Mémoires de Jacques Callot écrits par lui-même

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Print Quarterly , XXVII, 4, décembre 2010
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Callot extraordinaire
It could be a fox, but it would call it a dog, the kind of dog Callot liked, with the lion haircut, keeping a tight rein on a sort of dinosaur vomiting spears, halberds, arrows and guns at the hermit. Or it could be a pilgrim, yes, with the shell on the shoulder, the staff between the paws and the flask at the belt. It is that ‘fox-pilgrim’, that ‘renard-pèlerin’, as the Lorenese artist etched it in the Temptation of St Anthony (second version), who gives its mysterious title to the most unusual and astounding book that Paulette Choné has devoted to Jacques Callot (Renard-pèlerin : Mémoires de Jacques Callot écrits par lui-même, Paris, Le Bruit du temps, 2009, 264 pp., I b. & w. ill., €22).
Strange the title, ambiguous the subtitle. Extraordinary also the writing, the style, the vocabulary of Choné, who gives the impression of creating her own language, graceful, pleasant, flowery, suggestive and therefore effective. At the beginning, a lot of short notes, prose poems of a sort; perhaps she had in mind an emblem book, in which Callot's character got naturally included.
To dig in the archives often seems boring to those who do not know how to search or find: next to the expected nuggets a lot of scoria comes to the surface that one doesn't know what to do with at the time except to put it aside in some casket: a name, a craft, a strange deal, a forgotten object, a weird situation, an uncommon word – and all that ordinary stuff describing the everyday life around the stars that we are interested in: in this way Choné has come to know by their first name all the neighbours of Callot's familly, and a lot more about the printmaker himself in the Lorenese, Roman and Florentine archives, in published and as yet unpublished documents.
The organization of the ‘memoirs’ is chronological. The artist, sick, convinced he is at the end of his life, drafts them at the sime time that he is composing his second version of the Temptation, hoping for some consolation for the unfortunate destruction of the first one, unknowingly concluding the cycle of his prints with a final masterpiece. These reminiscences are written for the attention of a supposed mistress, created by Choné at the same moment she describes the St Amond print (the only illustration in the book, used as a frontispiece) that she so intently scrutinized that she detected in it a secret love story: a triangle she draws between the glances of a young woman seated, lost in her thoughts, those of an unpleasant man who is listening no more than her to the saintly preacher, and those of Callot, half masked by his own print frame.
Such is the book, plaiting ‘true’ and ‘false’ into a precious dialectic that bewitches the reader lost in that world of images. A mixture of invention and commentary. It is so remarkable that, after reading the postscript where the author herself admits to some confusion, one begins not to believe in the apocryphal nature of those memoirs and even hopes they could be genuine. Working in small strokes, in short chapters of one or few pages, the author avoids overwhelming the readers with her scolarship. On the contrary, she arouses their curiosity. She tries to bring back to life the moment when the works were created. Although she avoids the picaresque vein associated with the name of Callot since the Romantics, Choné gives flesh to the caracter, gives him style and judgement, a sort of innocence that makes him most likeable. And we love to love the artists whose works we love.
The book is a delight for Callot connoisseurs, who can always believe themselves to be among the happy few able to catch the subtle allusions that Choné scatters throughout. She just glides, not stressing the references to the prints, even if a large part of the œuvre shows through. Readers would be well advised, for their own satisfaction and to make sure they are able to give the right answers to the author's quiz, to keep on hand the catalogue of the large exhibition organized at Nancy in 1992 for the fourth centenary and, next to it, the catalogue of the drawings by Daniel Ternois.
How to read this book? Certainly not all in one go. One has to savour it, to nibble it. Moreover, it can bear several readings, often going back and forth. But how to understand it? As a – very successful – straightforward literary exercice? As an attempt – also successful – to reconstruct an epoch's atmosphere? As an essay on Jacques Callot? Certainly. All of that at the same time and nothing of that? What remains for the reader is the supreme delectation of having taken part in an uncommon experiment. I fear, however, that this book, which deserves to be more widely read, will remain a hapax legomenon because it is almost impossible to translate.
Maxime Préaud
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Il ressemble un peu à un renard, admettons, mais il n’a pas la queue touffue qui fait la fierté du goupil. Je dirais plutôt un chien, genre caniche tondu à la lion, comme Callot les affectionnait, avec de grands pieds griffus et des mains de même tenant en bride l’espèce de tricératops à roulettes dont la mise à feu postérieure déclenche une bordée d’armes de toutes sortes à destination de l’ermite. Mais pèlerin, certainement : en témoignent non pas l’énorme lorgnon ni le chapeau à la forme, mais bien le scapulaire orné de la coquille, entre les pattes le bourdon et le rosaire aux gros grains, ainsi que la gourde attachée à la ceinture. C’est cette figure ambiguë, à la fois monstrueuse et comique, telle que la grava l’artiste lorrain dans sa seconde version de la Tentation de saint Antoine, qui donne son titre mystérieux au livre étonnant que Paulette Choné a consacré à Jacques Callot et qu’elle vient de publier.
Si le titre est étrange, le sous-titre est équivoque. Plus d’un pourrait se laisser prendre, qui ne serait pas immédiatement démenti par l’écriture, le style et le vocabulaire, même si Paulette Choné, en l’occurrence, donne l’impression de créer sa propre langue, gracieuse, fleurie, évocatrice et donc efficace, ce qui n’est pas un des moindres mérites de l’ouvrage. Au départ, une succession de notes d’écriture, sortes de petits poèmes en prose, sans doute avait-elle dans l’esprit quelque livre d’emblèmes, dans lesquels la figure de Callot est venue naturellement s’imposer.
La recherche dans les fonds d’archives paraît souvent ennuyeuse à ceux qui ne savent ni chercher ni trouver : à côté des pépites espérées affleurent tout un tas de scories dont sur l’instant on ne sait trop que faire sinon les serrer dans quelque cassette à part : un nom, une profession, un marché bizarre, un objet oublié, une situation curieuse, un mot inusité, et puis le tout venant qui décrit le quotidien environnant les vedettes dont on cherche à pénétrer les secrets ; ainsi Paulette Choné en est-elle venue à connaître par leur petit nom tous les voisins de la famille Callot. Et c’est cette écume des jours qui permet de donner quelque densité au monde flottant dans lequel ont erré nos ancêtres. Autrement dit, l’art d’accommoder les amuse-gueule exhumés des minutes notariales de Nancy, des archives de Rome ou de Florence, pour lier et relier les points d’ancrage que sont les documents sûrs, déjà publiés ou encore inédits.
La disposition des mémoires est chronologique. L’artiste, malade, persuadé qu’il est au soir de sa vie, les rédige alors qu’il est occupé à composer la deuxième version de la Tentation de saint Antoine, pour se consoler enfin de la malencontreuse destruction de la première, clôturant sans le savoir par un dernier chef-d’œuvre le cycle de ses eaux-fortes. Il destine ces souvenirs à une maîtresse supposée, née sous la plume de Paulette Choné au moment où elle décrit l’estampe de Saint Amon (la seule illustration du livre, figurant en frontispice), qu’elle a observée au point d’y déceler la trame d’un roman d’amour secret : un triangle qu’elle dessine entre les regards d’une jeune femme assise, perdue dans ses pensées, ceux d’un homme au chaperon revêche, qui n’écoute pas davantage le sermon du saint homme, et d’un Callot à demi masqué par le bord de sa propre gravure.
Le livre est ainsi, tressé de « vrai » et de « faux » dans une dialectique précieuse qui enchante, ou ensorcelle, son lecteur égaré dans ce monde d’images. Mélange d’invention et de glose. Cela est si remarquable que, une fois terminé la postface dans laquelle l’auteur elle-même entretient quelque confusion, on se prend à ne pas croire au caractère apocryphe de ces mémoires, à souhaiter pour le moins qu’ils soient authentiques. Procédant par petites touches, par courts chapitres d’une ou de quelques pages, l’auteur ne nous assomme pas de son savoir mais au contraire pique notre curiosité. Elle tente de ressusciter les moments de la création des œuvres. Sans tomber dans la veine picaresque à laquelle le nom de Callot est associé depuis les romantiques, Paulette Choné donne chair au personnage sans jamais s’intéresser aux bas morceaux, elle lui donne de l’allure et du jugement, une certaine innocence qui nous le rend éminemment sympathique. Et nous aimons aimer les artistes dont nous aimons l’œuvre.
L’ouvrage fait la délectation de l’amateur de Callot, car il peut toujours se croire un des rares capables de saisir les subtiles allusions que Paulette Choné y dissémine. En effet, elle effleure seulement, glisse sans appuyer sur les références aux estampes, même si une bonne part de l’œuvre y transparaît. Aussi ledit lecteur aura-t-il soin, pour se renforcer dans sa satisfaction, pour confirmer qu’il a bien répondu à l’énigme proposée par l’auteur, de tenir sous sa main le catalogue de la monumentale exposition tenue à Nancy en 1992 à l’occasion du quatrième centenaire et, à côté, le catalogue des dessins rédigé par Daniel Ternois.
Comment lire ce livre ? Certainement pas d’une traite. Il se déguste, se grignote. Il supporte d’ailleurs aisément plusieurs lectures, plusieurs allers- retours. Et comment le comprendre ? Comme un exercice – parfaitement réussi – d’écriture, purement littéraire ? Comme une tentative – également réussie – de restituer l’atmosphère d’une époque ? Comme un essai sur Jacques Callot ? Sans doute. Tout cela à la fois et rien de cela ? Demeure le plaisir extrême d’avoir en lisant participé à une expérience peu commune. Courageuse, et même audacieuse, y compris pour son éditeur qu’il faut ici féliciter pour la qualité de cette publication, où la seule coquille que j’aie su repérer est celle que porte le « renard-pèlerin ». Je me demande toutefois si cet hapax, qui mérite à mes yeux la plus large diffusion, supportera la traduction.
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Revue de l'Art, n°169, automne 2010
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Paulette Choné – Renard-Pèlerin
Bien connue pour ses travaux sur le XVII° siècle lorrain, Paulette Choné livre dans cet ouvrage une esquisse légère et incisive sur la vie du célèbre graveur lorrain Jacques Callot et sur son temps, et pour cela, a choisi la forme de mémoires écrits par l'artiste lui-même. Bien qu'ils commencent en 1596, pendant la nuit de mardi-gras, alors qu'il n'est âgé que de 4 ans, c'est en 1634, au soir de sa vie, qu'il prend la plume. Il écrit pour sa Mie, répondant au désir « qu'elle avait témoigné naguère » de savoir toute sa vie. Cet amour fugitif est inventé par Paulette Choné qui revendique cette licence romanesque. L'épouse d'un grainetier, receveur du comte de Vaudémont en est l'objet. Paulette Choné aime à l'imaginer représentée dans la gravure montrant le Prêche de Saint Amond, seule illustration de cet ouvrage, où Callot se serait lui-même portraituré. C'est dans la forêt où se tient le saint homme, que Callot de retour dans sa ville natale, après son séjour florentin, la vit pour seconde fois. Mais là s'arrête la libre invention dans la biographie du graveur. Qu'on n'imagine nulle situation scabreuse ; de rencontres, il ne sera plus question. Ce lien affectif est le ressort de la narration et donne le ton aux mémoires qui ne sont que propos « tumultuaires » adressés à une oreille amie, sans fard, simples et vrais, « déraisonnables » parfois.
Le premier chapitre, un des plus longs, est une sorte d'épître adressée à sa Dulcinée, et justifie le choix du titre Renard-Pèlerin : enfant malade, Callot, vit avec effroi apparaître son père sous ce déguisement ; et c'est déjà toute sa personnalité qui se fait jour : renard ne réapparaîtra-t-il pas au premier plan dans la Tentation de Saint Antoine ?
Quatre-vingt-sept chapitres d'importance inégale, en général assez courts, scandent ces mémoires. Indissociables, la vie et l'œuvre de l'artiste s'y dévoilent chronologiquement. Les souvenirs, d'abord rapides pour les premières années nancéennes et romaines, sont plus nombreux et plus précis dès que Callot travaille à Florence ; dès lors le mois, et même le jour, sont souvent indiqués. Ses relations avec les artistes, les jalousies et les intrigues grandes ou misérables qui les opposent, les liens avec les grands personnages, les commandes reçues, ses dessins, les gravures qu'il exécute sont à l'origine de ses souvenirs. Tous sont l'occasion de décrire et d'analyser les différents évènements de sa vie, ses aspirations, ses envies, ses joies, sa « fureur de gaité », le plaisir qu'il prend à observer ce qui l'entoure. Son goût pour la liberté et le théâtre des rues, pour la nature, les voyages et les pays lointains, son dégoût du fanatisme et sa haine de l'obscurantisme. Les mémoires s'articulent en deux temps, l'avant et l'après Florence. Pour marquer l'importance du retour à Nancy, Paulette Choné change de style narratoire au milieu des Mémoires, en se substituant un temps à l'artiste pour la rencontre dans la forêt de Saint-Amond près de Saulxerotte. Le temps d'un chapitre, on passe à l'italique. Face à sa ville natale, si inhospitalière, apparaît son desarroi, son manque d'inspiration, la nécessité de se copier… Mais que ce soit avant ou après son retour à Nancy, Callot se plait à décrire son art, le maniement de l'échoppe, du burin et de la pointe, la confection des vernis et de l'acide, la place qu'il donne à la lumière et aux ombres, sa construction de l'espace avec un point de vue très haut qui permet de jouir de l'étendue des spectacles, celui « d'une prodigieuse lentille pourvue d'autant de foyers qu'il y a de spectacles à éjouir la foule… ». Dans trois lettres, rapportant sous forme de dialogues une conversation avec son ami Israël Henriet, il explique comment il conçoit le paysage, et en donne une forme de traité ; il décrit la façon dont il le construit et l'anime, dont il choisit les cadrages et campe les personnages, et prodigue quelques conseils aux débutants sur la façon de regarder les saules et de rendre leur feuillage. Il s'arrête sur la plupart de ses œuvres, dont il décrit certaines avec une précision extrême, y mettant la fougue et le plaisir qu'il eut à les dessiner et à les graver.
Certaines sont de véritables pièces d'anthologie. On lira avec délectation la description des Caprices et des Gobbi, celle du Siège de Gradica, qui annonce ceux de Bréda, de La Rochelle et de l'Île de Ré, dont on ne connaît plus aucune épreuve et qui lui a donné tant de peines ; celle du premier état du Prince de Phalsbourg, « le cheval fou, aux yeux fous, aux naseaux fous, le dos pris en tenailles dans les cuisses d'un homme tout armé et sans tête (…) ». Dans celle du parterre de Nancy, où avec un regard lenticulaire, plus perçant que celui du spectateur, mêlant réalité et souvenir, il décrit le jardinier Hector Harent au travail avec ses aides, et nomme chaque fleur : « des couronnes impériales, des hémérocalles que l'on dit fleurs du soleil à l'instar des héliotropes, puis des oignons du Pérou (…), les molys dont le bulbe noir contraste avec la fleur blanc de lait ou jaune ventre de biche » ; puis évoque les rêveries qui lui ont fait intégrer « des coupoles, des orangeries ocrées, des terrasses avec des galeries à jour… » cependant qu'au loin « coule la rivière Meurthe, sous les coteaux ». Çà et là, il évoque l'art de ses aînés, montrant son admiration pour certains d'entre eux, comme Bellange et Andréa Boscoli.
On l'aura compris, la parfaite connaissance que Paulette Choné a de l'art de Callot, de la vie et des arts en Lorraine, sa familiarité avec la littérature et les archives du temps lui permettent de faire revivre l'artiste de façon convaincante. Tout semble plausible dans ces mémoires. Le ton varie selon les situations – poétique, rustre, leste, pudique – l'atmosphère, le parler des gens, tout est vrai, spontané, grâce à une richesse de vocabulaire, et le choix des mots suscite délectation ou jubilation chez le lecteur. Certes Paulette Choné s'autorise quelques libertés, mais comme elle le précise dans le prologue, où elle justifie sa démarche, donne ses sources et renvoie aux études qui permettront de les vérifier, ces libertés ne sont pas plus grandes ou invraisemblables que celles des anciens biographes de Callot, de Félibien à Gobineau, en passant par Baldinucci, Elise Voïart, Hoffmann ou Gautier. Soucieuse de la véracité historique, elle affirme que « là où l'enquête historique a rencontré ses limites, il n'est pas absurde de mettre en question les suppositions les plus fatigantes autrement que par d'autres suppositions non moins pénibles et tortueuses : par des détails amusants. (…) ici ce sont les artifices d'écriture qui s'attachent à démêler l'attesté, le véridique, le vraisemblable, l'anecdotique sans aucune conséquence ». Mais, au lieu de mettre l'accent comme l'ont fait ses prédécesseurs sur des épisodes pittoresques sur lesquelles les sources sont muettes, soucieuse d'éviter anachronisme et pastiche, Paulette Choné joue sur le flou et l'impression fugitive pour évoquer ce qui n'est qu'hypothétique. Avec ce petit livre, un nouveau type de biographie apparaît, qui se place délibérément dans la lignée des écrits du XVII° siècle, de ceux de Scudéry notamment qui par ses descriptions donne à voir les œuvres, réelles ou imaginaires, de son cabinet. Comme Scudery, le but de Paulette Choné est grâce à l'écriture, d'approfondir les suggestions offertes par les oeuvres d'arts. Le pouvoir des mots est tel que l'œuvre de Callot apparaît et se construit peu à peu même pour ceux qui ne le connaissent pas. Ce livre leur donne envie de se plonger dans l'univers de ses gravures, et de les confronter aux descriptions et aux analyses de Paulette Choné. Ainsi pour le profane comme pour le spécialiste, cet ouvrage éloquent et gracieux amène avec délectation à découvrir ou à redécouvrir Callot et son œuvre.
On regrettera le choix peu attrayant de la couverture qui ne contribue pas à mettre en valeur le contenu du livre et le rejet du sous-titre à l'intérieur et au dos de l'ouvrage, alors que lui seul précise le nom du héros et la nature du récit. Certes Renard-pèlerin dans l'imaginaire collectif renvoie aux fabliaux du temps passé, au fantastique populaire, au monde de l'enfance…, et c'est bien ainsi ; il intrigue et devrait piquer la curiosité mais est-ce suffisant ? Pourquoi s'être ainsi privé du sous-titre ? Il est à craindre qu'ailleurs que dans librairies spécialisées dans les arts visuels, le lecteur non averti ne remarque pas ces mémoires, qui n'ont ni l'aspect traditionnel, parfois rébarbatif pour le profane, des biographies classiques, ni le ton condescendant, et souvent anachronique, des ouvrages de la vulgarisation, auxquels les amateurs naïfs sont trop souvent soumis, alors que se tient à Kaliningrad, naguère Koenigsberg, la première exposition d'eaux-fortes du dessinateur et graveur français Jacques Callot.
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Fortitou's Blog, 23 octobre 2010
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CLVIII – Renard-Pèlerin
L’exercice qui consiste à se mettre dans la peau d’un personnage célèbre est, pour le moins, périlleux. C’est à la fois un acte fort, qui frise l’usurpation d’identité, et un acte fin, qui doit laisser apparaître les lignes directrices d’une vie sans tomber dans l’explication, et révéler ses contextes successifs sans basculer dans le documentaire.
Quand Paulette Choné se glisse dans la peau de Jacques Callot, c’est réussi, et parfois éblouissant. Sous la forme de mémoires racontées à sa mie, commençant en 1596 – il n’a pas quatre ans – et finissant en 1634, l’année qui précède sa disparition. Elle a choisi de privilégier l’enfance, les épisodes italiens de Rome (1608-1611) et de Florence (1612-1620) et les premières années du retour à Nancy. Au début revivent le Nancy de la fin du seizième siècle et les marges de la cour ducale, des souvenirs imaginaires d’une grande beauté (une fièvre puérile, visions et douleurs un jour de mardi-gras), comme aussi ce qu’il retient d’une visite à l’Arsenal avec son père. Quand celui-ci ne parle que bronze, fonte, pouces et lignes, l’enfant est captivé par deux lions sur un écusson, souverains et tranquilles, appliqués en haut relief sur une couleuvrine. Le temps de quelques émois devant des dessins de Bellange, de quelques essais comme apprenti orfèvre, d’une fuite peut-être, et le voilà à Rome, rencontrant Philippe Thomassin, et initiant le double itinéraire qu’il suivra toute sa vie – le dessin et l’estampe – et essayant des techniques personnelles entre burin, vernis et eaux-fortes.
À Florence ensuite, l’effervescence artistique des années 1610 se saisit de lui, Les premières amours côtoient l’admiration des maîtres de rencontre, tels Tempesta ou Parigi. La lente évolution se fait qui va de l’anonymat de l’apprenti jusqu’au temps où l’on pourra inscrire Callot sc. au bas d’une planche sans déchoir à soi-même. L’oscillation entre le doute qui naît d’une critique entendue et la certitude d’aller de l’avant. C’est le temps de nouvelles œuvres et des premières commandes. Celui des Gobbi, des Caprices.

L’animation et la profusion des grandes fêtes florentines lui donnent la matière des premières estampes qui se lisent en plans multiples : le champ de la fête, ses défilés et ses attroupements, les spectateurs en grappes plus ou moins rapprochées, des personnages attentifs ou dissipés, épée à la ceinture, qui sont presque sortis de l’estampe. Déjà les premiers signes de la force de Callot : sa vision. Avant de dessiner ou de graver, Callot voit, et transmet sa vision à travers ses œuvres. La multiplicité des plans est une appréhension multiple de l’espace, le redoublement des figures des Caprices est une vision dupliquée du même sujet, les perspectives de ses plans de bataille ou de siège sont une vision du monde où la carte et la scène se disputent l’espace, profitant au mieux de la place disponible. Et c’est sans doute là que Paulette Choné réussit : elle voit à travers les yeux de Callot. Elle voit son œuvre comme elle dit ses espoirs ou ses ennuis.
La vue, dis-je, est un sens de nature où le désir n’entre point.
Ensuite, je me tus.
Les années nancéennes ne sont plus esquissées que par touches successives : retour dans sa famille, cartes de sièges, livres d’emblèmes, scènes diverses qui nous emmènent jusqu’à Paris chez Silvestre, ou à Anvers. De son mariage, contracté en 1623, on ne saura que peu de choses. De la suite de l’Enfant prodigue, on ne comprendra pas tout de suite qu’il ne s’agissait pas d’un souvenir de famille. Les calamités de la Guerre de Trente ans viennent assombrir les derniers paysages, où mendiants et gueux se font leur place.
Cette vision est servie par une langue d’une belle venue, épicée de termes à peine archaïques qui en enrichissent la matière dans la masse, pas en surface. Sans doute fallait-il avoir une connaissance profonde de cette époque et une connaissance intime de l’œuvre – ce dont personne ne doute quand on connaît les travaux de Paulette Choné – pour oser écrire ça, pour oser dire et voir comme un graveur du dix-septième siècle.
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Les Lettres françaises, 7 novembre 2009
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Le mystérieux Jacques Callot
Quoi de plus difficile que de conjuguer l'histoire de l'art et la fiction ? En la matière, peu de romans, après Balzac et Zola, sont parvenus à ne pas tomber dans les pièges du genre. Les Portraits imaginaires de Walter Pater, La Semaine sainte de Louis Aragon et Les Leçons de ténèbres de Patrizia Runfola sont de ceux-là. On peut y ajouter le Renard-Pèlerin de Paulette Choné. Elle a eu l'ambition de faire une « biographie apocryphe ». On découvre le jeune Jacques Callot élève de Jacques Bellange, décorateur du duc de Lorraine, immense graveur et dessinateur d'une folle originalité. Il se rend ensuite à Rome en 1608 pour étudier auprès des Flamands exilés puis s'intalle à Florence où il découvre, émerveillé, l'œuvre de Pontormo. C'est là qu'il commence une série de dessins, Varie Figure Gobbi, et illustre La Guerre de beauté pour le mariage de la fille du duc d'Urbino. Il imagine ensuite les planches des Caprices. En 1621, il est de retour à Nancy et travaille alors pour le duc Henri, un mélancolique qui ne trouve de consolation que dans les livres. Il illustre des ouvrages et peint Le Siège de Breda en 1626, année où il va à Anvers. Quatre ans plus tard, il est à Paris et revient à Nancy où il va disparaître en 1635 – il a à peine plus de quarante ans. Il laisse derrière lui un album de gravures à l'eau-forte mémorable, Les Grandes Misères de la guerre, qui sera rendu célèbre par Abraham Bosse dix ans plus tard.
L'auteur s'est efforcé, dans une langue superbe, de pénétrer la pensée du grand créateur à l'âme tourmentée qui a désiré restituer le monde troublé et violent où il a vécu, avec ses conflits armés, ses chasses aux sorcières, ses cruautés sans nom et sa pauvreté : pour lui, dit l'écrivain, « le monde est à écrire ». Ce monde nous est parvenu dans toute son horreur et toute sa beauté grâce au magistral exercice d'écrire auquel s'est livré Paulette Choné. Son livre est surtout une méditation sur la démarche d'un artiste dont on sait si peu et qui a laissé de son passage sur cette terre un témoignage puissant. Elle a écrit des pages précieuses à l'écriture recherchée, mais épurée et subtile, capable de pénétrer cette « cosa mentale » qui est la grande affaire de l'art.
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L'Écho des Vosges, 23 octobre 2009
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Deux Lorraines écrivain(e)s
Renard-Pèlerin de l'universitaire P. Choné se présente comme les « mémoires de Jacques Callot écrits par lui-même ». Le titre est tiré d'un dessin du maître de l'eau-forte qui troque le poinçon pour la plume au soir de sa trop courte vie. Cet « écrivain français » a réalisé « plus de 1500 gravures, au moins autant de dessins », précise l'auteur dans sa postface. Né et mort à Nancy (1592-1635), Callot a bien sûr voyagé : en Suisse, à Rome, à Florence, dans les Pays-Bas et à Paris. On le suit aussi dans sa Lorraine indépendante et tant convoitée par la France voisine : Bainville (« notre maison des champs ») et la vallée du Madon, le comté de Vaudémont, de Houdemont (aux « coteaux couverts de vergers et de vignes ») à Saint-Mihel… On rencontre sa famille, le duc Charles III, Israël Henrriet, Bellange, Deruet, Pierre Woeriot, « le bon voyageur de Neufchâteau », et d'autres amis. Il est question bien sûr de ses œuvres et techniques, de la peste et des misères de la guerre. Tout est vrai ou vraisemblable dans ce « livre de déraison » rédigé pour sa « Mie ». On apprécie les affirmations (« Le monde est à écrire », « Le paysage tutoie le piéton »…) de celui qui éprouve « la douceur d'être vivant ». Quant à la langue prêtée à Jacques Callot, elle suggère habilement la personnalité de l'artiste subtil pour lequel tout est dans le renard-regard. Du grand art.
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Ouest France, 9 septembre 2009
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Mémoires de Jacques Callot
Elle aurait pu écrire la biographie de Jacques Callot. Mais l'auteure, Paulette Choné, spécialiste d'histoire de l'art des XVIe et XVIIe siècles, professeur à l'université de Bourgogne, a préféré laisser le soin à l'illustre graveur lorrain (1592-1635) de se raconter lui-même. Elle l'imagine donc rédigeant ses mémoires, seul, à la veille de mourir. L'éditeur, Antoine Jaccottet, souligne « le tour de force particulièrement réussi » par Paulette Choné. C'est, en effet, admirablement écrit et on entre, d'emblée, de plain-pied dans ce récit.
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Le Matricule des anges, n°106, septembre 2009
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Le noir et l'éclat
En imaginant les Mémoires de Jacques Callot, Paulette Choné donne aux ombres d'une vie vouée à la gravure, une transparence quasi sonore.
Célébré par Hoffmann, par Aloysius Bertrand ou par Alberto Giacometti, fasciné par le « grand vide » dans lequel il fait gesticuler, s'exterminer et s'abolir ses personnages, le graveur Jacques Callot – né en 1592 à Nancy – est de ces maîtres à l'art aussi immédiatement pénétrable qu'indéfiniment mystérieux. Auteur, en dépit d'une vie plutôt brève (il meurt à 43 ans), de plus de 1500 gravures et d'au moins autant de dessins, sa vie releva longtemps du légendaire, et l'image d'un Callot picaresque perdure encore. Mais plutôt que d'écrire sa biographie, Paulette Choné – philosophe et spécialiste de l'histoire de l'art des XVIe et XVIIe siècles – a préféré le laisser se raconter lui-même.
Elle l'imagine donc, seul, à la veille de mourir, s'adressant à l'aimée et se souvenant. À la première personne, et en 87 séquences, ces Mémoires apocryphes se présentent comme une succession de souvenirs datés, localisés et revécus avec émotion. « Recueil tumultuaire » – « Il n'est pas bien séant, diront certains, de ne savoir tenir bride à sa plume, au point de la lâcher toute caracolante entre les pièces et morceaux de la mémoire, sans discernement, l'arrêtant seulement ici et là à des brimborions comme renards, cerises et autres menutés » – cette entreprise de rétrospection – où se cachent, comme dans les dessins et gravures, « des obsessions taraudantes », « des frénésies incroyables » – relève du réalisme et de l'art parfaitement maîtrisé du graveur. Entre l'attesté et le vraisemblable, comme entre le probable et le possible, on découvre un être débordant d'esprit et infiniment curieux des divers spectacles donnés par les hommes. Un don d'observation et un appétit de découverte qui, conjugués à la pratique du dessin et aux voyages en Italie, vont faire de lui le graveur au trait pur que l'on sait et le maître d'un monde où la lumière est architecture.
Une maîtrise qui passe par un long apprentissage, suppose une somme épuisante de soin et d'attention, l'audace d'innover aussi, de désarticuler les poses académiques, d'utiliser le vernis dur des ébénistes grâce auquel il pourra creuser et recreuser le cuivre – à l'aide d'une aiguille tenue verticalement – sur des surfaces toujours plus infimes. « Ce qui a du relief, brille ou tremble, ou bien qui apparaît englouti dans des ténèbres, tout cela surgit des myriades de points pressés les uns contre les autres comme des grains de suie, ou soudain dispersés comme par un souffle. » Mais graver, c'est aussi griffer, mordre, caresser, ne pas confondre la justesse et l'élégance avec le grotesque et l'afféterie. Carnaval, fêtes de cour, pompes des noces ou des funérailles, architectures urbaines, Bohémiens, Gueux, Sièges et batailles, Arbre des Pendus, Misères de la guerre ou Tentation de saint Antoine, c'est l'orchestration qui frappe chez Callot, le mélange d'extrême précision et de désordre, les scènes féroces ou minuscules, le goût pour l'étrange (esptropiés, bossus, scrofuleux, disgraciés…). Le sens du secret aussi – « Très tôt j'ai appris à engloutir des formes secrètes sous d'autres qui grimacent n'importe quoi » – et l'amour du détail : « Voilà ce que je chéris par-dessus tout, les riens au milieu de la magnificence et de la gloire. Ma tâche est de sauver du néant ces insignifiances-là. »
Surprendre ce qui surgit, suivre son coup d'œil comme son caprice et sa fantaisie – « Ma pointe me fait souvent penser à l'instrument au moyen duquel on élargit la blessure pour y porter remède » –, c'est l'esprit même de ce qui habite l'âme et la main de Callot que nous fait partager Paulette Choné. Avec sensibilité et un sens étonnant de l'empathie.
Richard Blin
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Valeurs actuelles, 13 août 2009
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« Renard-Pèlerin » de Paulette Choné
Dans un texte inspiré, Henri Focillon (1881-1943), bourguignon et grand historien de l’art, voyait en Jacques Callot, graveur et peintre lorrain du début du XVIIe siècle, « un écrivain français » qui « tient sa pointe comme une plume à écrire ». Mais en dehors de l’œuvre gravé de Callot, il ne reste que quatre lettres. Une lacune qui a incité l’auteur, la meilleure spécialiste actuelle du grand dessinateur, à rédiger ces mémoires apocryphes. Lorsque les universitaires se lancent dans le roman historique, le pire est à craindre. Disons tout net que Paulette Choné a réalisé un chef-d’œuvre. Non seulement elle ne verse ni dans l’anachronisme ni dans le pastiche, mais elle a conçu ces mémoires comme l’art de Callot, un art parfaitement maîtrisé et méthodique. Coule une musique originale, à nulle autre semblable, que l’on conserve en tête longtemps après avoir quitté ces pages.
Frédéric Valloire
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La Liberté, 18 juillet 2009
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Jacques Callot se raconte
Au début du XVIIe siècle, l'un des plus grands graveurs de tous les temps va imposer son art en Europe. Mais si son œuvre a été décortiqué et analysé depuis belle lurette, on ne sait pas grand-chose de la vie de Jacques Callot. Ou plutôt on ne savait pas grand-chose puisque Paulette Choné s'est attelée à un curieux mais remarquable exercice : écrire les mémoires apocryphes de l'artiste. Ainsi Renard-Pèlerin (un titre énigmatique mais qui est rapidement expliqué…) parcourt-il toute la vie de Callot, depuis une fondamentale vision onirique jusqu'aux considérations bouleversantes d'un Callot vieillissant sur la guerre, en passant par l'Italie, les cours des puissants, etc.
Paulette Choné justifie son périlleux exercice dans une postface où elle explique comment son livre est un va-et-vient entre l'historiographie avérée et un imaginaire « emprunté » aux gravures de Callot. Comme si l'homme Jacques Callot était dissimulé, par petits coups de burin, dans ses œuvres. D'ailleurs, note-t-elle, les biographies de ses contemporains Félibien ou Baldinucci oscillaient déjà entre faits réels et affabulations. Résultat : un récit brillant, savant, à la langue goûteuse, dans lequel il faut se laisser emmener comme dans une gravure.
Jacques Sterchi
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Est Magazine, 21 juin 2009
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Sous les traits de Jacques Callot
Paulette Choné imagine les mémoires du célèbre graveur lorrain. Une prouesse.
À la quarante-troisième année de son âge, alors que « la mort remue familièrement ses os dans mon lit », Jacques Callot se raconte. Le dessinateur et graveur lorrain, né en 1592, disparu en 1635, cauchemarde. La nuit, lui vient en songe l'un des animaux qu'il aimait croquer : le renard-pèlerin. C'est sous ce panache roux que Paulette Choné, qui a été la commissaire de la grande exposition Callot de 1992, publie les mémoires de l'artiste, célèbre pour ses eaux-fortes sur la Guerre de Trente Ans dont « L'Arbre aux pendus ». Un pari d'autant plus osé (et réussi) qu'elle éclaire le personnage d'une lumière joyeuse, contrairement à l'idée que l'on s'en fait à travers ses œuvres les plus connues. Universitaire, familière de l'époque, Paulette Choné reconstruit l'itinéraire du Nancéien de sa ville natale à Florence, Paris et retour, comme s'il s'agissait d'un feuilleton, en 87 épisodes brefs et très enlevés. Elle s'en explique.
– Comment vous êtes-vous glissée dans la peau de Jacques Callot ?
– J'ai commencé par écrire des textes assez courts sur quelques estampes et dessins sans avoir une idée très précise de ce que j'allais en faire. Des dialogues me sont venus, que j'ai gardés dans le livre et peu à peu la première personne s'est imposée. Mais il n'était pas question pour moi de faire un pastiche, je me suis tenue presque aux antipodes d'un Robert Merle qui me divertit beaucoup par ailleurs.
– Vous avez beaucoup travaillé la langue. Le résultat est particulièrement réjouissant. N'était-ce pas difficile ?
– Au contraire, ce fut un vrai plaisir. J'ai eu beaucoup de mal à quitter ce livre, une fois qu'il a été terminé. J'avais trouvé le ton, je m'y sentais bien.
– Avez-vous pu mieux comprendre Jacques Callot et ses ressorts créatifs ?
– Ce n'était pas mon objectif. Mon propos était plutôt d'accentuer encore le mystère… Cet homme, qui a eu une vie assez courte, a produit d'innombrables œuvres, certaines si géniales… C'était une gageure de l'enfermer dans un texte du XXIe siècle. J'en avais conscience. Ce qui m'a ravie, ce fut de mettre en évidence son côté joueur, son autodérision, ses rapports distanciés avec les puissants de son temps. Il avait un « bon naturel », il aimait la vie. Dans mon pense-bête, j'avais inscrit en tête de ne surtout pas céder aux clichés du reporter des misères de la guerre, du compagnon des gueux, à cette image noire trop répandue. C'était très stimulant : il fallait que j'invente autre chose, qui soit vraisemblable. J'en fais quelqu'un de presque libertin. Il n'est jamais irrévérencieux vis-à-vis de la religion mais il n'est pas le grand mystique qu'on a voulu faire croire.
– Vous êtes une fan !
– Je me souviens d'une réflexion de Daniel Boulanger, de l'Académie Goncourt, à qui je parlais de Jacques Callot. Il m'avait lancé : on dirait que c'est l'homme de votre vie. Sans doute.
Propos recueillis par Michel Vagner
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Lexnews, mai 2009
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Jacques Callot (1592-1635) fut un maître incontesté de la gravure et de l’eau-forte dans le premier tiers du XVIIe siècle. Il a laissé près de 1 500 gravures et autant de dessins. Né à Nancy, faisant son apprentissage à Rome puis se rendant à Florence, il reviendra dans sa région natale en 1621. Il connaîtra les Pays-Bas puis Paris. Dans toutes ces villes, Callot a été près des puissants de son temps et a la plupart du temps travaillé pour des commandes qui lui étaient faites. On peut facilement imaginer qu’il a été un témoin particulièrement précieux de son temps et c’est justement ce témoignage qui nous est donné à imaginer grâce à la plume inspirée de Paulette Choné (spécialiste renommée dans l’histoire de l’art des XVIe et XVIIe siècle et notamment dans l’art lorrain). Renard-Pèlerin, nous laissons au lecteur le soin de découvrir la signification de ce titre mystérieux, est le récit de ces Mémoires qui ouvrent les portes de l’univers de l’artiste, mais également de l’observateur averti qu’il fut toujours. Nous accompagnons ainsi l’artiste, chronologiquement et à l’image d’un journal, dans la progression de son art et de son époque. Et là, la magie opère ! Jacques Callot revit littéralement dans ces écrits à la première personne…. Callot revit en effet sous nos yeux avec ses soupirs d’aise ou d’agacement, avec ses traits incisifs, avec une lucidité qui impressionne le lecteur du XXIe siècle. Il apprend vite à connaître les rouages du pouvoir et de la cour, il sait se faufiler entre les nombreux pièges d’une époque troublée (les terribles guerres de religion), mais avant tout, il est un amoureux de la vie. Callot, par son travail d’artiste, a appris à observer et même à observer grâce à une méthode bien particulière : son maître lui rappela qu’« il y a toujours quelqu’un qui ne voit pas bien ce que tu as la prétention de montrer […] tu dois te mettre à la place de celui qui ne voit pas bien, qui veut absolument repaître ses yeux, et qui est obligé de se mettre sur la pointe des pieds » (p. 56). C’est là le fil directeur de ces mémoires, Callot aura toujours cette délicatesse de suggérer ce que nous n’aurions pas su voir, sans pour autant nous l’asséner…
Il suffit de regarder avec attention son œuvre Le Massacre des innocents pour réaliser ce regard décentré qui propose une terrible scène de massacre dans la rue sous le regard froid des puissants au balcon d’un palais ou bien l’une des scènes poignantes de La Parabole de l'Enfant prodigue où l’on voit toutes les personnes affairées dans la maison à évaluer la part d’héritage du fils réclamant son bien alors qu’un chien en plein milieu de la pièce est entrain de faire ses besoins en assistant au triste spectacle !
Le drame est associé à la dérision, l’espérance à la désillusion, sans que ces contraires s’opposent, mais plutôt s’éclairent l’un l’autre, démontrant, une fois de plus, la complexité de l’être humain. Nous voyageons très loin grâce à Jacques Callot, et, j’allais l’oublier, Paulette Choné ! Car c’est l’effet extraordinaire de ces mémoires proposées par Paulette Choné que de nous faire oublier sa part de responsabilité dans ce récit et d’être persuadé que par sa plume, c’est le célèbre artiste qui s’exprime encore dans ces pages inoubliables. Le Renard-Pèlerin est un livre intense qui laisse cette étrange impression d’une présence ayant traversé les siècles et dont il est difficile de se défaire après lecture…
http://lexnews.free.fr/leslivres.htm
Postface de Paulette Choné
Format : 135 x 205
264 pages • 22 euros
ISBN : 978-2-35873-004-4
Mise en vente : 22 mai 2009
