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Revue des deux mondes, mars 2012
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Zbigniew Herbert
Dans la conversation avec lui-même à propos de l'écriture poétique, qui introduit le premier volume de ses œuvres, le grand poète polonais Zbigniew Herbert fait remarquer que son intention en écrivant un poème n'est pas de briller dans une langue raffinée dont il jouerait en virtuose, mais de montrer « la réalité d'une manière aussi pure et transparente que possible ». Un peu plus loin, il précise pourquoi il aspire à cette pureté de la langue. Ayant vécu sous deux régimes totalitaires, le nazisme et le stalinisme, et ayant connu sous leur règne un effondrement de l'image de la réalité et un triomphe du mensonge, il croit essentiel de revenir aux choses simples et aux faits : « Le dialogue avec les choses a été pour moi une tentative d'arriver à la source pure de la langue. » Ses poèmes brillent, cependant, d'une lumière tout intérieure entretenue, dirait-on, par un veilleur de nuit, un gardien aux aguets, attentif à chaque signe, à chaque mouvement et chaque strate de ce monde qui nous entoure et constitue le dense tissu humain de la réalité.
Qui a lu Un barbare dans le jardin ou Monsieur Cogito se réjouira du projet éditorial mis en route par les éditions Le Bruit du temps, celui de publier l'œuvre complète du poète dont les deux premiers volumes viennent de sortir. Le recueil de poèmes en vers et en prose Corde de lumière s'accompagne des récits de voyage en Grèce et en Crète Le Labytinthe au bord de la mer, les deux ouvrages donnant de prime abord une idée du large champ parcouru par le poète, qui pratiqua tout au long de sa vie l'art de voyager, sans pour autant émigrer de sa Pologne natale placée sous le joug du totalitarisme. Né en 1924 à Lwow, Herbert fit des études de droit et de philosophie avant d'exercer mille petits métiers sans jamais se compromettre avec le régime stalinien, qui lui mena la vie dure, allant jusqu'à l'interdire d'écriture en 1951. Herbert est une figure majeure de la poésie polonaise d'après guerre. Il eut pour ami Czeslaw Milosz, qui fut son traducteur en langue anglaise.
Corde de lumière est une grande promenade poétique dans le monde des objets, des êtres vivants et des faits, où le quotidien et le politique se mêlent : poésie sobre, toute en finesse d'observations douloureuses ou lucides, lesquelles sont traversées d'un humour implacable quoique léger, avec en toile de fond une conscience du désastre provoqué par les occupations successives de son pays et le déracinement qu'elles engendrèrent pour lui et pour tant d'autres. Chaque poème a son thème, simple et sage en apparence, sous lequel en filigrane se révèle, par touches imperceptibles et comme tenue à distance, la tragédie ou l'ironie des situations.
L'essai sur la Crète et l'art minoen, Le Labyrinthe au bord de la mer, est une autre corde sur laquelle joue Zbigniew Herbert. Le poète a parcouru l'Europe, étudiant et dessinant, tout en contemplant aussi bien les paysages (« Essai de description du paysage grec ») que les traces laissées par les civilisations antiques pour lesquelles il se passionne. Il voyage en assoiffé calme, ne se contentant jamais d'une seule approche, d'un seul point de vue dicté par un guide ou un premier regard, mais il cherche à comprendre toujours mieux ce qu'il voit par un approfondissement de son savoir. Sa manière de se tenir devant les œuvres de notre civilisation européenne en dit long : son regard contient une éthique, un rapport actif à la culture, qui, pour lui, se conquiert plus qu'elle ne se reçoit mécaniquement. Qu'il soit en Crète, sur l'Acropole d'Athènes, en Étrurie, à Lascaux ou ailleurs, il s'approprie le lieu, l'assimile non seulement par les yeux mais aussi par l'intelligence et la connaissance, tentant de comprendre comment les œuvres de la haute antiquité ont réussi à traverser le temps, quel secret de longévité se cache non seulement derrière leur existence physique mais aussi dans le sens qu'elles prennent aujourd'hui pour nous. Un peu comme l'abeille butine autour d'une fleur en un mouvement d'aller et de recul, le poète semble danser, dans un travail incessant, autour de ce qu'il voit. Son approche, que lui-même définit comme « humaniste » est une démarche contre le nihilisme dont son pays eut à subir les terribles méfaits, un acte de résistance en esprit.
Les deux ouvrages qui viennent de paraître se complètent et se répondent. Ainsi, parmi les essais sur la Grèce, le texte intitulé « La petite âme » donne un écho réflexif remarquable au poème « La Joconde ». Il traite du sentiment évoqué par Freud dans l'une de ses lettres à Romain Rolland, celui d'étrangeté et d'irréalité, voire de culpabilité, qu'éprouve celui qui a la chance de voir pour la première fois de ses yeux l'Acropole d'Athènes, un chef-d'œuvre sur lequel il a tout lu et qu'il connaît, en une sens, « par cœur ». Herbert, quant à lui, au terme d'un voyage difficile, jalonné d'empêchements, parvient un jour au Louvre et se trouve enfin en présence du célèbre tableau. Il cotemple la Joconde sans se laisser impressionner par ce sourire mondialement admiré, et ce sont les absents auxquels il pense, qui l'accompagnent dans une contemplation intensifiée par l'absence : « M'imaginer que je suis le délégué ou le député de tous ceux qui n'ont pas survécu. Et comme il convient à un délégué ou un député, m'oublier et tendre toute ma sensibilité et mon intellect, pour que l'Acropole, les cathédrales et la Joconde se répètent en moi, à la mesure évidemment de mon cœur et de mon esprit limités. »
C'est ainsi que le poète regarde la beauté, pour tous ceux qui ne la verront pas :
« voilà j'y suis
ils devaient tous venir
je suis seul ».
Édith de la Héronnière
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La Liberté, 29 octobre 2011
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Retour magique à l'Antiquité
Exilé en Occident dès les années 1970, Zbigniew Herbert a beaucoup sillonné la France, mais aussi l'Italie, la Grèce, l'Angleterre ou les Pays-Bas. Fasciné par l'Antiquité, ce berceau de l'humanisme, il lui a consacré un bel essai, Le Labyrinthe au bord de la mer, publié de manière posthume en Pologne en 2000 et resté inédit jusqu'à aujourdh'ui en français. L'écrivain y évoque la civilisation minoenne, l'ombre inquiétante du Minotaure, la Grèce d'Homère ou le siècle de Périclès, mais aussi les mystères des Étrusques ou l'extraordinaire mur d'Hadrien marquant les limites de l'expansion romaine en Grande-Bretagne. Et ce livre procure un vrai enchantement, tant l'auteur a su sublimer son érudition par un récit subtil, entraînant.
Il y a une sorte de plaisir immédiat à revisiter, sous la conduite de l'essayiste inspiré, le palais d'Agamemnon à Mycènes dans son décor calciné et sauvage. Ou le chantier de l'Acropole, œuvre collective de centaines d'artisans, détaillée ici avec une extrême précision. Ou encore l'antre de la Pythie de Delphes distillant, « invisible derrière une tenture », ses prophéties sibyllines exigeant l'assistance d'exégètes. Non mois captivant apparaît le chapitre sur les Étrusques avec, par exemple, l'émotion que peut susciter une balade à Tarquinia, au cœur de sa nécropole recouverte d'herbe. Là où, près de la surface, non loin des grillons et des cyprès, « des festins, des chasses, des ballets sont éternisés sur les murs ».
Alain Favarger
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Livres Hebdo, n°879, 30 septembre 2011
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Le flâneur de l'histoire
Le poète polonais Zbigniew Herbert nous propose un voyage en Crète et en Grèce.
Au cours d'histoire, Zbigniew Herbert (1924-1998) préférait l'histoire au long cours. Celle que l'on ressent quand on se promène, quand on se frotte à la poussière du temps, au contact des vieilles pierres, des ruines et des paysages. Le grand écrivain polonais, dont Le Bruit du temps publie en édition bilingue le premier volume des œuvres poétiques sous le titre Corde de lumière, fut aussi un essayiste de premier ordre, avec une façon bien personnelle d'évoquer le passé en cheminant entre les mythes et les drames.
Dans Le Labyrinthe au bord de la mer, le flâneur nous conduit aux origines d'un monde auquel nous devons le nôtre. Le labyrinthe, c'est celui de Dédale d'où sortit victorieux Thésée après avoir tué le Minotaure, la mer, c'est la Méditerranée. De cette Crète est sorti Cnossos et la civilisation minoenne, découvertes au tout début du XXe siècle par Arthur Evans, auquel Zbigniew Herbert consacre un beau chapitre.
On sent le poète polonais fasciné par la tentation de durer de la Crète antique, une tentation sans ostentation avec une absence de majesté, de puissance lugubre, de vengeances inquiétantes. « Il ne subsiste aucun portrait de ces souverains dont les traits menaçants, la pose hiératique et les proportions gigantesques, écrasantes pour tout et pour tous, font apercevoir la folie et le crime de ces temps-là. »
En déambulant au bord de la mer, Zbigniew se perd lui aussi dans le labyrinthe du passé dont il souligne le bruit et la fureur. Il offre une bouffée d'air frais à tous ceux qui se désespèrent de voir le monde préférer les chiffres à l'être. Ce livre magnifique d'un homme qui recherche son histoire dans l'Histoire montre que l'on peut voir la Grèce autrement que comme une faillite, un pays maltraité par des agences de notation qui n'ont jamais eu la moyenne en philo.
« Lorsque je réfléchis à l'histoire de civilisations éloignées, je m'intéresse davantage à la cause de leur mort qu'à tout ce qui concerne leur vie, leur splendeur et leur puissance. » Zbigniew n'est pourtant pas un mélancolique. Ce rêveur est lucide. Comme Chateaubriand, il est venu chercher un peu d'harmonie dans un siècle oublieux. D'où cette remarque qui pourrait résumer ces sept essais sur l'Antiquité grecque et latine : « L'un des péchés mortels de la culture contemporaine est d'éviter craintivement toute confrontation directe avec les valeurs les plus hautes. Et cette conviction arogante que nous pouvons nous passer de modèles (autant esthétiques que moraux), sous prétexte que notre situation dans le monde est soi-disant exceptionnelle et incomparable. »
Laurent Lemire
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