La traduction que nous avons choisi de rendre à nouveau accessible est en elle-même remarquable. D’abord parce qu’il est émouvant de penser qu’elle paraît en France en 1930, deux ans seulement après la publication en langue originale en URSS, dans la plus belle revue littéraire de l’époque, Commerce, ces cahiers trimestriels publiés par les soins de Paul Valéry, Léon-Paul Fargue et Valery Larbaud. Commerce avait déjà publié le poème 1er janvier 1924 de Mandelstam traduit par Hélène Iswolski dans son numéro VI, de l’hiver 1925.
Ensuite, du fait de la personnalité des traducteurs. Par une sorte de miracle et un cheminement que nous n’avons pas pu retracer exactement, c’est à un jeune écrivain d’à peine trente ans, Georges Limbour, qu’est confié le soin de mettre en français la transcription mot à mot, sans doute très fidèle, du texte de Mandelstam qui lui est fourni par D. S. Mirsky. Il suffit de lire les premières phrases de son Cheval de Venise — « Comment pourrait-il rejoindre les fragments de son esprit dispersé, autant que le soleil déchiré sur les murs et les dalles, dans les ruelles de Venise ? […] Il s’en va sans péril, parmi une population de piétons, sur la voie tortueuse et sans trottoirs, n’évoquant aux carrefours que les accidents de ses rêves » — pour comprendre, par-delà toutes les différences évidentes, que nul n’était sans doute plus apte à traduire les divagations de Parnok dans la Venise du Nord.
Les décades de Pontigny en 1927. De gauche à droite : Bernard Groethuysen, Nicolas Berdiaev, Alexandre Koyré et D.S. Mirsky
Quant à l’auteur du mot à mot, le prince D. S. Mirsky, lui non plus n’est pas un traducteur de hasard. Il appartient à la génération des écrivains russes de la révolution, qu’il a tous connus personnellement. Parmi eux, Mandelstam. On peut donc penser que c’est lui qui signale le texte de Mandelstam à la revue Commerce, par le biais des décades de Pontigny, à moins que ce ne soit par l’intermédiaire de Pierre Souvtchinsky qui est alors le secrétaire d’une revue russe dont Mirsky est le directeur, la revue Versty, qui publie Essénine, Tsvetaïeva, Pasternak.
Par leurs destins aussi, si opposés durant leur vie, les deux poètes finiront par se rejoindre. Mirsky, né parmi les privilégiés, avait choisi l’exil à Londres, avant de décider finalement, vers 1930, d’adhérer au communisme pour revenir en URSS ; alors que Mandelstam, resté en URSS, se sera toujours courageusement opposé, dès 1917 et au péril de sa vie, à toutes les manifestations de la terreur. Pourtant, Mirsky mourra lui aussi dans un camp stalinien, en juin 1939.
Traduction du russe par
Georges Limbour et D. S. Mirsky
Préface de Ralph Dutli
Postface de Clarence Brown
Format : 117 x 170
128 pages • 11 euros
ISBN : 978-2-35873-000-6
Mise en vente : 17 mars 2009

