Notes de ma cabane de moine

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Valeurs actuelles, n°3926, 23-29 février 2012
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Notes de ma cabane de moine et Notes sans titre
« Au printemps, je vois les glycines en fleur ; elles s'étalent à l'ouest comme un nuage violet. En été, j'entends le chant des coucous ; et chaque fois, j'ai l'impression de faire un pacte avec eux pour qu'ils me servent de guides au suprême passage de la montagne de la mort. »
Notes de ma cabane de moine est l'autobiographie d'un poète japonais du XIIe siècle qui s'était retiré du monde. Admirées de Claudel, ces notes ont été traduites par le père Sauveur Candau, l'un de nos meilleurs japonisants, et il fallait avoir comme lui l'âme assez aimante et assez limpide pour restituer en français cette touche impondérable. Jacqueline Pigeot, dont la savante postface donne tous les éclaircissements nécessaires, est aussi l'un des membres du groupe Koten, qui a traduit et annoté les Notes sans titre du même auteur, quand il se souvenait du temps où il était poète dans le monde, précieuses miscellanées sur son art et sur son époque.
Philippe Barthelet
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Le Matricule des anges, n°121, mars 2011
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Regard d'un sage
En 1212, Kamo no Chômei, poète ermite témoin de son temps, composait un joyau de la poésie universelle.
Il n’est pas nécessaire d’avoir le goût des affaires humaines pour discerner les puissances des passions qu’elles mettent en œuvre. Du plus profond de leurs abris érémitiques, les poètes japonais médiévaux ont posé sur leurs contemporains et la nature humaine un regard de bonté et d’affliction mêlées, puisé à la source des arcanes du monde. Dans cette période troublée du Japon de la fin de l’époque de Heian (794- 1185) où le pouvoir passait des vieilles familles aristocratiques aux guerriers (samouraïs) mais demeurait cloisonné et hiérarchisé, un lettré devait appartenir à un seigneur – fonctionnaire, samouraï, officiant dans un lieu de culte ou poète de cour, comme les Trente-six poètes immortels, liste certifiée des trésors de la culture établie par le poète Fujiwara no Kint – ou chausser ses « semelles de vent », devenir errant. Bien des figures les plus prégnantes de la poésie nippone jusqu’à l’ère Meiji sont issues de cette tradition ole des auteurs de waka (rebaptisés au XIXe siècle haikus) qui prend racine dans les grands espaces, la solitude, la contemplation de la nature et de ses perpétuelles mutations. « Les demeures humaines et leurs habitants rivalisent d’impermanence, disparaissent, et nous font penser à la rosée sur le liseron du matin. »
Notes de ma cabane de moine de Kamo no Chômei est un classique de la poésie japonaise, c’est aussi un recueil composite et dense, alliant souvenirs de la vie mondaine, ses « calamités extraordinaires », et renoncement du sage, dans la pure tradition bouddhiste de la recherche de l’épuisement des passions : « Je me connais, je connais le monde, je n’en attends rien. »
Notes sans titre, propos sur les poètes et la poésie, composé la même année, est un véritable vade-mecum que tout écrivain devrait garder précieusement à ses côtés. Outre qu’il permet de connaître « des procédés pour le cas où une femme vous adresse un poème » – en ce cas, et quelles que soient ses intentions, répondez « “Vous n’y songez pas...” Pareille réponse est adaptée à tous les cas. Elle convient aussi bien pour le cas où la dame vous exprime son amour que pour celui où elle vous fait des reproches ou se plaint de vous » –, c’est une somme historique de l’écriture des waka et des principes universels de l’acte poétique : « En disant les choses jusqu’au bout, en exprimant clairement ce qui aurait dû constituer le noyau du poème, celui-ci perd toute profondeur. »
Fils du supérieur d’un sanctuaire, Kamo no Chômei (1155-1216) aurait dû hériter de la charge paternelle à 18 ans. Mais, exclu de la succession, il ne lui restait qu’à s’appliquer – brillamment – à la poésie et au luth (biwa). Publiant son premier recueil personnel à 20 ans – une exception – il appartient à différents cénacles très en vue à la cour, est appelé auprès de l’empereur Gotoba-in pour intégrer son Bureau de la poésie et participer aux manifestations permettant d’établir la huitième anthologie impériale de poésie (Shinkokin wakashû). Fondées sur le principe des tournois, ces épreuves sélectionnaient le meilleur poète – c’est-à-dire celui qui parvenait à « produire des pièces qui, tout en respectant les règles et la tradition [du waka], laissent transparaître sa sensibilité propre » (préface de Michel Vieillard-Baron, Notes sans titre). Lorsque, lassé de la vie de cour, et désespéré de ne pouvoir reprendre les rênes du sanctuaire de son enfance, Kamo no Chômei devient moine bouddhiste, il a 50 ans, et s’émerveille toujours de « l’intérêt d’une pareille vie [qui] ne pourrait que s’accroître encore pour quelqu’un qui approfondirait ses pensées et essaierait d’acquérir un savoir profond ».
Lucie Clair
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Lexnews, 1 février 2011
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Kamo no Chômei
« Le monde est ainsi fait ; il est bien difficile d’y vivre et chacun sent la précarité de sa propre vie, de son habitation », écrit Kamo no Chômei dans un petit livret, et combien ces paroles semblent résonner en notre fragile XXI° siècle ! Nous sommes pourtant au XIII° siècle dans un Japon ravagé par les dissensions politiques et celui qui tient cette plume isolée au fond d’une cabane esseulée a cependant connu la vie de cour et ses vicissitudes…
Profondément inspiré par le bouddhisme qui se développe à cette époque, l’écriture de Chômei est marquée par les traits de la religion asiatique : l’impermanence des choses, l’évitement de la souffrance en abandonnant l’ego pour parvenir à l’éveil. Faut-il pour autant conclure à un essai spirituel, une digression à vocation religieuse ? Cela serait trop réducteur et surtout méconnaîtrait la complexité de celui qui témoigne de sa retraite volontaire au milieu des montagnes et qui voit le feu de son brasier le matin comme un compagnon fidèle de ses vieux jours. Chômei n’est pas un moine érémitique ou tout au moins s’il a décidé de vivre en solitude et en ascèse, ses émerveillements et ses rencontres en atténuent considérablement la rigueur… Comment en effet juger autrement le fait que la simple voix du hibou suffise à émouvoir notre moine et que lorsqu’il entend les cris du singe, il mouille sa manche de ses larmes ? Il serait plus juste de parler d’une ascèse poétique pour ces pensées écrites de sa cabane de moine ; une attitude qui évoque à la fois une certaine distance des choses et du monde, qui rappelle les pensées de Sénèque et en même temps préfigure un sensualisme marqué qui résonnera encore au siècle dernier avec Kawabata. Notre moine sait bien que ses émotions sont contraires à la maîtrise de soi prônée par l’enseignement bouddhique et s’il se repent, il ne peut s’empêcher à la dernière ligne de son ouvrage de remarquer que « la lune brille, mais il est triste de la voir disparaître derrière les monts » !
À noter que ce texte majeur de la littérature japonaise est accompagné en postface d’une étude particulièrement détaillée sur son contexte historique et littéraire rédigée par Jacqueline Pigeot.
Philippe-Emmanuel Krauter
Le site de la revue Lexnews
