La Vie privée, nouvelle suivie de deux essais
La république des livres, 10 août 2011
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Les deux visages de Robert Browning
Pour l’instant, les librairies et le Poet’s Corner ont échappé au nouveau grand incendie de Londres. Pour les premières, on débat encore de la question de savoir si elles ont été épargnées par respect pour la culture ou, pire encore, par indifférence (Scotland Yard planche sur une troisième hypothèse selon laquelle les émeutiers ne lisent plus que sur des e-readers); s’agissant du Poet’s Corner de l’abbaye de Westminster, y toucher signerait la fin du Royaume dans ce qu’il a de plus grand. De quoi annoncer du sang, de la sueur et des larmes. Nous y repensions l’autre jour sous ses voûtes en lisant le discours que Henry James y prononça un jour de mai 1912 pour la commémoration du centenaire de la naissance du grand poète victorien Robert Browning, dont les cendres reposent là. James, qui ne sortait plus, fit une exception. Son hommage au poète adulé fut d’une telle intensité et d’une si vive émotion que, de mémoire de chroniqueur, on n’entendit plus jamais dans la nef d’aussi longs applaudissements. L’éditeur de Sur Robert Browning (traduit de l’anglais par Jean Pavans, 132 pages, 12 euros, Le Bruit du temps) a été bien inspiré de le rappeler en liminaire de la nouvelle au centre du recueil, La Vie privée (The Private Life), à laquelle il a heureusement adjoint deux courts essais de l’écrivain consacrés au poète à vingt deux ans d’intervalle. C’est que la figure de Browning, l’homme et l’écrivain, fascinait véritablement Henry James. Ils eurent l’occasion de se croiser en Angleterre et en Italie jusqu’à ce, par un extraordinaire hasard objectif dirait-on, ils se retrouvent voisins à Londres à partir de 1885, l’un vivant au 34 de De Vere Gardens, à Kensington, l’autre au 22. Mais ce qui lui donna l’occasion de l’observer de plus près, et d’épaissir l’énigme qu’il constituait à ses yeux : un personnage qui réussissait à vivre pleinement dans la société tout en se frayant un passage secret pour accéder quand il le voulait à sa vie de poète reclus dans l’isolement. Régulier et séculier à la fois, mondain et isolé selon les besoins du moment, sa situation fait penser à celle de Paul Valéry, et renvoie au Proust du Contre Sainte-Beuve qui dissociait radicalement le moi social du moi créateur, les jugeant incompatibles, fût-ce dans une coexistence pacifique, au nom d’une haute idée de la littérature. C’est pour résoudre cette énigme que Henry James a donc écrit La Vie privée autour des deux visages de son maître ; celui-ci y apparaît sous les traits d’un écrivain qui ne sacrifie rien à son art face à un artiste entièrement voué à la mondanité qui fait penser au peintre Frederic Leighton. Dans ce qu’il a conçu comme une pure fantaisie, il a fait entrer dans leur rencontre « le petit concept de l’identité privé ». C’est vif, rapide, mordant et raisonnablement caustique. Cela date d’un temps (1891) où un écrivain anglais pouvait écrire sans problème « haricots verts », « régal », « débit », « contretremps » en français dans le texte. Mais ce n’est pas tant l’écriture que le portrait de ces jumeaux si dissemblables qui fait l’intérêt de cette histoire. Surtout celui du peintre, d’une vraie cruauté. Il est montré tout le temps en représentation, occupant la scène de manière à écraser tous les autres :
« Je l’avais intimement plaint pour la perfection du spectacle qu’il donnait, je m’étais demandé quel visage livide devait couvrir un tel masque, et ce qu’il lui restait pour les heures implacables durant lesquelles un homme se trouve seul ou, plus gravement encore, en compagnie de cet aspect plus profond de lui-même, sa femme légitime. »
Réponse : tout pareil. Même à la maison, il se comportait en personnage public. De quoi s’interroger sur la forme de repos que pouvait bien prendre une présence aussi intense. Quant à sa femme, il ne lui restait plus qu’à s’en remettre à ce que l’auteur appelle délicatement « la noblesse relative de l’incertitude », laissant l’énigme irrésolue. Comme par miracle, les deux Robert Browning se rejoignirent naturellement quand la voix de Henry James s’éleva sous les voûtes de l’abbaye de Westminster, temple de la renommée du peuple anglais. Alors apparut dans le transept sud un classique dans toute sa majesté, auquel des fantômes de marbre soudain relevés de leur gisant firent une haie d’honneur. C’étaient ses nouveaux compagnons pour l’éternité, la vieille amicale du Poet’s Corner « attendant de s’habituer à lui avec un sentiment de défaillance dans les critères ». Puis James conclut en rappelant que si Browning incarnait bien l’esprit anglais « le meilleur et le moins dilettante », c’est qu’il se voulait l’héritier de la grande tradition des valeurs spirituelles en dépit de « tous ses italianismes et cosmopolitismes ». Toujours d'actualité. La sagesse se trouve au coin des poètes.
Pierre Assouline
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L'homme nouveau, n°1470, 22 mai 2010
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Browning ou le génie poétique
Le poète anglais Robert Browning (1812-1889) incarne la plénitude du génie poétique. La réédition de son chef-d'œuvre L'Anneau et le Livre coïncide avec la publication du Browning de Chesterton et de l'étude qu'Henry James, son contemporain et ami, lui consacra. Une aubaine ! […]
Henry James : Qui est Robert Browning ?
Henry James semble a priori n'avoir que peu en commun avec Chesterton, sinon le fait que Browning ait été aussi un « des repères indélébiles » de son existence. Le romancier américain a sans doute puisé chez lui ce goût de l'inconclusif qui fait le charme de ses romans. Browning a constitué pour le romancier une énigme, qu'il approcha de près puisqu'ils furent voisins à Londres. James voyait dans le poète deux âmes en un seul homme, le mondain brillant et « le monsieur assis seul à sa table, silencieux et invisible, pour écrire des choses admirablement profondes, belles et compliquées ». Après la mort de Browning, il essaiera à plusieurs reprises de résoudre cette énigme, en particulier dans un essai, dans une conférence sur L'Anneau et le Livre (qui constitue aussi une belle introduction au chef-d'œuvre du poète) et, surtout, en ayant recours à la fiction et en écrivant La vie privée, une nouvelle dans laquelle il cache d'un léger voile littéraire une véritable enquête policière sur cet écrivain qui « ne parlait jamais de lui-même ; c'était un sujet qui aurait été remarquablement digne de lui, mais il n'y avait apparemment jamais réfléchi ». Après avoir exploré plusieurs pistes, les dernières pages concluent sur une image tout à fait adaptée à son sujet : ce que l'on croit voir est « une porte dont l'autre côté est le seul à connaître le vrai Robert Browning ». […]
Didier Rance
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La Quinzaine littéraire, n°993, 1er-15 juin 2009
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Henry James sur Robert Browning
Ce nouveau livre nous renseigne sur le poète, et plus encore sur le romancier et ses sentiments à l'égard du poète. La Note de l'éditeur, qui ne comporte que quatre pages, mais constitue une mine d'informations, nous rappelle que toute sa vie, James a été fasciné par la figure de Browning, dont il a découvert l'œuvre très tôt. Tout commence donc par l'admiration d'un jeune homme venue du Nouveau Monde, et passionné de littérature, pour un poète anglais prestigieux, d'une génération son aîné. Browning représente pour lui un modèle de réussite. Mais c'est aussi un modèle esthétique, puisqu'il lui empruntera, pour ses romans et ses nouvelles, certaines techniques, comme la multiplication des points de vue sur les mêmes événements et leur caractère « inconclusif », que l'on peut observer dans L'Anneau et le Livre précisément.
Avant tout, James est fasciné par l'homme Browning, dont il perçoit l'aura en Italie, où il fréquente les mêmes milieux d'artistes anglo-américains. À Londres, James rencontrera le poète en personnes lors de dîners mondains, comme aime en organiser la bonne société victorienne. Et à partir de 1878, ils deviendront même voisins, habitant à quelques numéros l'un de l'autre dans une même rue du quartier de Kensington.
Ce qui intrigue James chez Browning, c'est ce qu'il considère comme un clivage total entre l'homme du monde et le créateur d'une œuvre poétique unique. Cela remet en cause sa propre théorie selon laquelle l'art exige qu'on lui sacrifie la vie réelle.Ce clivage lui inspire la nouvelle La Vie privée, publiée pour la première fois dans The Atlantic Monthly en 1892. Browning y est dépeint sous les traits de l'écrivain Clare Vawdrey, que James oppose à un artiste mondain totalement dénué de personnalité intérieure, Lord Mellifont, dont le modèle est le peintre à la mode, Frederic Leighton.
Cette nouvelle fantastique est fondée sur le dédoublement, comme L'Étrange Cas du Docteur Jekyll et de M. Hyde de Stevenson, l'ami très cher de James ; mais au lieu d'avoir la même orientation tragique, elle tourne plutôt à la comédie. James en donne les clés dans la préface écrite pour l'édition de New York de ses œuvres complètes en 1909, reproduite ici.
À la suite de cette préface qui nous explique le rôle joué par Browning dans la conception de la nouvelle, nous trouvons encore deux essais de James sur le poète. Le premier, intitulé « Browning à l'abbaye de Westminster » et publié dans The Speaker en 1890, à l'occasion du transfert des cendres de Browning au célèbre « Coin des poètes » de l'abbaye (qui est aux Anglais ce que le Panthéon est aux Français), est un magnifique hommage à sa modernité, à son goût de l'expérimentation. Le second texte, « Le roman dans L'Anneau et le Livre », est une conférence magistrale prononcée devant la Royal Society of Literature en 1912 (pour le centenaire de la naissance de Browning), où James célèbre la vaste imagination du poète, qui s'exprime dans ce poème-cathédrale, qui aurait pu constituer, comme il le note avec une légère pointe d'envie peut-être, une magnifique œuvre de fiction. Quel beau monument en prose nous aurions eu, en effet, si James s'était emparé du même sujet pour créer un roman ! Avec le recul du temps, la différence de génération s'estompe, et maintenant ces deux grands créateurs apparaissent comme des pairs qui ont su, chacun dans son domaine propre, ouvrir les portes de la modernité.
Alain Jumeau
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Le Magazine littéraire, n°486, mai 2009
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Le Cahier critique • Domaine étranger
Gide, Hofmannsthal ou Borges admirèrent avec ferveur L'Anneau et le Livre (1868-1869), mais les lecteurs français sont longtemps restés à la porte de ce texte. La toute jeune maison d'édition Le Bruit du temps débute par un coup d'éclat : rééditer, en la corrigeant autant que nécessaire (c'est-à-dire peu) l'unique traduction parue chez Gallimard en 1959, due à l'excellent angliciste Georges Connes. Cette première édition n'avait été tirée qu'à un petit nombre d'exemplaires et s'arrachait il y a quelques mois encore à plus de 400 euros. Inutile de la chercher désormais : la nouvelle édition est bien meilleure ! Elle est bilingue, contrairement à l'édition originale, et accompagnée d'une magnifique préface de Marc Porée, l'un des meilleurs connaisseurs de la poésie anglaise ; l'impression sur papier ivoire, la typographie d'un goût parfait, la reliure idéalement maniable, en font de plus un enchantement pour l'œil.
Pourquoi lire, en 2009, un long poème narratif de l'ère victorienne ? Parce que ce n'est justement rien de tel, mais un véritable roman qui bouleversa l'art de la narration et qui n'a rien perdu de sa force. Georges Connes a eu bien raison de le traduire en prose : Robert Browning (1812-1889) pensait en vers, mais il racontait en romancier, et son vers est d'une ductilité toute prosaïque. Tout commence quand le poète découvre, chez un bouquiniste de Florence en 1860, un « vieux livre jaune » rassemblant les pièces d'un procès criminel tenu à Rome en 1698. Le comte Guido Franceschini, gentilhomme d'Arezzo, fut condamné à mort avec ses sbires pour le meurtre de ses beaux-parents et de sa femme, qu'il soupçonnait d'adultère avec un jeune prêtre qui avait, en réalité, tenté de la sauver. En un éclair, Browning entrevoit ce qu'il peut faire de cette histoire : la raconter non pas du point de vue d'un narrateur omniscient, mais à travers une suite de monologues qui donnent la parole tour à tour aux protagonistes de l'affaire, y compris à la victime, Pompilia, qui agonisa plusieurs jours, et au pape Innocent XII, devant qui fut porté l'ultime recours en grâce de l'assassin. Le résultat se dévore comme un roman policier écrit par un conteur visionnaire.
La structure inventée par Browning a été exploitée depuis par de nombreux romanciers (de Tandis que j'agonise de Faulkner à Médée de Christa Wolf) et cinéastes ( dès Rashômon de Kurosawa). Elle assura le triomphe du poème qui rendit Browning, entre-temps devenu veuf, tardivement célèbre. Henry James, qui le rencontra, lui consacra plusieurs écrits, dont une conférence marquante repérant dans L'Anneau et le Livre, avec raison, une révolution esthétique. Browning au sommet de sa gloire s'était transformé en une figure mondaine sans grand rapport avec sa jeunesse enfiévrée : James en fut frappé au point d'imaginer dans une nouvelle, La Vie privée, le dédoublement d'un personnage d'écrivain directement inspiré de Browning vieillissant. Le Bruit du temps a eu l'excellente idée d'accompagner L'Anneau et le Livre d'un petit volume rassemblant tous ces textes de Henry James dans des traductions nouvelles dues à l'éminent Jean Pavans : une manière idéale de prolonger encore un peu la jubilation de notre lecture.
Jean-Yves Masson
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Le Clavier cannibale de Claro, vendredi 24 avril 2009
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Le problème de James
En même temps qu'elles rééditent l'immense L'Anneau et le Livre, de Robert Browning, les éditions Le Bruit du temps ont eu la pertinente idée de publier, en un petit volume, trois textes de Henry James portant tous les trois, mais par trois angles d'attaque, selon trois modes de tir complémentaires, comme par trois meurtrières placées à des hauteur du temps et de l'esprit différentes, sur la cible Browning.
James était fasciné par ce dernier, qui occupait une place première dans son panthéon, une place formatrice, motrice, donc, et qui devint sur la fin le voisin géographique de James, refermant le cercle de l'influence jusque dans la proximité spatiale. Mais Brown n'était pas que le héros ou le voisin de James, c'était aussi son problème, et les trois textes réunis ici sont une fascinante enquête, non sur la stature de Browning, mais sur le complexe jamesien. Car qu'est-ce qui perturbe James chez Browning ? Oh c'est très simple, et il le dit lui-même, dans ce style à la fois manucuré et somnambulesque qui est le sien: « le sort et la particularité [de RB] étaient d'arborer aussi peu que possible en sa personne (du moins à mes yeux étonnés) les hautes significations, les riches implications et les précieuses associations du génie auquel il devait sa position et son renom ».
Henry James, donc donc donc, a du mal à se faire une vision stéréoscopique et cohérente de Browning, c'est comme si les deux plaques (les deux plans) ne coïncidaient pas dans la lanterne magique de son entendement: le génie et le mondain. Et James de trouver la contradiction si ontologique qu'elle devient le moteur d'un court récit intitulé La Vie privée : on y rencontre un écrivain double, ou plutôt dédoublé, se pavanant et devisant en public tandis que son “autre” œuvre littéralement dans l'ombre à sa table de travail. C'est à la fois naïf dans son intention et cruel dans son traitement, et cela donne un petit parfum à la Villiers de l'Isle-Adam au récit – mais le message est clair : l'être qui se vautre dans la monstration ne saurait être réconcilié avec celui qui sonde les abysses. Et cette irréconciliation est telle que James lui invente un pendant, sous les espèces du mondain absolu, lequel n'existe que sous le regard public et devient invisible en privé, littéralement inexistant. On a la délicieuse impression d'assister à un rêve récurrent épinglé par Freud. Alors comme ça, Mr. James, vous pensez qu'on ne peut pas être et paraître ? Quel est votre problème, exactement ?
Plutôt que de se contenter d'une réponse “avec cigare” du style la-figure-du-père-castratrice ou je ne sais quoi, jetons un œil aux deux autres textes du volume, qui apportent un éclairage assez hallucinant tout de même sur les rapports entre James et Browning. Dans l'un, « Browning à l'abbaye de Westminster » (1890), écrit quelques jours après le transfert des cendres de Browning dans le « Poet's Corner », James tord le cou à l'hommage et se permet de qualifier RB de « poète sans lyre » ! Et bien sûr, quelques lignes plus loin, James ne peut s'empêcher de reprendre son dada et de préciser que Brown était quelqu'un « répondant à toutes les sollicitations »… Ah ça, le visionnaire aurait dû être sourd, James n'en démord pas. Son problème, indépassable, en somme, c'est le fond et la forme, la viande et le marbre. Et il ne supporte pas que son idole vive avec aisance une dichotomie pareille.
Mais c'est dans le troisième texte, « Le Roman dans L'Anneau et le Livre », une conférence prononcée en 1912, que James, pour parler crument, lâche vraiment le morceau. Non content de dresser un catalogue raisonné des défauts / défaillances du roman en vers de RB, il enfonce carrément le doigt dans ce paradoxe qui le taraude: le rapport entre « masse et façade ». Mieux, il articule très clairement ce qui fait la spécificité de RB, écrivain qui « ne cesse de produire et de produire en immenses quantités » mais « n'accomplissant pas vraiment le coup final qui annexe l'ensemble » – RB, véritable écrivain de l'ère pré-industrielle, en somme ! Usine surchauffée, soucieuse du rendement mais indifférente à la finition… Il faut voir comment James se déchaîne et use de métaphores, ou plutôt use les métaphores pour cerner / saigner son sujet. Le fruit et la branche, le marin intrépide et l'écueil, la pierre équarrie, la muse relevant ses jupes… Et finalement il y va d'une image assez incroyable, il ose la bidoche :
« Disons autant que nous le voulons qu'un roman est un tableau de la vie ; appelons-le, selon une mode récente, un morceau, ou même une tranche, et même une “sacrée” tranche, de vie, une grossière excision de cette substance, aussi superficiellement coupée et sommairement servie que possible […]. »
Browning en boucher bâcleur ! On touche, ici, au problème de James dans toute son intensité. Ce qu'il semble reprocher à RB, en fait, c'est ce qui le fascine et le révulse le plus, c'est cette propension à saisir la barbaque à mains nues sans nier ni ses fibres ni ses nerfs ni ses grasses veines. James cherche dans l'œuvre le reflet de cette incohérence qui le stupéfait dans la vie de RB. Puisque RB est mondain, alors son œuvre doit, elle aussi, pécher par une sécularité persillée ! Imaginons Gracq se casser les dents sur Proust et sourions…
Sur Robert Browning est un triptyque étonnant, débordant d'amour et de griffes, tantôt méticuleusement œdipien, tantôt sublimement schizoanalytique. Un portrait de l'écrivain en architecte défaillant, en fabrique vorace, en chevalier d'industrie, en grand baratteur du Tout. On y découvre un Browning tentaculaire, une sorte d'hydre à deux têtes contre laquelle se bat, amoureusement, le guerrier James, avec pour seul bouclier sa raison méfiante et pour seul glaive son excès d'admiration. C'est, non pas le récit d'une désillusion (je l'ai aimé et il m'a déçu…), mais l'aveu d'une méprise (j'ai cru qu'il incarnerait l'unité). Ce que James qualifie lui-même, « tout au pire d'un hommage subtil et inquiet ».
Claro
http://towardgrace.blogspot.com/2009_04_01_archive.html
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Libération, jeudi 16 avril 2009, cahier « Livres »
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Infinis trésors de vérité
Le goût de Browning pour les différents points de vue d'un récit avait tout pour séduire Henry James. Le volume Sur Robert Browning regroupe trois textes, essais et fiction. James, né américain en 1843 et mort anglais en 1916, lut avec émerveillement, dans sa jeunesse, L’Anneau et le Livre, regrettant juste que le texte ne fût pas un roman tel qu’il aurait pu tenter de l’écrire lui-même. Puis il connut le poète dans la vie réelle.
Sur Robert Browning s'ouvre ainsi sur la nouvelle « La Vie privée » dont le poète est explicitement le héros, selon les Carnets de James. Le personnage principal est une sorte de Jekyll et Hyde social, dont rien dans la conversation mondaine ne permet d'imaginer le génie littéraire. Dans la « Note de l’éditeur » ouvrant le volume, il est fait mention du livre de Ross Posnock Henry James and the Problem of Robert Browning pour en arriver à ceci : « Tout se passe comme si James tentait, en forgeant cette image d’un Browning à deux visages, sans aucun lien entre eux, d’atténuer l’angoisse que provoque en lui la rencontre d’un écrivain qui se trouve aussi bien du côté de la vie réelle que du côté de l’art, mettant à mal sa théorie selon laquelle l’art demande qu’on lui sacrifie la vie réelle. »
Les deux textes qui suivent « La Vie privée » sont des conférences. La première parut en 1890 à l'occasion du transfert des cendres de Browning dans le Poet's Corner de l'abbaye de Westminster, la seconde (« Le Roman dans L'Anneau et le Livre ») date de 1912, année du centenaire de Browning – ce fut également la première prise de parole publique de James en Angleterre et un succès hors du commun (« Lorsque James eut terminé sa lecture et s’assit, on eut le sentiment, raconte un autre témoin, que les applaudissements ne cesseraient jamais »). James appelle Browning « un poète sans lyre » – dans sa préface à L'Anneau et le Livre, Marc Porée cite Oscar Wilde décrivant un Browning « se servant de la poésie pour écrire en prose » –, mais c'est pour mieux admirer l'envergure à laquelle il parvient cemendant, sa capacité à déceler « d'infinis trésors de vérité » chez ses personnages, y compris dans leur éventuelle « fausseté constitutive ».
James aurait sûrement aimé qu'on écrive de lui ce qu'il écrit de L'Anneau et le Livre : « L'amplification est, dans cette œuvre plus que dans toute autre, le fait de l'intelligence, de chaque faculté de la pensée, que notre poète impute à ses créatures ; et il faut un grand esprit, un des plus grands, pouvons-nous dire tout de suite, pour faire s'exprimer et se livrer ces personnages avec un tel effet de splendeur intellectuelle. »
M. L.
Traduit de l’anglais
par Jean Pavans
Format : 117 x 170
132 pages • 12 euros
ISBN : 978-2-35873-003-7
Mise en vente : 17 avril 2009



