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Croquis étrusques

revue de presse   

Stalker, 14 novembre 2010

Croquis étrusques de D.H. Lawrence


C’est à la fin du VIIe siècle avant la naissance du Christ qu’apparaît en Toscane une population que les Latins appelleront Tusci ou Etrusci, dont les origines continuent de rester énigmatiques. On suggère aujourd’hui que la culture étrusque est née d’un ancien substrat local qui s’est lentement modifié au cours des différentes vagues de population s’installant en Italie, tandis que l’hypothèse qui prévalait au début du siècle passé rejoignait le récit d’Hérodote, d’après lequel ce peuple serait venu par la mer de Lydie.

Après un essor spectaculaire, la civilisation étrusque est entrée, à partir du Ve siècle, dans une phase d’affaiblissement notable jusqu’à sa soumission à Rome aux IVe et IIIe siècles.

Pourtant, au milieu du VIIe siècle, ce peuple fascinant de Toscane à la vocation maritime, avait commencé à se poser en rival sérieux des Grecs pour l’hégémonie méditerranéenne. Ainsi, allié à Carthage, il avait accepté la pénétration punique en Sardaigne alors que, dès le milieu du VIe siècle, il dut affronter les Hélènes désireux de coloniser l’Italie méridionale.

Cette période de guerres et d’alliances s’acheva en 474 par une défaite étrusque face à la coalition maritime que menèrent Cumes et Syracuse.

Cette date marque le début de l’effondrement du système confédéral instauré par Tarchon et regroupant, selon la tradition, douze cités ou groupes urbains dirigés par un lucumon, entre la région située dans l’Arno et le Tibre. C’est ce même Tarchon qui, selon la légende, fut le premier à fonder douze villes dans le nord de l’Italie, franchit ensuite les Apennins pour fonder la ville de Mantoue puis onze autres villes, redoublant ainsi la ligue originelle, villes qui s’unirent en une ligue appelée par les Latins Duodecim Populi Etruriae. Tarquinia était la plus ancienne des douze premières cités-États. Il y avait aussi Vulci, Vetulonia, Cerveteri, Arezzo, Chiusi, Roselle, Volterra, Cortona, Perugia, Volsinii, Populonia, certaines d’entre elles constituant les titres des chapitres du livre de Lawrence.

Après la défaite devant Cumes, les comptoirs commerciaux étrusques s’effondrèrent les uns après les autres sous la pression des Oscques et des Sabelliens qui prennent Capoue en 430.

Quoi qu’il en soit, durant les premiers siècles de l’histoire romaine, l’Étrurie sut conserver une relative indépendance, les Étrusques ayant obtenu le droit à la citoyenneté romaine en 89 avant Jésus-Christ, alors que l’Étrurie devient, elle, dans la division administrative de l’Italie conçue par Auguste, la septième région. Élie Faure évoque bellement l’appétit insatiable de conquêtes, secrètement conforté par l’Étrurie soumise devenue le cœur de l’Empire, qui fut celui de Rome : «Dès ses débuts, Rome est elle-même. Elle détourne à son profit les sources morales du vieux monde, comme elle détournait les eaux dans les montagnes pour les amener dans ses murs. Une fois la source captée, son avidité l’épuise, elle va plus loin pour en capter une autre.Dès le commencement du IIIe siècle l’Étrurie, broyée par Rome, cimente de son sang, de ses nerfs, avec le sang et les nerfs des Latins, des Sabins, le bloc où Rome s’appuiera pour se répandre sur la terre, en cercles concentriques, dans un effort profond» (in Histoire de l’art. L’art antique, Gallimard, coll. Folio Essais, 1988, pp. 305-6). Lawrence, parfois, fort rarement à vrai dire, croit découvrir sur les visages de certains hommes et femmes croisés lors de son périple les traits caractéristiques qu’il prête aux anciens Étrusques. De même, il constatera que de très anciens édifices construits par ce peuple disparu ont été restaurés, plus ou moins fidèlement à son goût, par son implacable conquérant romain.

La langue étrusque fut tout d’abord parlée en Toscane. Nous en avons conservé plus de dix mille inscriptions ainsi qu’un texte manuscrit de mille cinq cents mots environs, inscrits sur les bandelettes de lin enveloppant une momie. Les autres textes connus à caractère votif ou funéraire n’expriment guère que le nom du fidèle ou du défunt. L’alphabet a été emprunté au grec, probablement autour de 700 avant Jésus-Christ, sous l’influence des colonies grecques des îles Pithécuses. Elle demeure indéchiffrable pour Lawrence et, bien sûr, d’autant plus poétique.

La religion des Étrusques, sur laquelle notre auteur écrira de belles et étranges pages, a fait l’objet de maints commentaires de la part des Anciens. Peut-être d’origine orientale, sa «révélation» avait été consignée dans des livres sacrés dépositaires de la théologie et des rites inspirés par le génie Tagès et la nymphe Végoia, aux antipodes du paganisme gréco-romain.

C’est chargé d’un immense savoir livresque qu’il ne manquera pas de moquer dans son propre livre, c’est après avoir accumulé les lectures des ouvrages savants de Mommsen, Weege, Ducati ou encore Fell (1), que D. H. Lawrence commence son périple au milieu des ruines des anciennes villes étrusques, qu’il a projeté de visiter dès la fin mars 1926. Lawrence connaît aussi bien qu’il l’aime l’Italie qui ne «juge pas» (2), à ses yeux, à la différence de pays fatigués comme l’Angleterre et l’Allemagne, où la morale a remplacé la belle vitalité des peuples jeunes. Pour ce qui concerne la civilisation étrusque, l’écrivain semble avoir été frappé, assez tôt (en 1908) par sa lecture de La Peau de chagrin de Balzac, roman publié en 1831, dans lequel, dès le début du livre, le héros observe un vase étrusque qui le fascine : «Ah ! Qui n’aurait souri comme lui de voir sur un fond rouge la jeune fille brune dansant dans la fine argile d’un vase étrusque devant le Dieu Priape qu’elle saluait d’un air joyeux». En 1915, c’est la lecture du chapitre IX (intitulé Le culte des arbres) du célèbre Rameau d’or de Frazer qui frappe l’esprit de Lawrence comme il a durablement frappé celui de tant d’autres écrivains (comme T. S. Eliot), chapitre où sont mentionnés l’Étrurie centrale et ses «champs fertiles».

Ce savoir que D. H. Lawrence accumula pourtant consciencieusement durant les années de lente maturation de son projet de livre ne lui fut que d’un maigre secours au moment de rédiger ce dernier et même, au moment où il fut lu et critiqué par ses premiers lecteurs professionnels (cf. pp. 272-278 de notre ouvrage). Plusieurs critiques reprochèrent en effet à l’écrivain son manque de sérieux scientifique, alors que Lawrence, de son côté, avait plusieurs fois émis des doutes, dans les lettres adressées à ses amis et éditeurs, sur la capacité réelle des foules à apprécier et goûter son œuvre qui, pour réellement exister, devait à son goût se détacher du savoir pulvérulent et sans grâce des gros livres savants et inutiles mais, tout autant, se frayer un chemin difficile vers le cœur de lecteurs ne sachant plus vraiment lire.

Quoi qu’il en soit, ce dépouillement nécessaire était finalement dans la logique même des différents croquis que Lawrence consacra aux tombes étrusques ornées de fresques magnifiques. Car c’est tout compte fait peu dire que, au travers de la découverte puis de la descriptions de ces chefs-d’œuvre picturaux des anciens âges, l’unique sujet de l’écrivain est l’opposition entre le fourmillement plein de vie du passé et l’étiolement bavard dans lequel nos sociétés modernes sont tombées. Pénétrant dans les ténèbres des caveaux étrusques, Lawrence est un homme qui semble se dépouiller de sa très vieille peau occidentale comme un serpent qui ferait sa mue, et se remplir, a contrario, d’un savoir paradoxal qui irrigue son être tout entier, comme la religion des Anciens, selon l’écrivain, a irriguée les danseurs dont il contemple les représentations sur les murs des tombeaux : «Comme le disait l’antique auteur païen, écrit ainsi Lawrence : Il n’est partie vivante de nous ou de nos corps qui ne ressente la religion; dès lors, qu’aucune chanson ne manque à l’âme, et qu’aux genoux et au cœur abondent le bond et la danse; car tous autant qu’ils sont connaissent les dieux…» (p. 109). Nous ne les connaissons plus, puisqu’il est vrai que nous ne dansons ou même ne savons plus danser, comme Lawrence d’ailleurs le remarque, en accomplissant des gestes scellant la magique entente des hommes et du monde qui les porte.

L’Italie elle-même, du moins dans sa partie qui conserve quelques antiques traces du peuple disparu, paraît pour Lawrence (mais qu’en est-il de nos jours ?) s’être salutairement éloignée du foyer de contagion : la vie moderne qui corrompt le vivant de façon irrémédiable. Ainsi, dès le tout premier texte des Croquis étrusques, Cerveteri, décrivant le visage d’un des habitants de la peu riante région qu’il traverse avec son ami, nous pouvons lire sous la plume de Lawrence : «Il est probable que, quand je retournerai dans le Sud, il aura disparu. Ils ne peuvent survivre, ces hommes à visage de faune au profil si pur, avec ce calme étrange qui est le leur, éloigné de toute morale. Seuls survivent les visages déflorés» (p. 24).

C’est dire en somme que la civilisation étrusque, insouciante, légère, aérienne comme les oiseaux qui ornent les fresques de ses tombeaux, était condamnée à disparaître dans un monde qui, au fil des siècles, s’est figé dans la lourdeur sans vie des peuples sérieux qui ont oublié la danse, le rire et les chants célébrant l’harmonie rejouée par chaque nouvelle célébration. Finalement encore, notre époque consacre le triomphe des visages flétris, comme, sous couvert de respect d’une morale aussi ridicule que contraignante (sans compter qu’elle est mensongère), notre société magnifie le comble de la dégénérescence, les portraits de milliers de Dorian Gray qui, devenus trop compliqués, exclusivement cérébraux, ont perdu tout contact réel avec la «verte primitivité» chère à Kierkegaard qui est à l’œuvre, selon D. H. Lawrence, dans l’ensemble des témoignages que la civilisation étrusque nous a légués. Vitalité des premiers jours de l’homme. Immobilité, en dépit même du mythe du progrès qui lance ses milliers de tentacules dans toutes les directions, de l’homme moderne. Art de l’aube des peuples, «émerveillement des matinées humaines» comme dit le poète, science véritable de la vie quotidienne contre psychologie des «ignorantins» que nous sommes devenus (cf. p. 127).

L’écrivain poursuit, contemplant cette fois les visages féminins, porteurs d’un secret évident, qui se tient à portée de regard ou plutôt, pour l’auteur de L’Amant de lady Chatterley, à portée de toucher (au sens de communication physique et pré-mentale que Mellors, dans le roman le plus célèbre de Lawrence, développera) : «Ce sont de belles femmes, issues d’un monde ancien, en qui se mêlent ce silence et cette réserve qui les rendent si attirantes et qui sans doute étaient leur apanage, dans le passé. Comme si, au profond de chaque femme, il y avait encore quelque chose à chercher que l’œil jamais n’est en mesure de déceler. Quelque chose qui peut être perdu, et qui jamais ne peut être retrouvé» (p. 26). C’est dire que la femme est toujours du côté du passé, précieux puits originel d’où sortent les hommes hagards, presque immédiatement nostalgiques de ce qu’ils ont conscience d’avoir perdu d’une façon irrémédiable et qu’ils tenteront, leur vie durant, de reconquérir de mille et mille façons, par la guerre, l’art, l’écriture, la déchéance même, surtout si elle devient un dérèglement systématique de tous les sens. Et ce qu’ils ont perdu, ce que chaque homme perd en venant au monde, ce sont la beauté, la sécurité, une forme souveraine d’harmonie inconsciente, primitive, primesautière, pas moins reliée à toute la chaîne des vivants et à l’univers tout entier, le secret éternellement rejoué à chaque nouvelle naissance de l’être et de ses manifestations, que D. H. Lawrence ira chercher au plus profond de l’obscurité gardienne d’un peu de poussière qui autrefois fut femme et homme.

Ce secret de la spontanéité et de la fraîcheur de la vie, Lawrence les surprend ainsi dans les fresques splendides qui ornent les dernières demeures de riches Étrusques : «Aux formes et mouvements des murs et volumes souterrains s’attache une simplicité jointe à une spontanéité, un naturel dépoitraillé tout à fait particulier qui, immédiatement, réconforte l’esprit. Les Grecs cherchaient à faire impression, et le gothique bien plus encore vise à frapper l’esprit. Les Étrusques, non. Ce qu’ils réalisaient, en ces siècles insouciants où ils vécurent, apparaît aussi simple et naturel que la respiration. Ils laissent la poitrine respirer librement, aspirer sans effort une certaine abondance de vie» (p. 38).

Belle, audacieuse image bien que je ne pense pas que nous puissions véritablement parler de «siècles insouciants» à propos des âges de rapines et de violences de toute sorte qui furent ceux des anciens peuples ayant colonisé l’Italie. Élie Faure a raison de distendre l’ombre inquiétante qui est celle des personnages si joyeux de vivre que Lawrence croit contempler de son regard grisé, creusant la naïveté des dessins étrusques d’une profondeur qui, à vrai dire, n’est absolument pas étrangère au texte de Lawrence lui-même, surtout lorsqu’il contemple, pris de vertige, l’abîme des siècles et des millénaires : «Le prêtre règne. Les formes sont enfermées dans les tombeaux. La sculpture des sarcophages où deux figures étranges, le bas du corps cassé, le haut secret et souriant s’accoudent avec la raideur et l’expression mécaniques que tous les archaïsmes ont connues, les fresques des chambres funéraires qui racontent des sacrifices et des égorgements, tout leur art est fanatique, superstitieux et tourmenté» (op. cit., p. 305). Je crois que Lawrence tente en fait de magnifier en estompant plus qu’en effaçant toutes ses ombres une époque de non-réflexivité absolue pour ainsi dire, où les femmes et les hommes préféraient de très loin vivre plutôt que se voir vivre, agir plutôt que bavarder comme il en va, selon l’écrivain, à notre époque anémiée.

Nous retrouvons ici la thématique si chère à Lawrence de la «conscience phallique» que nous pourrions caractériser comme l’aspiration naïve de la vie vers son expansion maximale et, surtout, libérée de toute contrainte d’ordre moral ou religieux (3) : «C’est la beauté de proportion naturelle de la conscience phallique, qui vient s’opposer aux proportions plus recherchées ou plus extatiques de la conscience mentale et spirituelle à laquelle nous sommes habitués» (p. 35). C’est dans L’Amant de lady Chatterley que Lawrence évoquera, tout comme il a fait du toucher un de ses thèmes centraux, cette «conscience phallique», écrivant de son livre qu’il est un : «roman phallique, tendre et délicat – pas un roman érotique au sens propre […]. Je crois sincèrement qu’il faut restaurer, ajoute-t-il, une conscience phallique dans nos vies, parce qu’elle est à la source de toute vraie beauté et de toute vraie douceur» (4).

La simplicité que Lawrence voit à l’œuvre dans l’art funéraire étrusque est encore décrit comme un «naturel confinant à la platitude» et, plus loin, comme un véritable secret dont la clé a été perdue : «C’est là presque toujours présent dans les objets étrusques, ce naturel confinant à la platitude, mais qui en général l’évite, et qui, bien souvent, atteint à une originalité si spontanée, si hardie et si fraîche que nous, amoureux des conventions et des expressions «ramenées à une norme», en venons à qualifier cet art de bâtard et de banal» (p. 79).

Lawrence, suivant en cela la leçon d’un nombre incalculable d’auteurs mais sans toutefois tomber dans le délire de certains qui, comme Keyserling, fonda à Darmstadt en 1920 une École de la Sagesse dénonçant les limites de la culture occidentale et puisant son enseignement de pacotille dans une Inde fantasmée, confère au monde ancien une vertu éminente : au contraire de ce que nous pouvons constater à notre époque de spécialistes qui poussent de grands cris dès qu’un esprit un peu audacieux essaie de créer des passerelles entre plusieurs domaines de savoir, le monde ancien ne craignait pas d’établir des parentés symboliques, donc réelles, entre les êtres vivants et les choses, reliés par un flux souterrain de sang (5). «Merveilleux monde, écrit ainsi Lawrence, qu’était sans doute ce monde ancien où toutes choses semblaient vivantes, luisantes dans l’ombre crépusculaire du contact qui les faisait se toucher, un monde où chaque chose n’était pas seulement une individualité isolée prise au piège de la lumière diurne; où chaque chose apparaissait en son clair contour, visuellement, mais qui du sein de sa clarté même était reliée par des affinités émotionnelles ou vitales à d’autres choses étranges, une chose surgissant d’une autre, mentalement contradictoires qui fusionnaient dans l’émotion, si bien qu’un lion pouvait au même instant être aussi une chèvre, et ne pas être une chèvre [Lawrence a évoqué précédemment la chimère en bronze d’Arezzo, conservée au musée de Florence et qui fut en partie restaurée par Benvenuto Cellini)» (p. 142).

Plus même, puisque Lawrence, tirant finalement les conséquences logiques du mythe de l’Âge d’or, ayant même peut-être lu Vico qui associait naissance du langage et chant dans une même étreinte poétique de l’univers, affirme que les anciens dont il contemple les œuvres d’art étaient de véritables enfants : «Les anciens voyaient consciemment ce que les enfants voient inconsciemment : l’éternelle merveille des choses. Dans le monde antique, les trois émotions cardinales devaient être l’émerveillement, la crainte et l’admiration – l’admiration au sens latin du mot comme dans notre acception présente, et la crainte dans sa signification la plus large, qui inclut la répulsion, l’épouvante et la haine» (p. 143). Puisque les Étrusques incarnaient merveilleusement les vertus de l’aube (l’insouciance, la légèreté, la spontanéité, la fraîcheur, la joie), ils ne pouvaient être que de véritables enfants, et non point de ridicules adultes qui singeraient l’enfance. Leur caractère enfantin plutôt qu’infantile provenait du fait qu’ils ne séparaient point les êtres qu’ils considéraient de la grande chaîne reliant toutes les choses, tous les êtres créés. L’esprit d’abstraction, au sens propre du terme, leur était inconnu. Ils ne connaissaient que l’esprit procédant par association symbolique, qui est sans doute le seul qui soit capable de révéler la vérité profonde des êtres. Lawrence emploie, à propos de cette vérité profonde, une magnifique expression (que je souligne), écrivant : «C’est en étant capable de voir le qui-vive de toutes choses au cœur partout ramifié de la grande signification, toute palpitante de passion, que les anciens maintenaient vivants l’émerveillement et la délectation, mais aussi bien l’effroi et la répugnance. Ils étaient comme les enfants – mais ils avaient la force, la puissance et la connaissance sensuelle des vrais adultes» (pp. 143-4).

Et l’auteur de tirer toutes les conséquences de cette idée selon laquelle l’homme a perdu la grâce de ses premiers gestes. La religion elle-même, selon Lawrence, a vu sa nature profonde s’infléchir pour n’être plus qu’un vil instrument dont l’homme se sert. Tout le délire mécaniciste moderne semble pour Lawrence sorti du culte grec de la raison et du génie bâtisseur romain : «L’ancienne religion, qui voulait que l’homme assidûment tente de s’harmoniser avec la nature, tienne ferme sur ses pieds et s’épanouisse en fleur dans le grand bouillonnement de la vie, s’est transformée avec les Grecs et les Romains en un désir de résister à la nature, de développer la ruse mentale et la force mécanique susceptibles de surpasser la nature en intelligence et de l’enchaîner complètement, complètement au point qu’il ne subsiste plus aucune liberté en cette nature et que tout soit contrôlé, domestiqué et asservi aux pouvoirs mesquins de l’homme» (p. 158).

C’est dans un chapitre inachevé, resté à l’état de manuscrit et qui, peut-être, eût pu servir à Lawrence de conclusion pour ses Croquis étrusques, intitulé Le musée de Florence, que l’auteur va systématiser ses intuitions sur le thème d’une déperdition, au travers des siècles, d’une force rayonnante qui s’échappe désormais inéluctablement des œuvres des hommes. Ainsi, selon Lawrence, nous devons bien comprendre que les religions elles-mêmes de nos ancêtres les plus magnifiques, comme le sont, à ses yeux, les Étrusques, ne sont que des bribes d’un savoir immémorial ayant précédé les plus anciennes civilisations : «Ce qu’il nous faut saisir lorsque nous contemplons des œuvres étrusques, c’est que celles-ci nous révèlent les derniers feux d’une conscience cosmique humaine – disons, la tentative d’hommes aspirant à la conscience cosmique – différente de la nôtre. L’idée qui veut que notre histoire soit issue des cavernes ou de précaires habitats lacustres est puérile. Notre histoire prend corps à l’achèvement d’une phase précédente de l’histoire humaine, une phase prodigieuse et comparable à la nôtre. Il est bien plus vraisemblable que le singe descende de nous que nous du singe» (p. 225). Renversement de perspective qui a dû faire bondir les esprits scientistes ou chagrins, c’est tout un, qui lurent les Croquis étrusques lorsqu’ils furent publiés ! On se demande même comment l’auteur n’a semble-t-il pas été traité de réactionnaire. Il l’a peut-être été, à la réflexion, tout comme on n’a pas manqué de lui reprocher son manque de sérieux scientifique (cf. la réception du livre, pp. 272-278). Citons donc longuement ce très beau passage, toujours extrait du même texte qui ne fut pas recueilli en livre par Lawrence, où il semble sérieusement douter de la théorie de l’évolution, l’homme ayant toujours été un homme, l’homme ne provenant pas du singe comme nous l’avons vu mais l’homme, pourtant, depuis qu’il s’est coupé de ses plus profondes racines de savoir symbolique, paraissant en revanche devoir dégénérer, dévoluer : «Les civilisations apparaissent comme des vagues, et comme des vagues elles s’évanouissent. Tant que la science, ou l’art, n’aura pu saisir le sens dernier de ces symboles flottant sur l’ultime vague de la période préhistorique, c’est-à-dire cette période qui précède la nôtre, nous ne serons pas en mesure d’instituer la juste relation avec l’homme en ce qu’il est, en ce qu’il fut, en ce que toujours il sera.

Aux temps d’avant Homère, les hommes vivant en Europe n’étaient pas de simples brutes, des sauvages ou des monstres prognathes; ce n’étaient pas non plus de grands enfants stupides. Les hommes restent des hommes, et bien que l’intelligence puisse prendre diverses formes, les hommes sont toujours intelligents : ce ne sont pas des imbéciles mal dégrossis, des crétins en masse.

Ces symboles qui nous parviennent à la crête des dernières vagues de la culture préhistorique constituent le reliquat d’une immense et très ancienne tentative de l’humanité de se former une conception de l’univers. Cette conception s’est exténuée, elle a volé en éclats au moment même où elle reprenait vie, en Égypte. Elle a connu un nouvel essor dans la Chine ancienne, en Inde, en Babylonie et en Asie Mineure, chez les Druides, chez les Teutons, chez les Aztèques et les Mayas de l’Amérique, chez les Noirs même. Mais à chaque fois cet essor était plus faible, la vague se mourait, le flux de conscience peu à peu se transformait en un autre flux traversé de multiples courants contradictoires» (p. 226, l’auteur souligne).

Je parlais plus haut de secret. Lawrence écrit, opposant une nouvelle fois le passé magnifié d’un débordement d’énergie et de candeur et le présent se mourant par son excès de normes et de réflexion : «C’est comme si un courant puissant venu de quelque vie différente les traversait de part en part, sans rien de commun avec le courant superficiel qui nous anime aujourd’hui; comme si les Étrusques tiraient leur vitalité de profondeurs inconnues dont l’accès nous est désormais refusé» (p. 111).

Citons d’ailleurs, extrait des Tombes peintes de Tarquinia, I, ce long passage, très intéressant, où se découvre le mépris de Lawrence à l’égard d’un peuple, celui composé par ses contemporains, considéré comme étant un immense lecteur aveugle, incapable de goûter la beauté secrète d’une œuvre. Ce thème est très présent dans la correspondance de l’écrivain, y compris même durant les mois qui précèdent la rédaction de ses Croquis étrusques dont Lawrence doute fortement qu’ils soient appréciés d’un public de plus en plus grossier et inculte. L’ésotérisme, par essence, ne peut être réservé qu’à une élite puisque, de fait, il ne peut être séparé non point seulement d’une révélation mais d’une pratique, dont ne peut absolument rien dire celui qui ne l’a point vécue. Dans ce même passage, l’auteur affirme que notre époque n’est plus même reliée à son prestigieux passé par un filet de savoir secret (6), alors que, inversement, c’est la maigreur même de ce savoir transmis depuis les âges les plus anciens qui entretient son insurpassable bavardage : «Les peuples ne sont pas initiés aux cosmogonies, ni ne se voient révéler le chemin vers cet état d’éveil où palpite la conscience aiguisée. Quoi que vous puissiez faire, jamais la masse des hommes n’atteindra cette vibration de la pleine conscience. Il ne leur est pas possible d’aller au-delà d’un soupçon de conscience.en foi de quoi il faut leur donner des symboles, des rituels et des signes qui empliront leur corps de vie jusqu’à la mesure qu’ils peuvent contenir. Plus leur serait fatal. C’est la raison pour laquelle il convient de les tenir à l’écart du vrai savoir, de crainte que, connaissant les formules sans avoir jamais traversé les expériences qui y correspondent, ils deviennent insolents et impies, croyant avoir atteint le grand tout quand ils ne maîtrisent en réalité qu’un verbiage creux. La connaissance ésotérique sera toujours ésotérique, car la connaissance est une expérience, non une formule. Par ailleurs, il est stupide de galvauder les formules. Même un petit savoir est chose dangereuse. Aucune époque ne l’a mieux montré que la nôtre. Le verbiage est, en définitive, ce qu’il y a de plus désastreux» (pp. 114-5, l’auteur souligne).

D’une autre façon, Lawrence raillera la science muséographique, invoquant le prétexte que la plongée réelle dans le passé ne peut être qu’une expérience poétique : «Mais quel intérêt présentent ces leçons de choses concernant des races évanouies ? Ce que l’on cherche, c’est un contact. Les Étrusques ne sont ni une théorie ni une thèse. Ils sont, d’abord et avant tout, une expérience» (p. 218, l’auteur souligne). Et l’écrivain d’enfoncer le clou : «Et c’est une expérience toujours ratée. Des musées, encore des musées, toujours des musées, des leçons de choses bricolées n’importe comment en vue d’illustrer les théories insanes des archéologues, tentatives insensées de coordonner et ajuster en un ordre intangible cela qui échappe à tout agencement définitif et se refuse à toute coordination !» (Ibid.) (7).

Le savoir est et ne peut être qu’expérience véritable, non point accumulation de thèses mortes avant même que d’avoir été publiées, pour la raison qu’elles ne peuvent en aucun cas délivrer un savoir autre que livresque, les livres évoquant d’autres livres dans une régression infinie qui est synonyme de mort spirituelle et morale des hommes. Celui qui sait se tait (8), vérité de la plus immémoriale ancienneté que D. H. Lawrence aura redécouverte (9) en s’enfonçant dans les tombes abandonnées, pillées, parfois très endommagées, des Étrusques dont la force véritable, spirituelle, est aussi fragile que celle d’une plante mais n’en a pas moins prodigué son suc dans les membres de l’immense corps de l’empire romain, selon la loi que commente Élie Faure : «Asservi matériellement, un peuple de culture supérieure asservit moralement le peuple qui l’a vaincu» (op. cit., p. 309).

Et ce sont pourtant cette plante (une pâquerette, précise Lawrence) ou ce rossignol (10), manifestations les plus humbles de la vie qui, plus durables qu’une altière pyramide qui finira par se désagréger au fil des millénaires, témoigneront d’une force dont les fresques étrusques gardent et révèlent le magnifique et bouleversant secret.

                                                                                                              Juan Asensio

Notes
(1) Lawrence, avant de se rendre sur le terrain, a beaucoup lu sur la question, éminemment débattue à son époque, de la civilisation étrusque. Par exemple Theodor Mommsen, Römische Geschichte, que Lawrence connaissait dans sa traduction anglaise réalisée en 1861 (revue et corrigée en 1894), par W. P. Dickson, sous le titre The History of Rome. Fritz Weege, Etruskische Malerei (Halle, 1920-1921). Pericle Ducati, Etruria Antica (Turin, 1925). Roland Arthur Lonsdale Fell enfin, Etruria and Rome, Cambridge, 1924.
(2) The Letters of D. H. Lawrence (édition établie par James T. Boulton, Cambridge, 1979), I, p. 544, citées par Simonetta de Filippis dans la Notice aux Croquis étrusques, p. 250 de notre ouvrage.
(3) Voir cette curieuse image : «Si nous n’aimons pas les asphodèles, c’est à mon sens parce que nous rejetons tout ce qui est fier et jaillissant» (p. 28).
(4) In Letters of D. H. Lawrence, op. cit., tome VI, p. 328.
(5) «Le monde vivant, nous ne le connaîtrons jamais que symboliquement. Pourtant, chaque conscience – la rage du lion et le venin du serpent – est, donc elle est divine. Tout provient du cercle ininterrompu et de son noyau, le germe, l’Un, le Dieu, s’il vous plaît de l’appeler ainsi. Et l’homme qui apparaît, avec son âme et sa personnalité, est éternellement relié à l’ensemble. Le fleuve de sang est un, il est ininterrompu, mais il bouillonne d’oppositions et de contradictions» (p. 143).
(6) «C’est comme si un courant puissant venu de quelque vie différente les traversait de part en part, sans rien de commun avec le courant superficiel qui nous anime aujourd’hui; comme si les Étrusques tiraient leur vitalité de profondeurs inconnues dont l’accès nous est désormais refusé» (p. 111).
(7) C’est le sens des moqueries que D. H. Lawrence adresse à l’un des personnages qu’il a rencontrés lors de son voyage : «Mais le jeune Allemand ne veut rien entendre à tout cela. C’est un moderne, pour qui n’existent véritablement que les seules évidences. Un lion à tête de chèvre, en plus de sa propre tête, est une chose impensable. Et ce qui est impensable n’existe pas, n’est rien. Raison pour laquelle tous les symboles étrusques n’ont pour lui aucune réalité et ne témoignent que d’une grossière incapacité à penser. Il ne gaspillera pas une minute de son temps à y réfléchir. Ces symboles ne sont que le produit de l’impuissance mentale, par conséquent négligeables» (p. 139).
(8) «L’air du dehors nous paraît immense, blême, et de quelque façon vide. Nous ne percevons plus aucun des deux mondes, ni celui, souterrain, des Étrusques, ni celui du jour banal qui est le nôtre. Silencieux, épuisés, nous revenons vers la ville environnés de vent, le vieux chien stoïquement sur nos talons – et le guide nous promet de nous montrer les autres tombes dès le lendemain» (p. 110).
(9) La quête d’une vérité originelle semble avoir fasciné Lawrence qui écrit ainsi que les dieux personnels des Grecs «ne sont que les avatars décadents d’une religion cosmique antérieure», les «mythes grecs» n’étant pour leur part que «les représentations grossières de certaines conceptions ésotériques très anciennes et fort précises, qui sont bien plus âgées que les mythes – ou les Grecs» (p. 138).
(10) Voir cette image aussi étonnante que belle : «La force brute écrase de nombreuses plantes. Et pourtant ces plantes repoussent. Les pyramides ne durent qu’un instant, comparées à la pâquerette. Avant que Bouddha ou Jésus aient commencé de parler le rossignol chantait, et bien après que les paroles de Jésus ou de Bouddha seront tombées dans l’oubli, le rossignol continuera de chanter. Point de prêche ni d’enseignement, ni de commandement ou d’intimidation : juste le chant. Au commencement n’était pas le Verbe, mais le pépiement» (p. 71). Remarquons encore que Lawrence oppose l’antique religion des Étrusques qui «s’intéresse à l’ensemble des puissances et des forces physiques et créatrices en tant qu’elles participent à la construction et à la destruction de l’âme» à la religion du Verbe qui, étrange vue, n’accorderait aucune réalité au monde physique, Verbe qui «est martelé dru jusqu’à le rendre mince et permettre, comme une dorure, de recouvrir et dissimuler toutes choses» (p. 139).

                                                                                                            

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Archéologia, n°480, septembre 2010

Croquis étrusques


En septembre 1932 paraissait, en Angleterre et aux États-Unis, Sketches of Etruscan Places, le dernier ouvrage de D.H. Lawrence, mort deux ans auparavant de la tuberculose. L'auteur de L'Amant de Lady Chatterley était un amoureux de l'Italie. Il en admirait la beauté, se passionnait pour son histoire et il appréciait la vitalité et le naturel de ses habitants dont il considérait les excès avec la plus grande indulgence. C'est tout naturellement qu'il s'intéresse aux Étrusques qui ont fondé la première grande civilisation de la péninsule. Il lui semblait percevoir, en admirant leurs œuvres et en particulier les peintures funéraires de Tarquinia, les premières traces de cette authenticité qu'il pensait être une particularité des Italiens et de leurs ancêtres. C'est ainsi qu'en avril 1927, il décida de séjourner en Toscane, à la découverte des principaux sites étrusques, en compagnie de son ami, le peintre et écrivain américain Earl Brewster. Il avait tout d'abord prévu d'arpenter toute l'Étrurie et de faire le récit de ses pérégrinations, mais, déjà bien malade, il ne put se rendre qu'à Cerveteri, Tarquinia, Vulci, Volterra et au musée archéologique de Florence. Lawrence nous entraîne dans son sillage, à la découverte des Étrusques qu'il idéalise souvent. Pourtant, s'il est poète et pas historien, on est souvent impressionné par la justesse de nombre de ses remarques sur une civilisation qui était encore bien mal connue à son époque. Son ouvrage n'est pas un simple guide de l'Étrurie antique, car Lawrence nous décrit avec précision et poésie les campagnes toscanes de l'entre-deux-guerres et il brosse des portraits saisissants des autochtones qu'il rencontre. On perçoit aussi son antipathie pour la Rome antique et son profond mépris pour le pouvoir fasciste qui s'en réclame l'héritier et qui s'installe alors en Italie. Sa véritable Italie, débordante de vie et généreuse, c'est celle des Étrusques qui lui parlent au cœur.

C'est sous le titre Croquis étrusques que les éditions Le Bruit du temps ont décidé de nous proposer une nouvelle traduction des Sketches of Etruscan Places. L'éditeur a confié l'établissement du texte à Jean-Baptiste de Seynes. Celui-ci nous offre une traduction remarquable qui respecte parfaitement, non seulement la précision de l'écriture de Lawrence, mais également la poésie du texte anglais. Ce travail magistral a été sublimé par l'éditeur qui a pris soin de respecter, non seulement le texte, mais également la forme que l'auteur voulait donner à son ouvrage. Ce beau livre est ainsi agrémenté des illustrations choisies par Lawrence, mais l'éditeur a pris soin de produire des clichés de grande qualité et a même souvent choisi de remplacer les illustrations originelles, en noir et blanc, par de superbes photographies en couleur qui rendent hommage à la beauté des fresques étrusques. Le texte de Lawrence est précédé d'une belle préface de Gabriel Levin et il est accompagné de la traduction de l'appareil critique, très utile, établi en 2002 par Simonetta de Filippis pour la Cambridge University Press. Les éditions Le Bruit du temps ont fait un travail de très grande qualité, tant sur le fond que sur la forme. Cette traduction restera une référence incontournable et l'ouvrage ravira les francophones amoureux des Étrusques, de l'Italie et de Lawrence.

                                                                                                                 Laurent Hugot

Laurent Hugot est maître de conférences en histoire ancienne, Université de La Rochelle

 

                             

 

Terres de femmes, 25 août 2010

D.H. Lawrence, Croquis étrusques

Une curieuse tranquillité


Dès le printemps 1926, lors d'un séjour en Ligurie, D.H. Lawrence envisage de se rendre sur les hauts lieux de l'histoire étrusque avec l'intention d'écrire sur ce sujet, qui le passionne de longue date. La fascination de D.H. Lawrence pour l'Étrurie et pour la civilisation étrusque est déjà présente dans des textes antérieurs à cette époque. Ainsi du poème « Cyprès », rédigé en septembre 1920 ou d'une lettre adressée à la mère de Frieda Weekley, le 10 septembre 1921.

« Voilà la Toscane, et nulle part ailleurs les cyprès ne sont aussi beaux, aussi fiers, pareils à des flammes noires venues des temps primitifs, avant l'arrivée des Romains, lorsque les Étrusques étaient encore là, élancés, beaux et sereins, d'une élégance nue, les cheveux noirs et les pieds étroits. »

Désireux de pénétrer le secret, désormais « perdu » de ses « précieux » Étrusques, D.H. Lawrence se documente sur l'Étrurie en lisant les ouvrages très  avants de Mommsen, Fritz Weege, Pericle Ducati et Fell. Dans le même temps, contraint par son mauvais état de santé à ne pas s'éloigner de Florence, l'écrivain britannique consacre ses journées, Villa Mirenda, à l'écriture de L'Amant de Lady Chatterley.

Au printemps suivant, malgré un état de santé précaire, Lawrence se décide à entreprendre son voyage dont il confie les détails à son ami Earl Brewster :

« Ce que pour ma part, je préférerais lors de notre voyage, ce serait de visiter la partie occidentale des Étrusques – les musées romains – puis Veii, Civita Castellana et Cerveteri (que l'on peut visiter depuis Rome) – puis Corneto, juste à côté de Civita Vecchia dans la Maremme – puis le littoral de la Maremme – et Volterra [...]. Si nous avions du temps, nous pourrions aller jusqu'à Chiusi et Orvieto – c'est à envisager. J'éprouve beaucoup de sympathie pour les Étrusques. »

La première excursion en Étrurie, en compagnie de Frieda Weekley, épouse de Lawrence, et du couple Brewster, Earl et Achsah, s'étire sur quatre jours. La journée du 6 avril 1927 est consacrée à Cerveteri ; les 7 et 8 avril, D.H. Lawrence est à Tarquinia (appelée un temps Corneto), le 9 avril à Vulci, le 10 avril à Volterra. La seconde excursion, prévue pour l'automne, n'aura jamais lieu et les six croquis qui auraient dû lui être consacrés n'ont pu être écrits.

Cependant, dès la fin du mois d'avril 1927, D.H. Lawrence se lance dans la rédaction des Croquis de voyages dans les lieux étrusques. Considérant ses croquis comme insuffisamment aboutis, Lawrence –  que la pression des éditeurs insupporte – propose qu'ils soient d'abord publiés dans un magazine. C'est dans Travel que les six Croquis paraîtront, l'un après l'autre (de novembre 1927 à février 1928). Cerveteri, Tarquinia, Les tombes peintes de Tarquinia I, Les tombes peintes de Tarquinia II, Vulci, Volterra. À ces « croquis » viendra s'ajouter le chapitre inachevé consacré au Musée de Florence.

Lawrence confie les pages dactylographiées accompagnées de photos à son agent anglais, Curtis Brown. Il faut cependant attendre septembre 1932 pour que les Croquis étrusques, rassemblés en un seul et unique volume, mais restés inachevés, voient le jour (Martin Secker, Londres et Viking Press, New York), deux ans après la mort de leur auteur, survenue à Vence (Alpes-Maritimes) le 2 mars 1930.

Si Lawrence choisit de donner à son ouvrage le titre de « croquis », c'est sans doute qu'il ambitionne de « croquer » son voyage au jour le jour, sans prétention d'aboutir à une œuvre d'expert, scientifique, archéologue ou historien. Ce qui lui importe avant tout, au-delà des données historiques nombreuses qui nourrissent pourtant ses « croquis », c'est de rendre compte, par une observation minutieuse en même temps que très personnelle, des rencontres et découvertes que chaque visite occasionne, de noter aussi bien les menus faits de la vie courante que les réflexions plus graves qu'elles lui inspirent. À ces observations s'ajoutent les nombreuses descriptions archéologiques, tombes, fresques et objets funéraires qui sont la matière principale de l'ouvrage. Lawrence s'attarde sur les scènes de banquet – souvent magnifiques – en l'honneur du défunt, scènes de chasse, de pêche et de danse colorées et énigmatiques où hommes et animaux se côtoient dans un univers héraldique, floral et sexuel mystérieux, que domine l'expression d'une intense vitalité. Lawrence note à propos de la « Tombe des Léopards », dans Les tombes peintes de Tarquinia I :

« Ce sens de l'incarnation vigoureuse de la vie est caractéristique des Étrusques et, d'une certaine façon, dépasse l'art. Vous ne pensez pas art mais vie pure, comme s'il s'agissait de la vie même des Étrusques, ici dansant dans leurs étoffes colorées, avec leurs membres nus tout en même temps massifs et exubérants que le plein air et la lumière de la mer ont rendu vermeils, dansant et jouant de la flûte parmi les délicats oliviers dans la fraîcheur du jour. »

De sa visite à Tarquinia, Lawrence retiendra de la tombe des Vases Peints une vision précise concernant le « toucher » :

« C'est avec une adorable douceur que l'homme touche la femme sous le menton, d'une caresse légère. Voilà encore l'un des charmes de ces peintures étrusques : elles ont profondément le sens du toucher ; les personnages, les créatures sont tous véritablement au contact les uns des autres. C'est une qualité des plus rares, dans la vie aussi bien que dans l'art [...] Ici, dans ces peintures étrusques qui peu à peu s'effacent , on sent la paisible circulation du toucher qui unit l'homme et la femme sur le lit, le jeune garçon timide, le chien qui dresse le museau, et même ces guirlandes suspendues au mur. »

De cette vision, le lecteur retrouve la trace dans L'Amant de Lady Chatterley, « roman phallique tendre et délicat », dans lequel le « toucher », « au sens d'une communication physique et pré-mentale » constitue un pôle essentiel.

Ainsi chaque journée apporte-t-elle au voyageur son lot de surprises, humaines et artistico-religieuses et les vivants d'aujourd'hui s'inscrivent, sous la plume de Lawrence, dans la continuité des morts d'hier. De fait, Lawrence observe, tout au long de ces journées d'excursions, que pour les Étrusques, « la mort était un prolongement agréable de la vie, où ne manquaient ni les bijoux, ni le vin, ni les flûtes, qui accompagnent la danse ». C'est aussi l'occasion pour l'écrivain-voyageur de donner quelques coups de pattes à d'autres religions :

« Pas question de félicité extatique, de paradis, ni d'ailleurs des tourments du purgatoire. La mort s'inscrivait naturellement dans la continuité de la vie profuse. Tout s'exprimait en termes de vie et de vivants. »

Ici, à Cerveteri (l'antique Caere, l'étrusque Chaire ou Cheri) –  qui recèle dans sa nécropole la tombe de la famille royale des Tarquins – , le présent offre avec le passé une continuité saisissante :

« [...] Ce visage au nez droit, basané, plutôt calme, avec sa petite moustache noire et, bien souvent, une courte toue de barbe noire; ces yeux jaunes, vaguement timides sous de longs cils, mais à l'occasion capables de vous décocher un regard d'une étrange colère ; et ces lèvres mobiles bizarrement retroussées sur les dents dans la conversation, des dents blanches, brillantes. C'était là un type de visage remonté du passé, d'un lointain passé, qui se rencontrait fréquemment dans le Sud. Mais aujourd'hui vous n'en verrez guère, de ces hommes qui, sans le savoir, offrent ce visage de faune dépourvu de toute grimace. »

Quelque chose a été perdu, définitivement balayé, qui ressurgit parfois à l'improviste au détour d'un chemin. Ainsi de ces lavandières, croisées tout en bas du village :

« Ce sont de belles femmes, issues d'un monde ancien, en qui se mêlent ce silence et cette réserve qui les rendent si attirantes et qui sans doute étaient leur apanage, dans le passé. Comme si, au profond de chaque femme, il y avait encore quelque chose à chercher que l'œil jamais n'est en mesure de déceler. Quelque chose qui peut être perdu, et qui jamais ne peut être retrouvé. »

La visite de Cerveteri est pour Lawrence l'occasion de donner d'emblée quelques indications précises sur les conceptions urbaines des Étrusques. Généralement construite sur un éperon rocheux, entourée de remparts, la ville haute. À l'intérieur, secrètement gardée, l’arx, la citadelle. Que Lawrence rapproche de l’Arche d'Alliance, « matrice du monde », « d'où sont sorties toutes les créatures et où réside le mystère de la vie éternelle, la manne et les mystères. »

De l'autre côté, les ravines, infranchissables. La découverte de la nécropole de Banditaccia, à Cerveteri, rappelle à Lawrence d'autres espaces. Les sites du Mexique resurgissent dans sa mémoire (« Les grandes tombes... couvertes de terre, en tumulus ») :

« C'était à moindre échelle comme au Mexique : une immense plaine vide; là-bas, de petites montagnes en forme de pyramide descendent jusqu'au niveau de la plaine, pas très loin. À mi-distance, un berger galope autour d'un troupeau de moutons et de chèvres, silhouette minuscule. Tout à fait comme au Mexique, en bien plus petit et en plus humain. »

Et toujours se dit, en même temps que la préférence ouvertement déclarée de l'auteur en faveur des Étrusques, l'ironie de l'auteur envers les Romains :

« Nous savons aussi que tous les Étrusques, à l'exception de ceux de Caere, devinrent d'impitoyables pirates, presque comparables aux Maures et aux corsaires de Barbarie qui sévirent plus tard. Cela faisait partie de leur dépravation et représentait un grand désagrément pour leurs charmants et inoffensifs voisins, ces Romains si respectueux des lois – et qui croyaient en cette loi suprême, la conquête. »

De même, Lawrence se plaît à retrouver dans l'Italien d'aujourd'hui davantage d'Étrusque que de Romain :

« Sensible, sur la réserve, véritablement assoiffé de symboles et de mystères, capable de s'enthousiasmer sincèrement pour de petites choses, violent par accès, et totalement dépourvu de sévérité ou de quelque instinctive volonté de puissance. Chez l'Italien, la volonté de puissance ne constitue qu'un phénomène secondaire, et cela lui vient des races germaniques qui l'ont presque complètement absorbé. »

Sous le regard sensible de Lawrence, le monde souterrain retrouve, au-delà du « blêmissement du temps » et des « outrages des hommes », « le nerveux ondoiement de la vie, de l'éternité de l'instant naïf » caractéristique de l'esprit étrusque.

À Volterra, la « taciturne et froide » Velathri, Lawrence s'attarde à décrypter l'esprit étrusque – si différent dans le nord de l'Étrurie de l'esprit étrusque du Sud – sur les représentations symboliques qui animent les fascinantes scènes de départs. Innombrables et mystérieuses sont les scènes de « voyages en chariots bâchés » qui ornent les coffres à cendres du site volterrain. Derrière ces processions funéraires se dessine le souvenir d'un tout autre périple : « celui d'un peuple qui se remémore ses migrations ». Sur terre et sur mer. Singulier est le sentiment qui se dégage à l'observation de ces voyages de l'âme, imprégnés, déjà de l'inspiration gothique. Les anciens symboles liés au sexe et à la mort tendent à s'effacer, progressivement absorbés par « le réalisme et l'idéalisme gothiques ».

Quelles que soient les différences notoires – linguistiques, par exemple – qui opposent « l'expérience » du Nord et du Sud, partout règnent sur la campagne étrusque une même sérénité, « un calme étrange ». « Une curieuse tranquillité ». Ce qui demeure encore de ce que les populations de Tarquinia et de Volterra avaient en commun. Une même « conscience cosmique » sur laquelle bâtir une même vision du monde. De cette antique religion, il ne reste que les vestiges funéraires. Partout, cependant, « l'asphodèle sauvage » pousse dans le paysage étrusque ses longues tiges souples et libère alentour « son effluve de chat ». Sa « majesté insouciante » continue de tresser un réseau d'étoiles roses d'un site à l'autre. Et un fil incantatoire discret sur la toile dense et éminemment poétique des six Croquis étrusques que D.H. Lawrence nous a laissés.

 

                                                                                                                   Angèle Paoli

 

Note : l’ouvrage édité par Le Bruit du temps, à partir de la Cambridge Edition, comprend notamment un chapitre inachevé resté à l’état de manuscrit sur « Le musée de Florence ». Un chapitre publié pour la première fois en France.

 

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Note de lecture du CNL, août 2010

Croquis étrusques  de D.H. Lawrence


« Mais à présent les tombes, cap aux tombes ! » Dès la deuxième page de ces Croquis étrusques, le ton est donné. De trains en omnibus, de tortillards en charrettes, c’est avec un enthousiasme et une énergie inépuisables que D.H. Lawrence sillonne, en avril 1927, les sites étrusques de Campanie et de Toscane. Déjà très affaibli par la tuberculose qui l’emportera trois ans plus tard, l’écrivain parcourt sans relâche, deux semaines durant, les nécropoles de l’antique Étrurie en compagnie de son ami Earl Brewster. Rien de morbide pourtant dans ce périple de l’outre-monde. Bien au contraire, le « calme étrange » de ces lieux funéraires saisit paradoxalement Lawrence et l’enchante, cette « curieuse tranquillité » qui contraste à ses yeux avec les atmosphères angoissantes des sites celtes, romains ou mexicains. Une paix qui lui donne l’impression qu’une « âme, ici, pouvait trouver sa place ». Chez les Étrusques, le monde des morts est un endroit joyeux, répète Lawrence comme un leitmotiv. La mort y semble un prolongement agréable de la vie ainsi qu’on le découvre au fil d’une exploration ethnologique d’autant plus émouvante qu’elle est écrite par un homme qui se sait gravement malade mais que cette plongée au cœur d’un monde disparu depuis plus de vingt siècles régénère littéralement. Si la fascination de Lawrence pour ce qu’il nomme le « sortilège étrusque » est ancienne (on trouve déjà une référence au « secret des Étrusques » dans Cyprès, un poème écrit en septembre 1920 en Toscane), il faut attendre 1926 pour que soit mis au point un projet d’excursion, lequel doit finalement être reporté à l’année suivante pour cause de mauvaise santé, tandis que la deuxième excursion prévue afin de compléter le livre n’aura jamais lieu. Ce texte publié en 1932, deux ans après la mort de Lawrence, est donc le dernier opus d’une œuvre aussi prolifique qu’importante dont il n’est pas inutile de rappeler qu’elle comprend de nombreux romans, nouvelles, recueils de poésie mais aussi une abondante correspondance, des essais sur la psychanalyse et des récits de voyage que le scandaleux Amant de Lady Chatterley a quelque peu éclipsés. Procédant tout à la fois du carnet de l’esthète érudit, du petit précis d’archéologie, de l’étude anthropologique et de la méditation spirituelle, les Croquis étrusques sont un livre atypique dont Lawrence décrit la méthode peu orthodoxe dans une lettre de 1926 citée en annexe : « je vais simplement me jeter à l’eau et avancer, et me faire éreinter par toutes les autorités en la matière ! Il n’y a presque rien à dire, d’un point de vue scientifique, sur les Étrusques. Je dois emprunter la voie de l’imagination ». Rien d’étonnant dans ces conditions à ce que l’on retrouve dans les descriptions de la vitalité étrusque le thème de la conscience phallique, une des idées maîtresses de L’Amant de Lady Chatterley, dont Lawrence achève la dernière version au moment même où il rédige le récit de son pèlerinage en Étrurie.

Mais au delà de l’exposé synthétique des convictions les plus profondes de leur auteur, le charme puissant de ces instantanés réside dans leur faculté de croquer sur le vif les silhouettes peintes sur les murs des tombes de telle manière qu’elles acquièrent une vraie présence charnelle tandis que leurs lointains descendants, villageois croisés au gré de son chemin, semblent à leur tour tout droit issus d’un monde ancien. Qu’il décrive l’antique visage de faune d’un berger, de belles paysannes à l’insouciance toute païenne ou qu’il établisse enfin un parallèle peu flatteur entre Rome « avec un très grand R » qui avait anéanti le peuple étrusque et les fascistes italiens au pouvoir, Lawrence excelle dans ces allers et retours saisissants entre passé et présent.

À ces Croquis étrusques qui reçurent un accueil mitigé et furent décrits comme un livre « léger, désinvolte », les éditions Le Bruit du temps offrent une seconde vie à la mesure de leur qualité. La très belle traduction du poète et essayiste Jean-Baptiste de Seynes, l’appareil critique soigné avec carte, le précis d’histoire étrusque, la notice détaillée de la genèse à la réception de l’œuvre empruntée à l’édition dite de Cambridge, et enfin une nouvelle iconographie établie à partir de meilleurs tirages des clichés de paysages choisis par Lawrence en font un véritable livre d’art sur lequel semble souffler « l’esprit dansant des Étrusques ».

                                                                                                            Carole Vantroys

 

                             

 

La Librairie de la Galerie, juillet 2010

Croquis étrusques  de D.H. Lawrence


C’est trois ans avant sa mort, en compagnie d’Earl Brewster, que Lawrence visite les sites étrusques de Campanie et de Toscane et, bien sûr, Tarquina. Méditations sur des tombeaux, écrites par un homme qui se sait déjà malade, c’est pourtant le caractère profondément vitaliste de l’art étrusque, débordant de vie, de sensualité même, que Lawrence va vouloir célébrer. « Je vais simplement me jeter à l’eau et avancer, et me faire éreinter par toutes les autorités en la matière. Il n’y a presque rien à dire, d’un point de vue scientifique, sur les Étrusques. Je dois emprunter la voie de l’imagination. » La voie de l’imagination, ce sont, pour Lawrence, ces tombes creusées dans la roche, ces fresques colorées, encore fraiches, où dansent oiseaux et Étrusques, l’ourlé généreux des étoffes, surtout, que le temps n’est pas parvenu à effacer – signes de formes de vie sensuelle et excessive, de « formes étranges et spontanées qui refusent toute normalisation ». Car ce que Lawrence va redécouvrir, c’est que la culture mortuaire des Étrusques – dont les seuls vestiges sont ceux qu’offre l’art funéraire – a pourtant partie liée, bien plutôt qu’avec un culte de la mort, avec une sensualité libre et sauvage, la passion intense d’une vie sensuelle, ardente, intense, célébrée jusque dans la mort. Et Lawrence, au contraire – nous sommes en 1927, l’Italie succombe au joug du fascisme –, de dénoncer le goût de la mort et du meurtre qui hante la culture romaine, la culpabilité qu’engendre l’assujettissement à un ordre moral impérial, l’instauration démente d’un pouvoir ultime, judiciaire et moral sur la vie. Véritable livre d’art (le livre comporte des reproductions de peintures mortuaires, que Lawrence avait lui-même choisies), les Croquis étrusques ne rendent pas seulement justice à l’art étrusque: il restitue cette puissance de vie élémentaire et sensuelle dont Lawrence se voulait, comme les peintres funéraires étrusques, l’artiste.

 

Le site de La Galerie

 

                             

 

Le Matricule des anges, n°115, juillet-août 2010

Événement D.H. Lawrence : Beauté des profondeurs

Grand connaisseur de l'Italie, D.H. Lawrence (1885-1930) s'est passionné pour la civilisation étrusque où la vie s'épanouissait selon lui en harmonie avec la nature. Élégamment présentés, ses Croquis étrusques, œuvre restée inachevée, voient enfin le jour.


Qu’un écrivain aussi prolifique que David Herbert Lawrence soit aujourd’hui encore largement identifié en France comme l’homme d’un seul livre témoigne de l’étrange destinée que connaissent certaines œuvres. Choix éditoriaux peu rigoureux (même si des efforts ont été accomplis ces dernières années), traductions approximatives, réputation sulfureuse d’un auteur perçu comme cherchant davantage à choquer le bourgeois qu’à proposer une vision novatrice de la société de son temps ont longtemps minoré la portée de sa production littéraire. L’Amant de Lady Chatterley, roman publié en 1928, est resté célèbre pour avoir suscité les foudres de la censure – il paraîtra d’abord en Italie, à compte d’auteur puis connaîtra une aventure éditoriale chaotique. Il constitue le dernier jalon d’une production littéraire foisonnante, constituée de nombreuses nouvelles, de romans, de recueils de poèmes, d’essais sur la psychanalyse, de récits de voyage. C’est à ce dernier genre qu’appartiennent ces Croquis étrusques, un genre qu’ils débordent allègrement pour s’aventurer sur les brisées de l’archéologie, de l’anthropologie et de l’histoire de l’art, avec une désinvolture réjouissante et inspirée. Dans une lettre de 1926 dont un extrait figure en annexe de l’ouvrage, Lawrence, qui évoque le difficile travail que constitue la compréhension de l’esprit étrusque, annonce la couleur : « je vais simplement me jeter à l’eau et avancer, et me faire éreinter par toutes les autorités en la matière. Il n’y a presque rien à dire, d’un point de vue scientifique, sur les Étrusques. Je dois emprunter la voie de l’imagination ».

C’est bien en poète que Lawrence va s’imprégner des oeuvres d’art étrusque qu’il découvrira au cours du périple en Italie centrale (Latium, Ombrie, Toscane) qu’il effectuera en compagnie d’un ami, Earl Brewster, au printemps 1927, sur les traces de cette civilisation restée largement méconnue et mystérieuse et qui, depuis plusieurs années, exerce sur lui une grande fascination. Le poète s’est amplement documenté avant son voyage. Il a lu nombre d’études érudites, en a malmené certaines (sa correspondance en témoigne) qui selon lui sont passées à côté de l’essentiel, n’ont pas su restituer quelque chose de l’âme étrusque, de la passion intense de la vie ardente que Lawrence perçoit dans les peintures et les sculptures qui s’offrent à son regard. Le paradoxe est que ces figures qui expriment une joie primordiale, une sensualité libre et spontanée ont toutes partie liée avec la mort. Les seuls vestiges conséquents de cette civilisation sont en effet ceux qu’offrent l’architecture et l’art funéraires. Lawrence scrute dans la pénombre des caveaux « de magnifiques et fragiles joyaux d’or pâle, des boucles d’oreilles destinées à des oreilles de poussière, des bracelets dans la poussière de ce qui fut des bras, ceux, assurément, d’une noble dame, il y a près de trois mille ans ». Pour célébrer les défunts, pour les accompagner jusqu’à l’orée de leur dernier voyage, les artistes étrusques les ont représentés dans des mouvements et des postures qui magnifient leur plein engagement dans la vie terrestre.

Qu’il contemple les peintures ornant les parois des tombes de Tarquinia ou les urnes sculptées de Volterra, Lawrence se fait l’interprète inspiré d’une vision de l’homme en qui s’est épanouie « une autre forme de conscience cosmique », affranchie de ce contre quoi l’écrivain a lutté et qu’il a dénoncé avec véhémence durant sa brève existence : la culpabilité qu’engendre l’assujettissement à un ordre moral bridant les potentialités de l’être, le déni des liens qui unissent l’homme à la nature. Ce que Gabriel Levin, dans sa préface à ces Croquis étrusques, nomme avec justesse « le contact avec la force élémentaire et vitale qu’il sent palpiter dans le monde physique ». Ce qui caractérise « l’être étrusque » selon Lawrence, c’est son profond enracinement dans cette forme de matérialité, dont l’écrivain voit un rappel éloquent dans la nécropole de Cerveteri, située au nord de Rome : des arches symbolisant des matrices pourvoyeuses de vie sont déposées à l’entrée des tombes des femmes ; quant aux tombes des hommes, elles sont ornées de phallus. Portée par cette vision, la voix de Lawrence remonte le cours de l’Histoire : « Nous comprenons maintenant, sous l’azur d’un chaud ciel d’avril où chantent les alouettes, pourquoi les Romains qualifiaient les Étrusques de dépravés. (…) Ils haïssaient le phallus et l’arche, car ce qu’ils cherchaient, c’était l’empire et la domination, et par-dessus tout les richesses : le profit social. Vous ne pouvez pas danser gaiement au son de la double flûte et dans le même temps conquérir des nations ou amasser d’énormes sommes d’argent. (…) Pour l’homme avide, quiconque se met en travers de son avidité représente le vice incarné. »

Qu’on prenne conscience que Dvid Herbert Lawrence a des choses importantes à dire à notre époque ne sera pas la moindre des réussites du projet éditorial dans lequel Le Bruit du temps s’est engagé pour offrir à cette œuvre un espace à la mesure de son importance. Cette enseigne a ainsi fait paraître il y a quelques mois le premier d’une série de tomes qui proposeront l’intégralité des nouvelles de Lawrence, dans une traduction nouvelle de Marc Amfreville, établie à partir de la source de référence, la Cambridge Édition. Tirés eux aussi de ce corpus, les Croquis étrusques ont fait l’objet du même soin : qualité de la traduction, notices éclairant la genèse et la réception de l’œuvre. Le livre comporte en outre les reproductions des photographies que Lawrence lui-même avait choisies pour illustrer son essai dont il ne devait jamais voir la publication en volume. Le résultat est un livre fort plaisant dans sa forme, laquelle est fidèle à ce que l’auteur souhaitait transmettre au lecteur. Un petit livre d’art, qui porte aussi la méditation d’un écrivain sur la nature profonde et intemporelle de l’homme à partir des vestiges d’une civilisation disparue depuis plus de deux mille ans. Les tombes peintes de Tarquinia constituent la part la plus fascinante de ce voyage, qui repose avant tout sur le travail d’un regard. « Si, tout soudain, on décide d’ouvrir les yeux, alors il y a tant à voir. Mais si l’on se contente de jeter un coup d’oeil, on n’a plus devant soi qu’une misérable petite pièce ornée de méchantes peintures a tempera sans éclat, tout éraflées, à moitié effacées. (…) Peu à peu le monde souterrain des Étrusques nous devient plus réel que la lumière diurne. On se prend à partager la vie de ces danseurs, ces festoyeurs, ces éplorés qui nous sont figurés là, et à en rechercher avidement la compagnie. » Parmi les figures offertes au regard, il en est une sur laquelle l’auteur s’arrête longuement, celle du « Lucumon », le « prince religieux », seul être véritablement initié aux mystères de la « vitalité du cosmos », qui doit « attirer en lui toujours plus de vie » et faire en sorte qu’elle irradie les êtres ordinaires. Le sacré chez les Étrusques s’offre à la perception par le regard, la sensation globale plus que par les mots, lesquels aboutissent à une mise à distance du réel sensible et finissent par « recouvrir et dissimuler toutes choses ». C’est par le Lucumon qu’est transmis aux non initiés le contact avec cette puissance invisible, en une circulation dont Lawrence étudie les modalités dans ces fresques souterraines. Selon Lawrence les artistes qui les ont exécutées étaient étrangers à la signification profonde du sacré qu’ils mettaient en scène : « On peut imaginer qu’ils descendaient de la vieille souche italique et ne comprenaient rien aux desseins complexes de la religion, celle-ci étant venue de l’est – même si, à n’en pas douter, les principes rudimentaires de la religion officielle étaient identiques à ceux de la religion primitive des autochtones. »

S’il arpente volontiers les nécropoles pour satisfaire ses appétits d’esthète érudit, D.H. Lawrence n’en ferme pas pour autant les yeux lorsqu’il revient à la surface. Écoutons son appel à célébrer la beauté vivante telle qu’il l’observe depuis la fenêtre d’un véhicule postal emprunté au cours de son voyage : « Vous verrez probablement une douzaine de belles femmes bien en chair (…). Et dans ces visages rebondis au teint mat, beaux et joviaux, vous ne manquerez pas de déceler l’éclat toujours présent de ces Étrusques amoureux de la vie ! (…) ces visages à la vivacité chaleureuse dont l’enjouement fait écho à la vitalité étrusque, qui ont la beauté du mystère de l’arche inviolée, et dont la maturité rayonne de la connaissance phallique et de l’insouciance de leurs ancêtres ! »


                                                                                                                Jean Laurenti

 

                          

 

Lettre(s) de la magdelaine, 9 juin 2010

Choses lues : David Herbert Lawrence, Croquis étrusques


C’est en poète que Jean-Baptiste de Seynes a traduit ce livre rare, par sa facture, son iconographie, son appareil critique, sa présentation impeccable en tous points aux éditions Le Bruit du temps.

De ce temps-là, je fais remonter celui des castagnettes qui rythment cette description de la tomba del Triclinio (Tombes peintes de Tarquinia, p. 99) :

« Et comme elles étaient merveilleuses, ces peintures, et continuent de l’être ! Le groupe de personnages dansants qui encerclent la pièce a conservé ses couleurs lumineuses et fraîches, les femmes vêtues de légères robes à pois en mousseline de lin et de capes colorées ornées de franges fines, les hommes simplement enveloppés d’une sorte de voile. C’est avec frénésie que la femme bachique rejette la tête en arrière en tordant ses longues mains solides, comme une possédée qui pourtant garderait sa maîtrise, tandis que le robuste jeune homme se tourne de son côté et tend une main dansante vers celle de la femme jusqu’à ce que leurs pouces en viennent presque à se toucher. Ils dansent en plein air, non loin d’arbustes auprès desquels courent des volatiles, tandis qu’un petit chien à queue de renard fixe quelque chose avec cette intensité naïve de la jeunesse. C’est un ravissement sauvage qui, jusqu’à la moindre parcelle d’elle-même, habite la danseuse proche, chaussée de légères bottines, revêtue d’une cape à liseré, et dont les bras s’ornent de bijoux ; c’est alors que nous revient à l’esprit le vieil adage, selon lequel chaque partie du corps et chaque partie de l’âme connaîtra la religion et sera au contact des dieux. »

« Comme une possédée qui pourtant garderait sa maîtrise », quel beau fantasme d’écriture !

Aussi à image(s) sublime(s) textes en regard. (Livre en main, tout sourcil se défroncera, à lire ce qui semblerait hyperbole. Le choix iconographique est celui de Lawrence lui-même, les reproductions en noir et blanc ayant été remplacées par des reproductions en couleur, « qui rendent », nous dit l’éditeur, « justice à la fraîche vivacité de ces peintures ».) Comme l’écrit l’un des commentateurs, Max Plowman, un poète :

« Les Croquis étrusques n’ont pas reçu l’accueil qu’ils méritaient : le livre a été décrit comme “léger, désinvolte” et cité en exemple pour démontrer comment Lawrence idéalisait les gens dont il pensait qu’ils partageaient ses propres préjugés. Mais une telle impression n’est due qu’à une lecture superficielle. Les Croquis étrusques sont réellement une œuvre sérieuse, presque que de pure critique, dont la qualité rare n’échappera qu’à ceux qui croient que la délicatesse ne s’acquiert qu’au prix d’un labeur acharné et non par une grâce naturelle. »

« Ici, libéré de tout savoir livresque et de tout démêlé avec notre société, libéré de l’ennui de la civilisation moderne, vagabondant à ciel ouvert dans des lieux où s’offrent une nature et des êtres fascinants, le poète en lui s’éveille et fleurit, telle une rose sauvage. Tout le texte n’est qu’une rose sauvage ; il en a la délicatesse, la même évidence, la même beauté, la même douce insouciance nées du hasard, et les mêmes épines sur la tige. »

D’aucuns tiqueront nécessairement sur l’acquisition par grâce naturelle (y compris, surtout, celle d’accepter) et le style floral de Plowman ; qu’à cela ne tienne, le parcours de ces croquis étrusque fait oublier la santé menacée de l’auteur : puisse cette catabase être aussi régénératrice à qui suivra Lawrence dans ses explorations en profondeur. Quelle surprise de lire après : « Au moins ces vicieux voisins des Romains n’ont-ils pas été des puritains.

Mais à présent les tombes, cap aux tombes ! »

Et en route pour Cerveteri, Tarquinia, Vulci, Volterra, et pour finir le musée de Florence.

L’énergie de Lawrence, sa manière d’écrit-parlé (très soigné) donne à ce périple au pays des morts une allure des plus vivantes “comme si les Étrusques tiraient leur vitalité de profondeurs inconnues” auxquelles l’auteur a manifestement le désir de nous réouvrir accès.


                                                                                                              Ronald Klapka

 

Le site des Lettre(s) de la magdelaine

 

                          

 

Télérama, n°3152, 12-18 juin 2010

D.H. Lawrence, Croquis étrusques


En 1927, trois ans avant sa mort, le romancier anglais D.H. Lawrence, déjà malade, sillonne les bords de la mer tyrrhénienne et les terres de Toscane à la recherche des Etrusques. Loin d'être un simple pèlerinage, ce « cap aux tombes » qu'il clame d'entrée de jeu devient, au fil des jours, un voyage plein de promesses. Armé de son indicateur des chemins de fer, Lawrence, avec son ami Earl Brewster, saute de trains en « bus motorisé », gravit les ruelles des petites villes et s'émerveille des traces d'une civilisation disparue vingt siècles auparavant.

Les tombes creusées dans la roche, les fresques colorées où dansent des oiseaux et des personnages aux silhouettes élancées, l'ourlé des étoffes que le temps n'est pas parvenu à effacer sont, pour Lawrence, les indices d'une joie de vivre et d'une abondance de vie qui l'envahissent. L'écrivain est certes documenté, mais avant tout il sait regarder, débusquer les « formes étranges et spontanées qui refusent toute normalisation », s'attendrir de la sensualité d'un cheval peint, du visage « de faune » d'un berger rencontré ou de la lumière du crépuscule qui coiffe les pierres d'un rose apaisant.

Rome, « avec un très grand R », avait anéanti la civilisation étrusque. L'Italie fasciste, qui se réclame de la Rome antique, triomphe aussi en ces années 1920. Ces carnets, dont cette nouvelle édition magnifiquement traduite fait la part belle aux illustrations, sont plus poétiques que politiques, mais on sent bien que Lawrence préfère l'ocre rouge des peintures étrusques au noir des chemises fascistes. Comment pourrait-il en être autrement de la part d'un homme qui salue avec un tel bonheur la vitalité des siècles insouciants ?


                                                                                                                   Gilles Heuré

 

                          

 

MaYak, 29 mai 2010

Etruscan Places   de D.H. Lawrence


En 2009, c’était le premier volume des nouvelles complètes, dans une traduction de la dernière édition critique publiée à Cambridge. Cette année, Le Bruit du temps publie l’un des plus beaux livres (à mon avis) de D.H. Lawrence, Etruscan Places. Dans une nouvelle traduction de Jean-Baptiste de Seynes (Croquis étrusques), avec préface, appareil critique, appendices historiques, carte et 52 reproductions NB et couleurs.

Etruscan Places, livre atypique : entre essai et récit de voyage, récit d’un cheminement dans le savoir, dans la compréhension sensible du mode d’être d’un peuple ancien… Lawrence parcourt la Maremme (Italie du nord, méditerranéenne), alors en plein travaux d’irrigation, et va de tombe étrusque en tombe étrusque confronter ce qu’il a lu et ne lui a pas plu, à l’expérience directe des fresques. Retrouver le mouvement vital des Étrusques. Retrouver ces corps dansants, cette sexualité gaie et franche, vitalisante ; une forme de vie débordante et joyeuse, pas loin d’une osmose avec les milieux naturels.

DHL était à la recherche de formes de vie humaines moins cérébrales, plus sensualistes, plus simples, plus proches de la Nature, mieux rythmées, moins cupides, spontanées, stimulées par les forces cosmiques…

Et dans Etruscan Places, on voit un Lawrence perméable à toutes ses expériences, tant en présence des fresques, qu’à l’auberge où un berger faunesque, sorte de réincarnation de Pan entre et le fascine ; que sur les routes, dans les paysages, avec les fleurs… Toutes ces images senties tournoient et forment la compréhension éphémère et subtile qu’il nous donne à lire.

Bref, ce livre : un condensé de méthode Lawrence appliquée. La méthode Lawrence ? Être au monde, le comprendre de cette façon, décrite, par exemple, dans Apocalypse :

« L’homme pensait et pense encore en images. Mais maintenant nos images n’ont guère de valeur émotionnelle. Nous voulons toujours une “conclusion”, une fin, nous voulons toujours arriver, dans notre processus mental, à une décision, à une finalité, un point final. Cela nous donne un sentiment de satisfaction. Notre conscience mentale n’est que mouvement en avant avec des étapes, tout comme nos phrases, et chaque point final est une borne qui marque nos « progrès » ou notre arrivée quelque part. Pour ce qui est de la conscience, nous ne cessons d’avancer. Mais, bien entendu, il n’y a aucun but. La conscience est une fin en elle-même. Nous nous torturons pour arriver quelque part, et quand nous y arrivons, c’est nulle part, car il n’y a nulle part où aller.

Tant que les hommes ont pensé le cœur ou le foie comme siège de la conscience, ils n’ont eu aucune idée de cet incessant mouvement en avant du processus de la pensée. Pour eux, une pensée représentait l’accomplissement d’un éveil de la conscience sensible, une intensité cumulative dans laquelle la sensation se réalisait en conscience de la sensation jusqu’à la plénitude. Une pensée accomplie était comme une sonde au plus profond d’un maelström, d’une certitude émotionnelle, et au tréfonds de ce maelström d’émotion, la solution se formait. Mais il n’y avait pas d’étape dans le voyage. Il n’y avait pas de chaîne logique à laquelle se cramponner.»

Lawrence, comme un point de repère pour re-sentir l’humain… Éminemment actuel.

                                                                                                             Hugues Robaye

Lire l'article sur le blog de Mayak

 

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Nouvelle traduction de l'anglais

par Jean-Baptiste de Seynes


Préface de Gabriel Levin


Appareil critique de la Cambridge Edition

52 illustrations noir et blanc et couleur


Format carré : 170 x 170
288 pages • 28 euros

 


ISBN : 978-2-35873-019-8

Mise en vente : 21 mai 2010