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Revue des deux mondes, mars 2012
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Zbigniew Herbert
Dans la conversation avec lui-même à propos de l'écriture poétique, qui introduit le premier volume de ses œuvres, le grand poète polonais Zbigniew Herbert fait remarquer que son intention en écrivant un poème n'est pas de briller dans une langue raffinée dont il jouerait en virtuose, mais de montrer « la réalité d'une manière aussi pure et transparente que possible ». Un peu plus loin, il précise pourquoi il aspire à cette pureté de la langue. Ayant vécu sous deux régimes totalitaires, le nazisme et le stalinisme, et ayant connu sous leur règne un effondrement de l'image de la réalité et un triomphe du mensonge, il croit essentiel de revenir aux choses simples et aux faits : « Le dialogue avec les choses a été pour moi une tentative d'arriver à la source pure de la langue. » Ses poèmes brillent, cependant, d'une lumière tout intérieure entretenue, dirait-on, par un veilleur de nuit, un gardien aux aguets, attentif à chaque signe, à chaque mouvement et chaque strate de ce monde qui nous entoure et constitue le dense tissu humain de la réalité.
Qui a lu Un barbare dans le jardin ou Monsieur Cogito se réjouira du projet éditorial mis en route par les éditions Le Bruit du temps, celui de publier l'œuvre complète du poète dont les deux premiers volumes viennent de sortir. Le recueil de poèmes en vers et en prose Corde de lumière s'accompagne des récits de voyage en Grèce et en Crète Le Labytinthe au bord de la mer, les deux ouvrages donnant de prime abord une idée du large champ parcouru par le poète, qui pratiqua tout au long de sa vie l'art de voyager, sans pour autant émigrer de sa Pologne natale placée sous le joug du totalitarisme. Né en 1924 à Lwow, Herbert fit des études de droit et de philosophie avant d'exercer mille petits métiers sans jamais se compromettre avec le régime stalinien, qui lui mena la vie dure, allant jusqu'à l'interdire d'écriture en 1951. Herbert est une figure majeure de la poésie polonaise d'après guerre. Il eut pour ami Czeslaw Milosz, qui fut son traducteur en langue anglaise.
Corde de lumière est une grande promenade poétique dans le monde des objets, des êtres vivants et des faits, où le quotidien et le politique se mêlent : poésie sobre, toute en finesse d'observations douloureuses ou lucides, lesquelles sont traversées d'un humour implacable quoique léger, avec en toile de fond une conscience du désastre provoqué par les occupations successives de son pays et le déracinement qu'elles engendrèrent pour lui et pour tant d'autres. Chaque poème a son thème, simple et sage en apparence, sous lequel en filigrane se révèle, par touches imperceptibles et comme tenue à distance, la tragédie ou l'ironie des situations.
L'essai sur la Crète et l'art minoen, Le Labyrinthe au bord de la mer, est une autre corde sur laquelle joue Zbigniew Herbert. Le poète a parcouru l'Europe, étudiant et dessinant, tout en contemplant aussi bien les paysages (« Essai de description du paysage grec ») que les traces laissées par les civilisations antiques pour lesquelles il se passionne. Il voyage en assoiffé calme, ne se contentant jamais d'une seule approche, d'un seul point de vue dicté par un guide ou un premier regard, mais il cherche à comprendre toujours mieux ce qu'il voit par un approfondissement de son savoir. Sa manière de se tenir devant les œuvres de notre civilisation européenne en dit long : son regard contient une éthique, un rapport actif à la culture, qui, pour lui, se conquiert plus qu'elle ne se reçoit mécaniquement. Qu'il soit en Crète, sur l'Acropole d'Athènes, en Étrurie, à Lascaux ou ailleurs, il s'approprie le lieu, l'assimile non seulement par les yeux mais aussi par l'intelligence et la connaissance, tentant de comprendre comment les œuvres de la haute antiquité ont réussi à traverser le temps, quel secret de longévité se cache non seulement derrière leur existence physique mais aussi dans le sens qu'elles prennent aujourd'hui pour nous. Un peu comme l'abeille butine autour d'une fleur en un mouvement d'aller et de recul, le poète semble danser, dans un travail incessant, autour de ce qu'il voit. Son approche, que lui-même définit comme « humaniste » est une démarche contre le nihilisme dont son pays eut à subir les terribles méfaits, un acte de résistance en esprit.
Les deux ouvrages qui viennent de paraître se complètent et se répondent. Ainsi, parmi les essais sur la Grèce, le texte intitulé « La petite âme » donne un écho réflexif remarquable au poème « La Joconde ». Il traite du sentiment évoqué par Freud dans l'une de ses lettres à Romain Rolland, celui d'étrangeté et d'irréalité, voire de culpabilité, qu'éprouve celui qui a la chance de voir pour la première fois de ses yeux l'Acropole d'Athènes, un chef-d'œuvre sur lequel il a tout lu et qu'il connaît, en une sens, « par cœur ». Herbert, quant à lui, au terme d'un voyage difficile, jalonné d'empêchements, parvient un jour au Louvre et se trouve enfin en présence du célèbre tableau. Il cotemple la Joconde sans se laisser impressionner par ce sourire mondialement admiré, et ce sont les absents auxquels il pense, qui l'accompagnent dans une contemplation intensifiée par l'absence : « M'imaginer que je suis le délégué ou le député de tous ceux qui n'ont pas survécu. Et comme il convient à un délégué ou un député, m'oublier et tendre toute ma sensibilité et mon intellect, pour que l'Acropole, les cathédrales et la Joconde se répètent en moi, à la mesure évidemment de mon cœur et de mon esprit limités. »
C'est ainsi que le poète regarde la beauté, pour tous ceux qui ne la verront pas :
« voilà j'y suis
ils devaient tous venir
je suis seul ».
Édith de la Héronnière
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France Culture, Répliques, 24 décembre 2011
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Le poète Zbigniew Herbert
Une émission d'Alain Finkielkraut.
Invité(s) :
Jean-Yves Masson, poète, écrivain et traducteur
Pierre Pachet, écrivain et essayiste
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La Quinzaine littéraire, n°1050, 1-15 décembre 2011
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« Une flamme qui pense » :
Zbigniew Herbert, poèmes et proses
C’est un événement à saluer : les éditions Le Bruit du temps (dirigées par Antoine Jaccottet) entreprennent de publier la traduction des œuvres complètes du grand Polonais Zbigniew Herbert. Voici, en partie donnée, en partie promise au lecteur, l’une des œuvres poétiques les plus rayonnantes et les plus représentatives de la seconde moitié du XXe siècle européen. La quasi-perfection de beaucoup des poèmes d’Herbert ne peut faire oublier le fond de violence historique sur lequel ils s’enlèvent et dont leur réalisation est, dans le moindre détail, indétachable.
« Herbert, nous explique la traductrice Brigitte Gautier, a publié neuf recueils de poèmes, que Le Bruit du temps éditera chronologiquement en réunissant chaque année trois de ses recueils, parallèlement à l’édition ou à la réédition, également sur un rythme annuel, de ses trois volumes d’essais : Un barbare dans le jardin (1962), Nature morte avec bride et mors (1993) et Le Labyrinthe au bord de la mer (posthume, 2000). »
Cette grande entreprise commence donc par deux superbes volumes, l’un de poèmes (en édition bilingue), l’autre d’essais. Les traductions de Brigitte Gautier ont la précision langagière et la limpidité inquiète que requiert, à l’évidence, la poésie de Herbert. Et les textes sont scrupuleusement introduits ou accompagnés : avant-propos, notes, chronologie...
En tête du volume de poèmes a été judicieusement placée une « conversation de Zbigniew Herbert avec lui-même » (dont Herbert avait fait la préface de ses Poèmes choisis parus à Varsovie en 1973) et intitulée : « écrire des poèmes ». Ne suffirait-il pas de lire cette auto-interview ? On y découvre non seulement des données de divers registres, mais aussi le ton de Herbert. On peut également écouter Milosz lorsqu’il déclare (dans une anthologie de la poésie polonaise parue en anglais en 1965) : « Si la clé de la poésie polonaise contemporaine est l’expérience collective des dernières décennies, Herbert est sans doute celui qui est le plus capable de l’exprimer. »
Herbert est né en 1924 à Lwow, dans ce qui était alors la Pologne orientale. Un carrefour de traditions : trois au moins, expliquera Herbert : « orthodoxe par ma grand-mère, catholique par mon père, et tout autour, la présence de la culture hassidique ».
Faut-il rappeler l’histoire catastrophique qui s’entame avec le pacte germano-soviétique ? C’est, en septembre 1939, une double invasion, allemande d’un côté, soviétique de l’autre (on peut renvoyer, sur ces convulsions monstrueuses, au Voyage au pays des Ze-ka de Julius Margolin, publié également au Bruit du temps par Luba Jurgenson). Lwow est dans la région annexée à l’Union soviétique. Mais en juin 1941, les Allemands envahissent l’Union soviétique ; ils occupent Lwow. Cependant, ce sont les Soviétiques qui commettent à Katyn un massacre qu’ils attribueront obstinément aux Allemands. Cette tuerie est évoquée dans « Les boutons », un bref poème de Rovigo dédié « à la mémoire du capitaine Edward Herbert » (traduit par Jacques Burko qui précise : « L’oncle de Zbigniew, officier polonais de l’armée en déroute, fait prisonnier par les Soviétiques en 1939, est mort à Katyn des mains de la police d’État soviétique ») :
Seuls les boutons inflexibles
témoins survivants du crime
montent des profondeurs à la surface
l’unique monument sur leur tombe
Il était difficile de vivre et, évidemment, de publier, dans la Pologne soviétisée, pour un jeune poète qui ne donnait aucun gage à l’idéologie officielle. (On pense à un autre destin polonais, évoqué par Milosz dans La Pensée captive : celui de Borowski, rescapé d’Auschwitz, auteur du Monde de pierre, et qui, après avoir adhéré au parti communiste, se suicida en 1951.)
C’est hors de la Pologne qu’Herbert put connaître des périodes où respirer. Voyages, séjours en France – sans que pour autant la France se soit vraiment montrée capable de lui faire place –, en Italie, en Hollande, et en Grèce.
« Le Thésée, le bateau qui doit m’emmener en Crète, n’est pas encore arrivé au bord du Pirée [...] ». Ainsi commence le premier des essais rassemblés dans Le Labyrinthe au bord de la mer. Herbert nous donne-t-il à lire des récits de voyage ? C’est tout autant dans dans le temps historique qu’il se déplace.
Vers la fin d'« Essai de description du paysage grec », Herbert avoue : « Je suis conscient que ce que j’ai écrit ne correspond pas à mon titre. Du thème du paysage ma plume trop souvent a glissé vers les légendes et l’histoire. » Mais ce glissement, c’est bien le paysage même qui, mystérieusement, l’aura imposé : « Je suis incapable d’expliquer ce lien entre le paysage de la Grèce et son art et ses croyances. »
Les croyances du passé – grec en particulier – passionnent Herbert. Et les œuvres non moins, bien sûr : J’ai toujours souhaité croire que les grandes œuvres de l’esprit étaient plus objectives que nous. Et ce sont elles qui nous jugeront. Quelqu’un a dit fort justement que ce n’est pas nous qui lisons Homère, regardons les fresques de Giotto, écoutons Mozart, mais Homère, Giotto et Mozart qui nous regardent, nous écoutent et constatent notre vanité et notre bêtise. Les pauvres utopistes, les débutants de l’histoire, les incendiaires de musées, les liquidateurs du passé sont pareils à ces insensés qui détruisent les œuvres d’art car ils ne peuvent leur pardonner leur calme, leur dignité et leur froid rayonnement. »
Certains poèmes de Herbert se font, d’un geste, quasi-statues, mais en mouvement : « Il avançait dans un bruissement d’habits de pierre / il jetait un éclat et une ombre de laurier // il respirait légèrement comme les statues / mais avançait comme une fleur » (« À Apollon »).
Cependant, c’est, inévitablement, des destructions historiques, voulues ou non, qu’Herbert doit faire le constat, par exemple à la fin d’un ample texte, très minutieux, sur l’Acropole : « Et effleurant du regard ses blessures et ses mutilations, j’éprouvais une admiration mêlée de pitié. / Si j’en tirais un sentiment particulier de bonheur, propre aux existences menacées, il tenait peut-être à la conscience d’être “arrivé à temps”, avant qu’elle et moi ne partagions le sort de toutes les créations humaines au cap sombre du temps, face à un avenir inconnu. »
Les violences politiques qu’il aura connues directement dans sa vie, Herbert ne les dénonce jamais théâtralement. « Vous savez, déclarait-il dans un entretien cité par ses traducteurs John et Bogdana Carpenter (Zbigniew Herbert, Report from the Besieged City and Other Poems – 1985), les mots me venaient en abondance pour dire ma rébellion et mes protestations. J’aurais pu écrire quelque chose comme : “ Ô vous, maudits, damnés, vous tuez des gens innocents, attendez, un juste châtiment s’abattra sur vous !” Je n’ai rien dit de tel car je voulais donner une dimension plus ample à l’expérience individuelle d’une situation spécifique, ou plutôt je voulais en montrer la portée plus profonde, dans sa généralité humaine. »
L’ « étude de l’objet » : voilà l’un des choix poétiques (en vers ou en courtes proses) les plus clairs de Zbigniew Herbert. Par exemple : « Le caillou est une créature / parfaite // égal à lui-même / protégeant ses limites // empli exactement / d’un sens de pierre // dont l’odeur ne rappelle rien / n’effraie pas ne suscite pas de désir [...]. »
Parfois, c’est aux œuvres trop grandioses du passé qu’Herbert semble opposer la modestie moderne du rapport aux choses : « Il faut entrer dans la pierre, l’arbre, l’eau, dans les fentes de la porte. Mieux vaut être grincement de plancher que perfection effroyablement transparente. » Mais s’attacher à l’objet ou au détail des choses, c’est surtout, face aux emprises idéologiques qui croient pouvoir ne rien laisser leur échapper, « objecter » une parole toute d’exactitude, de sobriété, d’humilité furtive et ironique.
Il reste qu’il faudrait reconnaître la place, chez Herbert, d’un autre pôle : celui de ce « Monsieur Cogito » qui est au cœur des poèmes naguère traduits par Alfred Sproede (et qu’on trouvera dans les prochains volumes de l’édition en cours). Rien, là, bien entendu, d’une certitude de soi ou d’un orgueilleux repli dans l’intériorité. Le poème intitulé « La voix intérieure » fait de cette dernière un bien curieux oracle, réduit, en fait, à des borborygmes : « [...] elle est peu audible/presque inarticulée // même en se penchant très profond / on n’entend que des syllabes/ dénuées de sens [...] // parfois même / j’essaie de lui parler / – tu sais hier j’ai refusé / je n’ai jamais fait cela / je ne vais pas commencer // – glou – glou // – alors tu crois / que j’ai bien fait // –gua – guo – gui // c’est bien qu’on soit d’accord // – ma – a [...] »
Dans certains des plus bouleversants (quoique toujours pudiques) poèmes qui nous sont donnés dans ce premier volume des « Œuvres poétiques complètes », les objets ou les choses sont surtout ce à quoi les êtres humains s’attachent, et jusqu’au seuil de la mort. Sont-ils aux portes du salut, ces humains que montre le poème « Aux portes de la vallée » (une vallée qu’on peut supposer être celle de Josaphat) ? Fût-ce à l’approche de la plus éblouissante lumière, ils ne peuvent renoncer aux très minimes débris de leurs passés ou au si peu qui leur reste de leurs proches :
ceux qui semblent
obéir aux ordres sans douleur
vont tête basse en signe de réconciliation
mais dans leurs poings serrés ils cachent
des lambeaux de lettres des rubans des cheveux
et des photographies
ils croient dans leur naïveté
qu’on ne les leur prendra pas
Claude Mouchard
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La Liberté, 29 octobre 2011
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Redonner une innocence au langage
Zbigniew Herbert. Figure majeure de la poésie polonaise de l'après-guerre, l'écrivain est ressuscité dans une belle édition pleine de ferveur et de sensualité. Une vraie découverte.
Né à Lvov en 1924 dans la partie orientale de la Pologne, annexée en 1945 par l'URSS, Zbigniew Herbert est un illustre inconnu pour la plupart des lecteurs francophones. Pourtant l'écrivain a passé plusieurs années d'exil en France, où quelques volumes isolés de son œuvre sont sortis. Or le poète, qui avait fait ses débuts en 1956 dans la Pologne du dégel avec son recueil phare, Corde de lumière, était plus apprécié de ses pairs à l'étranger, tels les nobélisés Joseph Brodsky ou Seamus Heaney, qu'au pays de Francis Ponge.
C'est dire l'intérêt que représente l'entreprise, lancée par les éditions Le Bruit du temps, de publier en version bilingue les œuvres poétiques complètes de Zbigniew Herbert (le premier volume vient de paraître sur les trois prévus), couplées pour l'occasion à son sublime essai posthume sur l'Antiquité gréco-romaine, Le Labyrinthe au bord de la mer. Le destin de Zbigniew Herbert, comme celui de ses contemporains, est inséparable des tourments de l'histoire polonaise. Issu de la classe moyenne, il jouit d'une enfance heureuse, mais assez vite tombent les voiles funestes des malheurs privés et collectifs. L'expérience cruelle d'abord de la mort de son jeune frère. Puis l'invasion russe de 1939, au lendemain du pacte germano-soviétique, suivie de l'occupation allemande. Le tout dans les ténèbres de la peur, le ballet macabre des déportations et exécutions qui accompagnent le triomphe des démons. Un des oncles de l'adolescent est ainsi du nombre des officiers polonais abattus à Katyn.
Exil en Occident
Après la guerre, installé avec les siens à Gdansk, le jeune homme tâte du droit, de la philosophie, pratique divers petits métiers. Avant d'entamer sa carrière littéraire en 1956 à l'heure du premier grand bouillonnement politique de la Pologne secouant le joug communiste. Après le premier livre, d'autres suivent jusqu'à une mise à l'index en 1975. Le poète, qui vivait déjà depuis 1973 en Occident, s'y fixe et publie sur les presses de l'émigration et de l'opposition clandestine. Jusqu'en 1992, Herbert passe le plus clair de sa vie à l'étranger, excepté un bref retour au pays en 1981, cette autre année d'effervescence, au temps de Solidarnosc, puis de la répression orchestrée par le général Jaruzelski. La chute du communisme en 1989 fait revenir le poète en Pologne, dont il suivra en témoin engagé l'évolution avant de décéder à Varsovie en 1998, victime d'une longue maladie pulmonaire.
L'amour sous les bombes
La poésie de Zbigniew Herbert, dont on découvre aujourd'hui dans un fort volume Corde de lumière, ainsi que deux autres recueils, Hermès, le chien et l'étoile, suive d'Étude de l'objet, frappe par sa limpidité. Loin de toute froideur et excès de cérébralité. À l'image de « Deux gouttes », le poème inaugural de Corde de lumière. Le poète y évoque une scène qu'il a surprise, adolescent, en courant vers un abri lors d'un bombardement. Malgré le déluge de feu tombant du ciel, deux amoureux continuent de s'embrasser, indifférents aux flammes, « les bras autour du cou comme bouquets de rose ».
Toute la force du texte jaillit de ce contraste violent et incongru, l'homme se disant peut-être que les lèvres et la chevelure de son amoureuse servaient de refuge, sinon de talisman, à l'horreur de la situation. « Quand cela tourna mal / ils se jetèrent dans les yeux de l'autre / et les fermèrent fort ». Tous deux comme deux gouttes d'eau pure défiant le déchaînement de l'Apocalypse.
La mythologie, la Bible, l'Histoire imprègnent en permanence la poésie de Herbert. Non dans le but d'éblouir le lecteur ou de lui en imposer , mais par amour de l'humanisme. Désir de faire miroiter les images d'un monde à l'échelle de l'homme déchiré d'aujourd'hui, en quête de valeurs et de compréhension.
Une poésie qui respire
Cela donne parfois de très beaux textes comme « Le sacrifice d'Iphigénie », emblématique de la cruauté humaine passée, présente, à venir. Ou cet autre poème sur les illusions d'Icare, ou encore cette petite balade du soldat et de la jeune fille, laissant éclater toute l'absurdité de la guerre. Ailleurs le poète joue sur la fantaisie débridée, ludique, comme dans l'histoire de l'éléphant amoureux d'un colibri ou celle des poissons insomniaques au désespoir muet, malgré « les sequins de leurs écailles ».
Lire Herbert, c'est se laisser aller au rythme d'une langue souple, ardente, qui refuse l'abstraction pour mieux dévoiler le mystère de ses beautés insolites. Une poésie qui fait respirer l'homme et la nature, la magie bafouée de la vie, la sensualité salvatrice. Celle-ci souvent suggérée comme dans un rêve par les blasons de la féminité. À l'image de la poitrine bombée de la petite vendeuse de figues ou de tel regard pénétrant, capté dans la rue comme un feu secret ou la lame aiguisée de tous les fantasmes.
Si bien que l'offrande que nous fait Zbigniew Herbert au-delà du temps, des épreuves de l'Histoire et du destin souvent chaotique des humains, ce n'est peut-être rien d'autre que l'innocence retrouvée de la langue, quand elle touche le cœur.
Alain Favarger
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Le Magazine littéraire, n°513, novembre 2011
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Corde de lumière, de Zbigniew Herbert
Le hasard fait bien les choses : au moment où l’on célèbre le centenaire du grand poète polonais Czesaw Milosz (voir Le Magazine littéraire n° 512, octobre 2011, p. 24-26), un éditeur exemplaire se lance dans la publication d’une traduction intégrale des poèmes de Zbigniew Herbert (1924-1998), autre très grand poète polonais, dont Milosz fut l’ami et qu’il traduisit en anglais. Parallèlement, trois volumes proposeront à la lecture ses principaux essais en prose.
À la différence de Czesaw Milosz, exilé en France puis aux États-Unis, Zbigniew Herbert n’a vécu hors de Pologne que pour d’assez courtes – mais fréquentes – périodes, et c’est de l’intérieur qu’il a mené son combat contre la dictature idéologique, qui ne put le réduire entièrement au silence tant il était célèbre, mais qui le censura abondamment. Seuls deux de ses recueils avaient jusqu’ici été traduits en français (dont Monsieur Cogito, son plus célèbre livre, chez Fayard en 1990), ainsi qu’une anthologie due à Jacques Burko dans la très regrettée collection « Orphée » aux éditions de La Différence. En se lançant seule dans une traduction intégrale, Brigitte Gautier comble une lacune et respecte la cohérence de l’œuvre, l’une des plus considérables de son temps. La traduction est magnifique. On pourra lire en tête de ce premier volume, qui rassemble les trois premiers recueils de l’auteur, parus entre 1956 et 1961, une remarquable auto-interview rédigée par Herbert en 1973 pour servir d’introduction à un choix de ses poèmes. Il y répond notamment à la question, qu’il dut entendre souvent, de savoir pourquoi coexistent chez lui des poèmes inspirés par de grandes figures bibliques ou mythologiques et des poèmes consacrés à la description d’objets très quotidiens. Les deux sont complémentaires : en s’appliquant à regarder les choses, le poète se purifie de la langue de bois et cherche une transparence des mots qui rende compte avec humilité de l’expérience présente ; mais il est aussi le porte-parole d’un humanisme pour lequel les fables venues du passé sont le précieux témoignage d’une somme d’expériences dont il se sait l’héritier, et qu’il importe de renouveler de l’intérieur. La profondeur de l’humanisme de Zbigniew Herbert, « enfant d’Europe » autant que le fut Milosz ou que l’est aujourd’hui un Zagajewski, se mesure à la lecture du volume d’essais sur l’héritage de l’Antiquité intitulé Le Labyrinthe au bord de la mer, illustré de dessins de sa plume. Ce que l’écrivain va chercher en Grèce, ce n’est pas un plaisir d’esthète, c’est une leçon de courage et de sérénité face au chaos de l’histoire. Toute son œuvre est hantée par le souvenir de l’incendie d’une bibliothèque, auquel il a assisté, à la fin de la guerre : la barbarie est pour lui une menace que rien ne conjure durablement.
Herbert aimait à dire que le mouvement de la poésie consiste à remonter à la source, et qu’il n’est donc possible d’être poète que si l’on nage à contre-courant : ce sont les déchets qui suivent le courant. Sa poésie est tout entière un acte de résistance et fut perçue comme telle très tôt par les Polonais. On trouvera par exemple dans ce volume les poèmes écrits pendant la guerre, ou encore un émouvant salut adressé aux insurgés hongrois de 1956. D’une extrême économie de moyens dans des poèmes en vers pourtant parfois assez longs, Herbert a aussi cultivé un type de poème en prose très court, souvent en forme de fable à l’ironie mordante, où s’exprime son sentiment tragique de la vie. La traduction de cette œuvre majeure est un événement à ne pas manquer.
Jean-Yves Masson
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Le Monde des Livres, 21 octobre 2011
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Tout droit vers la lumière
Donc il est entendu que nous ne lirons plus de poésie. Certains en écrivent encore de pleines pages, mais quant à la lire, non merci ! Celle qui émane de tout autre que soi est illisible, ennuyeuse, incompréhensible. Il en va de la poésie comme des grands-mères : la mienne est une dame douce et charmante, mais les vôtres, des sorcières poilues, tout à fait revêches et rebutantes.
Le poète aujourd'hui lit encore (un peu) ses pairs ; c'est l'amère condition pour être lu par eux à son tour (un peu). Mais la désaffection plus vaste des lecteurs épris de littérature semble définitive et sans recours. Rimbaud reste notre héros, nous dirons encore volontiers que la poésie est l'expression la plus haute du génie humain, la plus précieuse incarnation du verbe. De là à mettre le nez dans un de ces recueils abscons, il y a un gouffre. La poésie est une idée, un idéal, elle s'abrite dans les brumes, elle niche dans les hauteurs – qu'elle y reste !
J'aimerais vous demander pourtant de vous entraîner chez vous à prononcer correctement Zbigniew puis, cela acquis, vous inviter à réclamer d'une voix sûre à votre libraire Corde de lumière, premier volume (deux autres suivront) des oeuvres poétiques complètes du Polonais Zbigniew Herbert (1924-1998) dont les éditions Le Bruit du temps et Brigitte Gautier, sa traductrice, entreprennent aujourd'hui la publication.
Que savons-nous en France de Zbigniew Herbert ? À peu près rien, ce qui est tout dire. Son existence s'inscrit dans la rude histoire de la Pologne du XXe siècle. Elle en subira inévitablement et tout du long les contrecoups. À 19 ans, sous l'occupation allemande, Herbert survit en nourrissant des poux dans un laboratoire pharmaceutique qui élabore des vaccins contre le typhus. Plus tard, il sera caissier, chronométreur, économiste, secrétaire de l'Union des compositeurs polonais.
Il voyagera beaucoup, en Angleterre, en France, en Italie, en Grèce (d'où il rapportera un recueil d'essais, Le Labyrinthe au bord de la mer, que publie aussi Le Bruit du temps). Il vivra une passion amoureuse intense, puis une autre. Il sera mis à l'index, en 1976, pour avoir dénoncé la sujétion de son pays à l'Union soviétique.
Ses livres seront toutefois remarqués ; Monsieur Cogito (Fayard, 1990) connaîtra même le succès. Il sera distingué par des prix dans plusieurs pays d'Europe et son œuvre jouit aujourd'hui en Pologne d'une immense popularité.
Une vie de poète donc, marquée par les épreuves, la pauvreté, émaillée d'épisodes incongrus (rares sont les nourrisseurs de poux professionnels), attestant d'une liberté d'esprit jamais prise en défaut et finalement couronnée par la reconnaissance. Il y aurait là matière à forger un de ces mythes parfaits qui trop souvent font obstacle à l'appréhension d'une œuvre en lui conférant après coup une solennité oraculaire qui la plombe.
La poésie d'Herbert est à l'abri de ce malentendu. Trop électrique et réactive pour laisser prendre le ciment du mythe, traversée d'un humour inquiet qui rappelle parfois celui d'Henri Michaux. Mais citons, plutôt que de bourdonner inutilement autour de la fleur : « Les esprits subtils, les natures méditatives préfèrent le cabinet du rire. Son but caché est de nous préparer au pire. Ainsi, dans l'un des miroirs, il nous montre notre corps détaché de la roue : un sac informe d'os brisés […]. Venez au cabinet du rire. C'est le vestibule de la vie, l'antichambre de la torture. » Même lorsqu'Herbert se tourne vers la mythologie et l'histoire, c'est pour en secouer les poussières. « On nage toujours vers la source, à contre-courant ; les détritus nagent avec le courant », dit-il dans un entretien.
Les trois recueils réunis dans ce volume alternent des poèmes de formes très diverses, y compris de courtes proses. Le troisième, Étude de l'objet, adopte effectivement le parti pris des choses, avec moins de rigueur que Francis Ponge mais avec une intelligence intime de leur être, même lorsque celui-ci n'a rien à révéler que son irréductible altérité : « Les cailloux ne se laissent pas apprivoiser / ils nous regardent jusqu'à la fin / d'un oeil calme très clair. »
On pourrait s'étonner de voir un poète en butte aux vicissitudes de l'histoire et qui jamais n'hésita à défier l'autorité politique, prendre pour objets de sa méditation le caillou, la table, la chaise ou encore l'hippocampe (« l'air honnête / d'un caissier qui boit du thé / ne va pas à sa nature de meurtrier / des eaux douces et stagnantes »). Herbert s'en explique. Ayant vu à quel point la réalité pouvait être falsifiée par l'idéologie et la propagande, « le domaine des choses, le domaine de la nature me semblait être un point de repère, et également un point de départ, permettant de créer une image du monde en accord avec notre expérience ».
Le langage aussi s'y ressource et s'y retrempe. De là sans doute cette écriture claire, comme lavée de tout soupçon de mensonge, dont les frémissements délicats trahissent une musculature puissante, et qui va droit à la lumière, avec un instinct sûr, pour réconcilier l'homme et sa terre. Et, en effet, « que serait le monde / s'il n'était plein / de l'incessant va-et-vient du poète / parmi les pierres et les oiseaux » ?
Le feuilleton d'Éric Chevillard
