Revue de presse

Galerie Alain Paire, 5 avril 2015

Le Bruit du temps, éditeur-libraire, 66, rue du Cardinal-Lemoine

Pour atteindre à Paris le n° 66 de la rue du Cardinal-Lemoine, il faut en partant de Jussieu gravir doucement une pente qui n’a rien de redoutable. Par la suite, si l’envie nous prend, on pourra se rapprocher de la place de l’Estrapade ou bien de la Bibliothèque Jacques Doucet. Juste en face des vitrines de la librairie du Bruit du temps, au n° 71, une plaque signale que Valéry Larbaud vécut dans ces parages, de 1919 à 1937 : c’était également l’adresse où il fut donné à James Joyce d’achever le manuscrit d’Ulysse. Dans pareil environnement, les amateurs de littérature ne sont pas frustrés. Beaucoup plus haut, au 19-21 de la rue des Fossés-Saint-Jacques, on trouve la librairie portugaise et brésilienne de Michel Chandeigne. En sens inverse, quand on redescend la rue du Cardinal-Lemoine, un feu rouge et un carrefour plus bas, au n° 53, voici la librairie de livres anciens et d’occasion de Léon Aichelbaum, Les Autodidactes sont aussi le comptoir de vente des éditions Claire Paulhan.

Au n° 66, la librairie fut inaugurée en janvier 2014. Avant d’entrer, on s’attarde volontiers devant deux longues vitrines. On pense invinciblement à un espace comme celui de la librairie de José Corti qui est vraisemblablement l’un des grands modèles d’un éditeur comme Le Bruit du temps. Sur les étagères, en contrepoint des livres, on découvre des documents, des manuscrits et des portraits photographiques, les visages de Peter Handke et de Nicolas de Staël, Gilles Ortlieb, Zbigniew Herbert ou bien Léon Chestov, on aperçoit des livres de Gérard Macé parus dans la collection « Le Chemin » ou bien le coffret des petits livres de Kamo no Chômei, Notes de ma cabane de moine et les Récits de l’éveil du cœur.

Une pancarte nous renseigne, la librairie est ouverte du mercredi au samedi, de 11 h à 19 h. Le directeur de la maison, Antoine Jaccottet, et son assistante, Fanny Weiss, ou bien encore pendant la journée du samedi, Amaury Nauroy, reçoivent les visiteurs désireux de se procurer des livres. En complément aux livres des éditions Le Bruit du temps, on trouve des livres de quelques autres maisons : par exemple, les éditions Interférences dont les responsables sont Alain et Sophie Benech, la traductrice d’Isaac Babel, ou bien les éditions de La Dogana qui sont animées par un cousin d’Antoine Jaccottet, Florian Rodari.

Un site Internet impeccablement architecturé et régulièrement renouvelé ainsi qu’un récent catalogue nous renseignent remarquablement à propos des orientations des éditions Le Bruit du temps qui furent créées en juin 2008. Il arrive que des débats et des lectures soient organisés : parmi les auteurs récemment invités, il y eut Pierre Pachet, Jean-Christophe Bailly et Jean-Paul Goux. Jeudi 16 avril 2015 à 19  h, Jean-Claude Schneider et Pierre-Alain Tâche présenteront La Peinture et son Ombre et Une réponse sans fin tentée, deux livres édités par L’Atelier contemporain de François-Marie Deyrolle, la rencontre sera animée par Agnès Callu.

Depuis l’été de 2014, Antoine Jaccottet a voulu qu’une nouvelle dimension amplifie le rayonnement de la librairie : quatre ou cinq expositions d’artistes proches des éditions seront programmées chaque année. Un premier accrochage avait permis de présenter, à compter du 20 juin 2014, des gravures et des eaux-fortes de Claude Garache : une vingtaine d’entre elles, pour des prix très convaincants – les alentours de 450 euros – continuent d’être proposées sur ce lien du site des éditions. Pendant l’automne 2014, on découvrait de récents travaux d’Agnès Prévost. Ce printemps, du 7 mars au 9 mai, Antoine Jaccottet a programmé une exposition de Jacques Bibonne qui réunit des huiles et des aquarelles du Frioul. Sur cet autre lien, on retrouve le carton d’invitation de l’exposition, Gilles Ortlieb en a rédigé le texte de présentation.

                                                                                                                                                                                                 Alain Paire


Indications, n°392, avril 2012

Les grands livres ne meurent pas

Rares sont les éditeurs qui envers et contre tout font le choix de ne publier que de la grande littérature. Le Bruit du temps est de ceux-là. Après seulement trois ans d'existence, cette maison d'édition peut déjà se targuer d'offrir aux lecteurs les plus exigeants un catalogue pointu où résonnent des noms prestigieux. Retour sur cette aventure littéraire avec son fondateur Antoine Jaccottet.

Parcours

Antoine Jaccottet : J'ai toujours travaillé dans l'édition. J'avais fait des études de lettres sans jamais vouloir enseigner. Après mon diplôme, je me suis donc tourné vers la traduction de textes anglais vers le français. J'ai ensuite travaillé, pour la maison Laffont, à la mise à jour d'un dictionnaire de la littérature. Cela m'a permis de rencontrer des spécialistes de toutes les littératures du monde. J'ai consacré quatre ans à ce projet et puis j'ai repris mon travail de traducteur jusqu'au moment où je suis entré comme éditeur assistant chez Gallimard. Pour eux, et pendant quinze ans, j'ai participé à la collection « Quarto ». Celle-ci rassemble des recueils et des œuvres complètes d'auteurs incontournables de la littérature (anciens et contemporains, français et étrangers). Je prenais part au choix des textes et des auteurs à éditer. Mais, entre autres pour des raisons économiques, la collection s'orientait de plus en plus vers des ouvrages plus grand public, et j'ai perdu un peu d'intérêt pour le projet. Au même moment, j'avais en ma possession une somme d'argent que j'ai décidé de consacrer à la création d'une collection littéraire pointue. J'ai soumis mon idée à Gallimard, mais ils n'étaient pas emballés. On était en 2008, j'ai décidé de tenter ma chance et de créer ma propre maison d'édition, Le Bruit du temps, avec l'une de mes collègues de Gallimard. Pendant six mois, nous avons élaboré notre maquette, réfléchi à la conception de nos ouvrages et à notre orientation. En mars 2009, nos deux premières publications sortaient en librairie.

Sa ligne éditoriale

De prime abord, notre ligne éditoriale peut paraître assez diverse ou confuse, mais ce qui rassemble nos publications, c'est finalement le goût de la traduction ou plutôt le goût des bonnes traductions. Nous publions à la fois des traductions anciennes que nous rééditons et, en même temps, nous commandons de nouvelles traductions d'œuvres si les précédentes ne nous donnent pas satisfaction. Les deux premiers titres que nous avons publiés sont de ce point de vue-là assez emblématiques. Il s'agit d'un chef-d'œuvre du XIXe siècle, L'Anneau et le Livre de Robert Browning, un incroyable roman en vers. Il avait été traduit une première fois pendant la guerre et publié chez Gallimard avant de sombrer dans l'oubli. Nous en avons donc proposé une version bilingue. Pour moi, les très grands livres ne meurent pas et c'est à l'éditeur de les faire revivre. En même temps, nous avions publié un autre titre : Le Timbre égyptien d'Ossip Mandelstam qui est considéré en 2012 comme l'un des plus grands, si ce n'est le plus grand poète russe du XXe siècle. Il s'agit d'une traduction ancienne parue dans une revue à la fin des années 1920. Nous souhaitions par cette publication rendre aussi hommage aux revues et à leur travail souterrain dans la découverte des grands talents littéraires. La traduction n'avait pas pris une ride, nous l'avons publiée en l'état. Et puis, ce premier titre correspondait parfaitement au nom de la maison d'édition, Le Bruit du temps, qui est inspiré d'un texte de Mandelstam. Nous publions également des auteurs vivants, mais nous avons la volonté de créer des liens entre nos livres. J'ai publié des poèmes qui sont des passerelles entre les auteurs classiques et nos auteurs contemporains. Ceux-ci rédigent des préfaces par exemple, pour accompagner les traductions d'ouvrages plus classiques. C'est comme cela que nous formons une constellation d'auteurs sous l'égide de la même maison d'édition.

La traduction

Je parle moi-même l'anglais et un peu d'italien. Alors comment fait-on pour garantir des traductions de qualité lorsqu'on ne pratique pas soi-même la langue d'origine ? Nous faisons confiance à des amis de qualité. Nous commandons de nouvelles traductions et puis nous effectuons un travail de relecture sur le texte français. Lorsqu'on connaît la langue, c'est plus facile, on retourne directement au texte. Mais dans le cas contraire, nous travaillons par comparaison. On retravaille la qualité du français (ses niveaux de langue notamment) et l'on compare notre nouvelle traduction avec d'anciennes.

Le choix des textes

Nous n'avons développé aucune thématique précise. Nous travaillons plutôt avec une certaine idée de ce qui nous paraît être de la grande littérature : une œuvre qui va au-delà de la langue et qui vaut par ses qualités intrinsèques. Nous ne sommes pas spécialisés dans le domaine de la poésie, mais la poésie occupe une grande place dans notre catalogue. La poésie telle que nous la comprenons, c'est-à-dire « l'art des mots poussé au plus haut ». D'ailleurs, elle ne doit pas être comprise dans son sens restrictif, la poésie peut très bien se donner à lire dans la prose. Nous avons publié Les Ambassadeurs d'Henry James, un texte en prose, mais qui est empreint de poésie.

Le temps de publication d'un livre

C'est très variable. Comme nous sommes une petite maison, nous n'avons pas peur de nous lancer dans la publication d'énormes ouvrages pour nous distinguer. Nous avons ainsi édité les Œuvres complètes d'Isaac Babel qui dépassaient les 1200 pages. La traductrice a travaillé trois ans sur ce projet. Le livre a été publié en novembre dernier et ce fut l'une de mes premières commandes. Je dirais donc qu'un projet peut nous prendre entre quelques mois et deux ans et demi de travail. De manière générale, nous tenons à éditer nos livres le plus soigneusement possible. À l'ère du numérique, c'est de cette manière que nous voulons nous distinguer.

L'édition numérique

Le numérique, je l'utilise tous les jours. J'aime beaucoup ces nouvelles technologies, mais je ne me suis pas encore lancé dans l'édition numérique. Vu qu'on publie énormément d'éditions de textes issus du domaine public et qu'ils sont mis gratuitement à la disposition des internautes, nous devons pour survivre noàus démarquer par des livres qui sont agréables au toucher, dont la couverture est attrayante. Je ne suis pas bibliophile, mais nous tentons d'offrir des livres qui ne sont pas des objets de consommation. Plus tard, peut-être, je passerai à l'e-book…

Les difficultés du métier

Le côté matériel, bien évidemment. On commence un livre avec un petit pécule qui s'épuise au fur et à mesure et lorsque le livre est paru, il faut qu'il puisse financer la maison d'édition. Cela nous oblige à faire un travail avec la presse. Cela fait partie du métier d'éditeur de soutenir ses livres, mais quand un livre n'a pas d'échos, c'est très triste et l'on en est désolé. Pourtant, il faut continuer. Quand on sort une nouveauté, il faut tenir compte de l'actualité, des éventuels relais, des expositions qui pourraient mettre ou remettre notre catalogue à l'honneur. Il faut trouver des angles d'attaque.

Des livres qu'il n'a pu éditer

Oh, il y a sans doute des dizaines de livres que j'aurais voulu mais n'ai pas pu éditer, mais celui qui me frustre peut-être le plus est le roman oublié, Daniel Deronda, de George Eliot, romancière britannique du XIXe siècle. Au moment où j'ai voulu l'éditer, j'ai appris que Gallimard était déjà sur le coup. Je pense aussi à l'œuvre complète de Mandelstam, mais je n'ai pas encore trouvé le traducteur. Cela reste un de mes grands chantiers.

                                                                                                                                          Propos recueillis par Stéphanie Michaux

 

                                                                

The Book Haven, 13 février 2012

Antoine Jaccottet's Le Bruit du temps : Fresh air for French readers

Translation is the poor stepchild of literature – academics get more applause for producing their own books, not for translating the writing of others; for writers, it’s a distraction from their own work and not terribly well remunerated. Hence, a welter of books never appear on the international stage the way they deserve.

So it’s cheering to see a venture like the Paris-based Le Bruit du temps, a publishing house crowded in one large room in one of the more picturesque neighborhoods in a city that has plenty of them. Founder and director Antoine Jaccottet has a desk in one corner; his collaborator, Cécile Meissonnier, has a desk on the other side. Pictures of Osip Mandelstam, Isaac Babel, and others are stuffed into the edges of a large mirror – they are the real masters here. The window next to it gives a clear view on a plaque indicates that James Joyce finished Ulysses across the street here, on rue du Cardinal Lemoine in the Latin Quarter.

Antoine Jaccottet, son of the poet and translator Philippe Jaccottet (who translated Goethe, Hölderlin, Mann, Mandelstam, Góngora, Leopardi, Musil, Rilke, Ungaretti, and Homer into French), worked for 15 years at the famous French publisher Gallimard, publishing classics, before he broke out on his own for a shoestring enterprise in 2008. The tight-budge endeavor, however, produces elegantly designed, finely crafted volumes.

Masterpieces don’t die, he says, but they can get lost in the noise of time. It’s the job of publishers to rediscover them for the public, and what better place than the small adventurous publishers who have a freedom and esprit not usually tapped by large publishing houses.

As I gaze over the offices teeming bookshelves, I notice an entire shelf of W.H. Auden in English. He’s one of the house’s authors. La Mer et le Miroir… Auden in French? How does he come across? It’s difficult, Antoine admits, for the French to “get” Auden’s sensibility.

He’s also published Zbigniew Herbert in French, Lev Shestov‘s Athens and Jerusalem, the complete works of Isaac Babel, and Henry James‘s The Ambassadors. Even Shakespeare‘s (cough, cough) Henry VIII.

Mandelstam is, in a sense, the reason for the place. The title of the publishing house itself – “the noise of time” – is taken from the title of Mandelstam’s prose collection, which includes perhaps his most autobiographical writing. Antoine had been taken with the Russian poet in the 90s, and the translations and biography by the eminent scholar Clarence Brown. One of the first books the house published was Le Timbre égyptien (The Egyptian Stamp). The Ralph Dutli biography will be published this month. (The house published Dutli’s poems in 2009).

Le Bruit du temps’ books by and about Mandelstam illustrate an underlying principle at the house: Antoine publishes works that develop and deepen recurrent themes like a symphony. In 2009, he published published Browning’s L’Anneau et le Livre, republished G.K. Chesterton‘s out-of-print 1903 Robert Browning (Chesterton’s first book), Elizabeth Barrett Browning‘s Sonnets from the Portuguese and Henry James‘s Sur Robert Browning. That’s probably more Browning than Elizabeth Barrett ever saw.

Literary journalism, apparently, is as much in a crisis in France as it is here – the media often publishes book blurbs intact, and critics are famous for not reading the books they review. So how do people hear about books? Often, they don’t, he says.

As I leave, Antoine gives me a little souvenir of my visit, the publishing house’s brand new Le Bruit du temps, a slim and elegant volume, fresh from the press. What could be more fitting?

He also shows me a rarely seen landmark as he shows me the door – at the back of the courtyard, between the buildings, in the soft sunlight of the late afternoon, the ancient Paris city walls of Philippe Auguste, the oldest surviving city walls, about the time of the poet Marie de France.

                                                                                                                                                                                            Cynthia Haven

Le blog de Cynthia Haven

 


 

Le Monde, 21 janvier 2011

Antoine Jaccottet aime les livres au long cours

La nouvelle traduction des Ambassadeurs, de Henry James, est l'un des deux derniers paris insensés d'Antoine Jaccottet, responsable du Bruit du temps – l'autre étant Voyage au pays des Ze-Ka, de Julius Margolin, l'un des plus puissants témoignages sur le goulag (Le Monde du 19 novembre). Les deux livres se ressemblent. Ce sont des pavés de plus de 700 pages, édités avec soin et "redécouverts" par Antoine Jaccottet, ex de la collection "Quarto", chez Gallimard, et fils du poète et traducteur Philippe Jaccottet. C'est la marque de fabrique de cet éditeur méticuleux qui a lancé sa maison il y a deux ans, avec un premier coup d'audace, en exhumant un best-seller britannique du XIXe siècle, L'Anneau et le Livre, de Robert Browning, présenté en édition bilingue. Soit 1 424 pages !

"Je ne suis pas rentré dans mes frais avec ce livre", admet-il, mais le "bruit" fait autour lui a permis d'être repéré par des libraires et des critiques. "Un livre en amène un autre", constate-t-il. Son catalogue comprend pour l'instant 25 titres. De fait, il regorge de projets ambitieux. Mais avec Cécile Meissonnier, sa seule collaboratrice, il ne peut pas aller plus vite que la musique. Il s'est lancé dans une édition en six volumes des nouvelles de D. H. Lawrence. Sont aussi prévus, pour 2011, l'édition complète des œuvres d'Isaac Babel (1894-1940), dont la traduction a été confiée à Sophie Benech, et la publication de la biographie de référence du poète Ossip Mandelstam, de Ralph Dutli (traduite de l'allemand). Eclectique, Antoine Jaccottet a aussi acquis les droits de l'œuvre de Léon Chestov (1866-1938), un philosophe russe de l'entre-deux-guerres, très prisé dans le monde anglo-saxon.

Mais Antoine Jaccottet ne s'arrête pas aux pavés. En mars, il fera paraître Henry VIII, la dernière pièce de théâtre politique de Shakespeare, dans la traduction du poète André du Bouchet. "Aujourd'hui, on ne la trouve pas en pièce unique. Qui sait, cela donnera peut-être l'idée à un metteur en scène de la représenter ?"

                                                                                                                                                                                             Alain Beuve-Méry

                                                                

 

La Liberté, 24 avril 2010

Un éditeur de qualité

Antoine Jaccottet a gagné son pari : les éditions Le Bruit du temps ont une année et enrichissent leur catalogue original de quelques perles, entre joyaux de la littérature anglaise et textes poétiques rares.

Vrai bonheur de lecture que Flush: une biographie de Virginia Woolf, portrait du chien de la poétesse Elisabeth Barrett Browning. Ironiquement, c'est bien sûr de la poétesse que parle Virginia Woolf en l'imaginant observée par son épagneul. Plaidoyer « pro domo » pour la femme écrivain et contre la réification de madame par monsieur… Longtemps resté introuvable, Le temps passe est la première version de la section centrale du roman La Promenade au phare, œuvre essentielle de la même Virginia Woolf. Publié en 1927 dans Commerce, la revue de Larbaud, revoici ce texte, émouvante évocation de la solitude où le temps efface peu à peu le bruit du monde... Peut-être la quintessence du génie en devenir de la romancière anglaise.

Découvertes en traduction que le recueil de poèmes Ostraca (1999) de Gabriel Levin, ainsi que trois récits réunis sous le titre Le Tunnel d'Ezéchias du même écrivain né à Paris en 1948, établi en Israël dès 1972. Deux livres complexes mais fulgurants au carrefour des civilisations hellénique, juive et arabe. À la recherche obsédante d'un sublime transparaissant à la frontière improbable de l'Orient.

Toujours aux mêmes éditions Le Bruit du temps, rappelons l'inénarrable faux drame d'Anne Weber, Auguste, évocation du fils de Goethe, à la fois rumination sur la stature écrasante du père et variations d'une folle liberté sur l'écriture dramatique, entre théâtre, roman et scénario.

Décidément, il s'agit là d'une jeune maison d'édition qui vous met d'humeur… très, très liseuse !

                                                                                                                                                                                                  Jacques Sterchi

                                                                

Rebuts de presse, par Didier Jacob, 24 avril 2010

Au bruit du temps – Un entretien avec l'éditeur Antoine Jaccottet


Éditeur de Virginia Woolf (son Flush vient de paraître aux éditions Le Bruit du temps qu'il a fondées il y a un an), mais aussi de D. H. Lawrence, Robert Browning, Henry James, et quelques autres, Antoine Jaccottet parle de son projet éditorial, aussi ambitieux que passionnant.

Comment vous êtes-vous lancé dans l'édition ?

Je n'avais jamais imaginé que je deviendrais éditeur. En même temps, c'est l'aboutissement d'années passées dans ce métier, d'abord comme traducteur, et aussi à m'occuper d'édition chez Laffont, puis chez Gallimard, où j'ai été éditeur assistant au sein de la collection Quarto pendant 15 ans. Le problème est que cette collection est rentable à partir de 5000 exemplaires. Il y avait donc beaucoup de livres que je ne pouvais pas faire dans ce cadre-là. Et puis j'ai eu soudain, pour des raisons familiales, les moyens de créer ma petite structure.

C'est facile de partir de chez Gallimard ?

En fait, j'ai d'abord proposé à Antoine de développer chez Gallimard un secteur parallèle, une sorte de «Promeneur» bis, où je pourrais ressortir des livres qui me tiennent à cœur. Mais Antoine Gallimard trouvait qu'il y avait déjà trop de collections. Donc je me suis senti libre de partir, et Antoine m'a dit, du reste, que j'avais bien fait. J'avais 54 ans, c'était le moment ou jamais.

Quels sont vos goûts d'éditeur ?

Je ne suis pas un grand lecteur de romans contemporains. Je trouve que c'est un genre qui s'est un peu usé. Donc il y a la poésie, bien sûr, mais j'ai toujours dit que je ne dirigerais pas une maison d'édition centrée sur la poésie, même s'il y aurait quelques livres de poètes. Je publie des livres qui sont entre les genres. Les grands écrivains d'aujourd'hui comme Pierre Michon ou Pascal Quignard ne sont pas des romanciers à proprement parler, ils flirtent avec plusieurs styles. Je voulais surtout publier des auteurs que j'aime depuis toujours, avec une cohérence et des livres qui renverraient les uns aux autres.

Vous avez démarré avec un projet un peu fou…

On est partis avec le Browning, L'Anneau et le livre. C'était comme un livre manifeste de la maison. Que ce premier volume soit un gros livre, un livre difficile, montrait qu'on était prêt à faire des choses comme ça. Ce Browning nous a amenés à publier les Sonnets de Elizabeth Barrett, puis à découvrir que Henry James adorait Browning et à publier un petit livre de ses courts essais sur lui. Nous avons ensuite publié un livre de Chesterton, toujours sur Browning. Les Belles Lettres, le diffuseur, était sceptique, mais il s'est avéré finalement que les libraires gardaient nos livres longtemps, justement parce qu'ils avaient l'impression d'une cohérence, d'un esprit de collection. Un des principes de la maison, c'est aussi que les préfaciers puissent jouer un rôle important, comme Pierre Pachet qui a préfacé un livre qui n'a d'ailleurs pas du tout marché, et qui est pourtant un chef d'œuvre, le livre de Auden, La Mer et le miroir. Pierre nous apporté un livre de Anne Weber que nous avons publié, qui est l'histoire du fils de Goethe, lequel a eu une vie d'ivrogne en Italie, un destin un peu lamentable. C'est presque un scénario de film. Elle-même dit que c'est ce qu'elle a écrit de mieux. Je trouve que c'est très réussi en tout cas.

Vos choix sont très ambitieux, mais est-ce viable ?

Je n'ai fait aucune demande d'aide pour l'instant à aucun organisme que ce soit. J'ai eu la chance d'avoir un petit matelas financier qui me permet de tenir quelques années, de poursuivre dans cette ligne qui est évidemment à contre-courant. Beaucoup de petits éditeurs font un travail remarquable, mais peu osent se lancer dans des projets très lourds. On va par exemple publier les œuvres complètes de Isaac Babel, un projet que j'avais initié chez Quarto mais qui n'a pas abouti. Ça a été entièrement retraduit par Sophie Benech, qui est une excellente traductrice et qui a une petite maison qui s'appelle Interférences. Ce n'est pas forcément rentable dans l'immédiat, mais sur le long terme, avec de la persévérance, j'imagine que ça pourra le devenir. Evidemment, nous n'avons pas vocation non plus à être des mécènes. Disons que pour l'instant ça ne tourne pas trop mal.

L'idée, c'est aussi de faire de beaux objets ?

Ce n'était pas forcément mon idée au départ, puisque j'étais parti sur une idée d'édition numérique. Et puis je me suis dit qu'il fallait procéder différemment. Le contraire d'Internet. De vraies éditions, avec des préfaces, à la fois jolies et modernes. Quant à la marque, « Le Bruit du temps », c'est à cause de Mandelstam, de son livre de souvenirs. Le premier travail éditorial que j'aie jamais fait, c'était une traduction pour un numéro d'hommage à Mandelstam, et j'avais traduit un article de Clarence Brown, qui était un professeur américain et le seul spécialiste de Mandelstam à l'époque.

Il y aussi des livres témoignages au catalogue. Pourquoi ?

Oui, il y a eu Vassia, il y aura cette année un livre de Julius Margolin qui était paru chez Plon en 1949, traduit par Nina Berberova, et qui est un témoignage extraordinaire sur le goulag. Ce sont évidemment des livres qui ont un sens à côté de ceux de Babel ou de Mandelstam.

C'est un travail presque musical, avec des échos, des accords…

Les livres en appellent d'autres. Le petit James nous a fait rencontrer Jean Pavans, son traducteur, qui nous a dit que son rêve était de retraduire Les Ambassadeurs. C'est en cours. Recevoir les premiers chapitres de ce chef d'œuvre a été, pour moi, très émouvant. On reçoit aussi beaucoup de manuscrits, beaucoup plus que je ne l'imaginais. Il y a certaines bonnes choses pour lesquelles il est difficile de dire non. Là, c'est le goût personnel qui décide. On travaille à la nouvelle édition des nouvelles de D. H. Lawrence, qui avaient été très mal traduites. J'ai été traducteur, et c'est au fond ce que je sais le mieux faire. Et on a un court texte de Virginia Woolf, son premier paru en français, traduit par Charles Mauron. C'était un chapitre de La Promenade au phare qui est paru dans une version différente, et qui s'appelle Le temps passe. Tout ça semble précieux, mais je n'ai pas envie de faire des curiosités. Ce sont des textes actuels, de grands textes éternels, comme Le Timbre égyptien de Mandelstam, un livre qui me bouleverse à chaque lecture.

Quels sont les textes mythiques qui vous ont échappé ?

Il y a un grand roman, peut-être pas mythique mais qui me fascine, de George Eliot, la romancière anglaise du XIXe : Daniel Deronda. Un livre qui n'avait jamais été traduit. Il est assez extraordinaire parce que c'est l'histoire d'un Anglais victorien qui découvre ses origines juives et se met à s'intéresser au judaïsme. À la fin, le héros pense partir en Palestine. C'est un sujet étonnant pour l'époque. Elle-même n'avait pas d'origines juives. Ça commence comme Portrait de femme de Henry James. Bref, quand on a commencé à tourner autour, on a appris que Folio classique avait démarré une traduction. Il est paru d'ailleurs, et ce n'est pas parce qu'il n'est pas publié chez nous qu'il ne faut pas le lire…

Vos tirages sont-ils importants ?

On sur-tire parce qu'on préfère garder un stock. Ca tourne entre 1000 et 3000. On a tiré le Browning à 3500 parce qu'on savait qu'un second tirage serait compliqué. Ce sont des livres indémodables. Si un jour le livre est au programme de l'agrégation, on les aura sous la main…

Quelles sont les grandes collections qui vous ont marqué ?

Corti, le domaine anglais de Pierre Leyris, que j'ai bien connu, au Mercure de France. Il publiait des choses méconnues aussi. Un petit éditeur suisse qui s'appelait Mermod, qui faisait des choses très belles. Leyris faisait beaucoup d'anthologies, c'est l'époque qui voulait ça. Moi je suis plus dans la publication d'œuvres complètes.

Votre plus grande émotion d'éditeur ?

Mon vrai bonheur, ça a été de publier La Mer et le miroir de Auden, un commentaire de La Tempête de Shakespeare presque digne du modèle. J'ai réussi à faire en sorte que ce livre, que je connaissais depuis trente ans, existe en français même si les gens ne le lisent pas. Mais j'en suis tout de même très heureux. J'ai cherché un traducteur, j'ai téléphoné à Claire Malroux. On a fait connaissance. Elle avait traduit les Sonnets de Elizabeth Browning. Je téléphone chez Gallimard pour demander qui est l'agent de Auden. Et la jeune femme me dit, on a cette traduction en lecture en ce moment, ajoutant un peu naïvement : « Je crois qu'on va la refuser ». Je lui demande le nom du traducteur et elle me répond : « Un certain Pierre Pachet ». J'ai fait un bond parce que je connais bien Pierre, que c'était un ami de Pierre Leyris. Finalement on a eu le livre.


                                                                                                                                                                                                      Didier Jacob

Le blog de Didier Jacob

                                                                

 

Le Matricule des Anges, n°107, octobre 2009

Les affinités électives


Bâti comme une chambre d'échos, Le Bruit du temps, fondé par Antoine Jaccottet, s'affranchit des genres établis pour offrir une première ou seconde vie à des œuvres – toujours contemporaines.


De sa voix douce, l'homme parle de défi, de passion, de patience. Et se réjouit de l'accueil réservé à sa maison d'édition, lancée en mars dernier. « Le courage surprend toujours », sourit Antoine Jaccottet, né en 1954, et fils du poète. Jugeons sur pièce. Le Bruit du temps a inauguré son catalogue avec fracas : L'Anneau et le Livre, un roman de 1424 pages en édition bilingue de l'écrivain victorien Robert Browning. Ajoutons-en une autre : des ouvrages très soignés, imaginés par le graphiste Patrick Lébédeff, et richement dotés (notes, appareil critique). « Nous voulions montrer notre sérieux. Sans paraître prétentieux, qu'on était capable de concurrencer la Pléiade. » Parallèlement à ce livre-manifeste, il fait paraître  Le Timbre égyptien de Mandelstam, puis le commentaire de La Tempête de Shakespeare par W.H. Auden, un essai de Proust sur Chardin. Et annonce les chantiers à venir : la retraduction des nouvelles de D.H. Lawrence, et des œuvres complètes d'Isaac Babel. Autant dire que l'ambition ne l'effraie pas. Jaccottet avoue d'ailleurs « une chance inestimable » : avoir disposé « tout à coup » d'un capital de 200 000 €. Cela aide. Mais il rejette l'idée de mécénat. « Je souhaite arriver à ne plus perdre d'argent au bout de deux ou trois ans. »

C'est un cursus littéraire que suivra cet amoureux de musique contemporaine. « Mon père aurait préféré une formation scientifique, pour éviter de galérer comme lui… » Études donc à l'université de Genève (où un cours « éblouissant » d'Yves Bonnefoy lui donne le goût de Shakespeare) et à Oxford (où il a appris qu'il n'enseignerait jamais). « Et vous, vous écrivez ? » demande-t-on à l'étudiant, « agacé et complexé ». Dans la maison familiale de Grignan (qu'il quitte à 16 ans), il croisera Francis Ponge, André du Bouchet, ou encore Pierre Leyris – avec qui il traduira, plus tard, un recueil de Thomas Hardy. La traduction, cet angliciste en fait sa profession après avoir abandonné une thèse sur Reverdy, mais « financièrement, c'était dur ». En 1989, Guy Schoeller, fondateur de la collection « Bouquins » chez Laffont, lui propose de réactualiser le colossal Dictionnaire des œuvres et des auteurs. Aux côtés de Paul de Roux, Jaccottet apprend le métier : relire des millions de caractères, éliminer les mauvais articles, en commander de nouveaux, recruter une équipe de spécialistes. « Je me suis constitué un carnet d'adresses important à cet époque. » À la sortie du dico, Schoeller cherche à développer le domaine anglais. Jaccottet présente un projet détaillé. En vain. Qu'il soumettra ensuite à Gallimard quand il rejoint « Quarto » à sa création en 1995. « Je vis toujours de cet héritage-là : Browning ou Auden faisaient déjà partie de la liste… », résume ce « travailleur de l'ombre », heureux de son indépendance.

Pourquoi avoir quitté la collection « Quarto » et créé votre maison d'édition ?

J'avais le sentiment d'être arrivé au bout de quelque chose… Ce fut un grand bonheur de travailler sur de grands textes pour cette collection (Hemingway, Bassani, D.H. Lawrence…, ndlr). Mais les projets que je présentais étaient de plus en plus refusés : financièrement, c'était impossible, me répondait-on. « Quarto » est une collection bon marché, les livres sont très chers à produire, le seuil de rentabilité avoisine les 5000 exemplaires. Il y avait donc chez moi de la lassitude et de la frustration, d'autant que le fonds Gallimard recèle des titres magnifiques que j'aurais tant aimé ressortir. J'ai tenté de proposer une collection à l'intérieur de la maison, mais sans succès. Il fallait conquérir ma liberté. « À votre âge, j'aurais fait la même chose », m'a dit Antoine Gallimard. Plus tard, j'ai été content d'apprendre que Hubert Nyssen a créé Actes Sud à cet âge-là. Tout est donc possible (sourire).

Le Bruit du temps est un livre de prose de Mandelstam. En quoi cette œuvre est décisive pour vous ?

Il y a déjà une raison biographique. Ma première traduction, alors que j'étais étudiant, portait sur un chapitre du livre de Clarence Brown sur Mandelstam, laquelle parut dans un numéro de La revue de Belles-Lettres. J'ai découvert ce poète au moment où mon père le traduisait. Lui-même avait appris le russe pour traduire Mandelstam. Sa prose, comme Le Timbre égyptien, est d'un flamboiement qui ne ressemble à rien d'autre. C'est une littérature qui permet de s'émerveiller devant la beauté des choses. Il y a aussi chez lui l'idée d'une parole menacée par l'Histoire, par la dureté du siècle. On a le sentiment que la littérature va disparaître, mais elle resurgit toujours. Et surtout elle est la garante des libertés humaines. Il y a aussi la fidélité à une vieille amitié, celle de Ralph Dutli, qui est le traducteur des œuvres complètes de Mandelstam en allemand.

Votre début de catalogue est singulier. Vous publiez peu de livres isolés. Chacun smble se répondre. On pourrait parler de constellation.

Dans ma profession de foi je comparais l'organisation d'un catalogue à la programmation d'une saison musicale : constituer des projets autour d'un auteur, d'une époque, d'un thème. Cette intuition de départ s'avère féconde. La réédition de L'Anneau et le Livre nous a conduit aux Sonnets portugais de son épouse Elizabeth Barrett, puis à l'essai de Henry James sur Browning, ou celui de Chesterton qui paraîtra en novembre. À partir de là, les embranchements donnent eux-mêmes lieu à de nouveaux cycles. Le traducteur de James, Jean Pavans, travaille maintenant sur une nouvelle traduction des Ambassadeurs. Cet automne, en écho à Mandelstam, on publiera un livre de Jean Rounault sur ses souvenirs du Donetz, contre la parole dévalorisée par le totalitarisme. Puis, l'an prochain, La Condition inhumaine [Voyage au pays des Ze-Ka] de Julius Margoline. On s'aperçoit qu'il y a des affinités presque naturelles. Par les rencontres avec des préfaciers ou des traducteurs, les livres se font presque tout seuls, ça se croise, se recoupe.

C'est malin commercialement. Pendant ce temps, le Browning poursuit sa vie en librairie…

Absolument. Mais ce n'était pas prémédité.

Pourquoi avoir mis en épigraphe de votre maison cette phrase de Browning : « Je disparaissais : le livre prenait toute la place… »

Cette phrase m'a ravi, car elle faisait le lien avec Mandelstam et la phrase que j'ai également mise en épigraphe, où il affirme : « je désire, non pas parler de moi, mais épier le siècle, le bruit et la germination du temps», définissant à mes yeux parfaitement le type de littérature que je souhaite défendre.

Cette phrase vient à un moment du livre où Browning décrit, comme peu l'ont fait, le processus créateur, le moment où, alors qu'il est sur une terrasse à Florence, les personnages dont il vient de lire l'histoire dans le « vieux livre jaune » se mettent à revivre et peu à peu prennent en effet toute la place au point qu'il s'oublie lui-même. Pour moi, cette disparition du poète pour renaître dans le livre, c'est l'alchimie même qui signe la vraie littérature, l'extraordinaire processus qui est narré, par exemple, tout au long de la Recherche du temps perdu. Et aussi le pouvoir magique du livre : c'est de ces quelques feuillets oubliés trouvés sur un marché de Florence que naît tout à coup un univers qui a plus de réalité que l'existence même de l'auteur.

J'aime cette phrase souvent citée d'André du Bouchet : « j'écris aussi loin que possible de moi ». Cela ne signifie pas du tout, dans mon esprit, que « le monde soit fait pour aboutir à un livre » comme l'a écrit Mallarmé, c'est plutôt, à mon sens, que le livre, lorsque l'alchimie a eu lieu, a le pouvoir de rendre le monde extraordinairement présent. Comme le dit Pierre Oster, la littérature est une « machine à indiquer l'univers ».

Y a-t-il une réticence à publier et découvrir de la littérature française contemporaine ?

Non. Un vrai éditeur doit publier des contemporains. C'est trop facile d'éditer des auteurs morts, évalués, surévalués. Mais je n'ai pas l'ambition d'être Verticales ou P.O.L. Ce n'est pas trop ma formation de lire des manuscrits. Peut-être y a-t-il aussi la tendance à se dénigrer soi-même… Pour l'instant, Renard-Pèlerin de Paulette Choné, ou les memoires apocryphes du graveur Jacques Callot, est le seul texte paru qui ne provient pas de mon réseau habituel. J'étais angoissé… Mais le livre correspond à notre projet : il y a le rapport au passé, le côté classique, cette littérature du regard, cette langue réinventée… En fait, je lis peu de romans contemporains. Nous préférons avec Cécile Meissonnier (sa collaboratrice) des livres hors des genres définis. La littérature est plus vivante quand elle circule aux frontières de l'essai, du récit de voyage, du poème. Comme cette pièce de marionnettes où Anne Weber fait revivre la figure du fils de Goethe, Auguste, que nous publions en janvier. C'est pour cette raison que je ne veux pas créer de collection. Et surtout de poésie ! D'ailleurs, Le Bruit du temps a été très vite classé comme éditeur qui publie de la poésie. Et je le regrette.

Pourquoi le regrettez-vous ?

La poésie n'est pas en cause, mais les lieux communs qui s'y attachent et qui sont détestables : personne n'en lit, les libraires n'en veulent pas, etc. Il faudrait au contraire défendre, comme l'a fait courageusement une revue comme celle de Michel Deguy, l'idée qu'aujourd'hui encore, la poésie en tant qu'elle est la forme la plus haute du travail sur la langue, est en réalité à la pointe de la littérature, et ce qui est le plus susceptible de survivre. Ainsi définie, la poésie ne se cantonne pas aux recueils de poèmes.

Votre catalogue défendrait quelle modernité ?

Je ne suis pas un arbitre du goût. Je ne défends pas une sorte de classicisme figé. Je ne suis ni un bibliophile, ni un rat de bibliothèque. Je ne veux pas que la maison d'édition soit assise sur un patrimoine… Browning, Auden ou Mandelstam, ce sont des œuvres tellement inventives. Cela m'a fait plaisir quand Claro a salué sur son blog la sortie du Browning. Ça ne venait pas de la Sorbonne ! Le Bruit du temps est bâti sur ce postulat : la littérature se nourrit de la tradition, d'un héritage commun.

Diriez-vous que Le Bruit du temps serait un refuge contre la tyrannie de l'air du temps…

Il n'échappera à personne que le respect pour la chose littéraire se perd. Mais c'est moins un refus qu'une affirmation que nous défendons : il est encore possible de s'intéresser à des livres exigeants – qui demandent du temps. Je crois à la résistance de petits bastions de lecteurs.

                                                                                                                                                           Propos recueillis par Philippe Savary

 

                                                                

 

Le Temps, 4 août 2009

Passeur de l'ombre

Le fils du poète Philippe Jaccottet lance une maison d'édition pour remettre en lumière des chefs-d'œuvre oubliés


En quête de transparence au point de rêver peut-être de se fondre dans les mots. Antoine Jaccottet, l’élégance déliée de la cinquantaine, aimerait que les livres se suffisent à eux-mêmes. Qu’ils prennent toute la place. Mais un éditeur, surtout lorsqu’il vient d’ouvrir sa maison, baptisée Le Bruit du temps, doit se plier aux usages médiatiques et faire un tant soit peu l’article dans les journaux ou à la radio. Il lui faut même parler en public (« je déteste ça »).

C’était à Grignan, dans la Drôme, au Festival de la correspondance. Sous un soleil sans pitié, début juillet, une cinquantaine d’auditeurs l’ont écouté évoquer le poète victorien Robert Browning et de son grand œuvre, largement oublié aujourd’hui, L’Anneau et le Livre, poème narratif de plus de 20 000 vers enfiévrés. La passion de l’éditeur pour ce texte et pour la traduction de Georges Connes, parue à Paris dans les années 50 et oubliée elle aussi, ne pouvait laisser de marbre. À la sortie, nombreux sont ceux qui se sont empressés de glisser l’imposant pavé dans leur sac avec l’aplomb des nouveaux initiés.

Rééditer, sur 1424 pages, ce chef-d’œuvre méconnu en terres francophones, en version bilingue qui plus est, tient tout à la fois du vieux rêve d’étudiant et du coup d’éclat professionnel destiné à marquer les esprits. Opération réussie au vu de l’intérêt de la presse et ce jusqu’au Times Litterary Supplement à Londres.

Ouvrir une maison d’édition radicalement exigeante alors que la conjoncture bat des deux ailes prend à revers toutes les Cassandre qui prédisent la fin de la littérature et la fin du livre imprimé. Foi ou aveuglement ? « Je ne m’attendais pas à tant de réactions enthousiastes. Évidemment, cela ne se traduit pas forcément en ventes. Le pari est risqué. Mais j’ai la conviction que les très bons livres trouvent leurs lecteurs. »

En disant cela, Antoine Jaccottet dévale très vite les ruelles de Grignan en direction de la fraîcheur et du calme de la maison de ses parents, le poète Philippe Jaccottet et l’aquarelliste et peintre Anne-Marie Haesler. Vaudois tous deux, ils ont choisi Grignan depuis 1953. Antoine a grandi là, dans cette ancienne bâtisse au pied du château où séjourna Madame de Sévigné. Une enfance magnifique, glisse-t-il, avant de laisser parler le silence qui contient, on le devine, toute la liberté des enfances à la campagne, au soleil, sous des ciels immenses.

La vie intellectuelle, il y goûte à la maison. Francis Ponge passe souvent, « ça marque ». Les peintres vaudois Gérard de Palézieux et Charles Chinet aussi. Il pioche dans la bibliothèque paternelle Rimbaud, Baudelaire puis Ponge, Bonnefoy, Reverdy, Follain. « Mon père rêvait que je fasse des études scientifiques pour que j’obtienne un métier stable et que je ne souffre pas du manque d’argent. » Le fils opte malgré tout pour la littérature, à l’Université de Genève, où l’attend un éblouissant aréopage de professeurs. Ce sont les années des Jean Starobinski, Roger Dragonetti et Yves Bonnefoy.

« Je me souviens comme si c’était hier des cours d’Yves Bonnefoy sur Shakespeare. Il débutait comme professeur. C’était extraordinaire de voir un grand écrivain en chair. De suivre sa pensée complexe. Mon goût de la littérature anglaise est né là. » D’Oxford, où il obtient un poste de lecteur, il retient surtout son bonheur à piocher dans les bibliothèques. Et sa découverte de Robert Browning.

À Paris, à la demande de Pierre Leyris, il traduit des nouvelles de Thomas Hardy. De Paula Fox aussi. Il entre dans l’édition aux côtés du poète Paul de Roux avec lequel il se lance dans la refonte titanesque du Dictionnaire des œuvres et des auteurs chez Laffont. Trois années d’apprentissage intenses. Puis se sera Gallimard pour la collection Quarto qui réédite les œuvres du fonds. Il œuvre ainsi à de nouvelles mises en beauté de Desnos ou de D.H. Lawrence.

« Je pense qu’Antoine Gallimard a été très surpris de me voir sortir de l’ombre le jour où je suis entré dans son bureau pour lui expliquer mon projet de maison d’édition. » Disposant des moyens nécessaires, Antoine Jaccottet se lance avec un autre transfuge de Gallimard. Les axes de l’aventure sont tracés. Où la transparence et l’effacement de soi se retrouvent au centre avec en frontispice, une citation du poète russe Ossip Mandelstam : « Je désire non pas parler de moi, mais épier le siècle, le bruit et la germination du temps. Ma mémoire est hostile à tout ce qui est personnel. »

Au Bruit du temps, Antoine Jaccottet entend faire remonter de la poussière ou de l’oubli ces textes poreux à la vie tout entière que l’on ne cesse de vouloir relire pour cette raison même. Pour que la rencontre se fasse entre les mots et le lecteur, pour que ce dernier puisse se constituer, de livre en livre, une famille d’élection (autre idée chère à Mandelstam), il faut des traductions d’exception et des appareils critiques qui soient de vrais sésames.

La maison entend aussi se déployer par cycles et ramifications. Un livre en appelle un autre. Aux côtés de L’Anneau et le Livre, se tiennent les Sonnets portugais de l’épouse de Robert Browning, Elisabeth Barrett dans une nouvelle traduction de Claire Malroux et un essai de Henry James. Au lecteur de trouver les échos, de laisser sa vie s’ébranler au contact de ces mots-là. Car, comme le rappelle l’éditeur, intermédiaire ravi de l’ombre, « ce qui est vraiment magique au bout du compte, c’est l’acte de lecture ».

                                                                                                                                                                                       Lisbeth Koutchoumoff

                                                            

La république des livres, par Pierre Assouline, 14 juillet 2009

Louons maintenant un nouvel éditeur


… louons-le même sans tarder en une saison qui est plutôt favorable aux dépôts de bilan. Il s'est lancé il y a quelques mois, avec une ambition égale à son exigence littéraire, sous la houlette d'Antoine Jaccottet, à l'enseigne « Le Bruit du temps », nom qui n'est pas sans rappeler Ce peu de bruits d'un poète qui ne lui est pas étranger. Ni l'air du temps, ni l'esprit du temps, mais un zeitgeist qui aurait fait un pas de côté. Des livres particulièrement soignés à tous points de vue, comme on prend soin non d'un malade mais d'un bien-portant que l'on ne voudrait pas voir tomber malade. Qualité du papier, finesse de la typographie, générosité de la mise en page, élégance de la maquette… À croire qu'il a juré de provoquer la faillite des livres électroniques. Son embryon de catalogue est à l'unisson de ce désir de qualité dans l'originalité, qu'il s'agisse des « petits » livres – Sonnets portugais d'Elizabeth Barrett Browning, Chardin et Rembrandt heureusement illustré de Marcel Proust (une dizaine de feuillets chus du manuscrit de Contre Sainte-Beuve) – ou de cette curiosité qu'est Renard-Pèlerin de Paulette Choné qui sont en fait les mémoires du graveur Jacques Callot écrits par lui-même. Et puis un chef-d'œuvre, un vrai L'Anneau et le Livre (The Ring and the Book, traduit de l'anglais par Georges Connes, 1424 pages, 39 euros) de Robert Browning (pas l'inventeur du pistolet qui porte son nom, le poète). L'un de ces pavés magnifiques, à l'instar du Zibaldone de Léopardi (Allia) pour ne citer que lui, dont on se demande pourquoi les grands éditeurs n'ont jamais pris le risque de s'en emparer, d'autant qu'il se présente en édition bilingue. […]


                                                                                                                                                                                                   Pierre Assouline

Lire la suite sur L'Anneau et le Livre de Robert Browning.

http://passouline.blog.lemonde.fr/2009/07/14/louons-maintenant-un-nouvel-editeur/

                                                                

Télérama, n°3096, 13 mai 2009

La maison de Jaccottet


Comme il faut un parrain à toute naissance, celui de la nouvelle maison d'édition d'Antoine Jaccottet, Le Bruit du temps, pourrait être Valery Larbaud. L'écrivain habitait juste en face du petit local du 5e arrondissement, où se dressent quelques piles de livres tout neufs. Sans doute Larbaud, grand traducteur et auteur d'un livre intitulé Ce Vice impuni, la lecture, aurait certainement volontiers adoubé Antoine Jaccottet, traducteur lui-même – du poète allemand Johannes Bobrowski, du romancier anglais Thomas Hardy… – qui a abondamment fouiné dans les bibliothèques d'Oxford dans ses jeunes années, avant de se faire les dents en travaillant sur le Dictionnaire des œuvres et des auteurs de Laffont-Bompiani, puis chez Gallimard, pour la belle collection Quarto.

Discret et attentif, Antoine Jaccottet, 54 ans, attend la question : pourquoi créer une maison d'édition aujourd'hui, alors que le climat économique ne s'y prête guère ? « Évidemment, c'est un pari risqué. Mais j'ai la conviction que les très bons livres trouvent leurs lecteurs. »

Les deux premiers ouvrages qu'il publie en sont : parmi les sept livres au catalogue à ce jour, Le Timbre égyptien, un bijou en prose du poète russe Ossip Mandelstam (1891-1938), et L'Anneau et le Livre, de Robert Browning, poète victorien du XIXe siècle – 1500 pages en édition bilingue, le genre de livre propre à faire ricaner les sceptiques. Annoncées pour bientôt, de nouvelles traductions des nouvelles de D.H. Lawrence et des Ambassadeurs, de Henry James, ainsi que les œuvres complètes d'Isaac Babel. « J'aime les séries et les constellations, explique Antoine Jaccottet, les livres qui conduisent les uns aux autres. Mandelstam mène à Isaac Babel, Browning à Henry James, etc. Quant à la question de savoir pourquoi il faut retraduire certains textes… La traduction est un art, mais pas une science. »

Un art qui ne lui est pas inconnu, puisque Antoine Jaccottet est le fils du grand poète et traducteur Philippe Jaccottet : « Mon père aurait préféré que je fasse des études scientifiques, que je gagne ma vie avec un bon métier, plutôt que de me voir faire de la littérature. Mais j'ai retenu de lui une autre leçon : qu'un traducteur doit s'effacer derrière un texte et se faire le plus transparent possible. J'ai eu aussi la chance de travailler avec Pierre Leyris sur des nouvelles de Thomas Hardy. Un homme merveilleux qui, jusqu'à la fin de sa vie, alors qu'il était devenu presque aveugle, continuait de traduire des sonnets de Shakespeare. »

Le Bruit du temps parie sur douze livres par an, parmi lesquels des œuvres contemporaines. « L'édition est un métier où l'amitié et la complicité existent : des textes vous sont recommandés, vous viennent aux oreilles. La cohérence d'une maison d'édition apparaît peu à peu, même si elle n'est pas perceptible tout de suite. Il faut se laisser guider par ses passions. Et il se trouve que les miennes sont partagées par les gens avec lesquels je travaille – c'est ce qu'on pourrait appeler des hasards objectifs. En épigraphe du Bruit du temps, j'ai mis cette phrase de Browning : “Je disparaissais ; le livre prenait toute la place…” Aujourd'hui, on peut avoir le sentiment que c'est trop souvent le contraire. J'avais une grande admiration pour le poète André Du Bouchet, qui disais : “J'écris aussi loin que possible de moi.” Les livres les plus personnels sont ceux qui traduisent cet effort d'écrire plus loin que soi. Une œuvre véritable nécessite cette distance, qui ne figure pas toujours dans toute une partie de la production actuelle, trop narcissique. C'est peut-être ça, la marque de cette nouvelle maison. »

Un coup d'œil par la fenêtre, vers l'ancienne maison de Valery Larbaud, et encore un sourire discret : « Un éditeur doit écouter les écrivains, et bien éditer leurs livres. Mon rêve, c'est que cette maison d'édition fonctionne bien et que, dans quelque temps, on fasse le portrait de mes auteurs plutôt que le mien… »


                                                                                                                                                                                                           Gilles Heuré

                                                                

Les Lettres françaises, 9 mai 2009

La littérature dans son essence même


La fondation d'une nouvelle maison d'édition est toujours un événement, surtout lorsque, à son programme, figurent des œuvres de haute qualité. Les Lettres françaises ont demandé à Jean-Louis Panné d'interroger Antoine Jaccottet, fondateur du Bruit du temps, sur son projet et ses ambitions.


Si j’en crois l’épigraphe du poète Ossip Mandelstam que vous citez dans le  texte définissant votre projet, vous pensez qu’un livre peut être  déterminant dans la vie d’un individu. Est-ce une réflexion liée à une  expérience personnelle ? Croyez-vous en son caractère universel ?

Antoine Jaccottet. Oui, bien sûr, s’il s’agit d’affirmer, comme le fait  Mandelstam, que, quel que soit le milieu d’où l’on vient, il est possible de se  constituer une généalogie, une famille d’élection, celle des grands esprits  qu’il est si facile de rencontrer dans les livres. Les rencontres déterminantes, à l’adolescence, ça aura été pour moi, comme pour beaucoup de jeunes gens, celles de certains livres, les Confessions de Rousseau, Proust surtout, un peu plus tard, ou les poètes : Rimbaud et Baudelaire, suivis très vite par Ponge, Bonnefoy, Reverdy, Follain. Mais rien, bien sûr, dans nos confortables existences actuelles, de comparable à ce qu’a pu vivre un Mandelstam mourant pour avoir voulu défendre une certaine idée de la parole poétique dans un monde qui n’était plus que mensonge ; mais pour lequel aussi, dans ces circonstances extrêmes, des livres auront été le seul refuge. On a su qu’il récitait Dante ou Pétrarque à ses compagnons d’infortune. Un tel exemple montre que nous n’avons sans doute pas tout à fait tort d’attacher de l’importance à ces fragiles édifices de paroles que sont les livres.


« Figurer la littérature dans son essence même » est l’une de vos formules. Pouvez-vous nous dire ce qu’est cette essence selon vous ?

Antoine Jaccottet. Ce que je voulais dire, je crois, c’est simplement qu’en  donnant à une maison d’édition le nom « Le Bruit du temps », je voulais  maintenir l’idée qu’il y a un art littéraire, comme il y a un art de la composition musicale, et que tous les livres ne sont pas de la littérature. Les grandes œuvres, celles qui nous touchent le plus, sont celles où s’accomplit, par une mystérieuse alchimie, la transmutation du réel en quelque chose d’assimilable par l’esprit. Il faut que l’écrivain disparaisse pour que le « livre prenne toute la place », mais surtout pour que le livre puisse contenir tout un univers et la vie même, comme dans La Recherche du temps perdu, où tout se déploie magiquement à partir d’une tasse de thé. Ou, lu dans les  forêts, garder, comme ces livres dont parle Mandelstam dans Le Timbre égyptien, entre ses pages « un petit sapin gothique formé par une feuille de fougère ».


L’idée selon laquelle les livres peuvent être approchés comme une  constellation me plaît beaucoup. Mais comment reconnaître une étoile ?

Antoine Jaccottet. Eh bien ! Les grandes oeuvres sont celles dont l’éclat ne  ternit pas, celles que l’on peut lire et relire, que l’on a envie de retraduire ou  de rééditer sans cesse, comme une même oeuvre musicale appelle plusieurs  interprétations qui ne l’épuisent pas. Il est beau ensuite de trouver entre elles des chemins qui les relient, qui font qu’elles se répondent. Auden, dans La Mer et le Miroir, relit, commente et prolonge La Tempête de Shakespeare, mais il évoque aussi la lande désolée du Roi Lear, et sa prose soudain préfigure certaines œuvres de Beckett. Les poèmes d’Elizabeth Browning peuvent conduire à Rilke, qui les a traduits en allemand. Lui-même, dans ses Lettres sur Cézanne, rejoint les pages de jeunesse que Proust consacre à Chardin…


Faire le pari de la qualité, tant du point de vue littéraire que de celui de l’objet livre lui-même, n’est-ce pas s’adresser à un public nécessairement restreint ?

Antoine Jaccottet. Peut-être restreint par le nombre, mais la lecture reste cet événement magique par lequel il est permis à tout un chacun, quelle que soit sa situation et d’où qu’il vienne, d’avoir, comme l’écrivait Ruskin, une conversation particulière avec les grands esprits de tous les temps et de tous les pays. Bien sûr, la lecture exige un temps, une attention de plus en plus difficiles à trouver dans nos existences. C’est pourquoi ces grandes œuvres sont souvent elles-mêmes le récit d’une conversion : comment le narrateur de La Recherche parvient à s’extraire de la mondanité pour obéir à sa vocation et devenir Marcel Proust ; comment le jeune prêtre Caponsacchi a l’audace de devenir un saint Georges en enlevant la jeune Pompilia dans L'Anneau et le Livre, et comment Parnok lui-même, le petit homme presque ridicule du Timbre égyptien, plongé dans un monde livré à la peur et de plus en plus hostile à tout ce qu’il aime, est le seul à résister à la foule, à tenter de sauver un homme du lynchage…


En offrant des oeuvres à vos yeux essentielles, vous supposez que la qualité  finit toujours par trouver un public : n’est-ce pas une croyance trop optimiste ?

Antoine Jaccottet. Nous ne nous serions pas lancés dans cette entreprise un peu folle si nous n’avions pas la conviction que le pouvoir de l’éditeur, et son travail propre, reste celui de donner à ces oeuvres essentielles, ou même difficiles, toutes les chances de rencontrer un public dont nous sommes absolument convaincus qu’il existe. Ce qui est magique, je l’ai dit, c’est l’acte de la lecture. L’éditeur, lui, doit s’employer à jouer son rôle de passeur. Éditer les oeuvres que l’on croit grandes, c’est leur donner la meilleure présentation qui soit pour en faciliter et en rendre agréable la lecture : la meilleure traduction possible s’il s’agit d’une œuvre étrangère, une préface ou postface à la fois discrète et éclairante, des notes si nécessaire et seulement si c’est nécessaire, une édition parfois bilingue… Mais aussi par la présentation matérielle : qualité des papiers et de la mise en page, lisibilité des caractères.

                                                                                                                                                        Entretien réalisé par Jean-Louis Panné

  

                                                                

Libération, jeudi 16 avril 2009, cahier « Livres »

Moisson d'éditions bilingues

Le Bruit du temps est une nouvelle maison d'édition qui tire son nom d'un titre d'Ossip Mandelstam, lequel est immédiatement présent au catalogue avec son unique récit, Le Timbre égyptien. « Le travail de l'éditeur, tel que Le Bruit du temps le conçoit, devrait être alors, un peu comme celui de l'interprète en musique, de donner aux œuvres momentannément tombées dans l'oubli ou négligées par les modes une nouvelle existence matérielle », écrit Antoine Jaccottet, ouvrant la porte à de nouvelles traductions ou de nouvelles éditions de textes inaccessibles. Ainsi, L'Anneau et le Livre est ici donné en édition bilingue et, dans l'univers browningien, vont suivre les Sonnets portugais d'Elizabeth Barrett Browning et Browning de Gilbert Keith Chesterton. C'est aussi à une édition bilingue qu'a droit W.H. Auden pour La Mer et le Miroir, ce printemps. Proust sera au catalogue avec Chardin et Rembrandt.

                                                                 

Le Monde des Livres , vendredi 27 mars 2009

Malgré la crise, des éditeurs se lancent


C'est une singularité française : chaque année, de petites maisons d'édition se créent, provoquant souvent l'agacement des « grandes », qui accusent ces nouvelles venues d'encombrer les tables des librairies. Toutes ne survivent pas, mais certaines s'installent dans le paysage éditorial, comme Sabine Wespieser, Au Diable Vauvert, Les Équateurs, Quidam, Finitude, Galaade, Amsterdam, Les Prairies ordinaires… Contre toute attente, ce mouvement de création ne s'est pas ralenti avec la crise, il s'est même plutôt amplifié.

En ce printemps, les nouvelles fleurs de l'édition française ont pour nom Le Bruit du temps, Attila, Hélium ou Koutoubia. Ces quatre projets ont en commun d'avoir été longuement mûris par leurs concepteurs. Ce sont des structures indépendantes […].

Pourquoi se lancer quand la crise se manifeste ? Comment espèrent-ils vivre ? D'abord, tous ont adopté des stratégies de niche. […]

« L'édition n'aime pas la vitesse », rappelle Antoine Jaccottet, traducteur et ex-éditeur chez Gallimard (collection « Quarto ») qui a sauté le pas, à l'âge de 54 ans […]. Avec Le Bruit du temps, son ambition est de faire redécouvrir des grands textes du patrimoine littéraire tombés dans l'oubli. Il a placé sa maison sous les auspices du poète britannique Robert Browning. L'Anneau et le Livre, écrit en vers, fut un best-seller dans l'Angleterre du XIXe siècle, admiré par Henry James, Virginia Woolf, André Gide, et traduit une seule fois en 1959, chez Gallimard. Jaccottet le propose dans une version bilingue, ce qui donne un pavé de 1424 pages, au prix de 39 €.

Pari fou assurément, « mais l'accueil que j'ai reçu des libraires me confirme qu'il y a de la place pour des petites maisons comme la mienne », dit l'éditeur. Il publiera des textes, plus courts, d'Ossip Mandelstam, Isaac Babel, D.H. Lawrence ou Henry James, et ne dépassera pas dix titres par an. Avant de se lancer, il a choisi un diffuseur adapté à sa production, Les Belles Lettres.

[…]
                                                                                                                                                                                                Alain Beuve-Méry

                                                                  

Presse édition, mars 2009

Questions à Antoine Jaccottet, dirigeant fondateur des éditions Le Bruit du temps


Vous venez de créer votre propre maison d’édition Le Bruit du temps. Quel en est le concept fondateur ?

Antoine Jaccottet : Plutôt que « concept fondateur » je parlerais plus volontiers de ma démarche d’éditeur littéraire, et du sens que je donne à mon métier. Au commencement de tout, il y a d’abord pour moi la passion de la lecture, et du livre. Comme Mandelstam, comme Proust, nous croyons, au Bruit du temps, qu’il existe une « physiologie de la lecture » et qu’à l’heure où, pour notre plus grand bonheur, les bibliothèques électroniques permettront bientôt à chacun d’imprimer chez soi telle ou telle page de n’importe quel ouvrage classique, oublié ou non, il est essentiel que nos livres, par leur aspect matériel, par leur facture même, demeurent, sans être luxueux, des objets que l’on ait plaisir à voir et à tenir en main. D’où : une couverture confiée à un graphiste réputé ; des papiers doux au toucher ; une mise en page élégante, et lisible. Nous avons également la profonde conviction que les « vrais livres » sont pour tous les temps, et ne meurent pas. Dans mes choix d’éditeur, je suis très attentif aux œuvres pour lesquelles l’immense bibliothèque commune reste une source d’inspiration parfaitement vivante. Sans doute parce que je crois que le vrai renouvellement en littérature ne peut s’opérer que dans la conscience mûrie d’un héritage commun. Ainsi, nous publierons, – souvent agrémentés d’un discret mais nécessaire appareil critique, de nature disons « apéritif » –, des textes d’aujourd’hui tout autant que des « classiques oubliés », ou momentanément tombés dans l’oubli. Le premier d’entre eux L’Anneau et le Livre, à notre sens un véritable chef d’œuvre méconnu, que nous publions dans une édition bilingue et reliée, vaut à lui seul comme une déclaration d’intention. Enfin, nous avons la volonté d’éditer, si possible, des constellations de livres, plutôt que des livres isolés. Un peu comme dans la programmation d’une saison musicale : constituer des projets autour d’un auteur (Browning), d’un livre (La Tempête), voire d’un thème… Ou pour parler autrement, je vous dirais qu’il est capital pour nous que notre catalogue croisse à la façon d’un arbre. Vous voyez les racines (Browning, Mandelstam…) et puis l’arbre s’étend, quelques branches apparaissent, des feuilles, de nouveaux bourgeons… Les préfaciers, les traducteurs deviennent des auteurs, un livre en appelle un autre…

Quelles sont les difficultés que doivent affronter aujourd’hui les petits éditeurs indépendants ?

Antoine Jaccottet : La difficulté majeure, pour nous tous, c’est sans doute un peu moins l’argent que la diffusion et la distribution de nos livres, et surtout les moyens de les faire connaître. C’est l’une des raisons pour lesquelles nous sommes particulièrement heureux que Belles Lettres Diffusion Distribution nous aient tout de suite fait confiance. Précisément, pour écarter ce danger de publier de bons livres qui resteraient absents des étalages des libraires. Mais l’autre problème, peut-être, et contre lequel nous ne pouvons pas faire grand-chose, c’est l’évolution naturelle des mœurs où la littérature a perdu un peu, beaucoup (ceci étant tout de même assez difficilement mesurable) d’influence, de pouvoir culturel. Je ne dis pas qu’on lit moins aujourd’hui qu’hier ; mais les gens de pouvoir ou d’argent, et les médias dans leur ensemble, en particulier la télévision, accordent à la littérature une importance amoindrie, voire infime quand il s’agit d’une littérature exigeante… Mais bon. Par optimisme, je me dis parfois que cette crise pourrait être également une chance, à condition que nous tous, gros et petits éditeurs indépendants, choisissions de produire des livres « plus durables », en plus petit nombre… que nous nous concentrions sur la qualité.

Quel type de communication et de marketing allez vous mettre en place pour faire connaître vos auteurs et votre label ?

Antoine Jaccottet : Notre communication sera simple et moderne. Nous disposons d’abord d’un site internet (www.lebruitdutemps.fr) informatif, et complémentaire de nos livres, où les lecteurs pourront bientôt trouver quelques suppléments d’informations notables (ce qu’offre l’Internet et que n’offre pas le livre : des photographies, des entretiens vidéo, audio, de nos auteurs etc.) Nous attachons beaucoup d’importance à la visibilité de nos éditions sur le Web. Ensuite, de façon plus traditionnelle, mais tout aussi essentielle, nous préparerons quelques « événements ». Il y aura par exemple, le 31 mars prochain, une grande soirée de lancement de notre maison au Reid Hall, près de Montparnasse, où le comédien Jacques Bonnaffé lira quelques extraits de L’Anneau et le Livre. Il va de soi que pour défendre nos livres, il faudra dans les mois et les années qui viennent (car nous espérons nous inscrire dans la durée !) aider les libraires à les vendre. Pour ce, nous tâcherons d’entretenir avec eux, au moins avec certains, un contact privilégié. Je crois tout à fait essentiel d’établir un lien fort, le plus fécond possible, entre nos auteurs, la littérature, et la société secrète de nos lecteurs. Dans ce sens, surtout pour nous qui publions plusieurs « classiques », il faudra que nous concevions des ponts nouveaux avec l’Université, avec les bibliothèques aussi, car il deviendra nécessaire, un jour ou l’autre, de pérenniser notre travail. Comment rendre certains conservateurs, certains professeurs, sensibles à notre catalogue ? Nous sommes prêts à favoriser des conférences sur un de nos auteurs, autour d’un thème qui nous serait cher ? Ce sont là des idées, des pistes… Enfin, nous espérons, bien entendu, que la presse écrite et quelques radios culturelles nous encouragerons.

Vos projets en 2009 ?

Antoine Jaccottet : Nous avons programmé 13 livres (un beau chiffre !) pour notre première année, répartis au rythme de deux ou trois publications par mois ; nous ne ferons rien paraître pendant la période estivale. Une douzaine d’ouvrages par an, c’est un tempo que nous souhaitons maintenir dans l’avenir. Par ailleurs, notre première « cuvée » porte en elle, je crois, les espérances et les ambitions que nous nous sommes fixées. En mars, paraîtront Le Timbre égyptien (trad. G. Limbour) de Mandelstam et L’Anneau et le Livre (trad. G. Connes ; préface de Marc Porée) de Robert Browning. En avril : La Mer et le Miroir (commentaire de La Tempête de Shakespeare ; trad. P. Pachet et B. Bayen) de W. H. Auden, et Sur Robert Browning (La Vie privée, nouvelle, suivie de deux essais ; trad. J. Pavans) de Henry James. En mai : Chardin et Rembrandt (essai ; présentation d’A.M. Perdrillat) de Marcel Proust ; Renard-Pèlerin (Mémoires de Jacques Callot écrits par lui-même ; récit) de Paulette Chauné ; Sonnets portugais (poèmes ; trad. Claire Malroux) d’Elisabeth Browning. En septembre : La Femme de Zante de Dionysios Solomos (trad. du grec moderne et présenté par Gilles Ortlieb). En octobre : Novalis au vignoble (poèmes ; trad. par l’auteur) de Ralph Dutli et Mon ami Vassia, souvenirs du Donetz (préface de G. Marcel) de Jean Rounault. En novembre : Nouvelles complètes I (Love Among the Haystacks and Other Stories ; nouvelle traduction par Marc Amfreville) de D. H. Lawrence ; Robert Browning (essai ; trad. V. David-Marescot) de G. K. Chesterton.

Né en 1954, Antoine Jaccottet, après des études de lettres à Genève, Oxford et Paris, a exercé un temps le métier de traducteur de l’anglais (Thomas Hardy, Paula Fox, Felipe Alfau, Muriel Spark). Aux côtés de Paul de Roux, il a travaillé pendant quatre ans chez Robert Laffont/Bouquins, à la refonte et mise à jour du Dictionnaire des œuvres et des auteurs Laffont-Bompiani. De 1995 à 2008, il a œuvré chez Gallimard pour la collection « Quarto » (Nouvelles complètes d’Hemingway, Femmes amoureuses I et II de D. H. Lawrence ; Œuvres de Jean Tardieu ; Le Roman de Ferrare de Bassani ; Chaminadour de Marcel Jouhandeau…). Il a quitté les éditions Gallimard au printemps 2008 pour fonder sa propre maison d’édition.

http://www.presseedition.fr

                                                                


Lexnews, mars 2009

Les Rencontres de Lexnews : Un métier, une passion…


Antoine Jaccottet a longtemps travaillé aux éditions Gallimard jusqu'à l'année dernière en étant éditeur à la collection Quarto. Il a décidé de franchir le pas et de créer librement les livres dont il avait toujours rêvé. Libéré de certaines contraintes économiques, c'est un plaisir personnel que l'éditeur souhaite faire partager au plus grand nombre. L’acte de naissance des éditions Le Bruit du temps est scellé sous le signe d’une amitié pour certains auteurs et traducteurs. Ces affinités électives littéraires sont au cœur de ce projet qui voit le jour en ce début de printemps. LEXNEWS a choisi de présenter cette très belle initiative à ses lecteurs en interviewant Antoine Jaccottet qui nous a reçus dans une charmante demeure familiale du XVIIIe siècle rue du Cardinal Lemoine, avec au fond de la cour, la célèbre enceinte de Philippe-Auguste et de l'autre côté de la rue la résidence de Valery Larbaud....

LEXNEWS : « Pour quelles raisons avoir choisi pour votre nouvelle maison d’édition, Le Bruit du temps, le titre d’un recueil du poète russe Ossip Emilievitch Mandelstam ? »

Antoine Jaccottet : « Il y a plusieurs raisons à cela. La première est très simplement biographique. Le premier travail que j'ai réalisé a consisté à participer à un numéro d'une revue, la revue de Belles Lettres, dont un numéro spécial avait été consacré à Mandelstam. J'avais fait ma première traduction de l'anglais d'un texte d'un grand spécialiste de Mandelstam, le professeur Clarence Brown qui nous a fait l’honneur d’une postface. C’est également une raison amicale qui a présidé à ce choix, à savoir la rencontre de Ralph Dutli qui est le traducteur en allemand des œuvres complètes de Mandelstam. Je l'ai connu ici à Paris et il est devenu un très grand ami. C'est un hommage que je lui rends et cette nouvelle maison d'édition sera le lieu pour publier ses poèmes et autres réalisations. À cela s'ajoute l'immense admiration que j'ai pour Mandelstam. Ce titre « Le Bruit du temps » évoque une image de la littérature elle-même, un peu comme chez Proust, tout en incluant mon goût pour la musique. »

LEXNEWS : « Partagez-vous cette nostalgie de la culture universelle du poète russe et cela influencera-t-il le choix de vos futures parutions ? »

Antoine Jaccottet : « Oui, c'est une bonne idée de présenter les choses comme cela. Il y a à la fois le goût des classiques puisque le mouvement littéraire auquel il appartenait était une revendication du classicisme face au futurisme de l'époque, et en même temps ce sentiment très profond d'appartenir à la culture méditerranéenne dont Mandelstam avait une grande nostalgie avec un goût très marqué pour l'Italie. C'est également cette approche qui nous a conduits au choix du deuxième livre que nous éditons, le Browning, qui se déroule à Rome et qui est presque un roman historique. J'avoue en effet qu'il y a un goût pour l'Italie, la Grèce… »

LEXNEWS : « Quels sont les enjeux d’une nouvelle maison d’édition au XXIe siècle qui connaît en Occident une crise à la fois générale et également spécifique au livre dans de nombreux pays ? »

Antoine Jaccottet : « je crois que c'est sans aucun doute une réaction à cette crise que vous évoquiez. On nous annonce tous les jours la disparition du livre et je suis profondément convaincu, que contrairement aux Cassandres, cette disparition n'est pas encore pour demain. Bien entendu, nous sommes forcés de constater ce qui se passe et nous voyons bien que la culture littéraire n'occupe plus le premier plan. Cela s’observe notamment dans les médias et cela devient assez effrayant. Ce qui est encore plus inquiétant, c'est que cette culture a tendance également à disparaître dans la conscience générale. Si vous prenez par exemple l'univers politique, il y a toujours eu une révérence certaine pour la chose littéraire ; or cela même a sans doute disparu aujourd’hui… Mais, je suis persuadé qu’il existe parallèlement de nombreux passionnés de littérature, y compris chez les jeunes gens. Je pense que l'on peut très bien défendre l'idée que le livre a encore de très beaux jours devant lui en réaction à tout ce qui se passe. Le véritable amateur de livres aura de plus en plus besoin de petites maisons d'édition qui défendront l’objet de sa passion. Les réactions des personnes que nous sollicitons par rapport à notre projet sont tellement positives que c'est plutôt encourageant ! Il me semble que la curiosité existe encore et toute la difficulté réside dans le fait de proposer des choses de qualité avec suffisamment de conviction. Il ne suffit pas de prendre un livre oublié et de le mettre sous une couverture.»


LEXNEWS : « Vous rappelez que les vrais livres ne meurent pas, quels sont ceux que vous souhaitez remettre à la lumière du jour ? et pouvez-vous préciser à nos lecteurs ce qu’est un vrai livre selon votre subjectivité ? »

Antoine Jaccottet : « Il peut être très prétentieux de dire que les vrais livres ne meurent pas et en même temps, certains exemples comme l'histoire de cette traduction étonnante du poète victorien Robert Browning invitent à penser en ce sens. Browning était très célébré de son vivant et il a d’ailleurs encore une gloire certaine dans les pays anglo-saxons. Il est par contre presque totalement oublié en France. Or, je crois profondément que c'est un vrai chef-d'œuvre. Il s’agit d’un livre qui a une histoire incroyable. Il a été traduit pendant la guerre par un professeur d'université qui a réalisé cela par pure passion. Il s'était pris d'amour pour ce livre et l’avait traduit en même temps qu'il faisait de la résistance ! Par la suite, le manuscrit a été proposé à Gallimard qui a attendu longtemps avant de le publier. Pendant ce temps, le manuscrit a été apporté en Belgique puis s'est perdu pour enfin être retrouvé par un de ses amis... Le livre a été publié une première fois en 1959 par Queneau chez Gallimard. Nous avons décidé de ressortir ce livre, car il était quasiment introuvable en dehors des cercles de bibliophilie. Il s'agit d'une sorte de chronique italienne à la Stendhal. Browning a été l'inventeur d'un genre au XIXe siècle, le monologue dramatique. Il faisait parler des personnages historiques dans ses poèmes. Un jour, il tombe à Florence dans un marché aux puces sur des archives, le grand livre jaune, qu'il achète pour trois sous. À peine a-t-il commencé à le feuiller qu'il réalise que c'est la chance de sa vie. Il s'agit d'une histoire criminelle assez sordide qui se passe dans la Rome baroque peu après le Caravage. C'est à la fois un poème et un roman historique, et le premier livre raconte le fait même de cette découverte : comment en rentrant chez lui, il voit les personnages de cette chronique prendre vie. C'est très beau, car nous constatons à la lecture du texte cette transition de l'archive à la chose imaginée. À partir de là, il va construire son poème en douze chants avec des monologues où chacun des protagonistes vient raconter sa version. Cela donne une dimension assez moderne au texte avec des points de vue différents sans qu’il y ait en même temps une seule vérité. Pour revenir à la deuxième partie de votre question, je crois qu'il existe des livres utilitaires qui répondent à des fonctions à un moment donné, et à côté de cela, les vrais livres avec la littérature. Il s'agit d'œuvres dont l'ambition est telle qu'il entre en elles une part d'éternité. Il y a des distinctions en art entre une petite œuvre et une œuvre majeure. Il ne s'agit pas pour autant d'un discours élitiste. Si j'adore écouter du tango, je n'en conclurai pas pour autant qu'il s'agit de la même chose que la neuvième symphonie de Beethoven ! C'est ainsi que je souhaite publier des livres qui manifestent cet effort d'une certaine forme en plus des émotions. »


LEXNEWS : « Quel est le travail de l’éditeur dans cette tâche de réincarnation d’un livre dans une nouvelle édition ? »

Antoine Jaccottet : « Nous devons essayer de trouver pour chaque livre la forme qui le mettra le mieux en valeur. Nous avions envie pour un livre comme celui de Browning d'avoir un texte bilingue parce que le vers de Browning est quelque chose de très particulier que je souhaitais faire partager au lecteur. C'est une oeuvre qui avait l'ambition, à la suite de la Divine comédie, d'être une grande épopée ce qui nous a conduits à la publier avec un appareil critique. Je désire que l'on ait un plaisir à goûter à ses oeuvres et nous avons travaillé sur tout ce qui peut faciliter ce plaisir. Notre tâche a donc consisté à prévoir des annotations, un grand essai introductif… À cela s'ajoute un travail sur les traductions et sur les relectures pour essayer d'être au plus près de l'original. »


LEXNEWS : « Les choix doivent être difficiles pour certains textes entre la valeur sûre d’une traduction déjà établie et le risque d’une nouvelle traduction ? Pour Mandelstam et Browning, vous avez conservé l’existant, alors que pour D.H. Lawrence, vous entreprenez tout un cycle de traductions de ses Nouvelles complètes. »

Antoine Jaccottet : « C'est un problème insoluble ! Par le hasard des rencontres, j'ai connu quelqu'un qui avait très envie de retraduire cette prose très délicate. Dans le cas de Mandelstam, il est publié chez beaucoup d'éditeurs avec beaucoup de traductions différentes. Nous avons eu la chance de retrouver une traduction qui était parue dans la revue Commerce par Larbaud. C'est une sorte de miracle, car deux ans après la parution de l'original en Russie, cette magnifique traduction a pu être menée à bien par Georges Limbour, une personne qui avait un grand sens littéraire, ainsi que le prince Mirsky. À l'inverse, pour D.H. Lawrence, je n'étais pas du tout satisfait des traductions existantes. Nous allons tenir compte des recueils anglais existants et nous allons reproduire les recueils originaux tel que D.H. Lawrence les avait composés à l'époque. Nous publierons petit à petit et dans l'ordre chronologique la totalité des nouvelles. »

LEXNEWS : « Vous réservez également une place aux contemporains dans votre programmation. »

Antoine Jaccottet : « L'idée de départ était de publier des personnes ayant elles-mêmes un lien avec les classiques que nous avons retenus. C'est le cas des poèmes de Ralph Dutli, traducteur de Mandelstam. Ce n'est pas en revanche le cas de Gabriel Levin qui est un très talentueux poète israélien de langue anglaise. Ce poète a un rapport étroit avec la Méditerranée, ces sujets sont souvent à thème presque archéologique et qui correspond assez bien ce que j'évoquais tout à l'heure. Vous avez également le manuscrit de Paulette Choné qui nous est arrivé totalement par hasard et que je ne connaissais pas. C'est une historienne de l'art, spécialiste de la gravure du XVIIe, qui au lieu d'écrire une biographie de Jacques Callot a préféré décrire des mémoires imaginaires de cet artiste. Cela a produit un petit livre très singulier qui m'a beaucoup plus. »

LEXNEWS : « Vous souhaitez que les fruits de vos éditions puissent également être appréciés esthétiquement. Quelle importance cela a-t-il pour vous et le lecteur au XXIe siècle et comment concilier ces exigences avec les impératifs économiques de ce même XXIe siècle ? »

Antoine Jaccottet : « Nous avons souhaité réaliser des livres si possible jolis tout en n’étant pas trop chers. Il n'y a pas du tout un désir de bibliophilie ou d'édition de tête. Nous voulons proposer de jolis petits livres agréables à avoir en main, simples, mais bien imprimés avec une couverture avec des rabats. Nous ne voulons pas d'images criardes sur la couverture ce que l'on va me reprocher, car sur les tables des libraires, on ne les aperçoit pas forcément ! Peut-être vont-ils justement se distinguer sans ces images clinquantes du fait de leur simplicité. Si nous choisissons tout de même une couverture en vélin et du papier bible, nous essayons de concilier néanmoins cela avec des impératifs économiques. »

Merci Antoine Jaccottet, nous souhaitons longue vie à cette nouvelle maison d'éditions qui promet de nous offrir de belles pages à l'image de celles des deux premiers livres qui viennent de sortir !

http://lexnews.free.fr

                                                                 

La Croix, 5 mars 2009

Poètes d'hier et de demain

Antoine Jaccottet et les « grands oubliés »

Le fils du poète Philippe Jaccottet publie ce moi-ci les premiers titres de sa maison d'édition, Le Bruit du temps, où il fait la part belle aux méconnus.

Par l'emprunt qu'elle fait au grand poète russe Ossip Mandelstam – mort dans un goulag de Staline, il est l'auteur d'un ouvrage intitulé Le Bruit du temps –, cette maison d'édition toute neuve déclare son niveau d'exigence. L'un des tout premiers titres qui paraissent ces jours-ci est d'ailleurs la réédition d'une poésie en prose de Mandelstam, Le Timbre égyptien. Le deuxième ouvrage est L'Anneau et le Livre, de l'Anglais Robert Browning, un poème de 22 000 vers, édité pour la première fois en France en 1959… et oublié depuis. Des « classiques contemporains », pour Antoine Jaccottet, qui s'apprête à publier des ouvrages de Henry James (Sur Robert Browning), de D.H. Lawrence (des nouvelles) ou de W.H. Auden, poète inconnu en France mais très prisé en Angleterre. Attaché au patrimoine européen récent, Antoine Jaccottet ne tourne pas le dos à la création contemporaine, mais entend bâtir son catalogue en laissant les œuvres agir entre elles. « Il y a des liens entre les ouvrages que je publie : un livre en appelle un autre, comme une constellation. » Si ce nouvel éditeur entend ne pas se limiter à la poésie, celle-ci incarne à ses yeux la quintessence de la production littéraire : « Il suffit de se retourner : Rimbaud, Baudelaire, Char, Eluard… de qui se souvient-on surtout quand le temps a passé, sinon des poètes ? »

                                                                                                                                                                                                                       G. W.

                                                                  

Livres Hebdo, n°765, 20 février 2009

Gros Plan : Antoine Jaccottet

Après un long préambule vagabond qui l'amène d'Oxford à « Quarto », le fils du poète Philippe Jaccottet crée sa maison, Le Bruit du temps, pour publier « des livres pour tous les temps ».

Lorsqu'il a installé Le Bruit  du  temps dans une jolie cour de la rue du Cardinal Lemoine (« bureaux trouvés par miracle ! »), Antoine Jaccottet s'est aperçu que, de l'autre côté de la rue, avait vécu Valery Larbaud. Lequel avait publié dans sa revue Commerce, en 1930, Le Timbre égyptien, seule œuvre de fiction du grand poète russe Ossip Mandelstam, qui comprend une prose autobiographique intitulée… Le Bruit du temps. Cela ne pouvait être un hasard. Autre miracle, un imprimeur de qualité, Chirat, travaille juste en face du Bruit du temps. Voilà une maison née sous d'heureux auspices.

« L'idée de créer une maison d'édition trottait dans ma tête depuis longtemps », confie Antoine Jaccottet. Depuis toujours, peut-être. Fils du poète suisse Philippe Jaccottet, il est né dans les livres, avec un fort tropisme anglo-saxon. Après n'avoir pas achevé sa thèse sur Reverdy, il part pour Oxford, en tant que lecteur. Et s'aperçoit qu'il est « nul pour l'enseignement ». Quant à l'écriture, il a toujours eu des difficultés : « Un seul écrivain dans la famille, c'est parfait », dit-il. Alors, pour vivre, il devient traducteur indépendant de l'anglais. Jusqu'à ce que Guy Schoeller lui propose de participer à la remise à jour de ses dictionnaires des auteurs et des œuvres, parus en « Bouquins ». Trois ans d'un travail de titan. « On était trois en tout, raconte Antoine Jaccottet. J'ai appris, entre autres, à relire, à corriger. C'était très formateur, et ça me préparait, sans que je le sache, à “Quarto”. » Après avoir conçu et rédigé un Dictionnaire de la littérature anglaise qui n'est jamais paru, puis connu une période de chômage, Antoine Jaccottet intègre l'équipe de « Quarto », collection qui venait de se créer chez Gallimard, en tant qu'éditeur assistant. Il travaille sur de nombreux projets, et pilote en particulier un recueil des nouvelles d'Hemingway, ou Femmes amoureuses de D.H. Lawrence, un de ses auteurs de prédilection : « Ce fut un insuccès total, mais tant pis, je persévérerai : Le Bruit du temps publiera, à partir  de novembre de cette année, une nouvelle traduction des Nouvelles complètes de Lawrence, en cinq volumes, par Marc Amfreville. »

Son métier le passionne, mais il se rend compte qu'il ne peut réaliser chez « Quarto » tous les ouvrages qui lui tiennent à cœur. Aussi, quand [il a la possibilité de] créer sa propre maison, Antoine Jaccottet n'hésite pas un seul instant. Ce sera Le Bruit du temps, à l'ombre de Mandelstam. Et il emmène dans l'aventure Cécile Meissonnier, « une vraie éditrice qui sait tout faire ». Ils sont aidés par quelques amis. Quant à Philippe Jaccottet, le projet le séduit. « Mon père fait partie de notre comité de lecture secret, dit Antoine, mais il n'est pas prévu que je le publie. »

Le Bruit du temps se veut avant tout une maison attachée au patrimoine littéraire, « désireuse de publier de vrais livres, ceux que Ruskin appelait “des livres pour tous les temps”, et qui ne meurent pas » : réédition d'œuvres tombées dans l'oubli, comme L'Anneau et le Livre, de Robert Browning, depuis sa traduction en 1959. C'est l'un des deux premiers titres du Bruit du temps, en librairie le 17 mars ; nouvelles traductions d'œuvres complètes plutôt qu'isolées, comme les nouvelles de Lawrence, ou les œuvres complètes d'Isaac Babel ; et aussi découverte d'auteurs contemporains, comme les poètes Gabriel Levin et Ralph Dutli, ou encore Paulette Choné, auteure de Renard-Pèlerin ou « Mémoires de Jacques Callot écrits par lui-même ». « Mon premier manuscrit arrivé (presque) par la poste », commente le nouvel éditeur, à la fois conscient que son aventure est risquée, mais également serein : « Si je ne fais pas trop de bêtises, j'ai de quoi tenir dix ans. »

                                                                                                                                                                                            Jean-Claude Perrier

                                                                  

Le Figaro littéraire, jeudi 12 février 2009

Le bruit du temps

Antoine Jaccottet, fils du poète, crée sa maison d’édition, Le Bruit du temps, en hommage à Ossip Mandelstam. Objectif : «Donner aux œuvres momentanément tombées dans l’oubli ou négligées par les modes une nouvelle existence matérielle.» Premiers titres prévus pour mars : Le Timbre égyptien, de Mandelstam, et L’Anneau et le Livre, de Robert Browning. Suivront, entre autres, La Mer et le Miroir, de W.H. Auden, Chardin et Rembrandt, de Proust, et les nouvelles complètes de D.H. Lawrence en cinq volumes.

                                                                  

L'Express, n°3006, jeudi 12 février 2009

Le bruit du temps

Fils du poète Philippe Jaccottet, l’éditeur Antoine Jaccottet, 54 ans, a quitté Gallimard pour se mettre à son compte. Sa maison d’édition, sous un nom emprunté à l’écrivain russe Ossip Mandelstam, Le Bruit du temps, publiera une douzaine de titres par an. Au programme : des textes introuvables, tels que L’Anneau et le Livre, de Robert Browning, et des auteurs contemporains.

revenir en haut de page