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Valeurs actuelles, 19 mai 2010
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Auguste d'Anne Weber
Les Souffrances du jeune Werther ne sont rien à côté de celles d’Auguste von Goethe, le fils du grand poète. Dans cette parodie théâtrale parfaitement maîtrisée, Anne Weber raconte son calvaire. Méprisé par la bonne société de Weimar parce que rejeton d’une humble fleuriste, marié à une créature volage, Auguste fut surtout exploité par son père. Son ultime voyage à Pompéi évoque le sacrifice : « Les jambes repliées comme dans le giron maternel, les morts y sont couchés dans leur lit de lave depuis des milliers d’années. » Une mort dans l’âme à laquelle Auguste succombera peu après 40 ans. Hamlet à l’envers, il est celui qui aurait voulu être et ne fut pas... à cause du père. Et, s’il a tout du héros romantique, Auguste porte, hélas, bien son nom : “grandeur et décadence”. Un drame allemand tout en modernité.
Anne-Sophie Yoo
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Terres de femmes, 22 avril 2010
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22 avril 1830 / Anne Weber, Auguste
CHŒUR
Le 22 avril 1830, Auguste von Goethe part pour l'Italie. Comme personne ne peut plus ignorer l'état inquiétant dans lequel il se trouve, son père a finalement accepté l'idée de le laisser partir, dans le faible espoir que ce voyage apportera une distraction et peut-être même la guérison à ce fils dont il a beaucoup de peine à se passer. Il faut dire qu'Auguste est malade. Il souffre de coliques rénales très douloureuses. Et, depuis l'enfance, de coliques morales de plus en plus pénibles. Pour que quelqu'un veille sur lui et modère ses excès d'alcool, à défaut de l'empêcher de boire, on lui a adjoint notre vieil ami Eckermann.
Intermède
Et la mort
j'y vais
comment?
Comment
elle va
en moi?
Tel le hérisson
de la fable
elle est déjà là
et moi pas.
La pièce
faut dire
qu'elle
la connaît
par cœur.
Elle se la
coule douce
sifflote une
chansonnette
en Arcadie
se gratte le
ventre au
pôle Nord.
Elle a tout
son temps.
L'ascenseur arrive
nous montons dedans
devinez un peu
où il descend.
Anne Weber, Auguste, Le Bruit du temps, 2010, pp. 116-117-118.
Ainsi s'achève l'acte IV de cette « tragédie bourgeoise pour marionnettes » signée Anne Weber. Construite en cinq actes, avec prologue, épilogue, intermèdes et chœur, cette pièce de théâtre d'apparence classique s'en éloigne par le ton, délibérément leste et distancié, parfois même grinçant ou au contraire léger, familier ou enfantin, dans les intermèdes et les chansons. Mais aussi par les superpositions temporelles, anachronismes, anticipations et retours en arrière, mélanges des genres et des niveaux de langages, propres à la modernité. Ainsi dans l'intermède qui préside à l'ouverture de l'acte II, assiste-t-on à l’entrée en scène de « l'Histoire en majuscules » – Napoléon et la bataille d'Iéna, les soldats français vus par les Prussiens –, puis, scène 1 du même acte, à l'intrusion dans Weimar en flammes, d'une caméra avec travellings avant et gros plans sur le décor de la maison de Goethe et de sa famille.
Auguste von Goethe est le personnage central de cette « mascarade » autour de laquelle gravitent toute la gent weimarienne de l'époque de Goethe. Depuis le grand Goethe lui-même, père d'Auguste, et les notables de Weimar – Charlotte von Stein ou Bettina von Arnim-Brentano, en passant par Schiller, ami de Goethe ou par l'écrivain romantique Jean Paul (Richter), à qui le chœur demande de « bien vouloir descendre sur terre un petit instant ». Mais aussi par l'entourage familier d'Auguste. La très roturière Christiane Vulpius, sa mère, épousée par Goethe bien des années après la naissance d'Auguste, Ottilie von Pogwisch, épouse volage d'Auguste, « qui s'éprend toutes les cinq minutes d'hommes différents, avec toujours la même passion étonnante », leurs deux fils, Walter et Wolfgang. Sans parler des domestiques, des soldats prussiens, des amis, des philosophes, des gens de théâtre. Dont le comédien Karl von Holtei chargé par Goethe de réciter des passages de son Faust, de Thomas Mann qui fait irruption dans l'acte II pour offrir ses services et interpréter le rôle du Conseiller privé von Goethe – lequel « n'a pu être convaincu de troquer / pour la durée de la représentation le / caveau des princes contre un théâtre / de poupées » –, et jusqu'à la dramaturge Anne Weber en personne. À qui Auguste, dont la fureur se manifeste à travers geste (gifle), expression (furieux, didascalie) et discours, reproche violemment de l'avoir fait revivre en le mettant en scène dans sa pièce :
« Qu'est-ce que tu me veux ? Qu'est-ce qui t'attire, dans mon pâle personnage ? Combien de temps comptes-tu encore m'abandonner à la pitié et aux sarcasmes d'autrui ? Espèce de directeur de théâtre de poupées gonflées, sors enfin de ton trou ! Et parle ! »
CHŒUR
« Nous appelons sur scène Anne Weber ; Anne Weber sur scène, s'il vous plaît ».
C'est par le chœur, cette assemblée de « vieux gâteux », que passe l'histoire d'Auguste, depuis ses origines – œuvre du Conseiller privé von Goethe et de Vulpia –, jusqu'à son voyage en Italie et à son décès survenu à Rome, le 27 octobre 1830. Entre ces deux temps extrêmes, il faudra au « fils du poète » affronter la vie, porter sur les épaules le poids de sa double naissance – être le fils de Goethe et supporter les quolibets qui ramènent sa mère à « une truie » –, vivre avec philosophie les infidélités conjugales d'Ottilie, assumer au cours de sa brève existence le rôle secondaire de protagoniste qui lui a été assigné (par son illustre père). Et revivre sa mort à travers le théâtre :
« Je suis mort depuis longtemps, mais ma tête me fait horriblement mal, et j'ai peur qu'elle éclate et me fasse mourir de nouveau. Il est étrange de voir mourir les morts. Ils ont oublié ce que c'était que de mourir, tout comme les vivants oublient la douleur, une fois qu'elle est passée, tout comme les mères oublient les naissances qui leur ont déchiré le ventre, tout comme les amants oublient la douleur qui battait au creux de leur estomac et leur fendait le cœur. Les souvenirs pâlissent. La mort continue. »
Quant à Goethe, à la nouvelle de la mort de son fils, il s'écria : « Non ignoravi me mortalem genuisse ! » (Je savais bien que j'avais engendré un mortel !)
En faisant revivre Auguste, le temps d'une lecture ou le temps d'une mise en scène, Anne Weber restitue au fils de Goethe la part de destin et d'immortalité qui lui ont été confisqués. Elle le fait avec tendresse et humour. Et talent ! Une fois franchis les obstacles inhérents aux arcanes de la culture germanique (du moins pour un[e] non-germaniste), son Auguste livre peu à peu sa grandeur et sa foisonnante richesse. Quant à Auguste von Goethe, il sort grandi de l'épreuve qui lui a été imposée par l'écrivain franco-allemand, pour le plus grand bonheur du spectateur ou du lecteur. Qui se délecte de la pirouette finale : « le petit Auguste chassé du passé » du début de la pièce a rejoint Auguste le Grand. C'est sur le nom de l'empereur romain que se clôt l'épilogue. Admirable trouvaille !
Angèle Paoli
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Lexnews, février 2010
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Auguste
Il portait un prénom qui augurait les grands espoirs que l’on plaçait en lui. Les lauriers et la gloire se tenaient proche du berceau où son père pouvait déjà se reconnaître. La figure titulaire de celui qui l’avait engendré devait lui donner cette protection encourageant sa croissance. Mais les géants ont une ombre et lorsque cette ombre porte sur leur progéniture rien ne pousse à leurs pieds. Il avait un nom, Goethe, il ne demandait qu’à assumer un prénom, ce fut Auguste. Que peut-il advenir de soi lorsque l’identité est à ce point prédestinée ? Est-il possible de voir la lumière pour vivre, aimer, croître et souffrir par soi-même ?
C’est en relisant Lotte à Weimar de Thomas Mann qu’Anne Weber a eu l’idée de cette histoire du fils de Goethe. La romancière, elle-même nourrie à la double culture germanique et française, a percé l’âme de celui qui fut le fils de son père, l’alter ego qui ne parvient pas à être un soi-même autre. Par un jeu théâtral, au sens figuré comme au sens propre, nous allons vivre la pièce de sa vie, mais était-ce encore sa vie ?
L’auteur entretient avec son personnage un curieux rapport : une franche sympathie qui lui permet d’entrer au cœur même de son identité, et en même temps une distance ironique, accentuée par les coupures chronologiques et les anachronismes délibérés. Auguste souffre de n’être pas compris, il ne parvient pas à faire comprendre qu’il peut admirer son père, c’est le cas, sans pour autant être sacrifié à sa cause. Il est victime, et il l’accepte. Son entourage voit cela comme une faiblesse, une lâcheté qui fait de lui la victime expiatoire rêvée. Et son drame est de ne pas combattre cette situation : s’y complait-il ? Pas vraiment. On n’oserait plutôt dire qu’il trouve dans cet état une curieuse identité. Auguste semble être le plus lui-même lorsqu’il est un autre, celui que les autres dessinent à sa place. C’est paradoxal mais cela semble être la seule voie pour échapper à un destin funeste qui le rattrapera également dans ce même paradoxe.
Entrons dans une pièce que nous allons monter avec nos propres projections : nous mettrons en avant tel caractère avec tel éclairage. Nous accentuerons tel personnage plutôt qu’un autre. Ce théâtre de marionnettes est celui de notre vie, nous n’y entrerons pas sans en sortir indemne.
Philippe-Emmanuel Krautter
http://lexnews.free.fr/leslivres.htm#ROMAN
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Le Matricule des anges, n°110, février 2010
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À l'ombre de Weimar
Écrivain de langue allemande et française, traductrice, Anne Weber publie simultanément un conte cruel et une magistrale tragédie d'outre-tombe, deux textes où affleurent sourires et émotions vives.
[…] À Weimar, un autre drame se joue, mais dans un temps autrement plus raculé et, n'étaient un fils jugé idiot et sa mère indésirable, avec des protagonistes autrement plus illustres. Auguste constitue un hommage poignant à celui dont la tombe porte l'inscription suivante : « Goethe filius ». À travers des fragments de prose et des chants en vers littéralement habités, sans jamais sombrer dans le pathos, Anne Weber, fût-elle baudelairienne ou pas, prête sa voix aux « pauvres morts » qui « ont de grandes douleurs ». Les fils de nombreuses marionnettes sont tirés (Goethe et ses factotums, Charlotte von Stein, Riemer, etc.), des bouleversements historiques et des vanités littéraires évoqués, çà et là, pourtant notre attention est portée sur deux personnages du commun. Christiane Vulpius dite Vulpia, longtemps mère célibataire, compagne de lit puis épouse tardive de Goethe, une « putain et presque une délinquante » selon certains. Son fils enfin, surtout, Auguste, le « chassé du passé », celui qui, voué aux travaux pratiques, sera tout entier soumis aux intérêts de son père. « Ne pas avoir peur de la gravité, voilà un problème stylistique que je ne me sens pas près de résoudre », confesse la narratrice de Première personne (Seuil, 2001). Pourtant, force est de constater que cette pièce d'Anne Weber, même si elle n'exclut pas une certaine forme de jubilation, touche par sa beauté grave. […]
Alors que Tous mes vœux emprunte au roman de mœurs, au conte féerique, au théâtre même, Auguste lorgne du côté non seulement de la tragédie antique, mais aussi du cinéma, de la poésie. Êtes-vous sensible au brouillage des genres ?
Dans Tous mes vœux, dont je revendique la qualité romanesque, il y a un côté théâtral, des passages burlesques et d'autres empreints d'un certain lyrisme. Mais le livre où j'ai ressenti la plus grande liberté, où j'ai allègrement mélangé non seulement les genres mais les époques, c'est assurément Auguste. Je me souviens du sentiment de jubilation qui était le mien à partir du moment où j'ai trouvé la forme qui correspondait bien à ce que je voulais faire, à savoir évoquer la vie du fils de Goethe, mais non pas à la façon d'un biographe ni à travers un roman historique. J'ai choisi, après quelques tâtonnements, la forme du théâtre de marionnettes symbolique. À l'intérieur de ce cadre-là, tout devenait soudain possible. Le livre évoque une époque qui est celle du théâtre de marionnettes. Là, je pense à l'essai de Kleist, Sur le théâtre de marionnettes.
La narratrice de Cerbère dit qu'elle est née entre la montagne cyclopéenne des morts et le tertre des vivants. Sur la scène d'Auguste, apparaissent Goethe, Johanna Schopenhauer, Charlotte von Schiller, Eckermann, vous-même, etc. À quoi cela tient-il ?
Les morts sont en surnombre. Et comme on enfouit sous terre depuis la nuit des temps, j'imagine volontiers le globe terrestre alourdi du poids de ces innombrables cadavres au point de sortir de sa trajectoire. Les morts me préoccupent depuis toujours. Avec certains d'entre eux, les écrivains, par exemple, ou certains personnages qui me touchent, comme c'est le cas d'Auguste, j'essaie d'établir un lien. Au centre de Cerbère, il y a un voyage dans la petite ville portuaire du même nom, située à la frontière franco-espagnole. C'est un voyage qui mène à une double frontière, géographique et symbolique. Je suis fascinée par l'idée que se faisaient les Anciens de l'Enfer. Chez Homère, Virgile et Dante, les morts continuent à vivre, à se mouvoir, mais dans un lieu quasi inaccessible. Auguste est un théâtre d'ombres. Dans cette pièce à lire, autrement dit à mettre en scène dans la tête de chaque lecteur, la plupart des personnages qui apparaissent ont vécu au début du dix-neuvième siècle. En les ressuscitant, j'ai voulu autant que possible abolir la distance qui m'en sépare, entrer en dialogue avec eux. […]
Pour quelle raison avez-vous décidé d'exhumer certains traits de la vie d'Auguste, le fils de Goethe ?
L'idée d'évoquer sa vie m'est venue en relisant Lotte à Weimar de Thomas Mann, roman dans lequel l'auteur décrit la rencontre, cinquante ans plus tard, entre le vieux Goethe et celle qui lui avait servi de modèle pour Les Souffrances du jeune Werther. Y apparaît Auguste et Riemer, un des assistants de Goethe, puis d'autres personnages de l'époque. En lisant ce roman, il m'a semblé que Thomas Mann s'était identifié de façon assez naturelle à Goethe, chose qui m'est absolument impossible. Je me sentais mieux placée pour raconter l'histoire de son fils qui, contrairement à la mienne, plus banale, est parfaitement tragique et déchirante. Sa mère était une ouvrière en fleurs artificielles. Auguste a vécu ce grand écart entre un père génial et une mère méprisée par la bonne société de Weimar.
Diriez-vous, pour reprendre une expression de Cerbère, qu'Auguste vient du « pays des détournés » ?
Je ne me souviens pas de cette expression… J'imagine que je l'ai trouvée en pensant à cette petite ville de Cerbère qui tourne le dos au soleil. Une ville de voies de garage puisque, pendant longtemps, il n'y avait pas le même écartement des rails en France et en Espagne, si bien que toutes les marchandises devaient être déchargées à Cerbère, puis rechargées sur d'autres wagons. En ce sens-là, oui, Auguste serait un détourné : un homme qui tourne le dos à ce soleil qu'est son père et qui est aussi placé sur une sorte de voie de garage, dans ce Weimar où il ne peut ni vivre ni mourir. La vie d'Auguste est une vie minuscule. La majuscule va à Goethe. Mais, comme les personnages de Michon qui cherchent à s'extraire de leur boue d'origine, Auguste a une certaine grandeur ; grandeur qui vient du tragique qui est attaché à sa vie dès sa naissance. Cela vous paraîtra peut-être curieux, mais il m'est arrivé de pleurer en écrivant cette pièce.
À la page 16 de Première personne, vous avez écrit ceci : « Au fond, les livres sont des plaidoyers par lesquels les écrivains demandent qu'on les gracie. » Le pensez-vous toujours ?
Plus que jamais. Les livres sont des requêtes qu'on envoie pour être gracié, des candidatures à l'immortalité. Les plus ardents d'entre eux sont comme des prières que l'on adresse à l'inconnu, à Dieu, au néant…
Propos recueillis par Jérôme Goude
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Livres Hebdo, n°804, 15 janvier 2010
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Goethe et fils
Anne Weber donne une voix à Auguste Goethe, fils unique du grand poète allemand.
Deux occasions ce moi-ci de découvrir le talent mordant de l'écrivaine franco-allemande Anne Weber. Avec tout d'abord Tous mes vœux chez Actes Sud, un conte de fées horrifiant, une histoire terrible de chevalier et de princesse dont on ne va pas vous parler ici mais dont on vous conseille vivement la lecture, pour son ton distancié et touchant, son énergie douloureuse diluée dans l'humour. Et avec Auguste que publie Le Bruit du temps, un libre portrait du fils unique de Goethe. Fils de… sans envergure, depuis toujours oublié à l'ombre de son illustre ascendance et de l'histoire, Auguste né à Weimar où son père exerçait les fonctions de « conseiller privé » du duc de Saxe-Weimar et mort à Rome pendant un voyage en Italie en 1830 à l'âge de 40 ans, est donc le personnage que la romancière ranime dans cette « Tragédie bourgeoise pour marionnettes ». Ce sous-titre, toutefois, ne doit pas impressionner : un prologue, cinq actes, un épilogue et des intermèdes, Anne Weber qui écrit le plus souvent deux versions originales de ses livres, une en allemand et une en français, joue sans affectation avec les règles du théâtre classique, inventant des vers, des chansons, un chœur de vieux Weimariens… mais elle introduit aussi avec beaucoup de naturel des anachronismes (une brève intervention de Thomas Mann dans l'acte II par exemple), des formes contemporaines (synopsis de film avec des indications de plans, témoins convoqués comme invités d'une émission de télé-réalité…), si bien que rien n'est classique, ni fabriqué. En outre, si la préface et les éclaircissements de Pierre Pachet en fin d'ouvrage sont utiles, ils ne sont pas indispensables. Anne Weber, sans se départir du timbre railleur qui fait sa voix, sert Auguste avec une bienveillance lucide, l'apostrophe avec une certaine tendresse, même, donnant à voir les côtés émouvants de ce garçon un peu falot, sous influence (celle évidente, écrasante, de son père, mais aussi celle de sa mère Christiane Vulpius, ancienne ouvrière en fleurs artificielles, épousée tardivement, et celle de sa femme Ottilie von Pogwisch, issue de la vieille noblesse prussienne qui le trompera avec constance). L'écrivaine dépeint le fils et mari sur la touche que le vin console de sa vie soumise, attachée à servir les intérêts de son père, « un mendiant qui joue au riche »…
Elle tire les fils de ce petit théâtre, ressuscitant des morts en leur offrant un porte-voix qu'ils n'ont jamais eu. Parfois, ces morts se révoltent, demandent des comptes à l'auteure, la somme de s'expliquer. La romancière elle aussi se rebiffe, objectant aux reproches d'Auguste : « Tu dis que tu ne veux pas participer à cette mascarade. Personne ne veut y participer. Il y a moyen de protester. Il n'y a pas moyen de ne pas participer. La pièce continue. »
Véronique Rossignol
Préface et éclaircissements
de Pierre Pachet
Format : 135 x 205
160 pages • 18 euros
ISBN : 978-2-35873-012-9
En librairie depuis le 20 janvier 2010
