturation de ses idées, formulations et dispositions intérieures : « Cette image qui vient de sortir a mis exactement dix ans à mûrir. Je m'en contente pour la fin de la matinée. » En effet, le volume retrace, de proche en proche, le face-à-face le plus souvent douloureux du poète avec, d’une part, « la réalité, c’est-à-dire lout ce qui n’est pas la poésie », et, d’autre part, avec la poésie même.
Il est intéressant d’observer à quel point les mêmes thèmes – quelquefois par des phrases identiques – se trouvent repris inlassablement, ici dans un patient arrachement à soi-même, là dans une lecture sensible et rigoureuse d’autres, de l’autre. Celui de vouloir ressaisir, comme Reverdy, la trame du temps, de marquer « une continuité qui est celle de la vie », tandis que, à l’instar de Baudelaire, « à chaque minute nous sommes écrasés par l’idée et la sensation du temps ». Celui aussi, qui en découle, de la « banalité » (ou d’un fantasme de banalité ?), de la poésie, selon la dichotomie : « banalité : l’évidence donnée / poésie : l'évidence arrachée ».
En effet, les poèmes s’imposeraient à l’esprit comme des objets ordinaires, dans la mesure où leur « cohérence profonde […] nous fait admettre un p0ème presque aveuglément, machinalement ». Voilà qui éclaire le procédé du blanc si caractéristique de du Bouchet : de tels textes aboutissent « à un texte presque blanc, comme une page de papier blanc, sans rature, ou de l’air ». Du coup, la poésie se fait « elle-même réalité arbitraire […] Aveuglante ou banale, l’écart est peu sensible, déjà ce n’est plus d’elle qu’il s'agit ». Cependant, comme il le relève au sujet de Ponge ou de Reverdy, loin de le réconforter, pour du Bouchet aussi les mots sont tourment : « ce que j'écris me gêne autant que mon corps ». Il souffre, l’intégralité du volume des carnets l’atteste, de toujours échouer à s’emparer du monde ; de ce que la chose, comme le verre d’eau pongien, « ne veut pas être nommée, s’y refuse avec un acharnement égal ». D’où, comme partout dans son œuvre, une manière d’être au monde difficile, pénible, douloureuse : « avec les choses, les êtres, le monde réel – toujours en relation de déchirement », dans une « indicible sensation d’étouffement devant la réalité ». On rencontre là un être tout tendu pour prendre le réel en charge en même temps que ne parvenant pas à adhérer au réel, chaque jour dans une lutte contre la torpeur d’un mauvais sommeil, à l’affût de moments de vie, d’éveil, d’une réceptivité qui fasse voir (la vue, la vision sont pour lui fondamentales) et sentir : « J’ai ainsi un instant de sensibilité puis cet organe fugitif s'atrophie, la plaie merveilleuse se cicatrise, l'œil se ferme » ; « tout redevient sourd, aveugle, muet ». Les notes en vers qui rendent compte d’expériences diurnes sont, là encore sans surprise pour les lecteurs de l’œuvre, porteuses d’images de dysharmonie, cassure, destruction ; jusqu’à la lumière même, toujours chargée négativement : « cette étrange lueur sourde, blancheur aveugle, sans éclat ».
On est en droit d’imaginer que du Bouchet pensait, à propos de ses « copeaux » (ainsi Victor Hugo nommait ses propres « phrases et vers saisis au vol et serrés [...] dans des dossiers »), la même chose que ce qu’il avance dans un essai au sujet de Hugo : « il ne peut être nulle part mieux saisi que dans ces monceaux d’événements et d’images éclatés, ce bruit d’idées transcrites dans leur ordre naturel et restées disponibles ».
Marta Krol
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Télérama, n°3207, 2 juillet 2011
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Une lampe dans la lumière aride et Aveuglante ou banale
André du Bouchet
La beauté des deux ouvrages d'André du Bouchet qui paraissent aujourd'hui n'est pas étrangère à l'oubli dans lequel le poète et essayiste est plongé depuis sa mort, il y a dix ans. Un effacement fruit d'une clairvoyance dérangeante. L'écriture d'André du Bouchet frappe par sa clarté tour à tour silencieuse et fracassante. Sa lucidité sur le paradoxe de sa double activité littéraire est frappante : « La critique marque invariablement un pouvoir, alors que la poésie dégage souvent une impuissance. » Tout n'est qu'appel à la curiosité, au recueillement, chez cet homme secrètement terrassé par l'angoisse et le doute. En mars dernier, sa fille Paule a ramassé les cailloux qu'il avait jetés sur les bas-côtés de son chemin tortueux, pour écrire Emportée (éd. Actes Sud), un récit autobiographique au creux duquel il chuchote, effacé. Voici que la réédition de ses essais et notes lui rend une place encore plus grande. « Je crache l'air qui me crible, ai-je bien raison », griffonne-t-il dans son cahier, le 21 mars 1950. La réponse est dans l'infini réconfort qu'apporte la lecture de ses textes aujourd'hui.
Marine Landrot
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Europe, n°986-987, juin-juillet 2011
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André du Bouchet
Aveuglante ou banale. Essais sur la poésie, 1949-1959
Une lampe dans la lumière aride. Carnets, 1949-1955
Ces Essais et ces Carnets parcourent une décennie cruciale dans l’art et la pensée d’André du Bouchet. En 1948, il a vingt-quatre ans et revient en France après huit années d’exil aux États-Unis. Air, son premier recueil, paraît en 1951. En 1961, une nouvelle parole est trouvée Dans la chaleur vacante.
La première partie d’Aveuglante ou banale rassemble des essais publiés entre 1949 et 1959, dans leur version d’origine ou amendés par l’auteur. La seconde présente des textes inédits, écrits entre 1951 et 1959 : pages de carnets, notes, ébauches, essais aboutis, identifiés parmi les milliers de feuillets réunis à la bibliothèque littéraire Jacques Doucet. Ces pages dactylographiées et manuscrites, souvent difficilement déchiffrables, contenant parfois plus de cinq passages de l’auteur, rarement rassemblées en liasses distinctes, ont été classées chronologiquement et transcrites en suivant du plus près leur genèse. Elles mettent au jour une part essentielle de l’œuvre d’André du Bouchet. Bibliothécaire entre 1951 et 1954 puis stagiaire de recherches au C.N.R.S. entre 1954 et 1957, dans la section « Philosophie », toute son activité se tourne vers une seule question. La lecture des poètes anciens et contemporains, de Maurice Scève à René Char, jalonne dix années d’une poétique en formation : plutôt que des essais critiques sur ces œuvres, André du Bouchet écrivait sur la nature et la vie de l’image dans la poésie. L’homme occupe dans le réel une place spéciale, il en est la tête, la conscience : c’est cette place qu’André du Bouchet ne cesse de rechercher dans ces pages. Le réel, la « matière du jour », est la matière de l’expérience ordinaire de l’homme, faite d’apparition et de disparition, de vie et de mort : quelle est l’image qui en rend compte ? Elle n’est pas le réel, puisqu’en l’indiquant, elle s’en distingue, « c’est son terrible retard sur la banalité ». L’homme peut se mesurer avec l’infini et la contradiction au cœur du réel, mais l’hiatus n’est jamais comblé. Apparition et disparition, échec et maîtrise sont aussi les conditions conjointes de l’image : entre ce sol et cet air, la poésie que lit et qu’écrit André du Bouchet veut restaurer la possibilité de parler.
C’est cette recherche de chaque instant, c’est ce « retour au présent » que donnent à voir les Carnets, dont les originaux sont également conservés à la bibliothèque littéraire Jacques Doucet, dans un choix de pages plus large que celui des quatre volumes parus dans les années 1990. La chronologie de cette formation est ici pleinement visible. L’aspect des notes varie peu à peu et s’approche de la mise en pages caractéristique du poète : parole et silence trouvent leur rapport. Des fac-similés montrent l’atelier de cette écriture vive, son hermétisme et sa clarté, que la transcription respecte aussi intimement que possible. Le propos s’expurge progressivement de toute notation biographique, quel que soit le jeu de sélection par l’éditeur, et ne gravite plus qu’autour de l’expérience de l’image. La ville disparaît sous les mots du corps et de la nature : la terre, la pierre, la tête, la main et l’œil. Dans une solitude croissante, dans une douleur qui se métamorphose, le sujet disparaît lentement. Il n’y a bientôt plus qu’un je commun, celui du phénomène et de la langue : le long éveil d’un « émissaire de la réalité » la plus immédiate.
je suis là
je brûle
et je reviens pour en parler
François Tison
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Le Magazine littéraire, n°509, juin 2011
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Le poème à venir
Dix ans après sa mort, André du Bouchet (1924-2001) reste le poète le plus secret de sa génération. Sa poésie d'abord influencée par Ponge et Reverdy s'est engagée dans un travail de plus en plus austère sur la typographie, moins peut-être dans la continuité du Coup de dé mallarméen que par une fascination quasi mimétique pour les « brouillons de la folie » de Hölderlin. Reprises et ruptures sont la loi de son écriture qui fait l'épreuve de la perte, du vide, du manque (il ne fut pas pour rien un proche de Paul Celan), tout en cherchant passionnément la plénitude – celle-ci dût-elle être éprouvée entre les mots, dans le blanc de la page, plus qu'en eux.
On savait déjà que de nombreux « carnets » avaient été le laboratoire de cette œuvre : Michel Collot en a révélé l'existence en 1990, avec le consentement de l'auteur, qui eut le temps de publier avant sa mort plusieurs autres volumes tirés de ses carnets (où, du reste, il ne se priva pas de se réécrire). L'ouvrage publié aujourd'hui par Clément Layet propose la transcription d'un choix de carnets de jeunesse. Ils éclairent la poésie de du Bouchet (qu'il faudra relire à leur lumière) et montrent comment, chez lui, la réflexion critique sur la poésie et l'exercice quotidien de celle-ci furent intimement liés.
Le choix d'essais qui paraît en même temps nous restitue des pages majeures où le jeune poète, écrivant sur Hugo, Reverdy, Pasternak ou Baudelaire, en vint à cerner sa propre poétique (il envisageait alors un doctorat dirigé par Jean Wahl et Gaston Bachelard). Qu'on lise son « Baudelaire irrémédiable » : c'est un grand texte sur Baudelaire, mais aussi la meilleure introduction à sa propre œuvre.
Les Carnets révèlent un poète d'une fraîcheur et d'une sensualité que les grandes architectures poétiques de la maturité nous ont sans doute en partie masquées. André du Bouchet écrivait pour se rendre « digne du poème à venir » : c'est cette exigeante humilité qui fait toute sa valeur.
Jean-Yves Masson
Extrait
La fin nous a laissés avec un immense monde blanc —
ou cette brûlure en nous qui est à la fois proche et lointaine
le point où ce qui est proche touche ce qui est lointain
avant que la pierre s'allume
la fatigue cuisante d'être aux prises avec cette façade nue —
nous passons dans l'intervalle du feu
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Poezibao, 19 mai 2011
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Une lampe dans la lumière aride d'André du Bouchet
Livre passionnant. Après l’édition des Carnets établie par Michel Collot en 1990, puis les trois volumes publiés par du Bouchet lui-même chez Fata Morgana de 1994 à 2000, on aurait pu penser que cette part très riche de l’œuvre, disons les notes, était épuisée. Cette édition des carnets (1949-1955), établie par Clément Layet, montre à l’évidence qu’il n’en est rien, et c’est un vrai bonheur. Elle renouvelle notre saisie de l’œuvre, et plus particulièrement notre compréhension de l’élaboration de cette poésie. Globalement, on peut distinguer trois types de notes qui alternent dans les carnets : des réflexions d’ordre critique sur d’autres poètes, des réflexions de du Bouchet sur sa propre écriture, et, majoritairement, des éléments de poèmes que l’on peut difficilement qualifier de « brouillons » tant ils sont achevés et relèvent, autant par leur écriture que par leur thématique, de l’univers si particulier d’André du Bouchet.
Durant ces années de formation, maturation serait peut-être un terme plus juste, on est frappé par l’activité de lecture et de critique du poète. Les éditions Le Bruit du temps publient par ailleurs, en parallèle aux carnets, un recueil des essais de du Bouchet sur la poésie durant la période 1949-1959. Dans les carnets, on trouve beaucoup de notes préparatoires ; elles témoignent d’une lecture où la réflexion critique est toujours en éveil mais ne cherche pas du tout à se construire, se bâtir, s’organiser. Pensées perçantes ou angles d’attaque qui seront repris, développés plus tard sous forme d’articles ou d’essais. On mesure aussi l’importance des poètes du XIX°, au premier rang desquels, deux phares, Hugo et Baudelaire.
« Hugo : Aurore – ligne blanche du petit jour mitoyen / entre la nuit des sens et la connaissance // poète du peuple (par cette intention que si souvent il ne peut poétiquement soutenir : orateur ) / et poète des poètes, parce qu’esthétiquement il laisse à désirer – merveilleuse la vue, et par le désir inassouvi que soulèvent certains de ses vers qui sont les plus intenses de la langue française – et qui tout à coup flambent comme de purs diamants ramenés à la surface par tout ce battage verbal // (totalement dépourvu de sens critique – d’une intelligence merveilleuse, il n’arrive pas à situer son texte esthétiquement) » (p. 75). L’alliance de l’admiration et de la mesure, ou de l’ajustement, est remarquable. On pourrait citer aussi la longue note sur vue et vision (pp. 187-188), mais ce qui ressort surtout, c’est le goût pour une forme de grande santé hugolienne : « Hugo : rien qui m’encourage davantage » (p. 112).
Vis-à-vis de Baudelaire, on sent une fraternité profonde : du Bouchet retrouve dans cette œuvre des questions qui le hantent dans sa propre écriture, par exemple la tension entre le banal et l’étrange, entre le singulier et le commun. Toute la méditation sur La mort d’un curieux est étonnante de justesse : « en quoi se résout cette attente – cette attente qui suscite le poème et qui subsiste au poème / qui lui est antérieure et qui le suit // La poésie est ce rien – mais un rien qui annule le reste – qui nous engage entièrement sur cette scène vide // Là où la scène est vide – c’est le moment qui nous est commun – où notre existence est avérée – / de façon irrémédiable // Entretemps, le poème – mais si B(audelaire) attend encore, cela ne prouve-t-il pas que son poème n’a compté pour rien – mais rien, mais ce rien a été // la vie de B(audelaire)/ce rien a été l’essentiel » (pp. 321-322). Ce qui est émouvant dans ces notes, c’est que le lecteur lit à la vitesse de la pensée du poète, dans ses soubresauts, ses bifurcations, sa recherche.
Autre « phare » dont on connaît l’importance pour du Bouchet : Reverdy. Une note indique la proximité des deux poètes : « Revu cet après-midi (23 mai 51) à la galerie Maeght – le poème de Reverdy – Liberté des mers – qui me brûle, m’étant personnellement adressé » (p. 82). Là encore, on remarque que ce que relève du Bouchet dans la poésie de Reverdy pourrait être tout aussi valable pour sa propre écriture. « caractère de l’œuvre de Reverdy – ouverture de chaque poème sur “l’Infini” – aucun ne peut le satisfaire – la course continue – un maillon de la course // cette œuvre sans précédent – unique : comme occupant toute la vie – la course / et occupation de toute la vie – » (p. 115). Mais, lucidement, la même année, du Bouchet note la nécessité de l’écart pour ne pas être aimanté par l’œuvre de son aîné : « Pour avancer, je dois lutter maintenant contre l’influence de Reverdy » (p. 109). Effectivement, certains projets de poèmes de cette période, Moteur de la nuit par exemple (p. 61), sont très reverdyens. Mais plus on avance dans les notes, plus on voit l’écriture de du Bouchet, sans rupture brutale, s’émanciper et acquérir sa pleine identité singulière.
D’autres poètes sont évoqués : les notes sur Ponge en juin 49 sont remarquables, par exemple. Mais on peut trouver aussi, au détour d’un page, la présence de Corbière, Cros, Nazim Hikmet…
Ces carnets n’ont rien à voir avec un journal ; on entre bien plus dans l’intimité d’une œuvre que dans celle d’une vie. Néanmoins, il est émouvant de voir évoqué le choc qu’a été pour le poète l’obligation de devoir prendre un travail salarié : « Ce travail de bureau n’a de justification, ma vie également, que si je parviens à tirer quelque chose de moi le soir. / Cette marge minime où pèse tout mon centre de gravité. / À côté. / Aujourd’hui – encore vomi en rentrant. Peu habitué au renversement de mon horaire. Au revoir matin. / Ce sera un renversement poétique. Il me fallait sans doute rien moins pour que mes mots changent. / De toute la journée : / Fendant les paroles / les arbres se ferment. / Elle n’a été que non-être / je l’ai laborieusement traversée sans mots. Elle a fondu. / Puis le sommeil s’est abattu sur moi en grésillant. / Petites flammes noires » (p. 84). D’où l’utopie évoquée, peut-être avec un sourire, de voir le poète considéré comme un travailleur social, et donc rétribué en conséquence, ce qui, après tout, ne serait que justice (cf. p. 83). Cette pesanteur de la besogne salariée explique aussi peut-être la proximité à l’époque avec le parti communiste. Sans que la réflexion politique soit développée comme un axe fort dans ces carnets, elle est bien présente et interdit de schématiser du Bouchet comme un poète hors histoire : « Je ne vois rien en dehors de la forme humaine // donc ce ciel rouge reflète // Séoul incendié // l’homme incendié en Corée / hommes qui n’êtes pas là. / Si l’aube flambe aujourd’hui comme elle n’a jamais flambé / c’est que des hommes s’acharnent à brûler / des hommes incendiés » (p. 95).
Autre découverte, chez un poète que l’on présente parfois comme froid et refusant le sentiment : il y a dans ces carnets, notamment dans les années 1954-1955, un véritable lyrisme qui se développe de manière admirable parce que le sentiment amoureux vient se greffer, devient moteur d’une écriture qui est déjà mûre, solide, et capable du coup d’intégrer cette énergie sans se perdre, sans être emportée par le flux. On sent le mouvement du cœur, la passion, et pourtant l’écriture reste extrêmement contrôlée, alors même que ces carnets sont des écrits bruts à partir d’aimer, de la difficulté d’aimer, aussi. « notre disparition avait dégagé le ciel / nous étions seuls // oui, ce lent progrès /dans l’épaisseur / de l’air // c’est celui de l’amour réduit à rien // de l’amour dont subsiste ce feu voûté, ce feu éteint / qui rappelle la nuit / cette cendre – comme une main – / j’étais – avec la terre, au-dessous » (p. 305). Ou encore, parmi d’autres très belles pages : « mais notre amour qui a perdu sa forme / et son nom dans le vent – / comme un champ // notre amour – le vent // cet amour plat et transparent comme le vent. // je me suis retrouvé autre dans le jour différent /// amour – comme la terre – non moins démesuré » (p. 327).
Cette note devient trop longue, mais il est difficile de trancher dans un matériau aussi riche. Je voudrais simplement souligner encore deux points : la profondeur de la réflexion du poète sur son travail et ses rouages internes, et puis la leçon d’exigence qu’il donne, magistrale, autant que celle de Reverdy.
Pour le premier point, je ne citerai qu’un exemple parmi bien d’autres possibles : « mon plus grand désir est de me banaliser, à partir de cette impuissance – après avoir tenu compte de mon impuissance – de remonter cet immense courant / que mon ancienne impuissance colore et donne un reflet nouveau à tout ce que je pourrais dire de banal – mais que ce qui est banal, je le dise. / Car mes poèmes, c’est bien ce à quoi je suis devenu aveugle, encore plus qu’au monde réel. // des yeux qui ont perdu leur vertu après avoir servi – pour moi, du moins – // ils ne peuvent voir que par d’autres // la poésie : perdre sa personnalité » (p. 190). Et un peu plus loin, formule ramassée, entre défi et rage : « je voulais que mon poème s’écrive sans moi ». Lire ces carnets, c’est mesurer l’extrême tension intérieure qui a habité le poète : l’exigence vis-à-vis de soi. Reverdy écrivait déjà : « La poésie n’est pas un simple jeu de l’esprit. » André du Bouchet, durant ces années, est bien sur cette ligne dure, sans concession avec lui-même ou son travail. C’est ainsi qu’il avance dans une démarche d’insatisfaction permanente, alors même qu’il est en train de fonder l’œuvre magistrale qui est la sienne. « Chaque fois que j’écris un poème, je me dis que ce n’est pas celui que je voulais écrire, que celui que je voulais écrire reste justement à faire. Sentiment à la fois désespérant – de passer toujours à côté du but – et rassurant. Il m’en reste au moins encore un à écrire. » (p. 100). « Et c’est chaque fois le dernier poème qu’on veut, qu’on doit écrire. » (p. 105). « L’idée insensée de perfectionnement qui me fait avancer chaque jour. » (p. 108) « satisfait de rien / et pas assez dégoûté pour tout brûler » (p. 147). « mes poèmes, c’est ce qui a réussi à ne pas être détruit » (p. 157). « être dans la vérité sans arrêt/c’est fatiguant, cela tue, /comme si le jour brûlait sans arrêt // ma fatigue / c’est quand je suis effrayé de continuer de suivre la poésie // je mords le roc » (p. 168). « J’écris toujours pour me rendre digne du poème qui n’est pas encore écrit. / Sans espoir. » (p. 194). « Je me mesure sans cesse à cette falaise que je ne connais pas – je ne m’effondre pas. » (p. 320).
On aurait bien tort de considérer ce livre comme une annexe de l’œuvre, ou bien d’un simple intérêt génétique. C’est parce que les carnets sont périphériques, effectivement, qu’ils importent tant. Ils ouvrent sur le dehors et le dedans de l’œuvre, et donnent de vraies clés ou expériences directes de ce qu’est écrire. Après ce livre, on commence à se représenter ce que veut dire « écrire de la poésie ». C’est, dramatiquement et merveilleusement, tâcher d’allumer « une lampe dans la lumière aride ».
Antoine Emaz
Le site de Poezibao
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Nonfiction, 14 mai 2011
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La profondeur des mots courants : André du Bouchet
La double publication de ses essais et d’un nouveau choix d’extraits de ses carnets éclaire la lucidité critique et la vivacité d’essayiste du poète André du Bouchet.
Saint-John Perse comparait la poésie à une lampe d’argile. Les textes d’André du Bouchet émettent cette même lumière diffuse. Ses essais sur la poésie française et les extraits de ses carnets relèvent de cette clarté. Les idées, les références, les sensations circulent de la note fragmentaire à l'essai organisé, révèlent la “forge” de cette poésie.
André du Bouchet (1924-2001) commence à écrire au début des années 1950. Il incarne donc une nouvelle génération marquée par la guerre, et qui trouve dans l’écriture un dernier rempart, s’interrogeant sur la validité même de son geste. Critique et traducteur (Hölderlin, Celan, Joyce), André du Bouchet est cofondateur – avec Jacques Dupin et Yves Bonnefoy – de L’Éphémère (1967-1972). Cette revue de poésie est marquée par un fort rapport aux arts, et par une esthétique de la sobriété, de la simplicité (“Mais quel discours est possible lorsqu’il s’agit de ce qui est absolument simple ?” demande l’épigraphe au premier numéro, en citant Plotin).
Poésie et critique
Tandis que les essais d’Aveuglante ou banale recueillent une recherche critique qui s’étend de 1949 à 1959, les extraits des carnets intitulés Une lampe dans la lumière aride relatent le cheminement quotidien du poète de 1949 à 1955. Il est peu pertinent d’en proposer une lecture (auto)biographique, tant le bruit de l’histoire – personnelle ou collective – y est singulièrement assourdi. Ce sont bien les carnets de recherche. Ils coïncident du reste avec la période d’affirmation du poète, de ses débuts (son premier recueil, Air, publié en 1951) à sa pleine expression (le décisif Dans la chaleur vacante est publié dix ans plus tard, en 1961).
Le poète y note ses intuitions mais aussi ses doutes, ses incertitudes, ses tâtonnements. Il transcrit la quête d’une méthode aussi déterminée que fuyante. Ce chemin est jalonné par des phares auxquels du Bouchet rend de vibrants hommages critiques ; autant de dialogues passionnés avec les maîtres dont il ressent l’influence. Il ne cesse ainsi de souligner l’envergure de Reverdy : “Pour avancer, je dois maintenant lutter contre l’influence de Reverdy”. Il cite en particulier le recueil Ferraille : ce même mot est d’ailleurs intégré dans sa propre poétique élémentaire.
Ponge est pour du Bouchet l’autre contemporain capital, “l’homme enchevêtré vif au monde”, comblant la distance entre le mot et la chose : “poésie / le mot pain / à y chercher la croûte et la mie, mais il ne se mange pas”.
L’essai critique est donc pour du Bouchet un moyen d’exploration sans instruments préconstruits, une immersion sensible dans le texte lu. Il peut frôler le pastiche (Ponge, le verre d’eau), le voyage hallucinatoire (Vue et vision chez Victor Hugo), ou devenir une lecture méditative, un exercice spirituel (Les Dizains contrastés, sur deux dizains de Délie, Scève). Dans une diversité d’approches intuitives, le poète-critique cerne toujours les mêmes concepts : la vue, la vision, l’absence, la présence. On ne peut qu’être frappé par l’unité et la profondeur historique de cette pensée qui inscrit stratégiquement la modernité dans une mémoire longue (voir aussi Pour un Malherbe de Ponge).
Les carnets : écriture par l’image
L’écriture des carnets connaît une forme intermédiaire plus libre et variable : mots dispersés, phrases courtes, fortement ponctuées. “Ce texte informe marche ? il n’est donc pas si informe”. Les envolées syntaxiques débouchent sur de courtes phrases rythmées, les enchaînements discursifs se nouent en paradoxes, se défont en considérations abstraites, se distillent en aphorismes. Une écriture pour soi, mais peut-être – déjà – pour les autres. On y devine, en germe, la rondeur explicative de l’essai ou la ligne sculpturale du poème. On remarque aussi l’évidente circulation d’idées entre le carnet et l’essai – non sans répétitions et redites.
Cette écriture ne cesse cependant de s’éloigner d’elle-même, pour se penser, se concevoir théoriquement. Le désir de réflexion provient aussi du dialogue avec la philosophie. Un rôle prééminent est accordé aux forces élémentaires qui structurent l’imaginaire humain : eau luisante de reflets rêveurs, feu dévorant et sacrificiel, vent porteur d’auspices, terre lourde de messages (peut-être suivant le modèle de Bachelard). Ce sentiment élémentaire est intensifié par un désir d’abstraction (lyrique ?), désir de retrouver une vérité première par le contact aux choses telles qu’elles apparaissent (peut-être dans le prolongement des enseignements de Jean Wahl).
Tout converge ainsi vers le concept d’image. L’image est un moment d’ouverture, de révélation, de connaissance. Le poète prolonge la réflexion de Reverdy et du surréalisme, et s’inscrit également dans un dialogue avec l’art (Cézanne, Giacometti). Sa perception se veut d’abord sensible, concrète, avant d’être conceptuelle. L’évidence sensible provoque un court-circuit de la logique. Il faut “éprouver les idées comme des sensations” ; préférer un “état de pauvreté et non de connaissance par rapport au monde”.
L’image est alors un moment de soudaine combustion du discours – le feu ne cesse d’être invoqué –, une vive révélation, close, lumineuse et inexplicable : “œil moissonné”, “pierre probante”, “vide bourgeonnant” ou encore : “front / dont les tisons se disséminent”. Ces images éclatent parmi d’autres, plus vagues : “idées allumées par le monde / reflet du monde”, “je me souviens de mon avenir”, ou parfois émoussées par une certaine préciosité : “demain / diamant”. Cet éclat visionnaire est souvent tamisé. L’œil, protagoniste de cette poésie de la vision, ne sait pas assez où regarder ou le sait déjà trop ; il se reconnaît dans le paysage qu’il forme par son regard même ; sa vue ne peut que rencontrer son propre éclat. Le paysage devient la page : “cahier de pierre”, “horizon maculé”. Le méridien se referme.
Langage courant et langage poétique
Car le rapport au réel se fait par le filtre médian, circulaire, du langage. Loin d’être transparent, celui-ci ne connaît que trop bien sa propre épaisseur. La surconscience aigüe du langage, de son objectivité, de sa consistance, en est presque maladive. Tout devient écrit : “cette étrange maladie qui change tout en mots”. Ce qui ne signifie pas une autoréférentialité close. Cette poésie se pense en rapport direct au dehors : “J’écris un poème comme j’écris une traduction : la même aisance mais surtout les mêmes affres, les stupides embarras de langage à propos de quelque chose qui en tout cas existe déjà dehors”.
Un rapport similaire se configure au langage courant, le langage de tous, que l’écriture veut utiliser, reprendre, traduire encore. Les carnets résonnent des mots et des constructions courantes ; fadeur voulue où brillent d’autant plus des mots recherchés pour leur sonorité et leur puissance évocatoire (ombelles, chasmes, phosphènes) ainsi que des figures rhétoriques bien déterminées (phrases nominales, chiasmes, anacoluthes). Le poète remarque non sans ironie : “Comme on se sert en poésie d’un fonds de langage appartenant à tout le monde, et qu’après transformation, le fonds collectif en sort considérablement enrichi, parfois même à l’insu de ceux qui l’utilisent pour les nécessités quotidiennes, il serait logique que les poèmes soient rétribués largement par l’État. Et les poètes, faisant vivre, pourraient enfin vivre de leur poésie. Cette rétribution constituerait une sorte de dîme par laquelle les usagers du langage pourraient s’acquitter envers ceux qui changent parfois si intensément, par le langage, leur sentiment de la vie”.
D’où le motif d’origine mallarméenne, de la banalité du langage, idée sans cesse répétée, dans un ressassement qui se veut lui-même significatif. On est près de Maurice Blanchot et de Louis-René des Forêts. Pour travailler la langue, André du Bouchet adopte d’autres stratégies. Il combine l’isolation, le démembrement et l’articulation nouvelle de la phrase. Les mots sont asseulés, dispersés, entourés de silence – comme pour faire décanter le langage, mettre en tension son usure ou le faire sombrer dans sa propre insignifiance.
Blanchir la page. Ce procédé caractéristique d’une mouvance hermétique européenne (Mallarmé, Ungaretti, Celan) n’est pas seulement un réflexe littéraire. Il est utilisé dans les carnets, adopté comme une habitude courante. Les mots sont alignés anxieusement, isolés dans un espace blanc où ils respirent à nouveau. Tout réside dans l’espoir de rendre aux mots cette résonance qu’ils auraient, à force, perdu : “je cherche / le socle / de quelques mots banals […] les mots courants / leurs grandes profondeurs”.
L’image ambiguë que cette poésie donne d’elle-même – blanche ou aride, aveuglante ou banale – réside toute dans ce rapport au langage. L’appel de l’engagement, le désir d’un parti pris tranché, d’un système philosophique clos – autant de motifs dominants de son époque – semblent mis à distance comme autant de sirènes trompeuses, pour leur préférer le chant unique de la pure écriture.
Emilio Sciarrino
Le site nonfiction.fr
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Le Temps, 6 mai 2011
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« J'écris aussi loin que possible de moi »
Hugo, Baudelaire, Reverdy, Char, Joyce et Pasternak lus par un de leur pair dans une série d’essais consacrés à la poésie, et des carnets, presque quotidiens, où l’on découvre un jeune poète en pleine maturation : deux ouvrages importants marquent le 10e anniversaire de la mort d’André du Bouchet.
« J’écris aussi loin que possible de moi », dit un poème d’André du Bouchet (1924-2001) dans l’aveu le plus singulier et le plus juste, peut-être, de son œuvre. Écrire loin de soi, c’est éviter tout ce qui pourrait passer pour confession personnelle. Bien sûr. Mais comment faire, si par ailleurs un poète n’a jamais d’autre matière que lui-même, s’il n’est poète que d’être passionnément celui qu’il est ? La réponse est difficile. Elle consiste à prendre sur soi le point de vue, non pas d’un autre, mais de l’autre qu’on devient nécessairement en écrivant, surtout quand on se sert d’un langage que l’on ressent simultanément comme son bien et comme un corps étranger.
Comme si souvent, il y a ici un fondement biographique à l’aventure poétique. Entre 15 et 24 ans, André du Bouchet vit aux États-Unis, où sa famille a dû s’exiler en 1940, il n’a une relation qu’écrite ou qu’intérieure à la langue dans laquelle, revenu en France dès août 1948, il allait pourtant écrire.
Pendant ces années – décisives –, le français cessa en quelque sorte d’être sa langue maternelle ou du moins fut recouvert par l’anglais que, pourtant, il se refusait à écrire. Le français devint donc la langue autre alors même qu’elle était la langue propre. Le poète en conclura plus tard – cela ne surprend pas – qu’écrire, c’est traduire dans sa propre langue, et il le conclut à propos d’un texte consacré à Hölderlin, qu’il traduisit de manière saisissante.
Du Bouchet aimait aussi à citer une phrase de Kierkegaard – « seul, avec tout le langage humain contre soi, presque » – qui révèle bien, elle aussi, la relation d’intime altérité, si j’ose dire, qu’il ressentait par rapport à l’écriture.
Clément Layet et François Tison viennent de publier deux volumes que les amis de ce poète – peut-être le plus pur et à coup sûr le plus admiré de sa génération – s’empresseront de consulter aux éditions Le Bruit du temps. L’un rassemble tous les essais sur la poésie que du Bouchet rédigea entre 1949 et 1959. L’autre opère un choix dans les carnets que le poète ne cessa de tenir, ici sur la période entre 1949 et 1955.
Du Bouchet est ce que je nommerais volontiers un poète par éclats. Sa pensée est moins discursive que fulgurante. Elle procède par saccades dont la reprise ne laisse de former toutefois une continuité, certes abrupte, certes trouée, mais d’une lumière qui n’est qu’à elle. Il suffisait de l’entendre lire – ce qu’il faisait admirablement – pour comprendre que ses poèmes n’étaient que les étapes, aussi brèves que nécessaires, aussi illuminantes que mystérieuses, d’un mouvement sans fin, le mouvement d’un marcheur à la recherche de ce qu’il voyait autant que de ce qu’il voulait dire. Comme Giacometti, dont il fut un proche, non seulement il ne savait pas, en commençant une œuvre, où il voulait arriver, mais pas non plus par où il lui fallait passer. C’est ce non-savoir, cette ingénuité, qui donne à sa parole ce qu’elle a d’inimitable et d’indispensable.
John E. Jackson
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Le Monde Des Livres, 6 mai 2011
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André du Bouchet, la terre pour poème
Considéré avec Yves Bonnefoy et Jacques Dupin comme un poète emblématique de la génération de l'après-guerre, André du Bouchet (1924-2001) incarne la poésie dans sa vivacité inquiète. À l'occasion du dixième anniversaire de sa disparition, les éditions Le Bruit du temps publient deux livres qui rassemblent une grande partie de ses œuvres de jeunesse. Le premier, Aveuglante ou banale, permet de toucher du doigt la réflexion menée dans les années 1950. Plusieurs centaines de pages traduisent la lecture intensive de Baudelaire, René Char, Francis Ponge. Bel héritage pour un poète qui se cherche en refusant la pose ; triple horizon qui se déploie entre une modernité rebelle et conquérante, une écriture travaillée par la guerre et le parti pris des choses. La poésie lui semble déjà inacceptable, voire immorale si elle ne retient pas "un taux de réalité".
Les grands essais permettent de mieux saisir de l'intérieur le sens profond d'une filiation : Hugo, le repère absolu, avec son art de transcender sa vie dans son poème, et Reverdy, le calme au milieu de la tempête dans sa manière si personnelle de trouver l'inspiration sans rien laisser paraître. « Il n'y a qu'à dire ce que l'on voit/ce que l'on sait/et tout est inventé », remarque du Bouchet, avec ce prosaïsme qu'il revendique sans cesse.
« De l'ombre sur les épaules »
L'autre volume, Une lampe dans la lumière aride, présente les carnets qu'a tenus du Bouchet au cours de la même période. Sept années de notes au quotidien permettent de mesurer, en temps réel, l'intensité de la vie qui se déploie. On y devine les traces de son séjour en Amérique : huit ans de formation et de découvertes, huit ans passés à attendre le retour en France après le départ traumatisant en plein chaos, en 1940. On y surprend aussi un appétit de vivre qui le voit flirter avec le communisme, tâter de la psychanalyse, tendre au bonheur après son mariage avec Tina Jolas. Mais le livre éclaire surtout la façon implacable dont se dessine progressivement un paysage intime. En 1952, l'année de la mort de son père, André du Bouchet précise son intuition de la poésie à venir : « Je veux dire les choses bizarres qui sortent de la bouche de la nature/l'expression étrange de la simplicité/elle n'est jamais simple avant qu'on ne s'y soit absolument familiarisé – qu'on soit corps et âme passé dedans. »
Dans la chaleur vacante, son premier livre publié au Mercure de France, évoque à mots couverts les accidents de la vie, mais il retient d'abord les sources vives d'un univers en friche. « Je prête mon souffle aux pierres. J'avance, avec de l'ombre sur les épaules », écrit un du Bouchet soucieux de coller à la réalité. Les grands poèmes de la maturité épousent les marches du poète sur ses chemins de terre ; Ici en deux, bientôt réédité dans la collection "Poésie/Gallimard", traduit avec une rigueur accomplie son sentiment de faire corps avec les éléments. En 1983, du Bouchet revient sur son parcours ; il parle du monde qui s'est effondré sous ses pieds au moment de la débâcle de 1940, précise qu'il pense écrire pour retrouver « une relation perdue ». Comment ne pas voir aussi dans cet aveu une allusion discrète aux années d'après-guerre ? Comme une réponse lointaine à René Char, qui partira avec sa femme et ignorera sa fille.
Contre la poésie qui parle trop fort et se trahit d'elle-même, contre l'emprise du verbe, l'œuvre de du Bouchet impose la force du silence et la vertu des mots. Une bouteille à la mer pour renouer les fils… Bref, une leçon de poésie qui passe entre les lignes.
Didier Cahen
L'aventure des carnets inédits
Une lampe dans la lumière aride est un texte de toute beauté : 300 pages d'une fraîcheur singulière, animées par le mouvement de la marche qui accompagnait l'écriture d'André du Bouchet. « C'est très physique, battu de terre, tout en étant continûment au grand air, dit Anne de Staël, dernière épouse du poète, qui a exhumé ces carnets de jeunesse. Au retour, il posait son carnet près de la machine à écrire et dactylographiait une ou deux phrases qu'il affichait au mur, pour voir si elles pouvaient s'incorporer à ce qu'il écrivait avec intention. De sorte que ces carnets constituent l'unique manuscrit d'André du Bouchet. »
Ces notations de sept années mêlent, dans une trame unique, poèmes, récits de rêves, proses réflexives, fragments. Une splendide publication posthume, que l'on doit à une conjonction d'enthousiasme et d'obstination - un éditeur, une équipe de chercheurs pour déchiffrer les textes. En tout premier lieu, il fallait quelqu'un pour “inventer”, mettre au jour le trésor et ce fut Anne de Staël.
Attentive, discrète, habituée depuis l'enfance à observer la création à l'œuvre, dans l'atelier de son père, le peintre Nicolas de Staël, elle en a donné sa “vision personnelle” dans un magnifique ouvrage, Staël. Du trait à la couleur (Imprimerie nationale 2001). Pour elle, le dialogue a été constant entre peinture et poésie : elle a assisté à l'amitié passionnée entre René Char et Nicolas de Staël, dont elle a préfacé la Correspondance 1951-1954. Elle connaissait les affinités profondes entre Alberto Giacometti et André du Bouchet, si proche de l'artiste lorsqu'il note : « Mes poèmes, c'est ce qui a réussi à ne pas être détruit. »
La recherche du paradoxe
Après la mort d'André du Bouchet, elle a d'abord retrouvé, dans une malle, les essais inédits aujourd'hui rassemblés sous le titre Aveuglante ou banale : « J'ai été subjuguée, dit-elle, par Les Dizains contrastés, sur Maurice Scève. C'est de lui-même qu'il parle ! Toute sa vie, il a recherché le paradoxe, la contradiction et le renversement des émotions. »
Quant aux carnets de jeunesse, elle en a confié la sélection à Clément Layet, qui « connaît parfaitement l'œuvre » et avait rencontré le poète. « C'est à sa demande qu'il a écrit l'étude parue chez Seghers. Il avait 22 ans ! »
Ces carnets, les seuls dont André du Bouchet n'ait pas revu lui-même la transcription, ont failli disparaître. En décembre 2000, il les avait rassemblés sur la table et avait allumé un grand feu dans la cheminée, dans l'intention de les brûler. « Mon cœur battait, raconte Anne de Staël, je me disais que je n'avais pas le droit de l'en empêcher. À ce moment, le téléphone sonne : Janine des Forêts nous annonce la mort de Louis-René. “Alors nous sommes tous morts”, a dit André. C'était un des êtres qu'il aimait le plus. Le feu diminuait. Il n'a plus songé à brûler les carnets. Il est mort en avril. »
Ces belles pages, où le poète évoque parfois sobrement angoisses et bonheurs personnels – un père, une femme aimée, une enfant – avant de prendre définitivement congé du biographique, donnent une profonde dimension humaine aux poèmes plus abrupts dont elles ont été le terreau.
« J'ai pris sur moi de les publier, dit Anne de Staël. Cette lecture m'a bouleversée. C'est comme un tison, une flamme. Un grand secret gardé toute une vie, qui se met à éclater à vos yeux, parce que l'homme n'est plus là. Je connaissais ces éléments de sa vie. J'ai été d'autant plus émue par la transmutation poétique qu'il en fait dans les carnets. Il est constamment hanté par un point intime qui rejoint l'universel. »
Monique Petillon
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Libération, Cahier Livres , 28 avril 2011
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André du Bouchet, lueurs du loup
Carnets et essais du poète disparu
La poésie n'est pas un art de vivre, c'est la vie même. Ça le fut pour André du Bouchet (1924-2001), d'un mouvement de ciseaux tragique, tranchant, absolu : pénétration dans la banalité, arrachement à cette banalité. Une phrase de Pasternak lui sert de guide : « Lorsque la place réservée au poète n'est pas vide, elle est dangereuse. » Quand il part marcher de nuit dans la lande, carnet en main, sa fille Paule, enfant, le suit : elle a peur qu'il se transforme en loup. Que cherche-t-il à dévorer ? Le vide, justement. Entre les mots et les choses, entre le passé et l'avenir, dans les deux sens : « Ma faiblesse est de vouloir que ce que je dis soit vu. » Et senti.
Il reste un des premiers poètes français de l'après-guerre, un grand traducteur aussi : rare, rigoureux, désemparé, toujours au pied d'une montagne qui recule, il s'efface dans la transparence de la langue. Toujours violemment amateur. Il traduit Shakespeare, Mandelstam, Joyce, Hölderlin, Celan. […] L'esprit du traducteur rejoint l'état du poète : plus du Bouchet écrit, plus il revient à l'état littéral de l'être. Il lui faut des pages de carnets, des pages très concentrées, pour aboutir à la concentration maximale, découpée, blanchie : à la littéralité du texte, là où ce qui se dit et ce qui est se dénude, se calcifie.
Chemin. […] Dix ans après sa mort, Le Bruit du temps publie ses carnets de 1949 à 1955, quand sa respiration se dépose sur les pages et va donner en 1961 son premier grand texte, Dans la chaleur vacante. L'éditeur publie aussi ses essais et ses notes sur la poésie (Char, Ponge, Hugo, Reverdy, Baudelaire, Maurice Scève, Rimbaud). La nature de l'image poétique, son mystère – voilà ce qu'il cherche à saisir : « L'homme est muet, c'est l'image qui parle. »
L'ensemble est présenté et annoté avec précision par Clément Layet. C'est – ou ce devrait être – un peu plus qu'une lecture : à chaque ligne, une expérience. On lit du Bouchet comme on marche seul sur un chemin de pierres, comme on crie dans sa tête : pour éprouver que la phrase est l'instant, qui est l'éternité. C'est l'expérience de Rimbaud telle qu'il la décrit, mais après Mallarmé, un demi-siècle de rhétorique et de guerres, l'horreur des camps : « Rimbaud, c'est la poésie dans sa pureté chimique – brièvement résumée – anticipant sur la vie, la résumant, d'un seul coup – puis se taisant. »
Le silence est l'apothéose de la banalité : « Mais ne peut accéder à la banalité qui veut. » Elle est une aventure. Elle détruit la vie quotidienne, étrangle les âmes faibles. Pour elles, tout est ordinaire ou extraordinaire, rien n'est évident. Carnets, 1953 : « banalité : l'évidence donnée / poésie : l'évidence arrachée ». Ni majuscule ni point : quelque chose est là avant la phrase, après. Ni vers, ni aphorisme, ni poème, ni prose : les phrases de du Bouchet, toutes mémorables et d'une essence concrète, sont de brefs ou longs jets de mots, entourés de blanc, éclairés, aveuglés, activés par lui […] le blanc aide à entendre, à parler, à s'éveiller. On ne peut, ici, restituer sa place ni son identité. « Où la parole prend fin, naît aussi cette rosée » : l'aube arrachée à la banalité. Le poète a 25 ans, il sait déjà qu'il appartient à une espèce en voie d'extinction, celle qui nomme l'imperceptible, le déjà-vu […].
Souvent, la phrase de du Bouchet se termine par un tiret bas : une pince l'étend sous une lumière qui, en la séchant, la rend au vide – vent, air, pierres, lande, comme un soupir. Alors, « ici le jour s'accorde à mon pas ». Le poème, lui, est devant le marcher : « j'écris toujours pour me rendre digne du poème qui n'est pas encore écrit. Sans espoir. »
Qu'y a-t-il avant la parole, après ? Le mot le cherche, l'approche, fleurit et s'éteint dans la perte. Le poète est dans l'antichambre. C'est un personnage béni et maudit, à sang chaud et froid ; sa phrase : un serpent dort au soleil, la langue est dans la pierre. Tout ce qu'il attrape, il le nomme et le perd en même temps : « La poésie n'est que le signe de ce qui fait vivre, un écho, et vraiment l'ombre de l'homme, et il se trouvera toujours quelqu'un d'assez insensé pour ne vouloir vivre que pour ces signes, cette ombre. » Du Bouchet est, parmi d'autres, ce quelqu'un.
Microfilms. Il a 15 ans, dans l'Eure, au moment de la débâcle de 1940. […] Son père, juif, a la nationalité américaine : la famille rejoint les États-Unis. André y passe neuf ans, fait de brillantes études à Harvard. Jusqu'en 1949, le français est une langue lue, intime, silencieuse : « Toutes les idées que j'ai pu avoir, je les ai eues en anglais. » Le bruit surréaliste l'exaspère. Il découvre les poèmes de Pierre Reverdy, qu'il connaîtra à Paris. Avec Richard Ellmann, le biographe de Joyce, il traduit des textes de Michaux. Eluard l'attire. Carnets, 18 novembre 1952 : « Jour de la mort d'Eluard / Quand la réalité touche celui qui a vécu pour devenir plus tendu qu'un homme, elle semble plus terrible que d'habitude. / Il l'a transfigurée. »
En France, du Bouchet devient bibliothécaire au service des microfilms du CNRS. Il obtiendra pendant trois ans une bourse pour ses recherches poétiques. […] Francis Ponge, en 1951, l'aide à publier son premier recueil. À son propos, du Bouchet écrit cette année-là : « L'eau glisse à travers les mailles du filet. Il ne reste que le filet, le verre, l'homme et ses mots. Pureté, perfection, efficacité, etc., faut-il rester sur cette soif ? Les arbres ont leur enfer, a-t-il écrit un jour dans l'un de ses plus beaux textes. L'homme a le sien, qui est la parole. » Il a 27 ans. L'enfer est un lieu blanc, sobre, silencieux, spontané, où s'exprime « la toute-puissance des mots décolorés ». Il y manque toujours ce qu'on y trouve : chaque image est son propre éclat, sa propre extinction. En enfer, les murs sont épais : « Le son est déformé. C'est comme s'il fallait crier de toutes ses forces pour dire les choses les plus simples. » En enfer, on détruit « le haïssable amateur de poésie qui est en chacun de nous ». On y aime, aussi, et on se marie.
En 1949, André du Bouchet épouse à Paris Tina Jolas, fille de l'écrivain américain Eugène Jolas. Elle est communiste, il refuse tout engagement. L'année de son mariage, il publie dans Les Temps modernes un texte sur René Char. Texte bref, comme toujours, qui ouvre le recueil Aveuglante ou banale. Ce n'est pas seulement une vision nette, concise de Fureur et mystère. C'est un état des lieux poétiques, un appel au grand décapage de la langue, au dégonflage de la baudruche mélancolique, à l'incendie des faux décors de la conscience, de la « nostalgie impuissante » et du « cauchemar » qui, tradition aidant, « joue sur du velours ». Reprenant les poètes du siècle précédent, du Bouchet écrit : « Que de faux départs ! Que de mots dépensés en vain pour combler un vide chimérique, et qui laissent inaperçu, comme en marge, le vide béant des seules absences qui puissent être comblées […]. L'art devenait le moyen d'imposture par excellence : ce fard du néant que l'on retrouve dans quelques poèmes apprêtés de Baudelaire et de Mallarmé ; sous prétexte de masquer un vide imaginaire, on laissait en friche tous les trésors de la pénurie humaine. » Du Bouchet va les exhumer. Au passage, il égratigne sans le nommer « l'un des derniers survivants d'entre nos fausses gloires » : Aragon, ce génie frelaté.
Sur Char, qui n'est pas encore sa posture, du Bouchet dit comme toujours l'essentiel : « Les mots, loin de dissoudre, brillent comme des facettes de cristal, et il choisit ceux dont les arêtes sont les plus marquées, de manière à imposer une présence verbale qui accroche quelques reflets. » Char devient son ami et l'ami du couple. Il a rencontré Tina deux ans plus tôt, chez Marguerite Matisse. La jeune fillede 18 ans l'a « ébloui ». Ils deviennent amant pendant la période qui correspond à Une lampe dans la lumière aride. Leur passion les emporte et fera tout éclater en 1957. […]
Philippe Lançon
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France Culture, Du jour au lendemain, 19 avril 2011
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Alain Veinstein s'entretient avec André du Bouchet
Les éditions Le Bruit du temps commémorent la disparition d'André du Bouchet (décédé le 19 avril 2001) en publiant deux inédits : Aveuglante ou banale, essais sur la poésie 1949-1959, et Une lampe dans la lumière aride, Carnets 1949-1955 ; et une traduction : Henri VIII de Shakespeare.
France Culture rediffuse à cette occasion l'entretien du 24 janvier 1995 :
