Préambule



Vouloir « épier le siècle, le bruit et la germination du temps », pour Mandelstam, ce n’est pas seulement recueillir ses souvenirs, c’est donner à entendre, comme le dit Proust dans ces mêmes années, beaucoup plus qu’un moment du passé : « quelque chose qui, commun à la fois au passé et au présent, est beaucoup plus essentiel qu’eux deux. Un peu de temps à l’état pur. » LE BRUIT DU TEMPS, c’est du moins pour cela que nous avons choisi ce titre pour enseigne d’une maison d’édition, n’est au fond rien d’autre qu’une façon de figurer la littérature — et aussi bien la musique, ou l’art — dans leur essence même.

« Je disparaissais ; le livre prenait toute la place… »
Robert Browning, L’Anneau et le Livre, 1868

« Je désire non pas parler de moi, mais épier le siècle, le bruit et la germination du temps. Ma mémoire est hostile à tout ce qui est personnel. […] Un roturier n’a pas besoin de mémoire — il lui suffit de dire les livres qu’il a lus, et sa biographie est faite. »
Ossip Mandelstam, Le Bruit du temps, 1925

Lorsque, en 1970, paraît en Occident le livre de Nadejda Mandelstam, Contre tout espoir, qui relate comment elle parvint à sauver, en les apprenant par cœur, les derniers poèmes de son mari, envoyé en relégation puis au Goulag pour avoir osé écrire une épigramme contre Staline, l’œuvre du poète, l’une des plus marquantes du XXe siècle, est presque unanimement ignorée. Et cependant, les familiers de la revue Commerce, cahiers trimestriels publiés par les soins de Léon-Paul Fargue, Paul Valéry et Valery Larbaud, avaient pu lire, dès 1925, un de ses grands poèmes et surtout, dès 1930, une traduction, due à Georges Limbour et au prince D. S. Mirsky, de son unique tentative dans le domaine du récit, Le Timbre égyptien, deux ans seulement après sa parution en URSS.
LE BRUIT DU TEMPS est né de cette conviction que les « vrais livres », ceux dont Ruskin dit qu’ils sont des « livres pour tous les temps », ne meurent pas.

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Le travail de l’éditeur, tel que LE BRUIT DU TEMPS le conçoit, devrait être alors, un peu comme celui de l’interprète en musique, de donner aux œuvres momentanément tombées dans l’oubli ou négligées par les modes, une nouvelle existence matérielle. Une simple réimpression n’y suffit pas. Pour que le lecteur prenne plaisir au texte qu’il va lire, pour lui redonner vie, cela peut vouloir dire, lorsqu’il s’agit d’œuvres étrangères, commander une nouvelle traduction, qui rende à l’œuvre sa tonalité véritable ; ou, plus généralement, choisir un préfacier adéquat et établir un appareil critique adapté, aussi discret et informatif que possible avec — le texte étant toujours publié dans le plus grand respect de l’édition originale — des informations sur la collection dans laquelle le livre a été publié et, le cas échéant, sur son traducteur.

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Ainsi cette étonnante traduction par Georges Connes du grand livre de Robert Browning, L’Anneau et le Livre, écrite pendant la guerre, confiée à Raymond Queneau juste après, perdue à Bruxelles et retrouvée des années plus tard pour être publiée en 1959 par les éditions Gallimard et aussitôt oubliée. Nous avons choisi de la reprendre telle qu’elle avait été publiée à l’époque, avec son «étude documentaire», mais en édition bilingue, parce qu’il nous semble que cette « épopée du XIXe siècle » (qui est aussi un extraordinaire roman policier situé dans la Rome du XVIIe) mérite, tout autant que les épopées de Virgile ou de Dante, d’être lue en ayant la possibilité de se faire une idée de la vigueur de sa langue d’origine, magnifiquement rendue par la prose de Georges Connes. La préface commandée à Marc Porée devrait, s’il en est besoin, énumérer les raisons qu’il y a à découvrir aujourd’hui ce chef-d’œuvre inconnu.

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La cohérence du catalogue du BRUIT DU TEMPS est d’abord celle des choix et des goûts d’une personne ou d’un groupe de personnes (en l’occurrence, l’éditeur et ses amis). Mais elle vient aussi de ce que préférence est toujours donnée aux «grands» auteurs sur les curiosités littéraires, sauf si celles-ci viennent en complément d’autres titres plus importants, pour les éclairer.

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Cette cohérence est renforcée par la volonté de publier, si possible, des constellations de livres, plutôt que des livres isolés. Un peu comme dans la programmation d’une saison musicale : constituer des projets autour d’un auteur (Browning), d’un livre (La Tempête), voire d’un thème…

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La réédition du grand livre de Robert Browning (écrit après la mort de son épouse, comme un hommage posthume à ce qui fut la grande aventure de sa vie : l’enlèvement de la poétesse Elizabeth Barrett, épousée en secret et emmenée en Italie) nous a conduit aux Sonnets portugais, que nous publions dans une traduction nouvelle de Claire Malroux. Mais aussi à imaginer une réunion inédite de textes qui rendent compte de la fascination ambiguë d’Henry James pour la figure de celui qui fut l’un de ses maîtres : Sur Robert Browning. La Vie privée, nouvelle suivie de deux essais sur Browning, traduits par Jean Pavans. D’autres livres suivront.

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Des traductions anciennes oubliées donc, comme celles de Mandelstam ou de Browning ; de nouvelles traductions aussi, comme les Nouvelles complètes de D. H. Lawrence, dont la publication sera étalée sur plusieurs années, les Œuvres complètes d’Isaac Babel, entièrement retraduites par Sophie Benech, à l’instar de ce qui a été fait aux États-Unis; des premières traductions d’œuvres jamais traduites enfin, sans reculer devant des œuvres d’une certaine ampleur.

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LE BRUIT DU TEMPS ne serait pas une maison d’édition digne de ce nom si, à côté de « classiques », nous ne prenions le risque, à notre modeste échelle, de faire découvrir certains livres de nos contemporains, dont il nous a semblé qu’ils étaient appelés à durer, sans doute parce qu’eux aussi témoignent que les œuvres d’une bibliothèque commune restent une source d’inspiration parfaitement vivante : Gabriel Levin, poète israélien d’expression anglaise, fasciné par l’archéologie et par le croisement des cultures autour de la Méditerranée dans cet univers qu’il appelle le « Levant » ; Ralph Dutli, poète suisse allemand, qui a traduit dans sa langue les dix volumes des œuvres complètes de Mandelstam, avec un recueil de poèmes, Novalis au vignoble, en attendant plusieurs volumes d’essais ; Paulette Choné qui, avec Renard-Pèlerin, invente des « Mémoires de Jacques Callot écrits par lui-même », remarquable incitation à redécouvrir l’œuvre de l’artiste lorrain.

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La même foi en le caractère éminemment vivant des grandes œuvres nous incitera à accueillir des livres où la littérature se tourne vers les autres arts, peinture, musique, architecture. Le petit livre de Proust sur Chardin et Rembrandt illustré de huit reproductions en couleur voudrait en être l’emblème.

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Enfin, placer LE BRUIT DU TEMPS sous le signe de Mandelstam, c’était affirmer à quel point nous sommes conscients de la force de la parole poétique mais aussi de son essentielle fragilité, sans cesse menacée par des forces qui cherchent à la réduire au silence.

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C’est pour cette raison qu’il nous a paru légitime, en marge d’un catalogue strictement littéraire, de redonner également vie à des livres qui, tout en relevant du témoignage historique, mais parce qu’ils sont le récit rigoureux d’une expérience vécue, ont contribué avec force à dénoncer le mensonge, à « démêler le faux du vrai », participant à la même défense d’une parole authentique et humaine. Le livre de Jean Rounault, Mon ami Vassia, souvenirs du Donetz, paru chez Sulliver en 1949 et devenu introuvable, est de ceux-là. Nous le rééditerons avec l’appareil critique nécessaire pour le situer dans l’histoire de la réception des livres qui, au fil des années, ont contribué à ouvrir les yeux sur l’existence du Goulag.

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Comme Mandelstam à nouveau, comme Proust, nous croyons, au BRUIT DU TEMPS, qu’il existe une « physiologie de la lecture » et qu’à l’heure où, pour notre plus grand bonheur, les bibliothèques électroniques permettront bientôt à chacun d’imprimer chez soi telle ou telle page de n’importe quel ouvrage classique, oublié ou non, il est essentiel que nos livres, par leur aspect matériel, par leur facture même, demeurent, sans être luxueux, des objets que l’on ait plaisir à voir et à tenir en main. Leur aspect visuel est confié à un graphiste réputé ; les papiers sont choisis avec soin : vergé pour la couverture, papier ivoire à l’intérieur, doux au toucher, ne s’altérant pas avec le temps ; la mise en page, élégante et aérée, a pour principal souci la lisibilité. Les volumes d’œuvres complètes et les livres exceptionnels par leur ampleur seront imprimés sur papier mince et reliés.

ANTOINE JACCOTTET
Octobre 2008