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Études, n°416/5, mai 2012
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Le tour de Babel
Isaac Babel, 1894-1940 – la Russie est un pays où l’Histoire marque chacun dans sa chair et où, après avoir vécu plusieurs vies, on meurt jeune. Qui plus est, Babel est sous le coup de ce qui s’apparente, au pays des Soviets, à une double malédiction : d’une part il est juif (toute sa vie il devra composer avec un antisémitisme plus ou moins officiel) et d’autre part c’est un écrivain. Un de ces écrivains, à l’instar de Mandelstam, de Chalamov, qui survit à l’oubli parce qu’il représente pour ses lecteurs beaucoup plus qu’un écrivain: un signe de reconnaissance. Il reste toutefois assez méconnu. La raison principale en est qu’après avoir connu la gloire au début des années 20 avec Cavalerie rouge (récit de la campagne de Pologne qu’il suivit au sein de l’armée rouge comme correspondant de guerre) ainsi qu’avec ses Récits d’Odessa (extravagante évocation de la vie odessite), il est arrêté en 1939 par le NKVD, torturé et exécuté. Ses œuvres sont interdites. Il n’est réhabilité qu’en 1954 ; ses Œuvres complètes ne seront publiées en Russie qu’en 2006. Une autre raison tient à la personnalité même de Babel, personnage ambivalent, voire ambigu. Sans rien renier de sa judéité, il se sent absolument russe dans l’âme. Le style de Flaubert ou de Maupassant (qu’il lit dans le texte) le fascine autant que la violence débridée des cosaques, des révolutionnaires ou de la pègre. Et bien que les frontières de ces trois états soient tout au long de la guerre civile dangereusement fluctuantes, Babel voit tout, pénètre tout, démystifie tout, passant de la cuisine d’un vieux juif du Shtetl aux arrière-salles de la Tchéka, côtoyant avec une égale curiosité les martyrs et les assassins – « pour les renifler, pour sentir quelle odeur ça a », comme l’a dit Nadejda Mandelstam. Il n’y a rien qui ne soit sacré pour lui, mais tout peut le devenir, par le biais de l’écriture. S’il n’a pas participé à l’élaboration collective qu’est le grand roman russe, il s’est essayé à tous les genres : théâtre, scénarios (pour Sergeï Eisenstein), discours, portraits, articles... Il ne donne toutefois sa pleine mesure que dans le récit court, la nouvelle, à ses yeux mieux adaptée au nouveau type de lecteur qu’est l’homo sovieticus.
Le silence, devenu proverbial, de Babel à l’égard de Staline, la (relative) liberté dont il jouissait, l’appui aléatoire qu’il avait reçu de certains dirigeants bolcheviques, ne pouvaient qu’alerter les chiens de garde du régime. Lui-même savait ses livres de plus en plus impubliables, et que son style, sa manière, constituait en soi une preuve à charge. Il y a chez lui une sorte d’avidité, une « passion de bête fauve pour la perception » qui l’incite à plonger dans les profondeurs de la vie et de l’âme humaine : « Un homme qui ne vit pas dans la nature comme le fait une pierre ou un animal n’écrira pas de toute son existence une seule ligne qui vaille quelque chose. » Nécessité fait loi d’appréhender le réel sous ses formes les plus diverses et contradictoires, pour le meilleur et pour le pire : « son principal procédé est de parler d’une même voix des étoiles au-dessus de nous et de la chaude-pisse » (V. Chklovski). Cela passe à travers une langue extraordinairement inventive, sophistiquée jusqu’à l’incongruité – étonnamment bien rendue par Sophie Benech. Le style de Babel est reconnaissable entre tous (et même là, en français). Chaque phrase est respirée autant qu’écrite, et requiert naturellement d’être dite à haute voix. Il ne se prive dans ce dessein d’aucun artifice : tournures « fautives », préfixes inventés, termes empruntés au yiddish, à l’ukrainien, au français... Rien n’est travaillé, prémédité comme ce style elliptique et si souvent déconcertant, où « aucun fer ne peut pénétrer dans un cœur d’homme de façon aussi glaçante qu’un point placé au bon endroit », et traversé de part en part de flèches poétiques : « Le vent bondissait entre les branches comme un lièvre affolé. » « Les pupilles carnassières des bougies clignotaient dans la chambre du rabbin. » C’est que Babel, de son propre aveu, a « un goût particulier pour les remaniements », et cent fois sur le métier remet son ouvrage, se décrivant lui-même en « galérien enchaîné pour sa vie entière à une rame ». Le souci de substituer à l’architecture invisible de la Création l’architecture de l’art de la fiction c’était cela, en ces années sauvages, le courage intellectuel. Le talent seul n’aurait pas suffi au « binoclard » pour s’y retrouver dans le chaos d’une guerre dont les belligérants rivalisaient de férocité, massacrant sans retenue et commettant les pires sacrilèges, ni pour sauver ce qui pouvait encore l’être parmi les parcelles d’une humanité détruite. Voilà peut-être ce qu’avait pressenti Gorki, qui fut son mentor, en l’envoyant se frotter à cette vie. Voilà pourquoi on aime Babel, non pas seulement comme on aime un écrivain, mais comme un frère humain.
Jdanov, au nom du « réalisme socialiste » en art, voulait produire des « ingénieurs de l’âme » – Babel se contente de la peindre de son mieux. Son œuvre conserve néanmoins un aspect d’inachevé. Il envisageait de regrouper l’ensemble de ses textes en plusieurs cycles – que l’éditeur a eu l’ingénieuse idée de reconstituer. Il n’a pas pu finir non plus son grand récit sur la collectivisation en Ukraine (dont il ne subsiste que des fragments). Et lorsqu’il a pris la parole pour la dernière fois à l’issue du procès qui le condamne à mort, il termine par ces mots : « Je ne demande qu’une chose : que l’on me donne la possibilité de terminer mon travail. »
Franck Adani
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France Culture, Du jour au lendemain, 1-2 mars 2012
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Isaac Babel
Alain Veinstein a reçu Sophie Benech pour l'édition des Œuvres complètes d'Isaac Babel :
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artpress, n°386, février 2012
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Isaac Babel, l'étoile vagabonde
En cette époque trop souvent frileuse et assoiffée de rentabilité à court terme, signalons le formidable travail qu'effectuent les éditions Le Bruit du temps, consacrant leur énergie à faire vivre ou revivre des œuvres oubliées ou négligées de grands auteurs du monde entier : La Mer et le Miroir de W. H. Auden, De nos jours d'Ernest Hemingway, Les Ambassadeurs d'Henry James, Croquis étrusques de D. H. Lawrence, Flush : une biographie de Virginia Woolf, Chardin et Rembrandt de Marcel Proust, L'Anneau et le Livre de Robert Browning… Les ouvrages sont magnifiquement fabriqués, édités, traduits. Un bonheur pour les adeptes d'une « physiologie de la lecture ».
Derrière le rideau de l'oubli – ou de l'inculture –, une étoile immense scintille : Isaac Babel fait partie de ces écrivains dont la postérité compliquée – comme par exemple Danilo Kis – n'empêche pas quelques fervents de se reconnaître dans la nuit, complices, l'œil vif. Ceux qui ont lu Cavalerie rouge ou Récits d'Odessa sont marqués et ne les oublient pas.
Babel n'est pas un écrivain d'imagination, mais un de ceux qui vont sur le motif et mettent leur peau sur la table. Sa vie, intense, trop brève, prise dans les convulsions de l'histoire, fait, avec son sens aigu de l'observation, la matière de ses écrits. Sachez donc, pour faire court, qu'il est né en 1894 à Odessa, qu'il a vécu non loin et tourné souvent autour de cette ville singulière, relativement tolérante et cultivée. Juif, il étudie « l'hébreu, la Bible et le Talmud jusqu'à l'âge de seize ans » (cf. « Autobiographie »). Il connut, à partir de 1905, des vagues de pogroms dont certaines scènes, d'une grande brutalité, sont racontées dans Histoire de mon pigeonnier. Apprendra le français, aimant particulièrement Maupassant et Flaubert. Rencontre déterminante avec Gorki, qui lui conseillera d'explorer le vaste monde, d'y faire sa propre expérience. Il connaît la révolution, l'armée Rouge, participera à la guerre russo-polonaise en 1920 comme correspondant pour le journal Le Cavalier rouge ; cela donnera notamment Cavalerie rouge (grand succès) et son Journal de 1920. Ses écrits feront souvent scandale. Dans les convulsions révolutionnaires, il navigue comme il peut. Il écrira des scénarios pour le cinéma, deviendra ami d'Eisenstein, sera éditeur, voyagera. Isaac Babel est arrêté en mai 1939, accusé d'espionnage (pour le compte de Malraux…), torturé. Il sera fusillé le 27 janvier 1940.
Ce généreux volume de 1300 pages, qui recueille l'intégralité des œuvres en prose (correspondance mise à part) de l'écrivain, est séparé en trois livres. Le premier regroupe les récits d'enfance, les formidables récits d'Histoire de mon pigeonnier, Journal pétersbourgeois, les divers récits autour d'Odessa et quelques scénarios. Le cœur du second livre est le célèbre Cavalerie rouge, et les textes qui gravitent autour. Le troisième est plus composite : des récits de jeunesses écrits plus tardivement, deux nouvelles, un chapitre pour un roman collectif (De grands incendies), divers brouillons, articles, reportages, scénarios, sa dernière pièce (Maria) ainsi que des entretiens. Belle ampleur, une stimulante diversité qui laisse songer à ce qu'aurait pu être l'œuvre si l'on avait retrouvé ses écrits saisis lors de son arrestation.
On remarquera d'abord la simplicité du style travaillé jusqu'à l'épure, un travail de forcené : « J'écris comme cela me vient, après quoi je le laisse reposer quelques mois, puis je le reprends et le réécris. Je peux réécrire un nombre incalculable de fois – j'ai une grande patience, dans ce domaine. » Cela visant, et c'est efficace, « davantage de légèreté et de fluidité à la narration » et, paradoxe si l'on veut, « davantage de spontanéité ». L'émotion passe par suggestions, ou par petites touches. Idem pour la sensation, la beauté de certains couchers de soleil, d'états du ciel. « La chanson flottait comme de la fumée. Et nous sommes partis en direction du crépuscule héroïque. Ses rivières bouillonnantes se déversaient sur les serviettes brodées des champs de paysans. Le silence rotissait. La terre s'étirait comme une échine de chat couverte du pelage scintillant des blés. » Grande condensation, rapprochements parfois fulgurants, notamment avec la violence ou la mort qui arrivent avec une intense soudaineté qui laisse pantois, ainsi de son oncle massacré dans un pogrom le jour où le narrateur enfant s'achète enfin des pigeons – lesquels sont aussi massacrés contre lui (Histoire de mon pigeonnier). Ce Juif qui réclame qu'on l'égorge dans la cour, mais pas devant sa fille – prière non entendue (Cavalerie rouge). Ou encore ce soldat qui réclame qu'on l'achève, ses boyaux dans ses mains ; ce meurtre passionnel de la rue Dante… Et ces galeries de personnages, dans les Récits d'Odessa, ou Cavalerie rouge, Juifs truculents ou traqués, cosaques ou polonais, sensibles ou barbares, bourreaux et victimes, fous le plus souvent, devant l'absurde, comme ce soldat à qui le narrateur crie qu'ils sont fichus : « Ça sert à quoi que les femmes se donnent tout ce mal ? a-t-il répondu encore plus tristement. Ça sert à quoi les fiançailles, les noces, ça sert à quoi que les familles prennent du bon temps au mariage… » Aucune réponse, sinon : « Dans le ciel, une traînée rose s'est allumée et s'est éteinte. La Voie lactée a surgi entre les étoiles. » Oui, le monde se passe bien de nous, le soleil se lèvera encore, mais ces touches rapides, violentes, pudiques d'un écrivain comme Babel nous rendent le voyage plus beau.
Olivier Renault
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Le Matricule des anges, n°129, janvier 2012
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Les hauts de Babel
Orfèvre de la forme brève, Isaac Babel (1894-1940) s'est très tôt engagé dans une oeuvre à laquelle la terreur stalinienne a brutalement mis un terme. Grâce aux éditions Le Bruit du temps, elle est désormais entièrement accessible en français.
L'édition des œuvres complètes d'Isaac Babel, figure majeure des lettres russes du siècle dernier, est un acte qui ne manque pas de panache. Le nom de Babel n'était certes pas tombé dans l'oubli et ses recueils les plus importants ont fait l'objet de publications séparées. Mais la livraison en un seul volume de l'intégralité de la production littéraire disponible de l'écrivain (intégrant son théâtre et ses scénarios de cinéma) dans une traduction nouvelle de Sophie Benech est un évènement qui devrait faire date.
Ce volume propose un découpage en trois grands livres privilégiant la chronologie de l'écriture ou celle des thèmes quand cela s'imposait. Un appareil critique discret apporte d'utiles éclairages, tant sur la biographie d'Isaac Babel que sur le monde judéo-russo-ukrainien puis soviétique qui a été le sien. De cette vie ancrée dans un terreau culturel aux composantes diverses puis projetée dans la tragédie guerrière d'après la révolution russe avant d'être broyée par une idéologie meurtrière, il nous est donné de comprendre comment elle irrigue l'œuvre littéraire en construction. La présence de nombreux textes de Babel inédits en français, articles, entretiens, interventions permet de mieux saisir comment s'est forgé au cours de sa brève existence ce que l'on pourrait appeler son art prosaïque : le souci constant du style, l'amour de la prose.
Peut-être ce dernier a-t-il à voir avec son immersion native dans un univers linguistique composite, celui d'Odessa, grand port ukrainien sur la mer Noire, où Isaac Babel est né en 1894 dans une famille de commerçants juifs. « Sur les instances de mon père, j'ai étudié l'hébreu, la Bible et le Talmud jusqu'à l'âge de seize ans, écrit-il dans un texte de 1924. Ma vie à la maison était dure, car on m'obligeait à travailler du matin au soir une multitude de matières. Je me reposais à l'école. […] Pendant les récréations, il nous arrivait d'aller au port, sur l'estacade, ou bien dans les cafés grecs pour jouer au billard, ou encore dans le quartier de la Moldavanka, pour boire dans les gargotes un vin de Bessarabie bon marché. » De cette ville – dont on se souvient peut-être qu'elle possède un immense escalier que le cinéaste Sergueï Eisenstein, qui fut l'ami de l'écrivain, prit pour cadre de la terrible et grandiose scène centrale de son Cuirassé Potemkine –, Babel, vers 1918, écrit à l'attention des lecteurs de Pétersbourg où il est installé : « À Odessa, il y a un port, et dans ce port, il y a des bateaux à vapeur qui viennent de Newcastle, de Cardiff, de Marseille et de Port-Saïd ; des Nègres, des Anglais, des Français et des Américains. Odessa a connu une époque florissante, elle connaît une époque d'étiolement, un étiolement poétique, un peu insouciant et très désemparé. »
Dans les récits qui ont pour cadre ce creuset originel, résonne l'écho des parlers qui ont bercé son enfance dans sa ville natale ainsi qu'à Nikolaïev, où la famille Babel a vécu quelques années. Histoire de mon pigeonnier est le récit aux accents autobiographiques d'un pogrom perpétré en 1905. Porté par la voix d'un écolier de 10 ans, il aurait dû être le premier chapitre d'un ensemble inspiré de son enfance que Babel projetait de publier. En rentrant chez lui, le garçon découvre le corps de son grand-oncle Schoïl, un poissonnier juif tué par des Russes, que le concierge Kouzma est en train de nettoyer : « Le vent te porte comme une feuille pourrie ! a dit le vieillard en me voyant. Ça fait une éternité que t'es parti… T'as vu comme ils l'ont bousillé, notre pauvre vieux… […] Schoïl gisait dans la sciure, la poitrine écrasée, la barbe retroussée, ses pieds nus chaussés de gros godillots. Ses jambes écartées étaient sales, violacées, mortes. Kouzma s'affairait autour de lui, il lui avait attaché les mâchoires et se demandait ce qu'il pourrait bien encore fabriquer avec le défunt. Il s'activait comme s'il venait de faire une nouvelle acquisition, et ne s'est calmé qu'après avoir peigné la barbe du mort. »
La plupart des textes qui composent le cycle d'Odessa, récits, théâtre, scénarios de films, mettent en scène le milieu des gangsters juifs du quartier de la Moldavanka. On y retrouve une galerie de personnages placides et sanguinaires peints avec humour et une attention soutenue portée au détail, au trait physique, au fait de langue qui donne épaisseur et vie à ces figures ambigües. L'une d'elles est Bénia Krik, futur roi de la pègre locale et « héros » récurrent du cycle d'Odessa. Décidé à entrer dans la carrière, il rend visite à Froïm Gratch, un caïd déjà dans la place, principal lieutenant du doyen Liovka Byk : « Prends-moi. je veux m'amarrer à ta rive. La rive laquelle je serai amarré aura gagné le gros lot. […] – Essayons-le sur Tartakowski, a décidé le conseil et tous ceux qui hébergeaient encore une conscience ont rougi en entendant cette décision. […] Chez nous, Tartakowski, on l'appelait “le Juif-et-demi” ou encore “Neuf-casses”. On l'appelait le Juif-et-demi parce que pas un seul juif ne pouvait contenir autant d'arrogance et autant d'argent que Tartakowski. De taille, il était plus grand que le plus grand sergent de ville d'Odessa, et il pesait plus lourd que la plus grosse Juive de la ville. Et on l'avait surnommé Neuf-casses parce quels société Liovka Byk et compagnie avait procédé sur son entreprise non à huit casses ni à dix, mais très précisément à neuf. » Plus tard, devenu Roi, Bénia Krik prélève une dîme sur les revenus des riches habitants d'Odessa. Qu'un éleveur nommé Eichbaum refuse d'obtempérer et le Roi s'en vient nuitamment égorger ses vaches et génisses. L'éleveur est contraint d'accepter un arrangement, lequel perd sa raison d'être à l'instant où « Tsilia, la fille du vieil Eichbaum, s'était précipitée dehors vêtue d'une chemise de nuit décolletée. Et la victoire du Roi s'était transformée en défaite ». Deux jours plus tard, après lui avoir rendu son argent, vêtu d'un « costume orange », un « bracelet en diamants » au poignet, « il était entré dans la pièce, avait salué, et avait demandé à Eichbaum la main de sa fille Tsilia. […] Et il était parvenu à ses fins, Bénia Krik, parce que c'était un passionné et que la passion gouverne le monde. »
Les récits qui composent le recueil Cavalerie rouge sont nourris des quelques mois que Babel a passé comme correspondant pour le journal Le Cavalier rouge durant la guerre russo-polonaise de 1920. Grâce à Maxime Gorki qu'il avait rencontré à Pétersbourg en 1916 et qui lui avait mis le pied à l'étrier en publiant ses premiers récits, il avait écrit une série d'articles pour le quotidien La Vie nouvelle qui ont également été rassemblés en recueil. Et c'est aussi Gorki qui a incité Babel à se lancer dans cette aventure sur le front polonais. S'ils sont d'une autre nature et d'une tonalité fort différente de ceux d'Odessa, ces tableaux expriment la même acuité du regard, une même volonté de plonger par-delà gestes et apparences dans les profondeurs secrètes des êtres. Avec les soldats rouges et les cosaques de la Première armée, Babel (qui écrit ses articles sous le pseudonyme de Kirill Lioutov) sillonne durant sept mois une région à feu et à sang, voit la terreur dans les villes et les shtetls dévastés. Il côtoie des populations affamées, visite des églises détruites, participe à des attaques contre des positions polonaises. Et surtout, il observe ceux dont il partage le sort ou dont il croise un court moment le chemin, leur façon de se mouvoir, de recevoir la lumière. Tel ce commandant de brigade : « Il avançait tête baissée et remuait ses longues jambes arquées avec une lenteur accablante. L'embrasement du couchant se déversa sur lui, écarlate et invraisemblable comme la mort qui approche. » Il lui arrive aussi, en rapportant une parole, d'en faire résonner l'ordinaire pour lui faire rendre un peu plus que ce qu'elle énonce et dont une part reste insaisissable : « Quand on tire sur quelqu'un –je dirais ça comme ça, confie le général Pavlitchenko qui avant la guerre était gardien de troupeau, on peut juste s'en débarrasser : lui tirer dessus, pour lui, c'est comme une grâce, et pour soi, c'est répugnant de facilité, quand on tire, on n'arrive pas jusqu'à l'âme, là où elle est à l'intérieur de l'homme et de quoi elle a l'air. Mais moi, ça m'arrive de pas me ménager, ça m'arrive de tabasser un ennemi pendant une heure ou plus d'une heure, ce que je veux, c'est savoir ce que c'est, la vie, comment elle est vraiment… »
Lecteur et admirateur des oeuvres de Flaubert et Maupassant (à qui il a consacré un récit) Isaac Babel cherche une forme de concision, aspire à un art économe dans la forme et généreux dans ses effets : « Toute ma vie, j'ai presque toujours su “quoi écrire”, mais comme je ne pouvais pas l'écrire en douze pages, comme je me bridais moi-même, il me fallait choisir des mots, premièrement d'une grande portée, deuxièmement simples et troisièmement beaux. »
Jean Laurenti
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Le Monde des Livres, 23 décembre 2011
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Isaac Babel, le démystificateur
« Nous ressemblons à des mouches en septembre, tout dolents, comme si nous devions bientôt rendre l'âme. Nous sommes l'assemblée des chômeurs de Petrograd. »
Ou bien :
« Dans mon enfance, j'avais très envie de posséder un pigeonnier. Je n'ai jamais rien désiré aussi fort de toute ma vie. »
Ou bien :
« Je ne vais pas tirer de conclusions, je n'ai pas la tête à ça. »
Je pourrais, au lieu de raconter en quelques lignes rapides et vagues le destin terrible d'Isaac Babel, son univers rocambolesque, entre cosaques rouges et blancs, ghetto, auberges juives et champs de bataille, avec un nourrisson qui braille, un tas d'infirmières résignées, des matrones infatigables entourées d'innombrables vieillards, je pourrais recopier quelques-unes de ces premières phrases qui me coupent le souffle. Laisser place à l'éclat aveuglant de son style.
« Même un incendie qui brûle lumineux comme un dimanche ne se peut comparer au style de Babel », disait le grand théoricien Viktor Chklovski.
C'était un enfant juif d'Odessa, né en 1895, au coeur pétri par la langue de Flaubert, emporté par le souffle de la révolution russe et de la guerre civile, deuxième classe à lunettes dans la Cavalerie rouge, auteur célèbre des années 1920, protégé par Gorki, pétri de contradictions, idéaliste volontaire, juif malin et persécuté éternel.
« Le démon, ou l'ange de l'art, a pris possession du fils d'un petit courtier de rien du tout. Et j'obéis comme un esclave, comme une bête de somme, je lui ai vendu mon âme et je dois écrire de la façon la meilleure qui soit », disait-il.
Écrire la vie comme elle est. Et pour y arriver, l'alinéa est une chose magnifique.
Mais le maréchal Boudienny ne pardonna jamais à Isaac Babel d'avoir montré ses cosaques intrépides sous une lumière crue. Il le traita de bonne femme. Une femmelette à lunettes avec une langue de vipère et un goût glauque pour le linge sale. Au lieu d'encenser nos héros. De redonner le moral au peuple affamé. Et c'était vrai : Babel voyait le monde avec les yeux de ceux d'en bas, de celles qui n'en peuvent mais, de celles qui se font battre et violer, et se taisent, et en rient même parfois. À cause de sa grand-mère sans doute.
Arrêté, torturé par la Tchéka, et assassiné le 27 janvier 1940, il mourut en disant : ils ne m'ont pas laissé finir. Il y avait tellement de choses à raconter, il en avait tellement vu.
C'était un démystificateur. Beaucoup de gens ne pouvaient pas le regarder dans les yeux. On ne voit pas souvent une aussi franche curiosité dans les yeux d'un adulte, racontait son amie Nadiejda Mandelstam. C'était un homme coriace au sourire malicieux – qui voulait tout voir, qu'aucun savoir ne dégoûtait. Enclin au scepticisme – la fréquentation des pogroms dès le plus jeune âge y incite –, il croyait en réalité à la naïveté et à la bonté de l'âme humaine. Seul credo possible pour un écrivain.
Son principal procédé, écrit Viktor Chklovski, est de parler sur le même ton des étoiles au-dessus de nostêtes et de la chaude-pisse. Ce n'est pas un procédé. C'est une vision du monde. La chaude-pisse qu'il évoque est la syphilis. Isaac Babel est plus précis que Chklovski. Comme celle que Sachka et son beau-père Tarakanytch ont attrapée en couchant avec une vieille mendiante dans une nouvelle poignante intitulée « Sachka le Christ ».
« Fais pas de mal à ma mère, dit Sachka, t'es pourri. » Mais qu'y peut-il ?
Que peut un jeune homme face à son beau-père armé d'une hache ? La nouvelle, comme la plupart des histoires de Babel, fait six pages. Elle arrache le cœur.
Aucun fer ne peut pénétrer le coeur d'un homme d'une façon aussi précise qu'un point placé au bon endroit, tel est le credo d'Isaac Babel. Et pourtant, les armes blanches ne manquent pas ici, ni les fusils.
Il travaillait comme un forçat. « Des années de contact avec la peau humaine donnent au bois le plus grossier une teinte noble et semblable à l'ivoire. Il en va de même pour les mots. […] faut appliquer dessus une paume tiède et ils se transforment en un trésor vivant. » Ainsi se clôt la préface de Sophie Benech qui a traduit ces Œuvres complètes pour les éditions Le Bruit du temps.
C'est un travail magnifique.
Le livre, 1 300 pages minutieusement présentées, dans un moment où l'on parle exclusivement de liseuses et de tablettes – je n'ai rien contre, je le précise – a un charme magique. On est heureux, me disait une amie, de le sentir comme une présence chaude à côté de soi.
À cause de sa beauté. Ou des yeux ironiques et doux d'Isaac Babel sur la couverture, qui regarde ailleurs, calmement, quelque chose de mystérieux.
Comme il l'écrit à la fin de « Mes premiers honoraires » :
« J'ai vu pour la première fois les choses qui m'entouraient comme elles étaient en réalité : apaisées et d'une beauté ineffable. »
Geneviève Brisac
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Lire, décembre 2011-janvier 2012
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Babel contre Goliath
De la gloire à l'arrestation et la mort, Isaac Babel (1894-1940) aura connu le meilleur et le pire de l'URSS. À découvrir grâce à l'édition complète de ses œuvres, en particulier Cavalerie rouge.
C'est l'histoire d'un enfant d'Odessa qui connut dans son pays une gloire foudroyante, entra au purgatoire et fut réduit au silence avant d'être fusillé par les hommes du NKVD, en 1940. Cet enfant-là, qui ne cessa de faire chatoyer la langue russe comme un samovar d'or, c'est Isaac Babel, dont les éditions Le Bruit du temps publient les Œuvres complètes, un monument édifié dans la tourmente bolchevique par un météore pour lequel la littérature fut une « chose sacrée », a dit Elias Canetti. « Il y a chez lui une façon de voir les choses extrêmement singulière : il s'intéresse à toutes les formes d'humanité, même les plus abjectes », explique sa traductrice, Sophie Benech, qui s'est déjà mesurée à Pasternak, à Andreïev et à Chalamov.
C'est au sein d'une famille juive qu'est né Isaac Babel, en 1894, dans un quartier populaire d'Odessa. Son enfance, il la passe sous le signe du tumulte, à l'époque des pogroms et de la répression sanglante du « dimanche rouge » de Saint-Pétersbourg : l'Histoire gronde et, déjà, le jeune Isaac s'en inspire pour écrire ses premiers récits tout en lisant les deux auteurs dont il se réclamera plus tard, Maupassant et Flaubert. À 23 ans, en 1917, il publie des chroniques dans le journal de Gorki – La Vie nouvelle, bientôt interdite – et ce sera ensuite la grande aventure de sa vie : pendant cinq mois, de mai à septembre 1920, il couvre comme correspondant de guerre la terrible campagne de Pologne et il observe la folie des combattants, une fureur collective dont il tirera son chef-d'œuvre, Cavalerie rouge, un récit à la fois goyesque et célinien publié en 1926. Babel est alors porté aux nues, il fréquente l'élite du Parti, travaille avec Eisenstein, voyage en Europe, rencontre Malraux et Gide, reçoit du régime une luxueuse datcha dans le « village des écrivains » à Peredelkino et, peu à peu, assiste à la montée de la terreur : alors que les intellectuels sont contraints de devenir des « messagers du socialisme », il choisit le camp du silence dès le début des années 1930. Parce qu'il n'exalte pas les avenirs radieux, on l'attaque violemment dans les journaux et, désormais, sa célébrité ne le protège plus. En mai 1939, il est arrêté. Ses manuscrits lui sont confisqués. En prison, les agents du NKVD le harcèlent et veulent lui arracher des aveux. Il dénonce des amis, se rétracte, vacille, se contredit, oppose à ses tortionnaires les provocations de son légendaire humour. De quoi l'accuse-t-on ? De complot terroriste, d'espionnage pour le compte de la France – il reconnaît avoir été recruté par Malraux – et de sympathies trotskistes. Condamné le 26 janvier 1940, il sera exécuté le lendemain, en pleine nuit, à 45 ans.
Et, si Babel, contrairement à une partie de sa famille, ne s'était pas exilé, c'est parce qu'il se disait intoxiqué par la Russie. L'âme de cette terre ne cesse de vibrer dans ses livres, avec tous ses paradoxes, avec ses aspirations sublimes, sa folle démesure, ses excès diaboliques. Lire Babel, c'est entendre le tonnerre gronder dans les tréfonds de l'humanité. Il secoue les pages hallucinantes de Cavalerie rouge, où l'on voit les cosaques du général Boudionny foncer dans les plaines tels des centaures abreuvés de sang. La sauvagerie sert d'étendard et c'est un office des ténèbres qu'orchestre Babel dans ce livre qui reste l'une des épopées les plus magistrales des lettres russes.
Ces Œuvres complètes rassemblent une kyrielle d'inédits, de reportages, d'articles, de scénarios. Et l'on peut aussi y redécouvrir les textes consacrés à l'enfance et à la ville natale de Babel : Histoire de mon pigeonnier et les magnifiques Récits d'Odessa, où il donne la parole aux familiers des bas-fonds, aux mendiants, aux brigands, aux trafiquants, mais aussi aux petits Juifs échappés de la misère des ghettos. « Je prends un rien, expliquait Babel, une anecdote, une histoire qui traîne sur la place du marché et j'en fais une chose à laquelle je n'arrive plus à m'arracher. »
À la gueule toujours ouverte de l'hydre stalinienne, il a résisté en s'exilant dans le fragile refuge de la langue russe, une langue qu'il ne cessa d'élaguer et de polir. « Aucun fer ne peut pénétrer dans un cœur d'homme de façon aussi glaçante qu'un point placé au bon endroit », disait-il. Cette passion pour le style fut la seule arme de Babel, le cavalier rouge qui nous revient aujourd'hui sabre au clair, rescapé des enfers.
André Clavel
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Rue 89, 10 décembre 2011
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Les œuvres complètes d'Isaac Babel, écrivain russe fulgurant
Tout va toujours très vite chez Isaac Babel. À 20 ans, il se fait remarquer par des récits aux phrases précocement fulgurantes.
Gorki le prend sous son aile, mais n'empêchera pas son arrestation le 15 mai 1939. Il avoue n'importe quoi puis récuse tout ce qu'il a dit devant ses tortionnaires avant d'être fusillé dans la nuit du 27 janvier 1940. Babel a 45 ans. On ne retrouvera jamais ses derniers manuscrits, emportés par le KGB.
D'Odessa à la Cavalerie rouge
Pour la première fois, un volume réunit ses « œuvres complètes » dans une traduction unique, celle de Sophie Benech qui réussit mieux que d'autres à faire passer en français le style démoniaque de Babel. Comme l'écrit Victor Chklovski (cité par Benech) : la grande force de Babel était « de parler avec la même voix des étoiles au-dessus de nous et de la chaude-pisse ».
Inclassable Babel. Un écrivain follement amoureux du réel plus qu'un simple romancier ou qu'un simple journaliste. Qu'il raconte la Moldavanka, le quartier juif de son enfance à Odessa, ou qu'il chronique le front de la guerre russo-polonaise en 1920 comme correspondant de guerre du journal Le Cavalier rouge, il écrit vite – ou du moins en donne l'impression. Car il écrit dans l'urgence. À raconter. À témoigner. D'une façon aussi intense que vivante.
Des récits suspendus hauts et courts
Des petits récits (ou articles), autant de chroniques au rasoir, sèches par leur brièveté, mais incandescentes par leur rythme et la déflagration de leurs métaphores. Pas de romans interminables à la Tolstoï, pas d'exploration des sentiments aux mille circonvolutions à la Dostoïevski, pas de petite musique tchékhovienne. Babel, « c'est du brutal », comme diraient « les Tontons flingueurs ». De l'alcool concentré, du tranché vif. Babel est un écrivain qui sait allier l'immédiat du qui-vive au temps hors temps du légendaire.
Isaac Babel a surtout écrit de courts récits (parfois réunis en volume), mais aucun roman. Il a également écrit deux pièces, « Maria » (que Bernard Sobel naguère nous a fait découvrir sous le titre « Marie »), et « Zakat » traduit ici par « Le Crépuscule » et ailleurs par « Soleil couchant ». Il a aussi écrit plusieurs scénarii.
La composition du livre obéit à deux cycles évidents : d'un côté, Odessa et les histoires du quartier de la Moldavanka ainsi que les récits écrits à Saint-Pétersbourg ; de l'autre, tout ce qui a trait à la guerre. Et puis un troisième cycle disons fourre-tout (où figurent un certain nombre des textes inédits en français) – un fourre-tout qui exprime bien la curiosité tout azimut de Babel, observateur hors pair doublé d'un formidable metteur en image. Et cela, on le retrouve tout au long des trois cycles.
Reportage ou récit, une seule écriture
Dès les premiers mots d'un récit, on sent l'appétit de l'écrivain, son envie de dévorer de mots une situation donnée. Et de nous mettre, nous lecteurs, tout de suite dans le coup, dans l'ambiance.
Premier exemple :
« Nous sommes dans la pénombre d'une grange humide. Kossarenko découpe une pomme de terre avec un canif. Une fille pieds nus aux grosses jambes lève un visage en sueur couvert de taches de son, elle charge sur son dos un sac avec des semis, et elle sort. Nous lui emboîtons le pas. »
Ce n'est pas un reportage, c'est un récit intitulé « Un nouveau mode de vie ».
Deuxième exemple :
« Au-delà de la véranda, c'est la nuit, remplie de bruits alanguis et de ténèbres majestueuses. Une pluie intarissable patrouille parmi les escarpements mauves des montagnes, la soie grise et bruissante de ses murailles liquides recouvre la pénombre menaçante et fraîche des ravins. A travers la rumeur inlassable de cette eau fouisseuse, la flamme bleue de notre bougie scintille comme une étoile lointaine et palpite confusément sur les visages ridés ciselés par le burin rude et éloquent du travail. »
Ce n'est pas un récit, c'est un reportage effectué en Géorgie dans une maison de repos.
« Des yeux de chat malade flottaient dans ses orbites »
Un chapitre est consacré à des portraits, mais les meilleurs portraits de Babel ce sont ceux qui jaillissent en quelques mots, quelques phrases au milieu de ses récits ou articles.
Le dénommé Ivachko est le délégué du comité exécutif régional chargé de la collectivisation à Vélikaïa Kristina en Ukraine (Babel a légèrement modifié le nom du village : Vélikaïa Staritsa). L'homme est assis à son bureau et Babel le regarde, c'est-à-dire le foudroie :
« Sa peau était toute ridée aux tempes, des yeux de chat malade flottaient dans ses orbites sous des arcades sourcilières proéminentes, roses et nues. »
« Le soir flânait près du banc »
Loin d'écrire l'article habituel sur la « dékoulakisation » des campagnes, Babel, avec beaucoup de subtilité et d'humanité, montre la complexité de la situation du village et met en scène une sorte d'égérie villageoise qui n'a pas sa langue dans la poche en la personne de Gapa Goujva, qui donne son titre à ce récit paru en 1931 dans la revue Novy Mir.
Et puis Babel n'a pas son pareil pour décrire la nature de façon humaine par tout un jeu de glissements comparatifs :
« Les étoiles, des étoiles vertes sur fond bleu de nuit, s'éparpillaient à la fenêtre comme des soldats quand ils se soulagent dans la nature. » (« Le Crépuscule »).
« Le soleil pendait dans le ciel comme la langue rose d'un chien assoiffé. » (« Lioubka la cosaque »).
« Le soir flânait près du banc, l'œil étincelant du soleil couchant s'enfonçait dans la mer derrière Peressyp, et le ciel était aussi rouge que les dates rouges du calendrier. » (« Le Père »).
Babel aimait énormément Maupassant (il lui consacre un récit), un auteur porté au pinacle en Russie, mais il aimait encore plus la terre russe. Il parlait le français, il aurait pu rester en France lorsque le pouvoir soviétique accepta de l'envoyer en 1935 au Congrès international des écrivains. C'était son troisième voyage. Cela sera son dernier. Certes, il aurait eu la vie sauve, mais qu'aurait-il écrit ?
La Russie, y compris celle qui menait la vue dure aux juifs – et il en savait quelque chose –, était sa source première et unique d'inspiration. Venu en train depuis Moscou, quand il sort de la gare du Nord il dit avoir éprouvé de la déception : « C'est assez sale, plutôt bruyant et apparemment, le désordre le plus complet. » Autrement dit, ce Paris-là ressemble à n'importe quelle ville ou village de Russie, ce pays où le thé, écrit-il encore, est « le champagne des pauvres ».
J.-P. Thibaudat
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La Liberté, 3 décembre 2011
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Redécouvrir Isaac Babel
Comme son mentor Maxime Gorki, Isaac Babel s'est rallié à la révolution d'Octobre. Un engagement qui l'a amené à suivre l'armée Rouge dans sa campagne de Pologne en 1920, au temps de la guerre civile. Accompagnant en Volhynie les troupes de Boudionny, il fonctionne alors comme correspondant de guerre pour le journal Le Cavalier rouge et ses textes, rassemblés en 1926 en recueil, installent sa renommée. Son écriture fluide, fondement de très nombreux récits qu'il a publiés par la suite, a confirmé les espoirs placés dans ce jeune premier des lettres soviétiques, né à Odessa en 1894 au sein d'une famille juive. Mais au tournant des années 30, critiqué parce qu'il ne célèbre pas assez « la vie nouvelle », Babel voit son étoile pâlir. Au point d'être finalement dénoncé et livré en 1939 aux sbires du régime stalinien triomphant. La chute après une gloire fulgurante. Longtemps on n'a rien su de la date de la mort de l'écrivain, mais on s'accorde aujourd'hui à penser qu'il a été fusillé en 1940.
De cet auteur souvent truculent, et finalement mal connu chez nous, les éditions Le Bruit du temps nous offrent un fort volume d'œuvres complètes. Répartie en cycles (autobiographie, récits savoureux du cycle d'Odessa, cycle de la guerre russo-polonaise avec Cavalerie rouge, le recueil qui fit la célébrité de l'auteur, cycle des textes inclassables et autres reportages, articles, discours, entretiens), cette édition dûment documentée et annotée devrait réveiller l'intérêt pour cet écrivain à l'ironie sensuelle, dont l'œuvre a été réhabilité après la mort de Staline.
Alain Favarger
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Le Nouvel Observateur, 1-7 décembre 2011
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Le coup de cœur de Didier Jacob : Retour de Babel
« Je suis intoxiqué par la Russie, je ne pense qu'à la Russie », déclarait Isaac Babel à un ami russe, en 1927. Écrivain juif né en 1894 à Odessa, cet élève de Gorki, dont les textes sont pour la première fois disponibles en France dans leur intégralité connue (beaucoup de manuscrits furent, semble-t-il, détruits par le NKVD au moment de son arrestation), et qu'on connaît surtout pour Cavalerie rouge, fut aussi bien l'un des pionniers du journalisme littéraire qu'un observateur hors pair, à la Maupassant, de la réalité russe dans les années 20. Et surtout, le grand manitou de la prose mitraillée : « Nous sommes à la lisière d'une forêt, les chevaux broutent, les héros du jour sont les aéroplanes, l'activité aérienne n'arrête pas de s'intensifier, attaque d'aéroplanes, il y en a toujours cinq ou six qui passent et repassent, bombes à cent pas, j'ai un hongre cendré, une monture épouvantable. » Si le bolchevique, qui ne faisait pas seulement que sommeiller en lui, accoucha de quelques textes complaisants envers le régime (mais comment aurait-il pu en être autrement ?), Babel avait trop de talent pour survivre aux purges staliniennes. Il fut arrêté, puis fusillé en 1940 à Moscou. Sous la torture, il avait admis avoir été un suppôt de la contre-révolution avant de se rétracter.
Didier Jacob
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La Quinzaine littéraire, n°1050, 1-15 décembre 2011
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Maupassant d'Odessa
« Tout chez Babel exprimait la curiosité – son port de tête, sa bouche, son menton et surtout ses yeux. On ne voit pas souvent une aussi franche curiosité dans le regard d’un adulte. J’avais le sentiment que la principale force qui l’animait, c’était la curiosité effrénée avec laquelle il scrutait la vie et les gens. » Ainsi Nadiejda Mandelstam se rappelle-t-elle l’écrivain dont le visage apparaît en couverture de l’édition que lui consacrent les éditions Le Bruit du temps.
Sans être un inconnu, Isaac Babel est un auteur mal connu. Certes, on a lu en France ses Contes d’Odessa et Cavalerie rouge et ce, dès les années trente, chez Rieder, mais une certaine confusion régnait dans la publication et dans les traductions. Toutes choses auxquelles remédie cette édition des œuvres complètes.
C’est le fruit du long travail de traduction mené par la seule Sophie Benech, que les lecteurs de La Quinzaine connaissent bien. Elle s’explique sur les difficultés rencontrées dans l’avant-propos, et qui voudra apprécier son travail comparera les pages de cette édition avec celle de l’édition « Folio » des Contes d’Odessa. Elle avait le mérite de mettre Babel en poche, mais quant à la qualité… Sophie Benech a pris appui sur l’édition russe qui proposait un nouveau classement des textes écrits par Babel.
Les écrits autobiographiques rassemblent notamment Histoire de mon pigeonnier et les Récits d’Odessa, un deuxième cycle tourne autour de Cavalerie rouge et des reportages consacrés à la guerre civile. La troisième partie de ce fort volume contient les scénarios de Babel, des écrits des années trente, des portraits, discours et entretiens.
Mais revenons un peu sur cet écrivain méconnu, en commençant par la fin, et ce qui manquera à jamais. Entre 1934 et 1940, Babel publie peu. Il écrit cependant beaucoup. Ses manuscrits disparaîtront avec la valise qu’il emporte à la Loubianka. « Ils ne m’ont pas laissé finir… » aurait-il dit à sa femme tandis que la NKVD l’emmenait. Il est exécuté en janvier 1940. On fera longtemps croire aux siens qu’il est mort en 1941, ou disparu. Sur ce destin funeste, le livre de Vitali Chentalinski, La Parole ressuscitée, apporte beaucoup d’informations. Babel avait fréquenté les tchékistes en sa jeunesse, « pour les renifler, pour sentir quelle odeur ça a ». Leurs féroces héritiers l’ont questionné sous Staline. Il avait été lié à l’épouse de Iejov et la purge visant ce dernier le concernait : espionnage au profit des Français, influences trotskistes, on connaît cette musique et ses dernières notes. Babel a tout avoué avant de se rétracter. Fin d’une existence et surtout d’une trajectoire née sous une bonne étoile.
Babel est né à Odessa, « ville épouvantable » écrit-il par antiphrase, dans une famille juive. Une famille pas comme les autres : « Il faut dire ici que la famille dont je viens ne ressemblait pas aux autres familles juives. Chez nous, nous avions des ivrognes, chez nous, on séduisait des filles de général et on les abandonnait avant d’arriver à la frontière, nous avions un grand-père qui imitait les signatures et écrivait des lettres de chantage pour femmes délaissées. »
Ses récits d’Odessa et les textes à teneur autobiographique qu’il consacre à cette enfance ou jeunesse au bord de la mer Noire montrent une ville à part dans l’immense Russie des tsars. On y souffre comme partout de l’antisémitisme, des vexations ou exclusions, des pogroms, mais on y goûte un art de vivre que certains films de Boris Barnett ou nouvelles de Tchekhov donnent aussi à se figurer. Odessa est une cousine de Marseille, de Gênes ou d'Istanbul. On y rencontre toutes sortes de gens, par exemple ces Tatars et Turcs rentrant chez eux dans les steppes d’Orenbourg et les contreforts du Caucase ; les langues et les cultures se mêlent plus qu’elles ne se côtoient. La Moldavanka est le quartier juif, celui de Benia Krik le gangster, et des siens, des figures hautes en couleur, à l’instar de Lioubov le Cosaque, une femme contrairement à ce que le déterminant indique. L’enfant a observé de sa fenêtre et on retrouve le charme des lieux comme les dangers qu’il faut contourner au gré des pages de Babel adulte. On en trouvera les plus belles traces dans un récit comme « Le père ». Le pittoresque n’est pas la seule qualité du style Babel. La poésie y est omniprésente, rendant vaines certaines oppositions entre la prose et ce genre que l’on assimile trop souvent, dans le cliché, au vers. La poésie est partout, dans la figure d’un marchand déambulant dans la ville avec un paon sur l’épaule, dans les images qui jaillissent, toujours précises et parfaitement justifiées.
Babel aurait aimé devenir le Maupassant national, celui qui serait né sous le soleil d’Odessa, seule cité lumineuse de Russie, selon lui. Il lisait le romancier et nouvelliste français, il était aussi sensible que lui, et que Flaubert, autre de ses admirations, à la phrase qui « frappe juste » : « Je prends un petit rien, une anecdote, une histoire qui traîne sur la place du marché, et j’en fais une chose à laquelle moi-même je n’arrive plus à m’arracher. Ça joue, c’est rond comme un galet. Ça tient par la cohésion de ses particules. Et la force de cette cohésion est telle que même la foudre ne saurait la briser. » On lira en épigraphe du volume ce qu’en dit son ami, le critique Chklovski. Contentons-nous pour mesurer cette rondeur du galet, d’un passage de Babel, dans son Journal pétersbourgeois qui raconte la vie à Petrograd, pendant les années de la guerre et celles de la Révolution naissante : « C’est le printemps sur la Nevski, il fait doux, il fait beau. Le large dos du marin s’éloigne lentement. La jeune fille aux yeux bleus sourit doucement, appuyé contre l’épaule ronde. Le mutilé se tortille sur l’asphalte, pris d’un fou rire convulsif, heureux, absurde. » Babel procède souvent par juxtaposition d’images, collant les plans l’un à côté de l’autre. Le mot « plan » n’étant pas hasardeux : il a écrit pour le cinéma et a connu Eisenstein. Qu’on lise par exemple le texte du Journal intitulé « Le très saint patriarche » et des plans entiers d’Ivan le Terrible nous reviennent sous les yeux. Du cinéma, et de sa vitesse, Babel reprend aussi l’ellipse, le raccourci, la succession rapide. Une bio express de Maupassant, dans un texte éponyme, page 110, en offre un bon exemple. La disposition en paragraphes constitués d’une unique phrase, parfois, en est un autre exemple. Babel, comme ses contemporains Hemingway, Cendrars ou Hammett, aime le fait brut. Au lecteur de faire le lien, de donner sens.
Mais les images de Babel, au sens que ce terme prend en stylistique, sont d’abord les métaphores et les comparaisons qu’il emploie, souvent fondées sur l’accumulation des couleurs. On ne lit pas Babel, on voit sa palette : « Le crépuscule se teintait de turquoise. Les acacias en fleur hurlaient le long des rues de leur voix grave qui s’effeuillait. La foule des fonctionnaires en tuniques blanches ondoyait sur l’avenue ; des flots d’un air balsamique dévalaient vers elle depuis le mont Kazbek. » Dans un récit intitulé « L’éveil », un vieil homme guide le jeune garçon dans la ville, lui donne le nom des arbres, des plantes, des oiseaux et lui explique qu’un homme qui ne vit pas dans la nature n’écrira rien de bon de toute son existence. Il semble que la leçon ait été vite et bien comprise, d’autant qu’elle est renouvelée par le grand écrivain qui encourage et protège le jeune Babel : Maxime Gorki.
Le vieux maître l’incite à aller voir le monde, à se frotter à la réalité. Il accompagnera les troupes rouges de Boudionny entre mai et septembre 1920 entre la Volhynie et la Galicie. Cavalerie rouge, à mi-chemin entre le reportage sur le vif et le récit, raconte cette campagne. Boudionny – qui survivra à toutes les purges de l’Armée rouge et dirigera le front sud contre les nazis en 1941 – n’apprécie pas du tout les écrits de Babel. Il le traite d’écrivain raté, ne comprend rien aux images et aux récits qui synthétisent cette aventure. Le recueil connaîtra pourtant diverses éditions et fera la réputation de son auteur.
La méfiance et la jalousie que les bureaucrates et autres proches du régime stalinien pouvaient éprouver pour Babel ne fera que s’accroître avec le temps. Babel reste un homme libre. Il vit à Peredelkino, sorte de paradis pour l’intelligentsia soviétique, il intervient dans des colloques, maniant la langue de bois comme il convient, et surtout il voyage, en France notamment. Les textes qu’il écrit sur Paris, sur la banlieue, ne sont pas ce qu’il fait de meilleur. On sent un peu la contrainte ou l’autocensure. Passe encore qu’il fasse des séjours en Occident. Mais de là à écrire ce qu’il ressent... Et puis il est très attaché à sa terre natale, se sent intoxiqué par la Russie, cesserait d’être écrivain s’il ne vivait pas parmi le peuple russe. Il n’aborde guère la réalité soviétique, du moins dans les derniers écrits que l’on a conservés de lui. Il savait contourner la censure et surtout échapper à ce « pochlost », la vulgarité ou le kitsch que d’autres Russes d’origine évitaient, tel Nabokov.
Lire Babel est se retrouver dans une famille d’écrivains. Son hyper- sensibilité le rapproche d’éternels enfants comme le Walter Benjamin de Sens unique, ou le Schulz des Boutiques de cannelle. Il témoigne, comme ce dernier, d’une sensualité qui imprègne chacune de ses phrases, de ses pages. Et puis, comme le notait aussi très justement Chklovski, « son principal procédé est de parler avec la même voix des étoiles au-dessus de nous et de la chaude-pisse ». Le monde est un, et Babel ne craint pas de l’affirmer avec une sorte de jubilation, même lorsqu’il parle d’une guerre qui ramène les peuples à la barbarie de la guerre de Trente Ans. Il observe et rend compte, façonne ses galets d’une rondeur sans égale.
Écrivain méconnu ? Une saine curiosité, la sienne comme celle du lecteur, devrait guider vers ce beau livre qui lui rend toute sa place.
Norbert Czarny
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Libération, Cahier Livres, 17 novembre 2011
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Isaac Babel ou ceux que les Soviets suppriment
Isaac Babel est né à Odessa en 1894 et a été exécuté en 1940 : vu ce qu'est son œuvre et ce que furent les relations des autorités soviétiques avec les écrivains, il est étonnant qu'il ait survécu si longtemps.
Babel n'a écrit aucun roman, du moins qui ait été conservé, et ces Œuvres complètes regroupent donc surtout ses nouvelles, qui ont fait sa gloire, mais aussi des scénarios, des pièces de théâtre, quelques articles pour la presse bolchevique et quelques interventions sur le métier d'écrivain. C'est au début des années 20 que sa réputation est au plus haut, quand paraissent en volume les Récits d'Odessa et Cavalerie rouge. Les deux recueils sont autobiographiques chacun à leur manière. Le premier évoque sa vie odessite, dans une famille juive d'un quartier populaire et a comme personnage récurrent Bénia Krik, « le Roi » de la pègre. Le second provient de son expérience de correspondant de guerre avec les Soviétiques pendant la campagne de Pologne, en 1920. C'est Maxime Gorki, le premier à découvrir son talent, qui lui avait conseillé de se frotter à cette vie. À la fantaisie, fût-elle brutale, des Récits d'Odessa répond la cruauté permanente, même si elle n'exclut pas la douceur, de Cavalerie rouge où il faut voir les exécutions comme une pédagogie, le véritable apprentissage de la vie. Dans « La mort de Dolgouchov », le narrateur n'ose pas achever un blessé qui le lui réclame. C'est le chef qui s'en charge, furieux contre celui qui a failli. « “— Fiche le camp ! a-t-il dit en pâlissant. Ou je te tue ! Vous autres les binoclards, vous n'avez pas plus pitié de nous qu'un chat d'une souris…” / Il a armé son fusil. / Je suis parti au pas sans me retourner, je sentais de tout mon dos le froid et la mort. » « La vie authentique de Pavlitchenko » s'achève ainsi : « Quand on tire sur quelqu'un – je dirais ça comme ça – on peut juste s'en débarrasser : lui tirer dessus, pour lui, c'est une grâce, et, pour soi, c'est répugnant de facilkité, quand on tire, on n'arrive pas jusqu'à l'âme, là où elle est à l'intérieur de l'homme et de quoi elle a l'air. Mais moi, ça m'arrive de ne pas me ménager, ça m'arrive de tabasser un ennemi pendant une heure ou plus d'une heure, ce que je veux, c'est savoir ce que c'est, la vie, comment elle est vraiment… »
La langue de Babel est si originale, à la fois inventive et incorrecte selon la traductrice, qu'il a longtemps été considéré intraduisible (même si la quasi-totalité des textes de ces Œuvres complètes a déjà paru en français en une flopée de volumes dont la composition est ici revue). Sophie Benech, dans son avant-propos, cite Viktor Chklovski disant de Babel que « son principal procédé est de parler avec la même voix des étoiles au-dessus de nous et de la chaude-pisse ». « Aucun fer ne peut pénétrer dans un cœur d'homme de façon aussi glaçante qu'un point placé au bon endroit », a dit Babel lui-même. Dès la parution de Cavalerie rouge, Boudionny, commandant de la première armée de cavalerie, le traîne dans la boue : « Le citoyen Babel était incapable de voir les bouleversements grandioses de la lutte des classes, cette lutte lui était étrangère, odieuse, mais en revanche, il voit avec une passion malsaine de sadique les seins tressautant d'une cosaque de son invention, ses cuisses nues, etc. Il voit le monde comme une prairie couverte de femmes nues, d'étalons et de juments… » (Gorki défendit Babel contre des accusations de pornographie dès le début de sa carrière.) De fait, le Journal de 1920, paru après sa mort, montre Babel réservé à l'égard de la révolution. « C'est horrible, la façon dont nous apportons la liberté. » Et, ailleurs : « Pourquoi ce cafard ne passe pas ? Parce que je suis loin de chez moi, parce que nous détruisons, parce que nous avançons comme une tornade, comme de la lave, haïs par tout le monde, la vie vole en éclats, j'assiste à un immense office des morts qui n'en finit pas. » Avec ses textes brefs, l'œuvre de Babel est la description de ces « éclats » de vie.
Pourtant, ses articles pour la presse bolchevique ont leur part de langue de bois surchargée d'adjectifs (alors que Babel dira que son autobiographie devrait s'intituler « Histoire d'un adjectif », parce que c'est en les supprimant qu'il a su exprimer « la luxuriance ») et d'appels au meurtre de la noblesse polonaise, c'est-à-dire peu nuancés. Très vite, Babel cesse sinon d'écrire du moins de publier. Son silence affaiblit sa position mais peut-être moins que ne l'auraient fait d'éventuelles publications, vu sa distance évidente avec le régime. Il fait preuve d'une courageuse ironie en diverses interventions. Arrêté et torturé en 1939, il avoue tout et n'importe quoi, en particulier qu'il a été recruté comme espion par Malraux. Lorsqu'il prend pour la dernière fois la parole après le jugement qui le condamne à mort, il y revient cependant pour tout nier, terminant ainsi : « Je ne demande qu'une chose : que l'on me donne la possibilité de terminer mon travail. »
Mathieu Lindon
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L'Express, n°3149, 9 novembre 2011
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Babel cavalier seul
Les oeuvres du grand écrivain russe Isaac Babel sont enfin réunies dans une nouvelle traduction soignée. Pour l'auteur de Cavalerie rouge, l'heure de la renaissance a sonné.
Sous Staline, les écrivains mouraient deux fois : la première, face au peloton d'exécution (ou au goulag), la seconde, victimes de l'oubli. Isaac Babel (1894-1940), considéré comme l'un des plus grands écrivains russes du XXe siècle, gloire littéraire, au début des années 1920, pour Cavalerie Rouge – récit de la campagne de Pologne, qu'il suivit comme correspondant de guerre – et ses Récits d'Odessa, portés aux nues par Thomas Mann et par Hermann Hesse, n'a pas échappé à ce destin. Arrêté au petit matin du 15 mai 1939 par les hommes du NKVD, accusé d'espionnage (au profit de Malraux !) et de “trotskisme”, il dénonce sous la torture des amis proches, avant de se rétracter et d'être fusillé à l'âge de 45 ans. Ignoré dans son propre pays, méconnu en Occident, Babel sort des limbes depuis sa réhabilitation officielle, en 1954. Mais il faut attendre un demi-siècle (2006) avant que ses oeuvres complètes soient publiées en Russie. Cette édition, dirigée par Igor Soukhikh, est aujourd'hui traduite en français et présentée par Sophie Benech, dans un volume de plus de 1 000 pages que l'on doit à l'obstination d'Antoine Jaccottet, éditeur exigeant du Bruit du temps.
Isaac Babel ? Cet écrivain à l'écriture fulgurante ne donne pas facilement prise. Juif d'Odessa, la “Marseille russe”, il se sent également russe dans l'âme. Intellectuel passionné de Flaubert et de Maupassant, ses maîtres – qu'il lit dans le texte – il est fasciné par la violence des Cosaques, des révolutionnaires et de la pègre de sa ville natale. D'une curiosité insatiable, ce démystificateur professionnel fréquente – de trop près ? – les dirigeants bolcheviques et les membres de la police politique. Jamais il ne critique ouvertement le régime soviétique, mais jamais il ne le cautionne. Seule certitude : l'écriture est la passion, la « chose sacrée », dira Elias Canetti, de ce styliste amateur de canulars. Babel s'essaie à tous les genres : articles, théâtre, scénarios (pour Eisenstein), discours, portraits... Joueur patenté, amateur de mots tordus, de préfixes inventés, de tournures empruntées au yiddish, à l'ukrainien, au français – un calvaire doublé d'un plaisir pour les traducteurs ! – il se présente en « galérien enchaîné pour sa vie entière à une rame », polissant et élaguant ses textes jusqu'à l'épure. Pour le plus grand bonheur de ses lecteurs anciens et, désormais, nouveaux.
Emmanuel Hecht
Bio Express
1894. 13 juillet, naissance, à Odessa.
1911. Études commerciales.
1915. Premiers reportages.
1926. Publication de Cavalerie rouge.
1931. Publication de Récits d'Odessa.
1939. Arrestation, le 15 mai, de Babel dans sa datcha. Ses manuscrits sont confisqués. Interrogé et torturé, il est accusé d'activités antisoviétiques.
1940. Condamné le 26 janvier, il est fusillé le lendemain.
1954. Réhabilitation officielle.
2006. Édition, en Russie, de ses Œuvres.
Extraits
Après des études de commerce à Kiev, Isaac Babel part en 1915 pour Saint-Pétersbourg, où il s'inscrit en faculté de droit, pour obtenir l'autorisation de résider dans la capitale. Il y fait la rencontre décisive de Maxime Gorki. Enthousiaste, l'écrivain publie dans sa revue, Les Annales, deux récits du jeune Odessite. Trois ans plus tard, Babel publie dans La Vie nouvelle, le quotidien de Gorki – bientôt interdit par Lénine – des articles, rassemblés depuis sous le titre de Journal pétersbourgeois. Tous décrivent la vie quotidienne à Petrograd (ex-Saint-Pétersbourg) dans les mois qui suivent le coup d'État d'octobre 1917, alors que le pays s'enfonce dans la guerre. « Le travail de journaliste, écrit Babel, m'a fourni des matériaux hors du commun, et une quantité incroyable de faits précieux pour mon travail de création. » Nous publions en exclusivité l'un de ces articles, intitulé « Les prématurés », publié le 26 mars 1918.
« Les prématurés »
« Les murs blancs et tièdes sont gorgés d'une lumière égale. On ne voit pas la Fontanka [Ndt : bras de la Neva qui traverse la ville entre les quais de granit], maigre flaque qui se traîne dans une cavité visqueuse. On ne voit pas la lourde dentelle du quai, submergée par des monceaux boursouflés de déchets provenant des magmas de neige noire et poreuse. Des femmes en robes grises ou sombres vont et viennent sans bruit dans de hautes salles bien chauffées. Le long des murs, au fond de petites bassines métalliques, sont couchés des avortons silencieux aux yeux graves et grands ouverts, ce sont les fruits chétifs de femmes abîmées, toutes petites et sans coeur, des femmes habitant les maisons en bois des faubourgs noyés dans le brouillard.
Quand on les amène, les prématurés pèsent une livre, une livre et demie. Près de chaque bassine, il y a un petit écriteau – la courbe de vie du nourrisson. Ce n'est déjà plus une courbe. La ligne se redresse. La vie palpite, triste et fantomatique, dans ces corps d'une livre.
Encore une facette imperceptible de notre agonie : les femmes qui allaitent ont de moins en moins de lait.
Il n'y en a pas beaucoup, de nourrices. Cinq pour trente bébés. Chacune d'elles nourrit le sien plus quatre autres. C'est la formule qu'on emploie dans le foyer : le sien plus quatre autres.
Il faut les nourrir toutes les trois heures. Pas de jours fériés. On peut dormir deux heures d'affilée, pas plus.
Ces femmes dont la poitrine est vidée sept fois par jour par cinq minuscules bouches bleuâtres reçoivent quotidiennement trois huitièmes de pain [Ndt : trois huitièmes d'une livre, un peu moins de 200 grammes].
Elles sont là toutes les cinq autour de moi, avec leurs grosses poitrines et leurs corps maigres, dans leurs habits de nonnes, et elles disent :
“La docteur, elle nous répète : vous leur donnez pas assez de lait, ils prennent pas de poids, ces petits… Ce serait de bon coeur, vous savez, mais c'est notre sang qu'ils sucent, on le sent bien… Si seulement on avait la même ration que les cochers… À la mairie, ils nous ont dit : vous êtes pas des travailleuses… Aujourd'hui, on est allées à deux dans une boutique, on avait les jambes toutes molles, on s'est arrêtées, on s'est regardées, on a failli tomber, on pouvait plus avancer…”
Elles me demandent des tickets de rationnement, des suppléments, elles m'implorent, elles sont là, debout contre le mur, et leurs visages deviennent tout rouges, crispés et pitoyables, comme ceux des solliciteurs dans les administrations.
Je m'éloigne. La surveillante m'emboîte le pas et murmure : “Elles sont toutes à bout de nerfs… Dès qu'on leur dit quelque chose, elles se mettent à pleurer. Alors on ne leur dit plus rien, on ferme les yeux. Il y en a une qui fréquente un soldat, eh bien tant pis, qu'est-ce que vous voulez…”
J'apprends l'histoire de celle qui fréquente un soldat. Elle est arrivée au foyer il y a un an, une toute petite femme menue et très active. Tout ce qu'elle avait de gros, c'était une lourde poitrine gorgée de lait. Elle en avait plus que toutes les autres nourrices du foyer. Au bout d'un an, un an de tickets de rationnement, de poisson salé et d'un nombre croissant de petits corps recroquevillés pondus en passant par des femmes de Petrograd amorphes et apathiques, cette petite femme active n'a plus de lait. Elle pleure quand on la contrarie, elle enfonce ses seins vides dans la bouche des enfants d'un air mauvais, et détourne le visage quand elle allaite.
On pourrait lui donner trois autres huitièmes, à cette petite femme, lui attribuer la même ration qu'aux cochers, faire quelque chose, à la fin… Il faudrait quand même réfléchir un peu et penser aux enfants. S'ils ne meurent pas, ils vont devenir des jeunes gens et des jeunes filles, ils ont une vie à construire. Et si jamais ils se bâtissaient juste trois huitièmes de vie ? Ça donnera des vies tronquées. Et nous, les vies tronquées, on en a assez vu. »
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Télérama, n°3226, 12-18 novembre 2011
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L'événement
Des pogroms à son exécution par Staline, Isaac Babel subit de plein fouet la férocité du début du XXe siècle russe. Il en tirera une épopée foisonnante.
Arrêté en mai 1939, fusillé huit mois plus tard, Isaac Babel (1894-1940) subit, comme nombre d'écrivains soviétiques, la folie meurtrière du stalinisme. La réédition de l'intégrale de ses œuvres, superbement traduites par Sophie Benech, permet de redécouvrir un magnifique auteur réhabilité en 1954, un an après la mort de Staline. Plongé dans les turbulences du début du XXe siècle russe, Babel a su restituer les images dont il fut à la fois le témoin et l'acteur dans une série de textes où la violence et la cruauté voisinent avec des scènes de tous les jours. Ses récits éclatés, les tableaux qu'il dresse de son enfance à Odessa, les instantanés des rues pétersbourgeoises, les reportages qu'il effectua au sein de l'armée Rouge sont des documents historiques et de prodigieux morceaux d'épopée embellis par un sens inné de la poésie.
Dès l'âge de 10 ans, il subit la violence des pogroms contre les Juifs à Nikolaïev, puis assiste aux révolutions de 1905 et 1917. Avant d'être un journaliste protégé par Gorki, il trouve des emplois dans l'administration, devenant traducteur pour la police secrète (la tchéka), endossant au passage le peignoir du tsar Alexandre III dans un palais investi par les révolutionnaires. Ébloui par la « voie lactée » de la perspective Nevski à Saint-Pétersbourg, il est aussi terrorisé par des scènes de violence comme celle où des moujiks émasculent un Juif devant sa femme. Babel noircit des carnets en songeant à une grande œuvre à venir, retient le bruit de la viande qui frétille dans la graisse, voit la lune sautiller « dans les nuages noirs comme des veaux égarés » et n'oublie pas l'image pitoyable de ces génisses pataugeant dans le sang d'une vache égorgée.
Admirateur de Flaubert et aussi de Maupassant, qu'il traduit grâce à un éditeur dont la femme a un petit sourire « indolent et tendre qui fait perdre la tête aux officiers de garnison », il s'attelle à l'écriture, exercice où « le point placé au bon endroit » sait percer le cœur du lecteur. « Une bonne fiction, disait-il, n'a pas à ressembler à la vie réelle ; c'est la vie qui essaie de toutes ses forces de ressembler à une bonne fiction. »
Traduire littérairement le foisonnement des événements, faire qu'on n'oublie pas un épisode anodin, voilà ce qui le hante, lui qui affirme avoir « un million d'histoires posées sur le cœur comme un crapaud sur une pierre ». Les employés ? « C'est Gogol qui aurait su les décrire », écrit-il. Un magasdin d'antiquité peuplé de papillons morts ? Il pense à Dickens.
Mais il n'aura pas le loisir de songer aux références. Correspondant du journal Le Cavalier rouge, il couvre la guerre soviético-polonaise de 1920 pendant cinq mois. Voilà le « binoclard » soldat du front, comme le sera Vassili Grossman vingt et un ans plus tard, plongé dans une campagne militaire d'un autre âge où les charges à cheval semblent anachroniques par rapport à la guerre industrielle qui s'est menée plus à l'ouest quelque temps plus tôt. De toutes parts, on pille, on étripe, on viole, on massacre dans les isbas, on saccage les icônes et on profane l'âme humaine.
L'enchevêtrement des religions, des peuples et des légendes, les conquêtes territoriales et les retraites répétées brouillent les repères. Mais dans ce déchaînement de férocité, recueillant les paroles qui fusent dans les bivouaks, notant les silhouettes aux gestes saccadés, Babel a bien l'intuition d'un monde qui disparaît. Et dans la région de la Volhynie, que les cavaliers polonais et les cosaques traversent et dévastent, il vit aux côtés de ceux qui, morts ou vivants, sont les parcelles d'une humanité détruite qui cherche ses propres limites : le cosaque qui tabasse pendant des heures un prisonnier dit agir ainsi pour « savoir ce qu'est la vie, ce qu'elle est vraiment ».
Des villages sont pris, s'effondrent sous des nuits obscures et des pluies battantes. La nature aux mille couleurs, témoin silencieux de la folie des hommes, enchanteresse quand elle leur permet de dormir dans l'herbe, cruelle quand elle les ensevelit sous la neige, maudit ceux qui la crucifient.
Dans les guerres, il y a les hommes, mais aussi les chevaux, compagnons de misère, qui se lèguent quand on meurt, à qui l'on doit sa vie et que l'on peut tuer par vengeance. Ils se nomment Ouragan, Lavrik ou Abraham, ont les flancs tailladés et regardent les cavaliers dont les larmes sont « le lait de l'homme ». « Décrire les soldats et les femmes », consignait Babel dans ses carnets, « les vieux Juifs aux longues jambes décharnées », « les femmes qui rincent le linge ». Cavalerie rouge, sa grande œuvre, qui sera contestée lors de sa parution en 1926 parce qu'elle ne produit pas assez de héros exemplaires, dépeint la malédiction d'une guerre avec parfois les touches d'un Chagall. Car le binoclard voit une synagogue « ronde comme un chapeau de hassid », une église scintiller « comme une tour de faïence ».
Trop poétique sans doute pour le moule du réalisme socialiste ! Babel ne sera pas de ces écrivains dont Jdanov, le fidèle fossoyeur des arts de Staline, voulait faire les « ingénieurs des âmes ». Trop occidental aussi sans doute, comme dans ses écrits sur la France où il s'étonne de la vitalité des cinq à sept. Avec cette magnifique réédition, l'écrivain, journaliste et même scénariste (pour Sergueï Eisenstein) Isaac Babel s'impose définitivement comme l'une des figures majeures de cette période démentielle.
Gilles Heuré
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Livres Hebdo, n°884, 4 novembre 2011
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Le tour de Babel
Pour la première fois en français, les Œuvres complètes d'Isaac Babel. Un événement.
Poursuivant la mission que s'est assignée Antoine Jaccottet, son créateur, de faire découvrir ou redécouvrir à un « large public cultivé » des auteurs par trop oubliés ou méconnus, Le Bruit du temps propose la première édition intégrale en français de l'œuvre d'Isaac Babel.
Né en 1894 dans une famille juive d'Odessa, fusillé en 1940 à Moscou sur ordre de Staline et de Beria, son exécuteur des basses œuvres, l'écrivain est connu essentiellement pour son recueil Cavalerie rouge (paru en 1926 et en 1931, dans une édition augmentée) et ses Contes d'Odessa (1931). Il est aujourd'hui considéré par la critique comme le plus grand prosateur de la littérature russe dans la première moitié du XXe siècle. C'est un auteur d'une absolue singularité, qui mérite vraiment de sortir de son ghetto.
Le présent volumineux recueil est divisé en trois livres, non pas de façon chronologique, mais thématique. Les textes, quel que soit leur genre (le plus souvent des récits, la forme de prédilection de babel) et la date de leur composition, sont regroupés par affinités. D'abord « le cycle d'Odessa », avec l'enfance et l'adolescence de l'auteur, ses fameux Contes, ainsi que le scénario des Étoiles vagabondes, adapté librement d'après le roman éponyme de Sholem Aleikhem. Ensuite, « le cycle Cavalerie rouge », avec le recueil lui-même dans son édition de 1931 et les autres textes (articles, récits non retenus…) qui tournent autour de la guerre : en 1920, Babel, sur les conseils de son mentor Maxime Gorki, avait suivi une partie de la guerre russo-polonaise, entant que correspondant du journal Le Cavalier rouge. Cette expérience l'a marqué à jamais et lui a inspiré son ouvrage le plus puissant. Le livre III, enfin, rassemble des textes de jeunesse, des œuvres éparses, et aussi ce qu'on a retrouvé, à sa mort, de ses brouillons et projets. Le reste de ses manuscrits a été confisqué puis détruit par les nervis du NKVD (l'ancêtre du KGB), lors de l'arrestation de l'écrivain en mai 1939 dans sa datcha, pour « activités antisoviétiques » et « complot terroriste ». Staline lui faisait en fait payer sa proximité avec Gorki et ses amitiés à l'étranger : avec Malraux, notamment, censé l'avoir « recruté » comme espion ! Babel a avoué sous la torture, puis s'est rétracté. De toute façon, comme les millions d'autres victimes du dictateur, il était condamné d'avance. Il a été réhabilité en 1954, et ses Œuvres, telles que publiées par lui en 1936, ont fait l'objet, en 1957, d'une première édition d'État. Depuis 2006, ses Œuvres complètes sont disponibles en Russie.
Lisons Babel, donc, si profondément juif et absolument universel, avec sa manière unique de raconter des histoires terribles. Une limpidité, un côté factuel, un sens absolu du détail qui impressionnent le lecteur, alliés à un puissant lyrisme compassionnel, mais sans pathos aucun. Ainsi, dans le dernier récit de Cavalerie rouge, « Le fils du rabbin », le journaliste tente-t-il de sauver un misérable fuyard, en le faisant monter à bord dans son train officiel. Il reconnaît alors qu'il s'agit d'Ilya, le fils du rabbin Motalè Bratslavski, de Jitomir, chez qui il avait partagé le shabbat quelques mois auparavant. Ilya va mourir dans ses bras : « J'ai recueilli le dernier soupir de mon frère », note-t-il simplement. Et c'est ainsi que Babel est grand.
Jean-Claude Perrier
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Revue des deux mondes, septembre 2011
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Isaac Babel
Pour la première fois, le lecteur français va avoir entre les mains tous les textes d'Isaac Babel parus de son vivant et après sa mort (à l'exception de sa correspondance), rassemblés de façon à présenter l'homme et l'œuvre en un tout cohérent. Jusqu'ici, ses récits étaient éparpillés chez divers éditeurs, dans des traductions très différentes par leur esprit ; les scénarios et les pièces étaient épuisés et indisponibles depuis longtemps et certains textes, peu nombreux il est vrai, n'avaient jamais été publiés en français.
Il était donc difficile d'appréhender vraiment cette œuvre énigmatique. D'autant plus qu'elle nous est parvenue tronquée, puisque presque tout ce que Babel avait écrit durant la dernière décennie de sa vie a disparu dans les caves du NKVD après son arrestation.
« Un livre, a-t-il dit, c'est le monde vu à travers un être humain. » Sa vision du monde et des gens, son appréciation de ce qui se passait dans son pays, ce n'est pas par des déclarations que Babel les exprimait, mais par sa façon d'écrire. Que ce soit dans ses petits tableaux de Pétersbourg pendant la guerre civile, dans ses récits sur la campagne de Pologne, ou dans quelques scènes évoquant la collectivisation d'un village, Babel ne porte de jugement sur ce qu'il décrit que par le truchement subtil de son style et de sa langue.
Car pour lui, tout est dans le style et l'art de raconter, comme le rapporte dans ses souvenirs son ami Constantin Paoustovski : « Je prends un petit rien, dit Babel, une anecdote, une histoire qui traîne sur la place du marché, et j'en fais une chose à laquelle moi-même je n'arrive plus à m'arracher. Ça joue, c'est rond comme un galet. Ça tient par la cohésion de ses particules. Et la force de cette cohésion est telle que même la foudre ne saurait la briser. On le lira, ce récit, et on s'en souviendra. On rira en le lisant, pas du tout parce qu'il est drôle, mais parce qu'on a toujours envie de rire quand on se trouve devant une réussite humaine. »
Cette édition atteindra son but si les lecteurs sentent, à travers et malgré la traduction, à quel point Babel était un grand écrivain. Combien tout, chez lui, tient au regard très personnel, à la fois caressant et acéré, curieux et jubilatoire, qu'il pose sur le monde et les gens. Et à la langue tantôt sobre, tantôt rutilante, mais toujours rigoureuse et juste, par laquelle il exprime cette perception du monde.
Sophie Benech
Né en 1894 à Odessa, ville cosmopolite habitée par une importante communauté juive, Isaac Babel fait des études supérieures à Kiev, puis passe plusieurs années à Petrograd, où il commence à publier dès 1916 des récits dans la revue de Gorki, qui décèle immédiatement son talent. En 1920, il participe comme correspondant à la campagne de l'armée Rouge en Pologne. Dans les années vingt, il publie les deux recueils qui le rendront célèbre tant dans son pays qu'à l'étranger : Cavalerie rouge et les Récits d'Odessa. Il connaît alors une gloire fulgurante et est immédiatement reconnu comme un des grands espoirs de la littérature russe. Il écrit également une pièce, des reportages, des miniatures, des nouvelles, et des scénarios pour le cinéma. Il fait trois longs séjours en France, dont il parle très bien la langue et où vit sa première femme, qui a émigré. En 1929-1930, il voyage en Ukraine et assiste à la collectivisation forcée des campagnes. Bien qu'il écrive toujours énormément, il s'inscrit difficilement dans la ligne idéologique et politique de l'époque et publie peu au cours des années trente (quelques récits, des scénarios, des reportages, une pièce), se réfugiant dans un silence que le régime ne cessera de lui reprocher. Il est arrêté en mai 1939, ses manuscrits sont confisqués, et il est fusillé après avoir avoué sous la torture des crimes imaginaires. Il ne sera réhabilité partiellement qu'à la fin des années cinquante. Une grande partie de ce qu'il a écrit dans les années trente, dont son livre sur la collectivisation, n'a jamais été retrouvée. Plusieurs récits, et surtout Cavalerie rouge, ont été traduits en français à la fin des années vingt, le reste de son œuvre principalement dans les années soixante et soixante-dix, puis dans les années quatre-vingt-dix.
Babel est considéré en Russie comme l'un des plus grands stylistes du XXe siècle.
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Le Matricule des anges, n°121, mai 2011
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Œuvres (in)complètes d'Isaac Babel
Pour une traductrice qui, comme moi, a la chance de ne traduire que des auteurs qu’elle aime, chaque traduction est avant tout une rencontre. Tous ceux sur lesquels j’ai travaillé m’ont marqués, qu’il s’agisse de Chalamov qui m’a accompagnée pendant des années et auquel je pense chaque jour, de Léonid Andreïev, cet esprit tourmenté et attachant aux prémonitions fulgurantes et au style savoureux (même s’il n’a pas l’envergure du premier). Ou qu’il s’agisse d’auteurs contemporains, comme Ludmila Oulitskaïa, avec ses histoires dans lesquelles je retrouve la personne humaine pour laquelle j’ai beaucoup d’estime et d’affection, ou encore Iouri Bouïda, à mon avis l’un des plus authentiques écrivains russes de ces vingt dernières années, dont la langue à la fois poétique et concrète nous touche par tous les sens, non seulement la vue, mais aussi l’ouïe, l’odorat, le toucher et même le goût, sans oublier un sixième sens indéfinissable. Je ne puis bien sûr les citer tous. Mais tous m’ont laissé quelque chose, et je leur suis à tous redevable de ce que je suis aujourd’hui.
Depuis presque deux ans, je (re)traduis les œuvres complètes ou plutôt incomplètes d’un des plus grands écrivains russes du XXe siècle, Isaac Babel, pour les éditions Le Bruit du temps. Son directeur, Antoine Jaccottet, s’est courageusement lancé dans un projet en apparence un peu fou : publier en un volume, traduite par une seule et même traductrice, rassemblée de façon raisonnée et accompagnée de présentations, l’œuvre en prose (nouvelles, pièces et scénarios – à l’exception de la correspondance) de cet écrivain que le lecteur français connaît déjà à travers d’autres traductions éparpillées chez divers éditeurs.
Je ne reviendrai pas sur le destin tragique de cet immense styliste, arrêté en 1939. (Pour quoi ? Mais pour rien. Comme tout le monde. Sous prétexte qu’il était un espion...) Je ne peux que conseiller à ceux qui souhaitent en savoir davantage de patienter jusqu’à l’automne prochain.
Babel a déjà été traduit, et c’est extrêmement intimidant, car cela veut dire se mesurer à des collègues, et non des moindres, même si chacun de nous sait qu’un grand auteur ne peut que gagner à de telles confrontations. Je n’ai d’ailleurs pas la prétention de faire mieux qu’eux, juste différemment. Et ces différences concernent non tant la compréhension proprement dite que la façon de rendre son style. Avec l’espoir que cette nouvelle traduction sera pour Babel l’occasion d’être redécouvert par les Français, lu par ceux qui l’ignoraient et relu par ceux qui le connaissaient déjà.
Deuxième raison d’être intimidée : l’envergure de l’écrivain. C’est lui qui a dit que l’on pouvait tuer avec un point bien placé. C’est à propos d’écrivains comme lui que Maupassant a écrit (en pensant à Flaubert, évidemment) : « … quand on sait la valeur exacte des mots, et quand on sait modifier cette valeur selon la place qu’on leur donne, quand on sait (...) mettre une idée en relief entre cent autres, uniquement par le choix et la position des termes qui l’expriment ; quand on sait frapper avec un mot, un seul mot, posé d’une certaine façon, comme on frapperait avec une arme ; quand on sait bouleverser une âme, l’emplir brusquement de joie ou de peur, d’enthousiasme, de chagrin ou de colère, rien qu’en faisant passer un adjectif sous l’œil du lecteur, on est vraiment un artiste, le plus supérieur des artistes, un vrai prosateur. »
Alors, moi qui ai l’aplomb de le traduire, j’ai intérêt à savoir manier ma langue ! Babel pouvait travailler des mois sur un récit de six pages, comment voulez-vous que son traducteur ne soit pas dans ses petits souliers ? Et tenu de sentir, puis de respecter les moindres modulations de chacune de ses phrases ? Vous pouvez donc imaginer quelles angoisses on éprouve à l’idée de ne pas être à la hauteur d’une telle rigueur… Et d’une telle beauté. Sans oublier la frustration que suscite parfois l’impossibilité de faire pleinement sentir la saveur incomparable de la langue d’un maître en la matière, qui joue avec l’aura et les sonorités des mots, qui truffe ses récits non seulement de termes ukrainiens, yiddish, français ou odessites (néanmoins parfaitement compréhensibles par un lecteur russe qui les savoure avec délices), mais également de tournures directement tirées de ces langues.
Et la beauté, l’originalité, la concision extrême de ces images typiquement babéliennes qui demandent, pour posséder la même beauté en français, des heures de recherches, des tâtonnements sans fin, des dizaines de solutions cent fois retournées dans son esprit…
« Midi, un midi bleu à force d’éblouir, dans lequel tinte le silence d’une chaleur torride. » « La ville calcinée – colonnes fracturées, petits doigts crochus et méchants de vieilles femmes fichés dans la terre – me paraissait suspendue dans les airs, confortable et irréelle comme un songe. » « Le soir m’a enveloppé dans l’humidité vivifiante de ses draps crépusculaires, le soir a appliqué ses paumes maternelles sur mon front brûlant. » « Une nuit implacable. Un vent qui cogne à tour de bras. Des doigts de cadavre tripotent les entrailles glacées de Pétersbourg. »
Pour terminer, je dirai qu’à vivre depuis des mois en compagnie de ce qui représente l’être le plus profond, le plus secret, le plus intime de Babel – je veux parler de son œuvre – je finis par avoir l’impression que son ombre est penchée sur mon épaule et surveille mon travail, et j’avoue qu’il m’arrive (oui, oui, je vous assure !) de m’adresser à lui si je rencontre une difficulté qui me paraît insurmontable.
Quand je pense à son destin, aux semaines de torture qu’il a endurées avant d’être exécuté, quand je pense à tous les manuscrits sur lesquels il travaillait dans les années 30 qui ont été confisqués au moment de son arrestation et n’ont jamais été retrouvés, le travail que je fais devient aussi pour moi un modeste hommage rendu à un homme pour qui son métier d’écrivain comptait plus que tout au monde.
Sophie Benech
