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Le Timbre égyptien
revue de presse    

Stalker, 29 octobre 2011

Ossip Mandelstam : Le Timbre égyptien

 

Le remarquable éditeur qu'est Antoine Jaccottet nous permet, une fois de plus, de découvrir ou redécouvrir un texte étonnant, déroutant à bien des égards, qui lui permet également d'honorer le nom même qui est le sien, Le Bruit du temps étant un des textes les plus connus d'Ossip (Émiliévitch) Mandelstam. Le Timbre égyptien a été écrit par le maître de l'acméisme, mort, à bout de résistance physique et psychique, durant le transfert ordonné par les autorités soviétiques dans un camp de travaux forcés de la Sibérie orientale, alors même qu'il était revenu en mai 1937 à Moscou, après trois années d'exil passées à Tcherdyn dans l'Oural, le pouvoir n'ayant visiblement pas toléré qu'un écrivain ose publier un poème satirique sur Staline.

Cette nouvelle édition donnée par Le Bruit du temps d'un texte paru en 1928 en URSS et traduit en France deux années plus tard, dans la magnifique revue Commerce dirigée par Valéry, Fargue et Larbaud, comporte une postface dans laquelle, très finement (dirons-nous : un peu trop finement, même ?), l'un des meilleurs spécialistes anglo-saxons de Mandelstam, Clarence Brown, s'ingénie à rattacher Le Timbre égyptien à d'autres textes russes, ceux de Gogol (Le Manteau) et Dostoïevski (Le Double) et, surtout, et c'est là que l'excès de précision peut sembler ridicule, à la vie de Mandelstam lui-même. L'intertextualité est une chose, l'interprétation d'un texte par les détails d'une vie privée en est une autre, beaucoup moins convaincante (1).

Dans sa préface, Ralph Dutli a parfaitement raison lorsqu'il écrit que, avec ce texte, nous « sommes dans un monde disloqué, sorti de ses gonds. C'est une période d'incertitude et de menace où sont plongés l'auteur et son alter ego Parnok. La parenthèse de 1917, entre deux révolutions, est un moment de l'histoire russe où la cruauté se déchaîne, les digues sont rompues » (p. 12) alors que Clarence Brown, lui, affirme que c'est justement dans ce monde qui se décompose, narré par une prose elle-même hallucinée et associative bien davantage que déductive, faite de collages, de digressions, truffée de références évidentes ou hermétiques, sans grand souci de cohérence narrative mais comme aimantée par son irrésistible centre d'attraction, qu'une quête est encore possible : « Parrnok-Mandelstam, le pathétique héros du livre, chargé de tout le poids de la tradition littéraire dont il est l'emblème, parcourt les rues de sa ville chérie, Pétersbourg, à la recherche de tout autre chose que de ses habits : il est en quête de sa véritable identité et de la rédemption d'une promesse trahie » (p. 118).

Prêtons attention aux termes employés par Dutli qui évoque un monde disloqué, sorti de ses gonds, termes qui, dans mon esprit, éveillent immédiatement deux autres exemples de grands textes, où le poète chante, coûte que coûte afin d'arracher du nouveau (ou de refaire affleurer à sa surface dévastée ce qu'il importe de conserver, ce que la critique prolétarienne ne manqua jamais de reprocher à Mandelstam lui-même, poète pétri de culture classique) grâce à une langue incandescente : Mille neuf cent dix-neuf de William Butler Yeats et East Coker de T. S. Eliot, le premier évoquant des jours infestés de dragons, sillonnés par la soldatesque (« Now days are dragon-ridden, the nightmare / Rides upon sleep : a drunken soldiery / Can leave the mother, murdered at her door, / To crawl in her own blood »), le second cherchant une langue nouvelle (« And so each venture / Is a new beginning, a raid on the inarticulate ») capable de décrire le monde cassé, cette terre devenue tout entière hôpital (« The whole earth is our hospital »).

Parnok déambulant, pour de ridicules motifs mêlés à de plus hauts, dans les rues d'une ville où rôde la peur, à laquelle les mathématiciens auraient dû dresser « une tente parce qu'elle est la coordonnée du temps et de l'espace » (p. 80), est par excellence le petit homme de Saint-Pétersbourg.

Ossip Mandelstam promène son chétif personnage sur des « ponts ouverts qui lui rappelaient que tout va finir brusquement, que le vide, l'abîme sont de magnifiques articles, que la séparation sera et que des leviers mensongers gouvernent les masses et les années » (p. 73). Il semble le conduire par la main, pressé qu'il est de « dire la vérité vraie », puisque la « parole comme l'aspirine laisse un goût de cuivre dans la bouche » (p. 68), avant de goûter, si l'on n'y prend pas garde, celui du fer des balles, alors même qu'il « devient de plus en plus difficile de tourner les pages du livre gelé, relié à la hache à la lueur des becs de gaz » (p. 69), alors même que le langage, tel qu'il a chanté la splendeur du monde depuis l'aube grecque, se désagrège (« L'Aurore aux doigts de rose a cassé ses crayons de couleur », p. 78) en une « prose ferroviaire » « détachée de tout souci de beauté et de nombre » (p. 81) que Blaise Cendrars avait pourtant magnifiquement illustrée en 1913 dans sa magnifique Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France.

C'est en cette même année 1928 que paraît De la poésie (O poezii), où Mandelstam évoque la conception qui était la sienne d'un langage à la fois raffiné et archaïque pétri de références historiques et culturelles, conception illustrée par la centaine de magnifiques poèmes écrits au bagne sans espoir de publication et que sa femme, Nadejda, conservera précieusement jusqu'à ce qu'ils soient édités après 1962, bien des années après la mort du poète, bien des années avant que des éditeurs courageux comme L'Âge d'homme ou Le Bruit du temps (mais aussi Actes Sud et Christian Bourgois) n'offrent à Ossip Mandelstam, poète écrasé par une Histoire devenue folle, moissonnant sans vergogne les hommes et leurs chants, la chance de renaître dans nos bouches.

Note
(1) Postface qui est constituée d'un extrait d'ouvrage savant, de langue anglaise, consacré à Mandelstam. D'une certaine façon, nous pouvons admettre, dans ce cas, l'excès d'érudition évoqué.

                                                                                                           Juan Asensio

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Cahier critique de poésie, n°19, mars 2010

Ossip Mandelstam : Le Timbre égyptien

Cette réédition d'une traduction parue en 1930 dans la revue littéraire Commerce de l'unique texte en prose du grand poète russe Mandelstam est admirablement pré- et postfacée par des études signées de deux grands spécialistes de l'auteur qui éclairent la portée du texte. On comprend que ce soit un écrivain proche des surréalistes (Georges Limbour) qui a traduit cette étrange nouvelle : elle a en effet d'indéniables accents surréalistes. Elle évoque les aventures ou tribulations prosaïques d'un certain Parnok dans un univers inquiétant, dominé par la musique. Le tout ressemble à un cauchemar désordonné sans queue ni tête, à l'unité problématique, bourré d'allusions historiques, biographiques, géographiques (on est à Pétersbourg). Pas d'histoire, ou plus exactement des bribes d'histoires. Le tout est à la fois déconcertant et séduisant, et semble doté d'un sens qui sans cesse échappe au lecteur – peut-être de la même façon que Parnok, le « héros », est lui aussi coupé de tout sens possible.

                                                                                                          Létitia Mouze

 

                          

 

Rehauts, n°24, automne-hiver 2009

 

Le Timbre égyptien, Ossip Mandelstam

Est-ce parce que le présent était instable et sans abri que Mandelstam eut recours à Gogol via Dostoïevski pour écrire Le Timbre égyptien, c'est-à-dire à la tradition comme nous le signale Ralph Dutli (le préfacier) et comme nous l'explique plus en détail Clarence Brown (le postfacier) ? Quoi qu'il en soit, cette trame empruntée à la tradition s'avère déchirée, pratiquement en lambeaux comme si la tradition telle quelle était inutilisable dans et pour les temps présents. Le décor temporel du Timbre égyptien est l'année 1917 : Des mencheviks partisants de la défense nationale vont de maison en maison, organisant le service de nuit sous les portes cochères. La vie est terrible et belle ! La tradition, pour tout dire, est complètement cassée. C'était sans aucun doute la façon de Mandelstam d'épouser son temps, tout au moins d'essayer de l'épouser comme nous pouvons aussi le voir dans Été froid et autres textes (Actes Sud). Le drame de son destin que nous connaissons n'en est que plus terrible encore : Un temps viendra, Parnok, où après un affreux esclandre on te mettra ignomignieusement à la porte, on te prendra par le bras et de la Salle Symphonique, de la Société des Amis et des Amateurs du Dernier Cri, du Cercle intime de la Cigale, du Salon de Mme Pérépletnik, qui sait d'où encore, tu seras chassé, diffamé, déshonoré…

Il est vrai que Mandelstam n'avait pas de prédilection particulière pour le passé historique ou même personnel (à ne pas confondre avec le passé culturel : Vous, dépôts de bois, noires bibliothèques de la ville – nous lirons encore…), il l'exprimait dans Le Bruit du temps (1925) : Si cela ne dépendait que de moi, je ne ferais que grimace au souvenir du passé… Je le répète, ma mémoire n'est non pas d'amour, mais d'hostilité, et elle travaille non à reproduire, mais à écarter le passé. C'est que le passé personnel de Mandelstam, l'enfnace, fut déjà un vrai règne d'instabilité puisque « la famille a changé dix-sept fois d'appartement à Saint-Pétersbourg » comme nous le rappelle Ralph Dutli. La force centrifuge du temps a éparpillé nos chaises en bois courbé, et les assiettes hollandaises à fleurs bleues. Il n'en est rien resté… Mais comment m'arracher à vous, chère Égypte des objets ? Évidente éternité de la salle à manger, de la chambre à coucher, du bureau. Comment me faire pardonner ma faute ? Cette faute, les conditions matérielles de Mandelstam n'ayant jamais été mirobolantes, c'est peut-être de n'avoir pas pu garder ou sauver tous ces objets. Ce sentiment de culpabilité, étrangement, nous le retrouvons plus loin : Les lacets se dénouèrent et je fus saisi d'un sentiment de désordre et de grave culpabilité… Il m'était impossible de rien retirer ou réparer : tout se déroulait en sens inverse comme cela arrive toujours dans le rêve. Et peut-être bien dans la réalité. Ce sentiment de culpabilité envers les objets, et à cause de lacets défaits (et là c'est tout de même assez allégorique), je me demande (je peux me tromper) s'il ne faudrait pas y voir, d'une façon plus profonde, comme un sentiment de culpabilité envers la Révolution : à laquelle on voudrait bien adhérer alors qu'on ne le peut pas complètement à cause des tournants et des tournures qu'elle prend. Je ne suis pas loin de penser que cette culpabilité-là existait terriblement chez Mandelstam, et que Le Timbre égyptien en exprime aussi le trouble profond.

On pourrait presque voir cette prose comme un feu d'artifice avec le lancement successif et alternatif des différentes fusées : celles aux couleurs acides du présent, celles aux couleurs d'un passé qui peuvent alors illusoirement paraître plus douces. Mais dans un feu d'artifice toutes les fusées retombent et la féérie ne dure pas. C'était déjà, sans doute, une prémonition de Mandelstam quant à la Révolution et quant à son propre destin. À la dernière page le capitaine Krzyzanowski prend le train pour Moscou où il descendra au Select Hotel. Ce n'est pas n'importe quelle adresse comme nous le rappelle Ralph Dutli : « ce sera dès 1918 le siège de la police secrète, la Tchéka, avant le tristement célèbre Loubianka ».

Le Timbre égyptien peut se voir aussi comme un collage, et peut-être bien, presque, comme un tout premier cut-up trente ans avant les premiers de Bryon Gysin : Je ne crains ni le manque de suite ni les coupures. Semblables à un martinet, mes longs ciseaux coupent le papier. Je colle des becquets en frange. Un manuscrit est toujours une tempête ; c'est tourmenté, ravagé à coups de bec… Je ne crains ni les rapiéçages ni le jaune de la gomme. Je couturaille, je fais le fainéant. Dans une lettre du 25 juin 1928 Mandelstam précisait que Le Timbre égyptien était constitué de fragments.

Mais ce sont dans des passages tels que celui-ci que se fait sentir le mieux et le plus violemment la situation de l'été 1917. Parnok, qui n'est autre qu'un alter ego de Mandelstam, voit passer une foule qui se prépare à un lynchage : Qu'un seul, par la plus timide exclamation, vint en aide au possesseur du col malchanceux, qui était évalué plus cher que la zibeline ou la martre, et il se trouverait dans de beaux draps, serait lui-même déclaré suspect, hors la loi, serait happé dans le carré vide. Le tonnelier-cercleur, la Peur, était l'artisan de ce défilé. Parnok tente quand même quelque chose, au moins essayer de téléphoner à la police. Il rentre dans une boutique de miroirs, le boutiquier lui ferme la porte au nez. Il rencontre le capitaine Krzyzanowski mais celui-ci préfère disparaître dans un café. Le feu d'artifice du Timbre égyptien est aussi une sorte de cauchemar où un être solitaire ne peut pas grand-chose sur les événements. Parnok courait, battant le pavé de ses sabots de mouton, ses souliers vernis. Ce qu'il craignait le plus au monde était d'attirer sur lui les mauvaises grâces de la foule. Il y a des gens qui, sans qu'on puisse dire pourquoi, ne plaisent pas à la foule. Et cela remonte loin pour Parnok qui est aussi un alter ego de Mandelstam physiquement : Ses camarades à l'école le taquinaient, l'appelant « brebis », « sabot verni », « timbre égyptien », et d'autres noms vexants.

Mais dans l'enfance il y avait pire encore et Mandelstam craindra toujours de devenir sourd : Les cache-oreilles causaient des bruissements dans la tête et rendaient sourd. Pour répondre à quelqu'un, il fallait d'abord défaire les attaches coupantes sous le menton. Il tournait sa lourde armure d'hiver comme un petit chevalier sourd et n'entendait pas sa propre voix. Pour un poète qui affirmera plus tard, dans La Quatrième Prose, qu'il est le seul en Russie qui travaille à la voix, on peut comprendre que cela ait été une terrible expérience : et un Beethoven ouaté de six ans, en gamache, et armé de surdité, était poussé dans l'escalier.

Les pages du chapitre V sur la musique sont peut-être parmi les plus belles, où l'on dirait que c'est l'oreille qui écrit après que l'œil s'est régalé d'une partition : Les portées ne caressent pas moins l'œil que la musique elle-même ne flatte l'oreille. Les noires sur leurs échelles montent et descendent comme des allumeurs de réverbères. Chaque mesure est une petite barque chargée de raisins secs et de muscats noirs. Mais, comme nous le dit Ralph Dutli, si Mandelstam regardait une partition c'est qu'il n'avait peut-être plus trop l'occasion d'écouter de la musique.

L'époque était plus faite de cris que de musique et dans Le Timbre égyptien, dans le feu d'artifice de cette prose écrite durant l'hiver 1927 c'est le désarroi qui domine : Que faire ? À qui se plaindre ? À quels séraphins confier une âme craintive, amoureuse des concerts et appartenant au paradis rouge framboise des contrebasses et des bourdons ? Un grand désarroi, mais qui s'accompagne aussi, et cela ne nous étonnera pas de la part de Mandelstam, d'une grande lucidité : Ce soir-là, Parnok ne rentra pas dîner… On lui avait rendu toutes les rues et les places de Pétersbourg en une paperasse d'épreuves encore humides ; il mettait en pages des avenues, brochait des jardins. Il approchait des ponts ouverts qui lui rappelaient que tout devait finir brusquement, que le vide, l'abîme sont de magnifiques articles, que la séparation sera et que des leviers mensongers gouvernent les masses et les années.

En 1927 Lénine est mort depuis trois ans et Trotsky est exclu du Parti, Staline est le seul maître à bord. L'Aurore aux doigts de rose a cassé ses crayons de couleur, écrit Mandelstam (la majuscule, ferait-elle référence au croiseur éponyme d'où fut tiré le signal de l'assaut du palais d'Hiver le soir du 25 octobre 1917 ?).

Cette édition reprend la traduction de Georges Limbour parue en 1930 dans la revue Commerce (dirigée par Paul Valéry, Léon-Paul Fargue, Valéry Larbaud) seulement deux ans après sa publication en URSS. Et nous dirons que là aussi, là encore, c'était peut-être une autre époque.


                                                                                                       Jacques Lèbre

                        

 

Froggy's Delight, octobre 2009

 

Ossip Mandelstam : Le Timbre égyptien

Il est terrible de penser que notre vie est un roman,
sans intrigue et sans héros, fait de vide et de verre,
du chaud balbutiement des seules digressions
et du délire de l'influenza pétersbourgeoise.
L'Aurore aux doigts de rose a cassé ses crayons de couleur.
Ils gisent aujourd'hui comme de jeunes oiseaux,
avec des becs beants et vides.
Cependant, tout absolument me semble contenir
les arrhes de mon délire favori en prose.

Si l’on souhaitait mettre ces quelques phrases en forme de sonnet en exergue de la chronique ci-dessous consacrée au poète et essayiste Ossip Mandelstam, c’est qu’elles nous semblent receler à elles seules l’essence même de son écriture, sa richesse, sa beauté jaillissante, sa complexité lumineuse aussi. De fait, Mandelstam (1891-1938) incarne sans conteste l’une des plus grandes voix de la littérature russe du XXe siècle. Son éclat, pourtant, peine encore quelque peu à nous parvenir. Car l’écrivain, qui appartient, à l’instar de Pasternak, Tsvetaieva ou Akhmatova, à cette génération d’auteurs ancrés dans les années de la Révolution, verra son œuvre marquée par le sceau de l’Histoire lorsque celle-ci, violentée par les soubresauts d’une époque, montre son visage le plus effroyable, baigné de sang et de terreur.

Victime de Staline et du stalinisme, ses écrits seront frappés d’interdiction de publication pendant le règne du tyran (soit entre 1929 et 1953), devant attendre encore près de vingt ans après la mort du bourreau pour être enfin éditées dans leur intégralité en URSS comme en Occident, et obtenir un peu d’une reconnaissance internationale tant méritée. Entre temps hélas l’homme droit, d’ascendance juive, dont la parole ardente, intransigeante et ferme jamais n’aura consenti à abdiquer et à collaborer, aura achevé une vie courageuse et fière en martyr, mort d’épuisement et de froid dans un camp sibérien près de Vladivostok, alors qu’il n’était qu’à peine âgé de quarante-sept ans…

Membre éphémère de la Guilde des poètes en 1912 et cofondateur de l’école acméiste dans la période dite de « l’âge d’argent » d’icelle, Mandelstam aura pourtant été l’un des principaux fers de lance de la poésie russe à une période où celle-ci constatait les limites définitives atteintes par le symbolisme qui du mot ne retenait que la puissance ontologique, le voyant uniquement comme une pure abstraction capable de faire accéder à un au-delà métaphysique. Ossip, et avec lui les acméistes, entendront au contraire rétablir ce dernier dans son aspect concret, charnel et sonore tout aussi fondamental. Sans tomber dans les excès d’un futurisme qui répondra aux insuffisances d’une représentation symbolique par trop mystique en s’épuisant dans des enjeux purement formels radicaux, ils attesteront avec force de la matérialité du Verbe, visant à le réaffirmer dans son « intégrité » comprise, ainsi que l’explicite Florence Corrado dans « Le Verbe et La culture », comme « unité complexe de son et de sens ».

Manifestant sa présence physique, le langage poétique, dans une telle conception, fut rendu à son acception de « construction verbale » et architecturale (le terme, mentionné par Mandelstam, lui aura été cher). Il se devait d’entrer à nouveau en résonance avec le monde concret d’ici-bas pour le chanter, l’honorer, lui redonner une vérité nouvelle et supérieure. En restituant ce dernier dans ses essentielles dimensions phénoménologiques d’espace et de temps, le verbe poétique s’est transformé en organe autonome et vivant, porteur des « signes de la culture », « incarnant la mémoire et l’histoire ».

« Sismographe capable d’enregistrer les sursauts ou les plus délicats tremblements du monde », selon la belle formule de Florian Rodari, Mandelstam construisit une œuvre subtile infiniment, où la prose elle-même jamais n’aura omis de se soumettre à une telle nécessité poétique, proférant certes sans le recours du vers une réalité verbale comprise dans sa totalité sémantique et sonore. Bien que s’étant rapidement éloigné de l’acméisme pour produire des écrits singuliers, personnels et solitaires davantage, son style ne pouvant donc supporter une totale identification ou assimilation au courant qu’il avait pourtant pleinement contribué à faire naître, Mandelstam, pour le dire simplement, n’aura cessé jusque dans ses essais de faire œuvre de poète.

Publié à nouveau par Le Bruit du temps après une première émission française, dès 1930, dans la magistrale revue Commerce dirigée entre autres par Paul Valéry et Léon-Paul Fargue, Le Timbre égyptien, unique roman de Mandelstam, n’échappe pas à la règle. Et ses éditeurs, qui ont symboliquement choisi de revêtir leur maison du nom de l’un des opus du rhapsode russe, ont bien raison de souligner le « petit miracle littéraire » que représente l’ouvrage.

D’abord parce qu’à sa seule exception près, il faudra attendre près de quarante ans pour que résonne à nouveau l’éclat cristallin de l’œuvre Mandelstamienne en Occident. Ensuite et plus fondamentalement encore parce que le texte, paru en Russie en 1928, est issu de la période de crise essentielle et douloureuse traversée par l’écrivain entre 1925 et 1930, au cours de laquelle, en désaccord profond avec les inflexions oppressives du nouveau régime bolchévique, il aura choisi de se taire, n’écrivant plus aucun poème et gardant silence assourdissant cinq longues années durant pour mieux hurler sa colère, exposer et laisser exploser son angoisse tourmentée, ses désillusions aux accents prophétiques.

Car le livre, dont l’action se situe au cœur de l’été ayant suivi la révolution de Février 1917, est en prise directe avec les tribulations politiques et historiques de son temps. Et la veine romanesque, l’intrigue proprement dite si l’on veut, qui le traverse, reste bien dérisoire au regard de ce qui est implicitement signifié de ces dernières dans les nombreux passages non narratifs et imagés qui constellent constamment le récit. Ce qui n’est pas, il est vrai, sans le rendre un peu plus difficile d’accès à une lecture immédiate. Mais comme il est bon de persister un peu et se faire attentif aux modulations émotives et sensibles de cette prose-poème, pour accéder à l’éblouissement littéraire qu’elle ne manque pas de procurer !

Une conception aussi secondaire de la notion-même d’intrigue n’est pas sans rappeler Gogol. De fait, Mandelstam, qui dédaignait les jeunes prosateurs verbeux et inféconds qui lui étaient contemporains et en appelait à une « culture universelle » classique au sens d’ayant intégré l’héritage intellectuel, artistique et en l’occurrence littéraire du passé pour donner forme à une voix nouvelle, enrichie et fertile à son tour, a reproduit à bien des égards des pans entiers du canevas de Le Nez, et plus encore de Le Manteau.

L’action principale des deux récits se répond en effet étrangement, sorte de miroir à double face dont le caractère, aussi ténu sinon anodin soit-il, se révèle pourtant identiquement lourd de sens, chargé d’angoisse. Par l’endroit-même d’abord où elle se situe, Pétersbourg, cité centrale personnifiée et bien-aimée hélas devenue, dans chacun des opus, dangereuse et fausse, siège de toutes les injustices et des désillusions les plus amères. La capitale, rebaptisée Pétrograd au cours des événements de 1917, sera d’ailleurs toujours désignée sous son ancien patronyme par un Mandelstam révolté, nostalgique de la ville brillante et relativement libre de son enfance.

Dans son déroulement intime ensuite. Akaky Akakiévitch Bachmatchkine, dans la nouvelle de Gogol, aura passé l’essentiel de son temps à se restreindre pour acheter un manteau neuf mais finira, sitôt revêtu du fier habit obtenu de haute lutte auprès de Pétrovitch, tailleur mesquin et maléfique, par s’en faire dépouiller. Premier personnage du Timbre, Parnok, pour sa part, inaugure le roman en cherchant désespérément… sa queue-de-morue si chèrement procurée, découvrant bientôt que Mervis, son façonneur, la lui a sans ambages retirée pendant la nuit, faute d’un solde suffisant, pour la céder ensuite au fort peu nécessiteux capitaine Krzyzanowski. Celui-là même, qui refusant peu après d’apporter son aide à notre valeureux mais terriblement impuissant Parnok pour empêcher un lynchage, rappelle singulièrement par son autorité morgue l’attitude arrogante du gogolien « personnage important » ayant abandonné Akaky-le-volé à son triste sort de victime…

« Petit bonhomme […] méprisé par les concierges et les femmes », Parnok, au fil de ses pérégrinations malheureuses, apparaît donc rapidement comme le digne héritier de la misérable figure d’Akaky. Tous deux appartiennent à cette longue lignée d’antihéros pitoyables non moins qu’attendrissants chers aux belles-lettres russes, ballotés par l’Histoire et submergés jusqu’à l’effroi par des forces supérieures impondérables aussi concrètes que le froid ou l’indifférence de l’État, despote à la criminelle impassibilité quelque soit le régime évoqué…

Un manteau, une queue-de-pie… La référence au vêtement d’extérieur ne se limite pas au seul et malicieux clin d’œil littéraire, quand on sait la rigueur du climat pétersbourgeois. Aussi indispensable qu’ardu à acquérir et conserver pour nos pauvres petits hommes, l’habit protecteur est aussi une manière détournée de pointer, pour nos deux écrivains, la verticalité implacable d’une hiérarchie organisée en forme de castes infranchissables, qui paralysent l’ensemble du système. C’est encore un écho historique, glabre et funeste celui-là, du froid qui finira par emporter Mandelstam déporté, alors que celui-ci aura précisément usé tout au long de son œuvre de son image pour qualifier l’État, parlant du « froid étatique », de la « glacière de l’État ».

Car à l’inverse d’un Gogol aux convictions politiques in fine conservatrices, et dont les digressions omniprésentes, jouant sur le seul registre de l’ironie distanciée, traduisent plutôt une vision du monde désenchantée au pessimisme intense foncièrement non compassionnel, Mandelstam, lui, s’engage. La peur, chez lui, est moteur essentiel, qui, loin de le retrancher du paysage de ses semblables, le « prend par la main » au contraire, le « conduit ». À corps perdu, voix éperdue, il attaque le tyran moustachu, sans mesure ni retenue. Il ne recule devant rien, faisant allusion à des événements historiques sinon autobiographiques à peine fardés, à des lieux précis encore, d’ordre aussi symbolique que l’hôtel « Select » où se rend par exemple à la toute fin de l’ouvrage l’éhonté capitaine Krzyzanowski, qui ne deviendra autre, dès 1918, que le siège de la police secrète de la Tchéka…

Ce cri de révolte, toutefois, se dresse non au moyen de formulations plates énonciatives, mais, à l’extérieur de la trame proprement narrative du récit, par une prose sublime, sonore et elliptique, tenant bien plus du vers que de la phrase. Chaotiques et disloquées, les métaphores fulgurantes qui le traduisent sont remplies d’assonances et d’allitérations flamboyantes et cinglantes, laissant à entendre combien, pour Mandelstam, l’acte de résistance ne se contente pas de passer par mais se révèle, fondamentalement et par nécessité intérieure, absolue poésie.

Loin d’être, comme le souligne Jaccottet, une «  échappatoire » ou une « forteresse » isolée et recluse, la poésie parle au nom de la vie, se dévoile par nature jaillissement intrinsèque de vie. Clameur lyrique lancée à l’humanité par un poète-prophète à la voix certes « durcie » par le traumatisme de l’Histoire mais ultimement confiant et inébranlable dans son combat par cette certitude-même, l’effroi se retrouve paradoxalement porteur d’un message d’espoir. Mandelstam qui croyait à la culture universelle et à la force inexpugnable des grandes œuvres (architecture, peinture, littérature), fait ici de son art un acte de foi et une profession d’humanisme. Oraculaire et messianique, la poésie est en effet seule capable, en inscrivant la composante temporelle de l’émotion dans le mot, de surmonter l’angoisse pour créer une réalité supérieure plus belle. Les vers qui la composent, dotés de la vitalité créatrice invulnérable et miraculeuse du Verbe premier de la Genèse, restent pourvus d’une finalité ontologique tournée vers le bien-être ultime des hommes qui sauront la lire et la comprendre.

Sans-doute faut-il ainsi garder du Timbre égyptien la vision d’une œuvre avant tout poétique, parées d’étoiles-guides scintillantes, à la splendeur interpelante, animée à jamais.

                                                                                                        Myriam Aze

http://www.froggydelight.com/froggydelight.php?article=7279&onglet=4

 

                        

Revue des deux mondes, septembre 2009

 

Le Timbre égyptien, Ossip Mandelstam

Le Timbre égyptien est un récit écrit par Mandelstam en 1927-1928, une période où l'écrivain, considéré comme un paria par la critique soviétique, a renoncé à la poésie. Le contexte transparaît de manière obsédante dans ce texte placé pourtant sous le signe du jeu et de la fantaisie. Aucentre du récit, Parnok, personnage gogolien et chaplinesque, gêneur inquiet, toujours en mouvement, détesté des femmes et des enfants. On le suit, un jour durant, à travers un Saint-Pétersbourg grouillant d'une humanité tantôt cocasse, tantôt grotesque, émaillée de figures hautes en couleurs : le capitaine Krzyzanowski, son double triomphant et insensible, qui, plutôt que de porter assistance à une personne en danger, s'éloigne avec sa compagne à qui il glisse « des tendresses de garde à cheval » ; Chapiro, employé du père du narrateur, incarnation de la nullité sociale prête à se dissoudre dans la réalité ; la tante Véra, dame patronnesse aux « lèvres luthériennes » qui offre ses services « comme si elle défaisait un rouleau de pansements et projetait la serpentine d'un invisible bandage ». Parnok le paria semble être le dernier personnage humain d'un monde brutal qu'un phénomène jamais nommé mais toujours présent, la révolution de 1917, a profondément déréglé. Des fissures y courent, où le monstrueux se devine, et que l'écriture du poète, foncièrement inquiète, souligne en appliquant à ses objets le révélateur d'une fantaisie débridée. Une scène de lynchage constitue le cœur du récit, scène à laquelle Parnok, déterminé et impuissant comme on l'est dans certains cauchemars, tente de mettre fin. On ne saura q'il y parvient. Cette lacune, chargée de toute l'angoisse qui s'associe au devenir-dictature de la révolution, est l'œil du cyclone autour duquel s'organise le ballet fiévreux d'un récit qu'on a qualifié parfois de surréaliste.

Surréaliste, Le Timbre égyptien l'est surtout en raison de la primauté accordée par Mandelstam à la logique associative qui régit tantôt le signifiant, tantôt l'image, et a pour effet de dérégler la représentation. Cette surenchère verbale et imaginaire se traduit en particulier par une inflation et un télescopage de références hétéroclites donnant naissance à un univers surabondant et baroque. Ainsi la Fontanka, un bras de la Néva, devient-elle « Ondine des chiffonniers et des étudiants affamés aux longues tignasses graisseuses, […] Lorelei d'écrevisses à la nage qui fait de la musique sur un peigne édenté, rivière protectrice du Petit Théâtre avec sa Melpomène déplumée, chauve, pareille à une sorcière et parfumée au patchouli ». La façon dont Mandelstam fait surgir d'un univers restreint et intimiste une mythologie inquiétante et étrangement concrète n'est pas sans rappeler l'art d'un Bruno Schulz. Mais l'auteur du Timbre égyptien va plus loin dans la pullulation des métaphores et le fantastique verbal. Le crédit accordé à l'image aboutit à la création d'une surréalité qui, loin d'être la négation du réel éprouvé, en figure plutôt la condensation poétique. Le monde et les hommes vus à travers la lorgnette de Mandelstam se trouvent haussés à un niveau de vérité qui fascine – et fait peur quand Mandelstam évoque la foule des lyncheurs et leur victime au visage problématique : « Dire qu'elle n'avait pas de visage ? Non, le visage était là ; quoique dans la foule les visages n'ont aucune importance : il n'y a que les nuques et les oreilles qui aient une vie indépendante.  Ainsi s'avançaient des épaules, portemanteaux rembourrés d'ouate, des jaquettes de marché aux puces abondamment saupoudrées de pellicules, des nuques irritables et des oreilles canines. »

Au traitement de la représentation s'accorde pleinement la construction du récit. Le narrateur, qui ne craint « ni le manque de suite ni les coupures », pratique avec bonheur le coq-à-l'âne et la transition glissée. À l'image des sourds-muets rencontrés place du Palais, et dont la gestuelle évoque à ses yeux le tissage d'une immense chemise, il ourdit sa toile de souvenirs au petit bonheur, sur un mode hiéroglyphique, accroche dans les plis de son texte des listes de propositions quasi autonomes, et va jusqu'à mentionner les griffonnages dont il orne les marges de son manuscrit. Aux tribulations du légendaire Parnok se mêlent ses propres souvenirs d'enfance : les salades confectionnées par la mère, le déchiffrement des portées des grands compositeurs où l'enfant voit des paysages très concrets et révélateurs du tempérament de leur auteur… Tout est prétexte à des dérives métaphoriques édifiant un monde de scènes et de paysages fragiles et délicats. Et tout se brouille parfois dans la lumière d'une poésie équivoque, entretenue par les rapprochements d'images confondants et incongrus, déstabilisée par l'humour. C'est peut-être alors que se révèle le mieux la nature d'un projet accumulant des strates de signes et d'images pour construire un univers mental qui devient le vrai centre du récit, en même temps qu'il désigne l'invincible angoisse qu'il a pour tâche de conjurer.

Le texte est accompagné de notes, d'une préface de Ralph Dutli et d'une postface de Clarence Brown, dont on saluera les éclaircissements historiques, aussi utiles que passionnants.


                                                                                                      Pierre Lecœur

                        

Europe, n°962-963, juin-juillet 2009

 

Ossip Mandelstam : Le Timbre égyptien

Les jeunes éditions Le Bruit du temps nous proposent un volume d'une modernité inoxydable, Le Timbre égyptien, seul récit en prose de Mandelstam. Il s'agit de la reprise, avec les légères modifications qui s'imposaient, de la traduction parue en 1930 dans la prestigieuse revue Commerce, deux ans après l'édition originale. Elle est servie à l'époque par Georges Limbour, proche des surréalistes comme de l'univers onirique du poète, et par D.S. Mirsky, fils d'un ministre de l'Intérieur de Nicolas II, qui connaît tous les membres de la génération exceptionnelle de poètes russes que le siècle XX sacrifiera. Émigré à Londres au début des années vingt, Mirsky adhère finalement au Parti communiste et retourne en URSS. Il mourra six mois après Mandelstam dans un camp stalinien, en juin 1939. Ralph Dutli offre une préface inédite et son regard de spécialiste, et l'on trouvera en postface la reproduction d'un chapitre du grand livre de Clarence Brown : The Prose of Mandelstam. En baptisant sa maison d'édition Le Bruit du temps, Antoine Jaccottet place son travail sous le signe mandelstamien. Le Timbre égyptien entretient avec le livre de souvenirs des rapports discrets. Les réminiscences qui affleurent également dans ce récit relèvent d'un triple enjeu : dénoncer la trahison de l'esprit de la révolution, se réconcilier avec « le chaos de la judéité », préserver la ville de tous les arts, Saint-Pétersbourg, des atteintes pourtant victorieuses de la brutalité. Le résultat sera de reconquérir, car elle semble tarie à l'époque, une voix poétique épuisée par l'indifférence commandée des salles de rédaction. Les signes de l'Apocalypse ne manquent pas mais fournissent le carburant d'un paradoxal moteur : « La peur me prend par la main et me conduit. »

Mandelstam choisit habilement la transition entre février et octobre 1917. C'est « l'été Kerensky ». La révolution se cherche, le populisme est en train de se trouver, la confusion décrite permet de pratiquer un hermétisme de combat. Le synopsis tient en peu de mots. Mervis, le tailleur, a volé la queue-de-morue de Parnok (la lui a reprise en fait, car elle n'était pas payée) et l'apporte, avec des chemises, au capitaine Krzyzanowski. Parnok erre fiévreusement dans la ville de Pétersbourg pour récupérer ses précieux vêtements. Il échoue. Tente d'empêcher un lynchage. Échoue encore. L'État s'est « endormi comme une carpe » et reste passif. Le capitaine en galante compagnie à qui il demande de l'aide, le même qui récupérera les chemises et la queue-de-morue, se refuse à intervenir et le confond d'ailleurs avec le coupable. Parnok délire, sort des grandes avenues pour tracer une ligne de fuite vers la nostalgie et la vision intensive, acméiste et futuriste si l'on veut, des objets et des situations. Il semble perdant sur toute la ligne, mais ce personnage gommé par l'Histoire, victime des préjugés antisémites de ses camarades quand il était petit, eux qui le prenaient pour « un timbre égyptien » susceptible d'effacer toutes les taches imaginables, s'il a échoué à empêcher le lynchage, ne fera pas complaisamment disparaître le sang de son récit. Il voit sa ville détruite, il en préservera l'architecture dans son monologue intérieur. Si sa « roture » persiste et l'empêche d'être drogman au ministère des Affaires étrangères alors que les temps soi-disant changent, il sera d'autant mieux l'interprète, dans un regard faussement sarcastique, du « silence moustachu des appartements juifs ». La véritable généalogie de Parnok est littéraire : il est l'héritier du Double de Dostoïevski (donc du Nez de Gogol) et d'Akaki Akakievitch Bachmatchkine, l'érchétype du fonctionnaire humilié à qui un tailleur dérobe un manteau dans le récit de Gogol. Cette généalogie fait de Parnok un double de l'auteur, même si le narrateur se défend de toute proximité : « Seigneur, faites que je ne sois pas semblable à Parnok. » Tenu pour invisible, il devient un point de vue sinon décisif, du moins décidé. Ce qui était secondaire dans le roman, la description, va devenir central dans le récit et les digressions seront le plus sûr des chemins pour dire le vrai : « Il est terrible de penser que notre vie est un roman, sans intrigue et sans héros, fait de vide et de verre, du chaud balbutiement des seules digressions et du délire de l'influenza pétersbourgeoise. » Cinq ans auparavant, Mandelstam avait théorisé La fin du roman (1922). À partir du moment où, dans les mouvements de masse, les actions des individus sont diluées, le roman s'évanouit, car il est par fonction l'indicateur des résonances de l'époque sur un individu comme de la reconnaissance par l'opinion du rôle des individus. La biographie ne participe plus de la découverte de soi, ni de l'exploration des classes sociales, puisque les trois catégories sont frappées d'obsolescence. Pourtant, ce petit personnage peut encore promener, sous le soleil jaunâtre de Pétersbourg, une vision aussi bien lucide que mémorielle. La ville se découvre dans le dire de cette prose et se conserve du même pas. Parnok joue le rôle de Pétersbourg avant qu'elle sombre définitivement. Pour Ralph Dutli, c'est d'abord la musique qui est en passe d'être déportée : « cette prose se plaint amèrement de la disparition de la musique ». On déménage un piano dès la première page. Le défilé de sourds-muets au chapitre 5 dit bien le degré d'appréciation de la musique par les citoyens. L'évocation de la mort de la cantatrice Angelica Bosio à Saint-Pétersbourg en 1859, dans la fièvre de ses fantasmes d'incendie, parachève l'allégorie. Le froid de l'État suffit à la pneumonie mortelle. Angelica a perdu sa voix mais pas Ossip « Parnok » Mandelstam. Dans son approche mallarméenne du texte,  il ne supporte pas que l'écriture ne serve plus qu'à « la petite monnaie » des mots égrillards. Il suffit d'un lynchage pour compromettre la Révolution. Il suffit d'une voix pour ne pas renoncer à celle-ci. « Quelle joie pour le narrateur de passer de la troisième personne à la première ! »

Petit moustique, le dernier des Égyptien tente l'échappée juive du pays autoritaire de Pharaon. Il y parvient. Sa ville refuge est Saint-Pétersbourg et son pont égyptien. Les humbles se feront enterrer avec leurs objets d'élection, ceux du quotidien, et quel meilleur sarcophage qu'une histoire. Mais Pharaon se déplace à Moscou la bouddhique. Ce récit sur 1917 a bien des implications dix ans plus tard. La lenteur de l'État est devenue une invisibilité meurtrière, les mouvements de masse une colère pilotée et les soldats, qui avaient souvent rallié le peuple, les nouveaux instruments de la répression. Le capitaine s'installe au siège de la Loubianka. Il passe au service de la police secrète, la Tcheka. Exit le soleil innocent. Le stalinisme n'a jamais cessé d'être un tsarisme.

L'écriture dans la marge du narratif, définition possible de la poésie, c'est le combat contre la prose « ferroviaire » qui conduit au Select Hotel (quel nom !), cette prose remplie des outils de « l'accrocheur de wagons » pour dévider au kilomètre des paroles qui ne se soucient ni de la beauté, ni du nombre. La prose surréaliste de Mandelstam fournit au contraire des images inoubliables, qui sont autant de refus de la propagande. Les ponts coupent ou ressoudent la ville comme les vertèbres des deux siècles le font du temps. Les livres européens, que le narrateur dit avoir substitués très jeune à la vie, sont des glaçons qui fondent et rapetissent. La pensée reste tranchante comme le patin. Elle est prête à glisser sur l'époque en train de geler. La ville s'écrie (se crie) sur un jeu d'épreuves humides, non un papyrus desséché. Elle respire toujours le caractère vivace de la culture.

À lire cette nouvelle édition française du Timbre égyptien, le désir se ravive : que le Temps fasse le plus de bruit possible.


                                                                                              Jean-Luc Despax

                        

Les Lettres françaises, 9 mai 2009

 

L'écrivain et son double

Les éditions Le Bruit du temps ouvrent leur catalogue avec une nouvelle de  Mandelstam publiée en 1930 dans la revue Commerce et depuis lors  complètement oubliée. Le nom Le Bruit du temps étant emprunté à un  poème de Mandelstam, cet hommage allait de soi.

La nouvelle est une rareté : c’est le seul récit fictionnel en prose de  Mandelstam, dans une traduction de grande qualité due à la collaboration du  jeune auteur français proche du surréalisme Georges Limbourg, et de  l’aristocrate écrivain russe Svyatopolk-Mirsky.

Le Timbre égyptien introduit immédiatement le lecteur dans le monde  familier des humiliés et des offensés de la littérature russe. L’espace est la  ville de Saint-Pétersbourg déformée par le prisme du surréalisme. Le temps  est celui de la violence et de l’anarchie entre les deux révolutions de 1917.  Le récit relate une journée de la vie du héros Parnok, lancé dans deux  intrigues : récupérer ses vêtements mystérieusement en possession de  Krzyzanowski, un capitaine des gardes à cheval, et empêcher la foule de  lyncher un pauvre petit homme, comme lui-même, accusé d’avoir volé une  montre. La journée de Parnok consiste en une course haletante à travers la  ville, avec des étapes chez le tailleur, le barbier, le dentiste, à la  blanchisserie, avec de multiples rencontres : la ville se meut en un univers
fantastique par le jeu d’une orgie de métaphores.

Mais l’intrigue (pas aussi cohérente qu’il y paraît à la première lecture) ne  constitue pas l’essentiel. Le Timbre égyptien, et c’est l’origine de son  intérêt, se rattache à la tradition littéraire russe par la reprise du thème du  double (le Double, de Dostoïevski, ou le Nez, de Gogol), où un misérable  petit héros dédoublé est confronté à l’hostilité du monde incarné par son  double. Parnok appartient à cette lignée. Il rêve d’obtenir une situation dans l’administration sans y parvenir, tandis que Krzyzanowski, lui, a réussi au service du gouvernement et, comme le dit la blanchisseuse, est un héros ; il est timide et maladroit avec les femmes qui le fuient, tandis que Krzyzanowski est accompagné d’une jolie femme.

On pourrait également faire du Timbre égyptien une lecture autobiographique. Le choix des lieux et des éléments pétersbourgeois renvoie à la vie de Mandelstam ; de même le choix du héros, inspiré d’un contemporain de l’auteur, Parnakh, écrivain russe exilé à Paris, lequel a plus d’un trait commun avec Mandelstam, à commencer par le physique ; de  même l’héroïsme inattendu dont fait preuve Parnok pour empêcher le lynchage du supposé voleur de montres fait référence à l’héroïsme dont a fait preuve Mandelstam en détruisant sur un coup de tête les ordres d’exécution de contre-révolutionnaires arrachés à Blumkine ; de même le choix de situer la nouvelle dans un contexte juif (le héros comme les personnages secondaires sont en majorité juifs) ; de même l’omniprésence du narrateur qui, de temps en temps, ne fait plus qu’un avec Parnok.

Enfin, l’écriture de Mandelstam retient particulièrement l’attention. Il use de « la distanciation » chère aux formalistes, en accroissant la complexité du monde perçu par une juxtaposition d’images provenant d’autres domaines, et parvient ainsi à créer quelque chose de neuf à partir de la tradition.

                                                                                                 Marianne Lioust

                        

 

Le Matricule des anges  n°102, avril 2009

 

Fracture russe

Réédition du Timbre égyptien, l'unique roman du poète Ossip Mandelstam, une déambulation à travers Pétersbourg, dans le rêve effondré de l'Histoire.

En 1928, soit neuf ans après la première révolution bolchevique, paraît en Russie Le Timbre égyptien. Deux ans plus tard, la traduction française, due à Georges Limbour et au critique Mirsky, est accueillie dans les pages de la revue Commerce, que dirigent Valéry, Fargue et Larbaud. C'est une chance aujourd'hui d'avoir d'y avoir accès, dans une nouvelle édition qui en a éliminé les dernières inexactitudes, et qui prend le parti de conserver les transcriptions russes en usage alors. Ce court texte est sans doute le premier à témoigner des désillusions que ressentit Mandelstam après les deux premières révolutions de 1917 et 1918. Ce qu'allait devenir la Russie, Mandelstam le transcrit dans le « chaud balbutiement des seules digressions et du délire de l'influenza pétersbourgeoise ». Comme s'il se déportait, en un flashback ahurissant, en 1917-18 pour déjà y montrer la mort de la grande musique dans le Pétersbourg de l'époque, la fin de la lumière rase des levants méditerranéens, de la force du soleil égyptien et des montagnes d'Arménie. L'arraisonnement de la politique du futur stalinisme et la transformation, par exemple, de la mer d'Arral en une vaste conque stérile encombrée de carcasses, Mandelstam les entend toutes deux venir balbutier à son oreille dans le bruit fracassant de son temps.

Récit éclaté, creusé par le troglodysme que tout événement conduit dans le devenir de la psyché d'un homme, nous suivrons toute une journée le pauvre Parnok chercher une queue-de-morue malencontreusement rendue, après nettoyage, au capitaine des Gardes à cheval. Composé de phrases aussi compactes et explosives que des grenades, Le Timbre égyptien nous restitue le martèlement halluciné et kaléidoscopique de perceptions, de l'égarement de Parnok à travers la ville à des réflexions elliptiques sur le métier véritable de l'écrivain confronté au devenir de la Russie d'alors. Une force rageuse en ressort, Parnok étant à la fin un personnage rincé auquel va pourtant toute notre compassion.

Effaré, ce récit tient à la résistance que la langue renvoie en se métamorphosant, branchée qu'elle est au dernier reste vivant d'une époque. Parnok, sorte de déclassé de l'Histoire, est décrit comme un « petit bonhomme en souliers vernis, méprisé par les concierges et les femmes. […] Dès le début du printemps, il se précipitait dans la rue et trottinait sur les trottoirs encore mouillés, avec ses petits sabots de mouton ». Nous sommes lancés avec Parnok, tout contre lui. Nous le verrons tenter de sauver un pauvre bougre d'un lynchage, chercher à démêler les fils retors qui confondent une pensée du « collectif » de l'ordre de la « collectivité ». Dans un autre quartier, dans cette « ville des concerts, jaune, sinistre, recueillie, hivernale », le narrateur espère ne surtout pas être confondu avec ce piètre Parnok. Mais cet anti-héroïsme, héritier de Gogol, Mandelstam le retourne contre lui et, dans l'oscillation des pronoms personnels (de « je » à « il ») du récit, en fait une sorte d'autoportrait : seule l'audace et l'intransigeance que se donne l'écrivain est épreuve de vérité. En somme, écrire, pour lui, c'était fendre à coup de haches la mer gelée, selon les mots de Kafka, car, dit-il, « je ne crains ni le manque de suite, ni les coupures. / Semblables à un martinet, mes longs ciseaux coupent le papier. / Je colle des becquets en frange. / Un manuscrit est toujours une tempête ; c'est tourmenté, ravagé à coup de bec. » Cette « hâte de dire la vérité vraie » le condamna, après de multiples persécutions, aux camps de travail en Sibérie. Il y meurt d'épuisement en décembre 1938.

                                                                                            Emmanuel Laugier

                        

 

La Croix, 26 mars 2009

 

Une journée dans la vie de Parnok

Récemment republié, ce texte poétique retraçant une errance dans les rues de Saint-Pétersbourg, est émaillé de souvenirs familiaux du poète russe.

 

Écrit en 1927-1928, après une période de silence, ce très beau texte est le seul narratif du grand poète. En 1922, dans La Fin du roman, il mettait l'accent sur la dislocation produite par l'actualité sur les formes de la fiction. La narration, ici est brisée, pulvérisée en digressions et, confidences de l'auteur, les métaphores et images tourbillonnent, évoquant une apocalypse proche. « C'était l'été Kerensky et le gouvernement de nouilles tenait ses séances. » Pétersbourg entre deux révolutions, février, octobre. La menace rôde, avec la violence et l'anarchie, les voitures du gouvernement provisoire roulent à une allure folle. Dans la ville étouffée par la chaleur, Parnok, un « petit bonhomme en souliers vernis » dont les femmes se moquent, trottine toute la journée « avec ses petits sabots de mouton » pour essayer de récupérer sa queue-de-morue chez un tailleur, et ses chemises dans une blanchisserie. En vain. Un des puissants du régime en héritera, le capitaine Krzyzanovski. Réfugié dans la musique et le rêve, Parnok tente aussi en vain de sauver un homme du lynchage. Pitoyable, attachante, cette figure rappelle les personnages de Gogol arpentant la Perspective Nevski, effarés par une ville fascinante, et ceux des premières nouvelles de Dostoïevski. Cette traduction, également très belle, avait paru en 1930 dans la revue Commerce.

Francine de Martinoir

 

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Traduction du russe par

Georges Limbour et D. S. Mirsky


Préface de Ralph Dutli
Postface de Clarence Brown

Format : 117 x 170
128 pages • 11,20 euros


ISBN : 978-2-35873-000-6
Mise en vente : 17 mars 2009