et Robert Browning
Toute sa vie, Henry James aura été fasciné par la figure du grand poète anglais Robert Browning, d’une génération son aîné. Par l’œuvre d’abord: il lit très jeune, avant même son voyage en Europe, le recueil Hommes et Femmes (paru en 1855 quand James avait 12 ans) et, bien sûr, il connaît l’histoire de l’enlèvement d’Elizabeth et de l’installation des deux poètes en Italie. Browning restera pour lui avant tout le poète de « la relation particulière entre l’homme et la femme », comme il l’écrit dans les deux hommages réunis ici. James admire l’œuvre de son aîné. Il la connaît bien, la cite dans ses Heures italiennes ou l’utilise comme épigraphe pour certains de ses textes, mais surtout elle l’influence en profondeur. La multiplication des points de vue, dans les romans de James, leur caractère « inconclusif » doit sans doute beaucoup à L’Anneau et le Livre, mais il est d’autres thèmes communs aux deux écrivains. Ainsi, La Bête dans la jungle, une des nouvelles les plus célèbres de James, ne fait rien d’autre qu’exprimer une idée sans cesse reprise par Browning depuis The Statue and the Bust : celle de l’action manquée, selon laquelle, pour n’avoir pas eu, au moment propice et décisif, le courage d’agir, des vies s’étiolent qui auraient pu être belles. Et même lorsqu’il le critique, comme dans le compte-rendu que James donne en 1876 d’une pièce de théâtre de Browning, The Inn Album, c’est pour écrire, vingt-cinq ans plus tard, une nouvelle, L’Élève (1891), dans laquelle il exploite à sa manière le thème dont à son avis Browning n’a pas su tirer le parti qu’il fallait. (De même que dans son long essai sur L’Anneau et le Livre, publié ici, il montre quel grand roman il aurait pu écrire sur le même sujet.)
Mais Henry James est également fasciné par l’homme Browning. Dès ses premiers voyages en Europe, il croise la route de son grand aîné. En Italie d’abord, où il fréquente les mêmes milieux artistiques anglo-américains. En 1870, il rencontre le sculpteur William Wetmore Story, l’un des meilleurs amis du poète pendant ses années italiennes, dont il sera amené à écrire en 1903 une biographie de commande. Lors de son premier voyage aussi, il fait sur le bateau la connaissance de Mrs Bronson, une riche américaine qu’il retrouve à Venise. Or c’est chez cette même Mrs Bronson que Browning est invité à plusieurs reprises à Asolo dans les dernières années de sa vie. Enfin, Henry James rencontre en personne le poète lors de dîners mondains, à Londres, à partir de 1878, avant même que les deux écrivains ne deviennent voisins. En 1885, en effet, James s’installe à Londres au 34 De Vere Gardens dans le quartier de Kensington. L’année suivante Robert Browning s’installe au 22 de la même rue. Comme l’écrit le biographe de James, Léon Edel : «Pendant les dernières années de la vie de Browning, James eut pour voisin un auteur qui l’avait autrefois profondément influencé, et qu’il considérait désormais avec un mélange de respect pour son génie et de surprise devant sa mondanité.»
Surprise, en effet, car ce qui fascine James chez l’homme Browning, c’est l’absolu clivage entre «l’homme du monde » qu’il découvre en Angleterre et l’œuvre qu’il admire : «Le poète et le “membre de la société” étaient, en un mot, dissociés chez lui comme ils n’ont pu que rarement l’avoir été ailleurs.» Avec une capacité extraordinaire à vivre des deux côtés, comme s’il pouvait ouvrir une porte lui permettant de passer de l’un à l’autre.
De cette fascination pour cette énigme, qui fait de Browning un bon sujet de fiction, témoigne une nouvelle d’une fantastique drôlerie, La Vie privée – dont James nous indique, dans une page de ses carnets, que le personnage principal est modelé sur celui de l’auteur de L’Anneau et le Livre.
Traduction de l’anglais
par Jean Pavans
Format : 117 x 170
132 pages • 12,20 euros
ISBN : 978-2-35873-003-7
Mise en vente : 17 avril 2009

