Catalogue

 

 

 

 


Sur la balance de Job
Pérégrinations à travers les âmes
revue de presse   

L’écho-magazine, 16 novembre 2016

Léon Chestov


 

« Suivre jusqu’au bout les destinées des individus, autrement dit poser des questions qui excluent d’avance la possibilité de réponses raisonnables quelconques », telle a été l’audace fondamentale de Léon Chestov et le sens de son œuvre. Né dans le Kiev de l’ancienne Russie en 1866, le philosophe d’origine juive passa le plus clair de sa vie en Suisse, en Allemagne, en Italie et en France où il mourut en 1938. Fasciné par les figures de Job et d’Abraham placées « dans un rapport absolu avec l’absolu » face à cette folle exigence que « Dieu n’exige que l’impossible », Chestov a discerné dans Sur la balance de Job (Le Bruit du temps, 608 p.) le sens de leurs cris dans lesquels se révèle une nouvelle dimension de la pensée, loin des paisibles certitudes. Proche de Luther, de Pascal, de Kierkegaard, de Dostoïevski et de Tolstoï, n’approuvant que « ceux qui cherchent en gémissant et apprennent à vivre dans l’inconnu », il n’a cessé de voir dans la foi ce risque infini qui, par-delà l’éthique et les religions, peut seule permettre le retour à la Terre promise.

 

                                                                                   Jean Borel

 

                             

 

Le Matricule des anges, n° 174, juin 2016

Ce qui importe le plus


L’œuvre de Léon Chestov (1866-1938), en s’attachant à déconstruire et à bouleverser nos certitudes, souligne le vide qui bée sous nos pieds. Sa lecture est une mise à l’épreuve passionnante.

 

« Le caractère essentiel de la vie est l’audace », écrivait Léon Chestov. Sur la balance de Job, huitième tome de ses Œuvres complètes réédité par Le Bruit du temps, est une captivante plongée au cœur de cette pensée singulière et inquiète. Dense et inquisiteur, ce volume se fait l’écho d’une philosophie hantée par l’incertitude, la mort et la littérature.

« À quel signe reconnaîtrons-nous que nous sommes allés précisément là où il fallait ? », s’interroge Chestov dans la préface. De fait, comment avoir une quelconque assurance dans un monde où rien ne se justifie ? La compréhension, que nous poursuivons pourtant aveuglément, ne peut être qu’illusoire. L’habitude, la raison et l’éthique sont des leurres en regard de la vérité, à jamais inaccessible. Quant à la science, elle est tout comme la religion une réponse factice à notre quête de vrai. Chestov remet en cause le processus scientifique même, qui s’appuie sur des preuves unanimes pour accéder aux lois générales. Si au contraire l’unique, l’intime, étaient à la source même de l’universel ?

La figure de Dostoïevski est en cela emblématique et fascinante. L’essence de son travail romanesque, selon le philosophe, se trouve dans Les Carnets du sous-sol, ce terrible journal écrit après sa déportation en Sibérie. La libération de Dostoïevski du bagne est une révélation : il saisit soudain que l’enfermement n’a pas seulement cours dans une cellule de prison, mais dans notre quotidien. Toutes nos évidences, comprend-il, ne sont que des caprices. « Dostoïevski renonce à la certitude et pose comme but suprême : l’ignorance ; c’est pour cela qu’il ose opposer aux évidences une langue largement tirée, c’est pourquoi il chante le caprice, inconditionné, imprévu, toujours irrationnel, et c’est pourquoi il se rit de toutes les vertus humaines ». Cette analyse philosophique surprend par son acuité. Chestov, à rebours des penseurs dont il se nourrit, déclare la supériorité instinctive de Dostoïevski sur tous ses prédécesseurs. Sa philosophie impulsive, presque innée, transcende toutes les autres.

La littérature dépasserait-elle la philosophie ? À propos de Tolstoï, Chestov déclare que « celui qui aspire à la vérité doit apprendre l’art de lire les œuvres littéraires ». En effet, les véritables « maîtres de l’humanité » ne sont pas ceux qui s’acharnent à démontrer, mais ceux qui édifient des mensonges, c’est-à-dire les littérateurs. Cependant, toute œuvre humaine, quelle qu’elle soit, est vouée à l’imperfection. « Toutes elles trahissent le labeur du mosaïste, l’ajustage ; toutes commencent, continuent, jamais ne s’achèvent ». Les cinquante-deux aphorismes de la seconde partie, « Audaces et Soumissions », s’attardent sur cette limite qui, en dépit de toutes les démarches philosophiques précédemment menées, est ancrée en l’homme. « Chaque philosophie, précisément parce qu’elle est l’expression d’un degré particulier de l’évolution, appartient à son temps et est liée à sa limitation », avance-t-il. Faite de progrès et de carcans intimement mêlés, l’époque contraint et restreint le chercheur, qui prétend à une objectivité impossible. Il est avant tout un produit de l’histoire. Le parcours de Pascal semble échapper à cette règle. Seul ce dernier est allé au bout de ce qui lui incombait. « Il n’apporte aucun soulagement, aucune consolation. Il tue toute espèce de consolation. Aussitôt que l’homme s’arrête pour se reposer et revenir à soi, Pascal est là avec son inquiétude : il ne faut pas s’arrêter, il ne faut pas se reposer, il faut marcher, marcher sans fin ; vous êtes fatigué, vous êtes exténué, c’est précisément ce qui est exigé ; il faut être fatigué, il faut être exténué. » Chestov fait de l’intégrité et de l’obstination pascaliennes un modèle indépassable, qui traverse toute la troisième partie de l’ouvrage. Sur la balance de Job est une somme de réflexions et de questionnements, marqués par des figures tutélaires, fondés par une inquiétude essentielle. Contre l’obéissance, la tranquillité et la vérité, la pensée de Chestov s’inscrit dans une perspective novatrice et frappante, qui influencera profondément Camus, Blanchot ou encore Bonnefoy. Elle offre un raisonnement complexe et littéraire sur la philosophie, cette science qui n’en est pas une, puisque les propos scientifiques reposent sur une fausse perspective. Elle est tout simplement, selon la formule nette de Plotin que cite Chestov, « ce qui importe le plus ».

                                                                                  Camille Cloarec


Sur la balance de Job, Pérégrinations à travers les âmes, traduit du russe par Boris de Schloezer, Le Bruit du temps, 608 p., 34 € et La Pensée du dehors, catalogue dirigé par Ramona Fotiade, Le Bruit du temps/Société d’études Léon Chestov, 192 p., 35 €

 

                             

 

En attendant Nadeau, n° 9, 4 mai 2016

Que veut Chestov ?

 

Que crie-t-il, avec tant d’insistance ? Que rejette-t-il, avec tant de force ? En lisant Chestov, qu’est-ce qui nous arrive ? Il empoigne et secoue.

 

Il ne s’agit pas, pour Chestov, de « soumettre la vie au savoir », mais tout au contraire de vérifier chaque jour notre savoir par la vie. Car, chaque matin, à chaque réveil, nous avons une raison de vivre qui n’est pas la raison mais qui est bien la vie. Chaque soir, nous pouvons l’avoir perdue. Malheureux, selon Chestov, celui qui s’élève dans l’air de la raison, ayant oublié la terre de la vie : tôt ou tard, il n’essuiera que vent de tempête. Et pour lui, Chestov, le sang de l’âme n’irriguera jamais la somme des angles d’un triangle, mais ce qui demeure « inepte », « impossible », inconciliable.

Ce qu’il a vu, c’est comme s’il y avait de quoi réveiller non un simple dormeur mais le mort que porte chacun. Il faut, avec Chestov, faire ce que lui-même fait avec Dostoïevski. Il faut s’arrêter, arrêter de lire. Impossible autrement : ça ne passerait pas. D’ailleurs, nous ne pouvons plus passer ; à peine pouvons-nous le dire, nous l’avouer à voix basse ou sans voix du tout, que d’un coup il nous a fait franchir – mais quoi ? Nous voici. Il nous tire. Il nous fait perdre et reprendre souffle. « Grand âge, nous voici […] et nos fronts mis à nu » (Saint-John Perse).

Sa fougue. Et toujours quelque botte secrète, sauvage. En quelle langue jure-t-il ? Indompté par la raison. D’ailleurs, c’est lui qui la cingle. Avec la ceinture des Écritures, qu’il a vivement ôtée des étoffes à ramages philosophiques. Et les coups pleuvent. Et sous les coups quelque chose apparaît. Mais nous ne comprenons pas ce que nous découvrons : quel est ce trésor ?

Il élève la voix, cette première voix de protestation : celle de Job. Il ne veut pas avoir raison puisqu’il tord la raison. Il élève la voix de Job contre toute raison divine ou déifiée, contre « les lèvres trompeuses ». Il ne se peut pas qu’il ait un jour raison lui aussi. À la suite de tant d’autres. Mais aux chercheurs de la vérité, aux voyageurs du beau, il offre le repos d’une somptueuse suite. Et le breuvage et le repas de sa tension mentale.

Ses coups sont autant de k?an. Sous eux, il est impossible de rien discerner et rien ne peut nous les faire comprendre. Rien ne peut nous faire comprendre le mur qu’il dresse entre la raison et le « je ». Entre le moi construit par celle-ci et le « je » surgi à la naissance. Aussi, il ne nous lègue que des questions. C’est la saison des questions, comme on dit dans le Nord : « c’est la saison des betteraves » – et les routes sont glissantes.

Pour Chestov, la pensée ne relève pas d’une organisation positive, la pensée n’est pas de l’ordre du savoir, et elle n’a pas à demander la sanction des différents savoirs, elle n’a pas à se ranger parmi eux. Mais elle a à introduire la dimension de l’impossible.

Aucun vase de forme grammaticale ne peut la recevoir. Il est impossible de raisonner sur Chestov. De jeter sur lui le filet des lois : il l’a déchiré. De même, il a brisé les cadres. Lui, le savant, le lettré, laisse venir en lui-même (suivant la parole d’Augustin qu’il cite) l’ignorant qui va ravir le ciel.

Car il ne s’agit pas de parler de Chestov comme, sur le parquet d’un salon, du temps qu’il fait, mais de le suivre, de l’accompagner ou de le laisser tout : en un mot d’affronter le temps. Par où commencer ? C’est simple : la fatigue (tout départ est une fatigue), les bagages. Son propre bagage, il l’a déposé. Non pas dans une consigne. Pour ravir le ciel (« surgunt indocti et rapiunt caelum »), il ne faut pas passer par la consigne, mais par l’abandon (de tous les impedimenta). Chestov est impitoyable. Il prend les idées à la gorge. Il dépèce les fonds de valises, comme une dépouille animale.

Se déprendre. De tout. De tout ce qui compose une vie. De toutes ces idées qui la tissent. De leur toile d’araignée. De tous ces liens violents qui font « notre moi petit et faible ». Partant, nos communautés bien petites et bien faibles. À quoi veut en venir Chestov ? Comme Dostoïevski, il refuse de « s’incliner devant un mur ». Quelle résonance dans ces mots, aujourd’hui où il y a orgie de murs ! C’est le résultat des raisons qui jugent du possible et de l’impossible. Comment élever un refus quand s’élèvent les murs ? « Mais alors, nous tombons dans le chaos absolu, pas même dans le chaos, mais dans le néant où avec les règles, les lois, les idées, disparaît la réalité tout entière ! » Ce qui nous entraîne est précisément ce qui entraîne Chestov à réagir. Y aurait-il alors deux chaos : un chaos funeste et un autre salutaire ? Le premier, celui des principes stables (cf. les conseilleurs de Job), et l’autre, celui de la colère, mieux que divine, de Job lui-même. Job/Chestov.

La folle du logis ne serait-elle pas la raison ? Ainsi, « l’atroce emprise des idées »… Les idées, les lois, les idées/lois établies par la raison, ne se préoccupent guère de ce qu’est et de ce que veut l’homme, celui qui naît, souffre et meurt dans une chair quotidienne repoussée, exilée. « L’homme souterrain est privé, au nom de la raison, de la protection des lois. » Qu’il se débrouille ! Que ce migrant se débrouille ! Le plus loin possible de nous. On ne lui a rien demandé et la loi, au fond, ne l’autorise pas même à demander : elle est la nôtre, pas la sienne. La loi est la raison du plus fort, c’est-à-dire raison et force à elle seule. Plus simplement : force et force. Un permanent coup (et discours) de force. Sur les hommes souterrains. Cachez l’homme que nous ne saurions voir.

Chestov aujourd’hui est si bien reconnu. Par ce qui s’est passé. Par ce qui se passe. Par ce qui se prépare. On n’a encore rien vu. On n’en verra pas davantage. Tout a été trahi et la raison fait bonne garde. À tous les carrefours. À toutes les frontières. Mais il est là, Dieu merci, il est là : « Et voilà que cet homme misérable, humilié, pitoyable, ose se dresser pour la défense de ses prétendus droits. » Devant cela, toutes les protestations sont inconvenantes, blasphématoires.

La raison est à reconduire aux frontières de sa sottise, mais avec quelle aisance celle-ci déborde les frontières ! « Il n’y a qu’un moyen : railler, invectiver » jusqu’à ce que… car « il se peut fort bien que l’homme aime autre chose que le bien-être ».

En tout cas, le souterrain, la caverne, les ombres – nous y sommes. C’est l’Europe. C’est nous. Mais il y a autre chose. Et on a envie de le crier avec Chestov, lui, le migrant d’Hadès, au milieu des migrants.

Hélas ! « Deux fois deux font quatre constitue toujours une loi éternelle qui réalise ses droits envers et contre tous, qui ne craint ni les railleries, ni l’indignation. La vie suit son cours, les gens normaux triomphent ; la science se développe et gagne en force ; le principe d’équilibre apparaît comme le principe suprême, supérieur même au temps dévorateur. Quant au pauvre caprice… » de ceux qui errent, privés de tous les droits, par exemple. Laissons ça, n’est-ce pas ? C’est comme un autre livre, une autre recension. Et pourtant.

« La vérité et la connaissance scientifique ne peuvent être conciliées. » Celle-ci s’acquiert selon un processus, des lois : elle s’établit. Celle-là fulgure. Elle ne laisse rien des lois. Elle renverse les poteaux indicateurs. Toutes les contradictions vivent en elle. Et elle est leur contradiction. Elle n’a rien à voir avec un quelconque ordre et en serait même le contraire. Elle est le feu qui sème le désordre, la panique. L’aile d’une tempête. Il n’y a que cette tempête qui aime l’homme parce qu’elle aiguise, exacerbe sa vie. L’idée bien posée et son équilibre ne sauraient mouvoir ni émouvoir là où la vérité rompt toutes les amarres.

Mais cette vérité violente pour Chestov est tout aussi bien un arbre et son ombre auprès d’une source. Force et paix qu’il retrouve chez Pascal avec ce même désir d’« assassiner le sommeil », celui de la raison. Qu’on lise Chestov, on entend les mensonges qu’il arrache, on voit l’éclair de l’arrachement. On entend. On reconnaît. C’est plein de promesses. On entend un tintement de clefs. D’impondérables clefs. Et l’impondérable entraîne la balance. Chestov va de conserve avec Pascal, et ces deux-là sont d’une superbe impiété : « La raison a beau crier, elle ne peut mettre le prix aux choses. »

Des pages passionnantes sur Dostoïevski, Gogol, Tolstoï, et le rapport de leurs œuvres avec ce qu’ils cherchent à exprimer d’eux-mêmes. De justes remarques sur l’autobiographie qui souvent exprime moins la vérité profonde de l’auteur que ce que la société attend, sinon « exige », de lui. L’homme « adore » le mensonge, relève Chestov ; « ce goût du rien, cette course au mensonge », dit le psaume 4 : on les voit même chez l’écrivain. Et qui n’a tourné en soi la question de Pilate : qu’est-ce que la vérité ? C’est dans le doute qu’on se lave le mieux les mains.

Tolstoï, lui, veut renverser et renverse toutes les choses. Il demande : qu’est-ce que vivre ? Rechercher sa satisfaction et par surcroît la satisfaction de l’autre, des siens, des autres ? Cela ne va pas bien loin. Aussi, pour le bonheur de Chestov, il introduit le va-tout. À l’ancienne marche des choses, à cette marche guidée, maîtrisée par une raison qui ne lui apporte plus rien, il substitue dans ses derniers jours l’élan vers l’inconnu, l’arrachement, la vitesse, les portières de feu d’un train, alliant dans son ultime fuite refus, rupture, errance et modernité : le XXe siècle intellectuel surgit avec la mort de Tolstoï, dans la petite gare perdue d’Astapovo.

« Le vrai est loin, devant nous, derrière nous. Une seule voie y mène, et personne ne l’évitera. » Auprès de Chestov, on a le sentiment que le vrai est déjà là et qu’il nous sollicite, qu’il nous presse. Peut-on alors continuer, à cette lecture, peut-on continuer en faisant semblant de ne l’avoir pas lu, à « s’arranger pour le mieux » dans la vie et même la philosophie ? Jusqu’à quand ?

Mais toujours cette épée dans les reins et cette actualité humaine de Chestov. Un exemple encore : « Les événements de ces derniers temps devraient, semble-t-il, réveiller les morts ; et cependant, ils n’inquiètent personne. Les hommes attendent patiemment que les choses se remettent de nouveau en place et que l’on puisse recommencer à vivre comme autrefois, agréablement et sans soucis. » Quelle résonance aujourd’hui ! On pourrait multiplier les citations. Il y a toujours certaine pensée qui, depuis les Anciens, ne vieillit pas, ne s’émousse pas et demeure une lame bien acérée, et on ne sait au fond pourquoi… Mieux encore : on le sait très bien. Et pour répondre à la question que pose Chestov dans la partie « Audaces et soumissions » (paragraphe IX), oui, on ne peut que « croire définitivement à quelque chose », mais qui ne sera jamais ceci ou cela. C’est que Chestov arrache les voiles et sa mort même ne nous laisse pas seuls.

Qu’est-ce qui est mort de Chestov ? À le lire, peut-on affirmer qu’il est mort ? Qu’une chose apparaisse (la mort de Chestov) et qu’une autre chose la contredise (la vie de ses écrits et de sa pensée), que conclure ? Qui peut mettre un point final à la vie, et de quelle autorité ? Et pour reprendre le proverbe russe qu’il cite à ce même paragraphe IX, Chestov nous a bien désigné une cigogne dans le ciel et remis aussi une mésange dans la main : les deux sont nécessaires. Ce n’est pas une impossible récompense offerte deux fois (et là on peut ne pas le suivre), ce sont les deux figures d’une même récompense. Chestov ne nous a-t-il pas lui-même enseigné le paradoxe ?

Le paradoxe a en effet cette vertu qu’il fait sauter les verrous de la raison. Chestov ne s’en prive jamais. Il tire la langue à son tour (il emploie beaucoup cette expression), à la manière de Tertullien et de Beaumarchais, par exemple, il fait des clins d’œil, et tire cette fois à boulets rouges sans déranger la grammaire, la syntaxe. Tout simplement un vaurien de haute classe qui s’empare sans ménagement des idées, un hussard venu se sustenter de quelque morceau de choix à la cantine des Révélations et des Extases pour, son sabre une fois essuyé et affûté, reprendre de plus belle sa charge : « Il faut tout essayer et surtout ne pas avoir confiance dans les idées, tout particulièrement dans les idées éternelles et immuables. » Ou bien : « ce serait utile si les gens savaient lire ». On le voit, il n’est pas, ne sera jamais du juste milieu. Il ne veut plus voir l’éthique abdiquer devant la raison. À toute force, il fait reculer ses adversaires philosophiques, après les avoir couverts de honte.

Pour lui, l’homme n’est pas un achèvement (de la création) mais un commencement, et sa raison « n’est qu’un embryon », une antichambre (et elle ne pourra jamais faire qu’antichambre) ; la vérité, « un trésor ensorcelé » qui lui échappe sans cesse. Mais, aux yeux de Chestov, l’homme, tout autant qu’il cherche, est cherché. Ainsi, il y a un double mouvement. Nous ne sommes plus dans le savoir scientifique (d’un esprit qui s’oriente vers un objet) mais dans une connaissance mutuelle. Avec quoi, c’est bien la question. Et si l’on veut poursuivre la pensée de Chestov, on ne se dirige pas seulement vers la mort (on chercherait d’ailleurs à la fuir), mais la mort se dirige aussi vers nous : voilà ce qui provoque l’interrogation. La philosophie de Chestov ne porte pas de fin, elle porte un infini de rencontres. Elle ne veut pas s’arrêter et ne veut rien éviter.

Ainsi, il faut lire et relire, toujours dans « Audaces et soumissions », le paragraphe XIV (« La mort et le sommeil ») : c’est le fléau de la balance. « Les vraies questions philosophiques », pour lui, se forgent dans les passions, au cœur même des passions, et non dans une indifférence toute construite et tout artificielle vis-à-vis d’elles. « Les vraies questions philosophiques » ne sont pas à laisser à la raison, qui est seulement « appelée à guider l’homme dans son existence empirique », à établir des normes pour la vie quotidienne. Et voilà la vieille raison, une fois de plus rangée des voitures, tout juste bonne à servir son thé et ses vieux biscuits.

Chestov repousse, établit, mesure sans relâche l’écart entre la parole d’un homme (surtout d’un philosophe) et la réalité de ce même homme. Il prend bonne note des trahisons. « Tout le monde enseigne l’humilité, mais personne ne parvient à l’apprendre. » Par on ne sait quelle extraordinaire chaleur, par on ne sait quelle extraordinaire vie communicative de son inquiétude, il nous apprend les fissures : sa main, son écriture suivent toutes les lézardes dans les constructions des philosophes, depuis l’Antiquité. Quel art du relevé ! L’indifférence n’est pas son principe. « Impossible d’expulser l’inquiétude de la vie. » Et pour voir et pour avancer, non pas selon le savoir et la surface des choses (« votre évidence n’est que votre cécité »), mais selon le ravissement (« raptus »), Chestov est un guide dans nos Enfers. Il multiplie les délivrances.

 

                                                                                      Christian Mouze


 

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Traduction du russe par Boris de Schloezer


Nouvelle édition présentée et annotée par Isabelle de Montmollin


Format : 135 x 205
608 pages • 34 euros

 

ISBN : 978-2-35873-097-6

Mise en vente : 15 avril 2016