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Mon ami Vassia
Souvenirs du Donetz
revue de presse  


Le Courrier des Balkans, 22 février 2016

Saxons de Roumanie : un témoignage français sur la déportation de 1945

 

Mon ami Vassia, souvenirs du Donetz, de Jean Rounault, paraît à Paris en 1949, année au cours de laquelle la plupart des quelque 70 000 hommes et femmes déportés de Roumanie vers la Russie à titre d’« ethniques » allemands prennent le chemin du retour. Déporté lui-même en janvier 1945, son auteur a été libéré à la fin de la même année grâce à l’intervention de ses amis de l’Institut français de Bucarest. Tout aussi original qu’exemplaire, son témoignage porte sur cette période et, au-delà de la situation des déportés, traite de celle, autrement dramatique, des travailleurs en Russie soviétique.

« Comment, tu ne connais pas le livre de Jean Rounault ? » m’a apostrophé un ami, Matei Cazacu, après avoir lu mon post sur la déportation des Saxons. Plutôt sceptique en commençant à feuilleter l’exemplaire jauni qu’il m’a prêté, j’ai fini par me prendre au jeu et le lire d’un trait.

Le récit comporte quatre temps.

Il commence par une scène plutôt mystérieuse, qui fait penser un peu à l’atmosphère du « Troisième homme » d’Orson Welles. Cela se passe à Budapest, dans un café, en 1947. L’auteur se mêle à la conversation de ses voisins de table : un capitaine russe, un soldat russe et un civil à l’allure suspecte « de Levantin ». Au grand dam du premier, qui s’évertue à expliquer pourquoi son pays doit désormais entretenir de bons rapports avec le monde entier, le deuxième déclare haut et fort qu’il n’aime pas la tête du troisième, pas plus que celle de l’auteur, présenté dans le récit comme un Français se débrouillant en russe. C’est l’entêtement, l’insolence et le franc-parler du soldat, qui lui ont rappelé un personnage qu’il a côtoyé dans le Donbass, Vassia, « l’ami qui m’a sauvé la vie en partageant son pain avec moi, mais aussi l’homme qui, avec un courage indicible, a su garder ce bien précieux entre tous : une pensée libre » (p. XVI). En effet, la classe des chefs, des natchalniks, en Russie soviétique, représentée ici par le capitaine, enrage l’auteur, alors qu’il éprouve une empathie sans limite pour la catégorie à laquelle appartient Vassia, « cette grande masse d’origine paysanne qui, malgré la propagande officielle, ne cessait de penser d’une manière assez indépendante » (p. XV).

Les deuxième et troisième temps du récit sont également très brefs en comparaison avec le quatrième qui correspond à l’année passée dans le camp de travail 1022 de Makeevka, dans le Donbass. Il s’agit de la rafle des « ethniques » allemands telle qu’elle s’est déroulée à Bucarest, dans la plus grande confusion, et du transport des déportés dans des wagons à bestiaux vers le Donbass.

La chose qui surprend le plus est le fait que les victimes de la rafle avec lesquelles l’auteur va se retrouver dans le train sont des personnages dont l’ethnicité allemande est plutôt vague ou pour le moins discutable : fonctionnaire à la mairie, Steiger, qui ne parle pas un mot d’allemand, est là parce que son arrière-grand-père était un Allemand qui s’était établi en Roumanie ; magyarophones de Transylvanie, Willi et sa femme, sont là parce que les papiers certifiant leur origine juive sont arrivés trop tard, etc. Il y a aussi Eduardo Basto, muni d’un passeport argentin en bonne et due forme, ou encore ce paysan, vraisemblablement roumain, mordu par un chien enragé et qui a fait le vide autour de lui dans le wagon avant de rendre l’âme. L’auteur lui-même multiplie d’emblée les démarches auprès des autorités françaises de Bucarest pour montrer qu’il n’aurait pas dû figurer sur la liste. Nous reviendrons sur ce point qui ne peut qu’intriguer le lecteur qui voudrait savoir si l’auteur est français, allemand ou roumain.

Telles qu’elles sont présentées, « de l’intérieur », les conditions du transport de la « cargaison humaine » sous la surveillance des sentinelles russes n’ont rien à envier à celles dans lesquelles ont eu lieu les autres déplacements forcés de population pendant la guerre. Sur ce point, le témoignage de l’auteur est d’autant plus précieux qu’il est précis et qu’il adopte en règle générale un ton mesuré, chose rare dans les témoignages disponibles en la matière. À aucun moment on ne trouvera chez lui une quelconque tentative de renforcer l’effet dramatique des situations décrites.

Pour ce qui est de la vie des déportés et de leurs « hôtes » qu’ils sont appelés à épauler dans la reconstruction de l’économie soviétique éprouvée par la guerre, deux choses méritent d’être signalées.

Parmi les premiers, il y a de tout : les Saxons et les Souabes de Roumanie, les Allemands qui se sont installés avant ou pendant la guerre pour une raison ou une autre en Roumanie et ceux de la Wehrmacht en retraite, des soldats et des officiers, des recrues dégoûtées par la guerre, de jeunes nazis persuadés que dans quelques mois Hitler allait l’emporter grâce à une arme secrète, des aristocrates prussiens sceptiques ou encore des antifascistes. Un chapitre est consacré à un certain Hans Koch, ancien militant du Parti communiste roumain dans la clandestinité, qui avait refusé de se dérober à l’ordre de déportation alors qu’il avait la possibilité de le faire. Il a pris la décision d’y aller, après avoir consulté ses collègues de cellule, pour participer sur place à l’édification du socialisme. Si certains officiers allemands faisaient régner l’ordre dans le camp en accord avec les autorités soviétiques, Hans Koch, lui, organisait avec enthousiasme un « club » où les déportés étaient conviés de se rendre pour lire et commenter la presse communiste. L’auteur n’est pas toujours tendre avec ses camarades d’infortune. Aux déportés, il préfère visiblement la compagnie des ouvriers qu’il côtoie dans les tâches qu’il est amené à accomplir.

La description de la condition ouvrière et de l’organisation du travail, des mille et une combines pour faire le moins possible, du système de commandement (des surveillants au tout-puissant « partorg » en passant par des directeurs souvent corrompus), du travail au noir et du marché noir ou encore de l’état des logements des travailleurs et de leur sexualité permet de se faire une idée assez précise du Donbass de l’époque. Il dresse toute une série de portraits très suggestifs des Russes côtoyés pour lesquels les déportés, allemands ou non, manifestaient peu d’intérêt et affichaient volontiers un sentiment de supériorité. Dans la mesure où ils vont retourner au bout de plusieurs années dans leurs pays, les déportés dont fait partie l’auteur se retrouvent dans une situation qui est dans un sens meilleure que celle des ouvriers ou même des soldats russes condamnés à vivre et à travailler dans ces conditions.

« T’en fais pas, tu partiras bientôt », le console l’adjudant commandant le détachement de la NKVD à la mine 11 avec lequel il s’entretient en roumain. « Moi, je ne me vois pas partir d’ici maintenant que toute la Bessarabie commence à venir dans le Donbass, garçons et filles », lui dit ce paysan bessarabien qui s’en est sorti, si l’on peut dire, parce qu’il a été incorporé de force par les Soviétiques en 1940 alors que son frère a été tué et ses sœurs ont été déportées (p. 275).

En effet, au bout d’une année, Jean Rounault, Rouno — comme l’appelaient les Russes, en association avec la marque automobile — a été libéré, grâce à l’intervention de ses amis français, et c’est là que finit son récit.

Un parcours atypique

Je me suis refusé de chercher à en savoir plus sur cet auteur et son livre avant de finir de le lire. Ce n’est donc qu’à partir de cet instant que je me suis mis à la recherche de renseignements sur cet auteur qui parle assez peu de lui, et en brouillant souvent les pistes, dans ce livre écrit tout de même à la première personne. Je n’ai donc pas tardé à apprendre que le livre a été récemment réédité (Le Bruit du temps, 2009) avec une longue postface très documentée de Jean-Louis Panné (p. 283-441).

Nous apprenons ainsi que Jean Rouault est un pseudonyme littéraire et beaucoup d’autres choses qui n’apparaissent guère dans son livre. Rainer Biemel de son vrai nom, il est né dans une famille saxonne à Brasov en 1910. Bien que pas très fortunés, d’esprit ouvert, ses parents l’envoient, à sa demande, à seize ans poursuivre ses études en France où il passe son bac et suis les cours de lettres et de philosophie (avec Alexandre Koyre et Alain notamment) tout en faisant de nombreux allers-retours avec la Roumanie. Entre 1933 et 1939, il travaille dans l’édition, traduit Rilke et Thomas Mann, et participe activement aux actions de soutien aux intellectuels allemands fuyant le nazisme. La France envahie, par peur d’être arrêté à cause de son engagement, il rentre en Roumanie où il travaille comme traducteur. À la fin de la guerre, quand il est arrêté, son épouse, également saxonne, et sa fille sont prises en charge par le directeur de l’Institut de France, Jean Mouton. Autrement dit, s’il se présentait partout comme français il n’était pas moins citoyen roumain (lui et son épouse obtiendront la naturalisation par décret en 1947) et « cent pour cent » saxon. Par conséquent, il remplissait les critères requis pour être déporté. Rien de tout cela ne figure dans ce récit. Même après la parution du livre il insistera sur le fait que son nom ne pouvait figurer que par erreur sur la liste des déportés. Vraisemblablement, il se sentait français, ses amis étaient français et grâce à eux il s’en sortira au bout d’un an. À noter que, marxisant dans sa jeunesse (on apprend dans ses archives qu’il rêvait d’une « Transylvanie libérée par Moscou », rapporte Jean-Louis Panné, p. 386), il se montrera de plus en plus critique vis-à-vis du marxisme et de l’URSS dans ses articles parus dans l’hebdomadaire littéraire Micromégas à partir de 1936.

À noter, aussi, que ce Saxon luthérien, très proche des milieux libertaires, s’est converti au catholicisme à la veille de sa déportation. De retour à Paris avec sa famille après la prise du pouvoir définitive par le Parti communiste en Roumanie, il essuiera plusieurs refus dans ses tentatives de publier son témoignage. Avec plus d’un quart de voix, le PCF exerçait un vrai pouvoir dans l’édition française en ce temps ; quelques mois avant la parution de son témoignage, il fut même traité de « chantre des nazis et soldat de la Wehrmacht » dans les Lettres françaises. De l’autre côté, on lui proposait un titre plus accrocheur dans le genre Un an en enfer et Au pays des esclaves, quand on ne lui reprochait d’être trop favorable au système soviétique (Jean-Louis Panné, p. 406). Finalement, Sulliver, éditeur de livres rares, décide de le publier. Les 6 000 exemplaires tirés étant vite épuisés, le livre est réimprimé l’année suivante chez Plon. Malgré ce succès, la situation de l’auteur demeure précaire, et il ne s’en sort que grâce à la solidarité des milieux d’extrême gauche qui dénonçaient de longue date les méfaits du système dictatorial instauré en Russie par les bolcheviques. May Picqueray et ses amis anars lui trouvent un travail de correcteur au Journal officiel, Pierre Monatte, de la Révolution prolétarienne, revue syndicaliste révolutionnaire, lui cède une chambre où il aménage avec sa famille puisqu’il n’arrivait plus à payer l’hôtel. C’est dans cette revue qu’il publie « Pourquoi j’ai écrit Mon ami Vassia » en mars 1950.

Sa situation se stabilise après 1953 quand il est embauché comme directeur littéraire à Desclée de Brouwer. Réputé surtout pour ses traductions de l’allemand, Rainer Biemel meurt en 1987, son livre est réédité en 2009 puis traduit l’année suivante en roumain, avec une introduction de Monica Lovinescu, qui avait traduit la Vingt-cinquième heure de Virgil Gheorghiu, roman paru également en 1949 et préfacé par le même Gabriel Marcel.

Le malaise de la mémoire du communisme à l’Est

Si j’ai accompagné la présentation du livre par un éclairage du parcours de son auteur c’est pour mieux faire comprendre la problématique soulevée par son témoignage dont les effets se sentent encore de nos jours. Mon ami Vassia témoigne sur la déportation des Allemands de Roumanie et, au-delà, sur la situation en URSS. Son originalité réside dans la façon dont son auteur contextualise son propre vécu et celui des autres déportés, en se mettant dans la peau de l’autre. En matière de déplacements et de travaux forcés, avec Rounault nous sommes en pleine « expérience proprement européenne », pour reprendre l’expression de Pierre de Trégomain à propos du roman de Herta Müller. On n’y décèle pas le moindre préjugé d’ordre communautaire ou national et le récit est dépourvu de toute considération idéologique ou politique oiseuse. La perspective adoptée est résolument universaliste. Les informations fournies se sont révélées exactes et les analyses ont été pour la plupart confirmées par la suite. S’agissant de l’URSS, et de la condition ouvrière en particulier, le livre de Jean Rounault a été précédé et suivi de près par d’autres, allant dans le même sens : Voyage au pays du mensonge déconcertant d’Ante Ciliga est paru en 1938 (et la seconde partie en 1950), Vers l’autre flamme de Panaït Istrati, Victor Serge et Boris Souvarine, en 1929...

En Occident, les livres dans ce genre ont exercé une influence non négligeable au sein notamment de l’extrême gauche et de la gauche non communiste (stalinienne) mais limitée pour diverses raisons allant du blocage exercé par les communistes occidentaux à la récupération de cette critique par la propagande anticommuniste au profit des intérêts de la droite réactionnaire. À vrai dire, il faudra attendre encore des années (les révélations de Khrouchtchev au XXe congrès, l’Archipel du Goulag de Soljenitsyne, etc.) pour que petit à petit se construise une certaine unanimité en Occident à propos des méfaits du communisme à l’Est. Aux pays du socialisme réel, l’impact des écrits d’un Rounault, d’un Ciliga ou d’un Victor Serge fut quasi nul (c’était cela, aussi, le rideau de fer) tandis que le message de la dissidence interne ne passera qu’à doses homéopathiques et par le truchement des médias occidentaux. Certes, les vagues d’arrestations, la persécution des uns, la déportation des autres, les crimes et les contraintes en tous genres ont marqué les esprits sur place, mais, dans l’absence d’informations fiables et de débat ouvert, les souvenirs qu’ils ont laissés ont favorisé surtout le repli communautaire, les réflexes conservateurs, les dérives nationalistes et même une certaine méfiance vis-à-vis des projets collectifs d’émancipation ou novateurs. Et lorsque les conditions permettant la libre circulation de l’information et le débat public ont été réunies, à la faveur de l’implosion des régimes communistes, ce repli, ces réflexes et dérives sont apparus au grand jour. De ce point de vue, la mémoire du communisme dans les anciens pays communistes est loin d’avoir retrouvé la cohérence et la sérénité à laquelle on pouvait s’attendre après plus de deux décennies de débats et continue de brouiller les références de l’échiquier politique. La volonté de rattraper coûte que coûte le retard, en matière notamment de témoignages mais aussi de réflexion sur la question, n’ont pas donné des résultats toujours satisfaisants, en partie à cause des pressions exercées par les responsables de l’ancien régime. D’autre part, il y a aussi la difficulté objective d’identifier avec un tel retard les responsables : en Roumanie, par exemple, ce n’est que ces toutes dernières années que des octogénaires et nonagénaires ont été convoqués devant les tribunaux pour des crimes commis au début des années 1950. Enfin, le malaise est visible dans les rancœurs qui entretiennent la tension entre la mémoire du communisme et celle du fascisme.


                                                                                                         
Nicolas Trifon
 

 

                          

Secousse, n°3, mars 2011

Souffles dans la nuit

Il s’appelait Rainer Biemel. Issu d’une famille allemande de Transylvanie, il naquit en mars 1910, à Brasov, entre Bucarest et Iassy. À seize ans, il quitte la Roumanie pour venir en France, à Toulouse, où il passe le bac. Ensuite, inscrit en Sorbonne, il suit les cours d’Alain, obtient une licence de philosophie. Il devient journaliste et éditeur. Antifasciste, il relaie la voix des opposants au nazisme. Il traduit Thomas Mann et Ignazio Silone – ainsi que les Lettres à un jeune poète de Rilke. En juin 1940, il se replie à Toulouse. Son appartement parisien est perquisitionné par la Gestapo, sa machine à écrire confisquée. Mieux vaut fuir. Il retourne en Roumanie. Échappant au front russe, il est muté au ministère de la propagande, au service de traduction. Il crée une maison d’édition, traduit et publie Maurice de Guérin. Sur le fil du rasoir, il survit donc à la Seconde Guerre mondiale. Après l’entrée de l’Armée rouge en Roumanie, il devient rédacteur dans un quotidien francophone. Mais la communauté allemande de Roumanie est déportée en URSS. Hommes et femmes âgés de 17 à 45 ans sont invités à « contribuer » à la reconstruction de l’Union soviétique, c’est-à-dire condamnés aux travaux forcés. Son nom figure sur la liste. Sa vie bascule. Rainer Biemel devint Jean Rounault.

Rounault : c’est le nom qu’il choisit, en 1949, pour signer son livre Mon ami Vassia, souvenirs du Donetz. À l’heure où de nombreux intellectuels français se glorifiaient de leur stalinisme, il apporta un témoignage sans appel sur sa déportation à Makeevka, en Ukraine. Il y survécut pendant un an et fut libéré fin 1945. Dans la très riche postface à la réédition de ses souvenirs par les éditions Le Bruit du temps, Jean-Louis Panné explique comment le nom de Rounault fut donné à Biemel par les Russes qui, l’identifiant à un Français, l’avaient surnommé ainsi en allusion à la marque automobile Renault. La force de ce témoignage sur le camp de travail soviétique tient avant tout à la justesse avec laquelle Jean Rounault a su rendre compte de son expérience. Fondé en partie sur des notes écrites sur le moment dans un carnet, le récit est remarquablement vivant et offre, du départ en train au retour, une succession de tableaux de la vie et de la survie au camp. Pas d’imprécations ni de condamnations, de ces gros traits manichéens qu’affectionne l’idéologie. Des faits, des croquis, des anecdotes et des portraits saisissants d’une humanité hébétée par la faim et le froid, abrutie par les brimades et la peur. Ces êtres, Rounault les fait revivre, transmet leurs paroles. Les dialogues permettent de donner une image vivante et complexe de ce que pouvait être la réalité de la vie dans un camp, sous la botte de Staline. Magie du verbe, du mot qui arrache un peu de vie à l’abîme – art de la remémoration qui permet de redonner corps et voix aux damnés de l’Histoire. Ainsi Vassia, ce cousin d’Ivan Denissovitch, ou encore la figure de ce peintre dont la mort constitue un atroce résumé de la condition inhumaine de l’esclavagisme stalinien. Ces hommes et ces femmes, Rounault les sauve de l’oubli.

Mon ami Vassia porte leur mémoire.

Parmi ces déportés se trouvait aussi un très jeune homme, Oscar Pastior, le poète, futur membre de l’OULIPO, disparu en 2006. Ce dernier ne publia rien sur sa déportation. Le camp, il le porta en lui. Jusqu’au jour où l’une de ses amies, Herta Müller, lui proposa de recueillir son témoignage. Pendant quatre ans, elle l’écouta, le questionna. Celle qui n’était pas encore Prix Nobel de littérature souhaitait depuis longtemps écrire un livre sur ce sujet. Sa propre mère fut déportée pendant cinq ans dans le Donetz. Après la mort d’Oscar Pastior, elle décida de poursuivre le livre, seule, à l’écoute de toutes ses voix. En 2009, La Bascule du souffle paraissait à Munich. D’une façon quasi hallucinatoire, ce chef-d’œuvre parvient à répondre au défi lancé par Celan : il « témoigne pour le témoin ». Se saisissant du « je » de Léopold, le personnage principal inspiré d’Oscar Pastior, Herta Müller porte à un rare point d’incandescence la reconstitution fictive d’une expérience à la fois historique et intérieure. La Bascule du souffle parvient à unir dans un même mouvement la voix du témoin, celle du narrateur et celle du poète. Ce livre incandescent, sombre et puissant, parvient aussi à dire l’innommable du retour et la hantise du « j’y ai été » – la déchirure, la mutilation.

Dans un présent pétri d’angoisses sourdes et « d’hypermnésie oublieuse », la lecture de Mon ami Vassia et de La Bascule du souffle peut aider à rester vivant. Comme autant de souffles dans la nuit, ces livres murmurent des vérités sur le mensonge et la terreur.


                                                                                                         
François Bordes
 

Le numéro 3 de la revue Secousse

 

                          

 

Histoire & Liberté, n°44, janvier 2011

Mon ami Vassia. Souvenirs du Donetz

Réédition riche et soignée d'un ouvrage publié en 1949 par les éditions Sulliver. Ce n'est pas tout à fait le récit d'une détention au goulag. Jean Rounault, de son vrai nom Rainer Biemel, un Allemand de Transylvanie, passionné par la France et par sa culture, fait ses études à Paris, fréquente divers intellectuels qui dénoncent conjointement Staline et Hitler, se réfugie en 1941 dans son pays d'origine pour échapper à la Gestapo puis est déporté onze mois, de janvier à décembre 1945, en URSS, aux marges du goulag, dans la petite ville minière ukrainienne de Makeevka, d'où l'en tirent les autorités françaises.

Ses codétenus l'appelaient « Rounault-Raï », de « Renault », comme les automobiles, et de « raï », paradis en russe, pour celui qu'il a connu sur les bords de la Seine. Il fut, à l'instar de Kravchenko, violemment insulté par les Lettres françaises de Claude Morgan – au point qu'il engagea contre elles une procédure judiciaire le 24 juin 1949, à quelques jours de l'appel de David Rousset en faveur d'une enquête internationale sur les camps soviétiques.

Mais le livre n'est pas tant une des pièces d'artillerie de la guerre froide entre l'Est et l'Ouest qu'une manifestation de solidarité avec le peuple russe, une description de la vie quotidienne d'hommes qui, comme « l'ami Vassia », pensent librement malgré les efforts d'une civilisation inhumaine cherchant à en faire des machines.


                                                                                                           
Pierre Rigoulot
 

                          


Gavroche, n°169, juillet-septembre 2010

Témoin du sort des ouvriers soviétiques

Publié pour la première fois en 1949 avec une présentation de Gabriel Marcel, ce récit relate l'arrestation à Bucarest, la déportation en URSS et la vie quotidienne dans le Donbass de son auteur. Celui-ci, de son vrai nom Rainer Biemel (1910-1987), était né à Brasov, en Roumanie, et appartenait à la minorité allemande de Transylvanie. À partir de 1926, il fit ses études en France, au lycée de Toulouse, puis à la Sorbonne à Paris, avant de devenir journaliste et traducteur de Bernard Brentano, Ernst Gläser, Thomas Mann et Ignazio Silone. Réfugié en zone sud après la débâcle de juin 1940, il décida de revenir en Roumanie l'année suivante après avoir appris que son appartement parisien avait été perquisitionné par la Gestapo. En janvier 1945, il fut arrêté avec les quelque 60 000 Roumains de la minorité allemande et déporté en URSS durant une année.

En une succession de chapitres courts et efficaces, on suit les différentes étapes, péripéties et rencontres de son année de déportation et le récit ne vaut pas que pour ses qualités littéraires, indéniables, mais aussi pour son témoignage rare. On y voit un intellectuel occidental jeté du jour au lendemain dans la condition misérable des ouvriers soviétiques, « libres » ou déportés, au plus bas de l'échelle dans une société prétendant pourtant avoir aboli les classes et n'ayant fait qu'exacerber leur séparation sous le régime d'un collectivisme bureaucratique qui entraîne la lutte de tous contre tous pour le minimum vital.

Vassia, qui donne son nom au livre, est le nom de l'homme – un simple ouvrier soviétique né après l'instauration de l'URSS et n'ayant donc pas connu d'autre société – qui sauva la vie de l'auteur et lui démontra que, même sous un régime totalitaire, la pensée libre et les valeurs morales de la décence commune – comme aurait dit George Orwell – peuvent subsister malgré tout.

Revenu en Roumanie, puis en France, l'auteur participa à des initiatives marginales d'information et de solidarité avec les travailleurs d'URSS, notamment dans le petit milieu des syndicalistes de La Révolution prolétarienne qui, seuls et isolés dans le mouvement ouvrier, maintinrent durant des décennies cette exigence d'entraide avec ceux d'en bas envers et contre tout, refusant de confondre un État oppresseur et les peuples opprimés. Mais surtout il tenta de s'acquitter de sa dette envers son ami Vassia et ses pareils en écrivant ce livre qu'on lira (ou relira) avec émotion pour le bel exemple qu'il donne de gens de peu qui maintiennent simplement et naturellement des valeurs humaines dans un cadre étatique qui fait tout pour les nier et les éradiquer.


                                                                                                           
Charles Jacquier
 

                          

 

Parutions.com, 23 février 2010

La 25ème heure

Se souvient-on de La 25ème heure ? Ce roman du Roumain Virgil Gheorghiu avait connu un regain de succès grâce au beau film interprété par Anthony Quinn. Cette vingt-cinquième heure, c’est celle où le monde bascule dans un fracas extraordinaire et épouvantable et où chacun se retrouve face à son destin. Elle sonna à l’est de l’Europe, vers le premier tiers du siècle dernier. L’a-t-on déjà oublié ? Mais savions-nous vraiment, braves gens de l’Occident mal remis de 1914-1918, ce qui s’est passé « là-bas » ? Bien sûr que non. L’affreuse réalité avait dépassé la terrible fiction. L’ouragan a tout emporté sur son passage, pas une vie, pas un destin ne fut épargné quand sonna cette heure hors du temps et de l’histoire.

Pardon de ce préambule, un peu mélodramatique, mais, il nous est apparu nécessaire pour rendre compte de l’émotion que l’on peut éprouver à la lecture de ce livre paru, pour la première fois, en 1949. L’aventure de Rainer Samuel Biemel, devenu pour l’occasion, dans le camp n°1022, Jean Rounault, est bien celle du héros de La 25ème heure.

Ce Roumain germanophone, un de ces Allemands de Transylvanie, originaire du Luxembourg, part en France pour ses études de philosophie. Sympathisant communiste, il rêve d’une Transylvanie bolchevique. La lecture de Gide a raison de ses premières certitudes, et ce militant antinazi ne cessera plus de critiquer la patrie du communisme. La guerre le surprend à Paris, la Gestapo s’intéresse à ce germanophone qui connait si bien les milieux intellectuels parisiens antifascistes. Il se réfugie en zone libre. En 1941, la Roumanie est en guerre contre l’URSS. Mobilisé, Biemel ne se soustrait pas à l’appel. Traducteur au ministère de la propagande, il fait passer des prisonniers de guerre français évadés vers la Turquie. 1944, Bucarest est bombardée, les troupes soviétiques envahissent le pays qui passe sous la coupe du Parti communiste. L’URSS a besoin de mains d’œuvre, 60 000 Roumains sont immédiatement « réquisitionnés ». Membre d’une minorité ethnique suspecte, Biemel est arrêté par le NKVD, malgré la protection de Jean Mouton, directeur de l’institut français ; « À tout à l’heure ! » lui lance ce dernier persuadé d’avoir gain de cause.

Commence alors le chemin vers les camps soviétiques. Biemel devient Jean Rounault. « Renault », la voiture française, est adopté par ses compagnons d’infortunes comme surnom pour ce Français de culture, Roumain de naissance, Luxembourgeois d’origine et Allemands par décision. Rounault est bien à l’image de ce peuple multinational de déportés, « une Tour de Babel », que les trains emmènent vers l’est.

Le récit commence. Après le train, c’est le camp, Makeevka, à 12 kilomètres de Stalino, dans le Dombass, le pays des mines de charbon. Le style est vif, clair, bien accroché à un quotidien de misère. La soupe du matin, c’est de l’eau. Malheur à ceux qui ne sont pas ouvriers de profession, journalistes, enseignants, « commerçants » ; pour eux, c’est le « travail noir », le fond de la mine. Rounault se présente comme électromécanicien et prend ainsi la direction de l’atelier de jour. La faim, la fatigue, tout cela le déporté le subit à chaque minute de son existence. Mais le récit ne s’arrête pas sur la souffrance et le désespoir ; au contraire, un peu à la manière dont le racontera Soljenitsyne, Rounault parle de cette survie faite de rencontres, de petits moments de bonheur qui s’accrochent malgré la détresse « intérieure ». De celle-là, le lecteur en saura peu. Le récit de la vie au camp est une succession de petites histoires qui rythment un séjour dont nul ne peut prévoir la fin. Les portraits sont aussi surprenants qu’attachants, comme celui de cet aristocrate allemand, le baron Winterfeld, désabusé par un monde qu’il a vu deux fois s’écrouler. Et l’on croise un pope, une jeune femme gardienne du camp, embarrassée par son fusil, un ingénieur autrichien. Chacun se débrouille, rapine, esquive les corvées, trafique. La connivence fait partie de l’arsenal de survie, rarement l’amitié.

Mais c’est la mort qui est la grande absente du livre. Quand elle fait subrepticement son apparition, c’est déjà un cadavre que l’on enlève. Ici, pas d’exécutions ou de tortures publiques. Au camp de Makeevka, le NKVD n’extermine pas les prisonniers, il les fait travailler. Mais le typhus rode ; la faim, le froid, les blessures au travail et la fatigue épuisent définitivement les corps. De temps à autre, au détour d’une phrase, la mort prématurée d’un des protagonistes survient et clôture l’épisode.

Mon ami Vassia est un livre pudique, qui ne s’arrête pas sur les stigmates de l’enfer concentrationnaire. Au contraire, le témoignage de Jean Rounault est d’autant plus pénétrant qu’il enveloppe le lecteur dans une torpeur douceâtre d’où le voyeurisme est banni. Mais, surtout, c’est la frontière entre l’extérieur et le camp qui semble s’estomper, celles entre les déportés et le peuple soviétique. C’est à ce moment que le récit devient inquiétant. Une terrible menace plane sur toute une population, mélange de prisonniers, de suspects, de déracinés qui se retrouvent au fond de la mine ou à chercher pitance autour du marché du village. Et partout, le NKVD organise avec ses sentinelles, ses officiers et son administration, la vie de Makeevka. Au final, grâce à l’intervention de l’Institut français de Bucarest, Jean Renault – Rounault est libéré. La plupart de ses codétenus resteront cinq ans à Makeevka, 15 à 20 % d’entre eux y laisseront la vie.

À Bucarest, puis, enfin, à Paris une autre existence commence. Gabriel Marcel lui propose de raconter son histoire au camp. Ici le récit s’est déjà arrêté. Mais il faut lire l’excellente et importante postface que Jean-Louis Panné consacre à la genèse et à la réception de l’ouvrage. Le climat politique et intellectuel français n’était pas propice à parler des camps soviétiques. C’est un nouveau combat que mène alors Jean Rounault qui est ici rapporté avec un grand souci du détail et une remarquable finesse dans l’analyse.

                                                                                                                  Pascal Cauchy


 

                          

 

L'homme nouveau, n°1463, 13 février 2010

Mon ami Vassia

C'est un livre bouleversant que viennent de rééditer les éditions Le Bruit du temps, jeune maison qui se signale par la qualité de ses ouvrages et le sérieux de ses choix.

Avec Mon ami Vassia, nous plongeons dans un petit pan de l'histoire de l'Union soviétique, finalement assez mal connu. Depuis Soljenitsyne, la réalité du Goulag a été exposée au grand public occidental. Pour autant, nous n'avons prêté que peu d'attention aux déportations de prisonniers étrangers en URSS dans les derniers mois de la Seconde Guerre mondiale. Avec une écriture sans apprêt, parfaitement maîtrisée néanmoins, Jean Rounault livre le récit de la rafle qui l'a pris dans les mailles de son filet pour l'envoyer par le biais d'un wagon à bestiaux dans un camp de travail soviétique. Comme pour des centaines d'autres Roumains pris avec lui, une partie de sa vie lui a été volée et mise au service des folies de Staline. Fort de son espérance dans le retour, laquelle tient dans l'assurance que ses amis français ne l'abandonneront pas, Jean Rounault va tenir le choc, malgré une santé fragile.

Le titre de son livre est un bel hommage à ses compagnons d'infortune et notamment à Vassia, le prisonnier russe qui ne voit de solution à la situation que dans l'explosion d'une bombe qui emporterait tout. La bombe n'explosera pas et Jean Rounault reverra la Roumanie avant de prendre le chemin de la France. Converti au catholicisme, il prendra la direction des éditions Desclée de Brouwer en 1953. Dans les années qui ont suivi son retour de déportation, il témoignera publiquement de la réalité soviétique. La presse et les militants communistes lui feront la vie dure.

Accompagnant ce récit poignant, l'éditeur a eu la bonne idée de réaliser un dossier sur la Roumanie de l'époque et de retracer la vie de Rainer Biemel, le véritable nom de Jean Rounault. Mais alors pourquoi ce nom ? Tout simplement parce qu'il s'agit d'une déformation de Renault, nom attribué au Franco-Roumain par les Russes pendant sa déportation. En tête de l'ouvrage, les éditions Le Bruit du temps ont aussi reproduit la préface de Gabriel Marcel qui voyait dans ce livre l'expression « d'un accent plus particulier d'humanité », exempt de visées partisanes.


                                                                                                           
Philippe Maxence
 

                          

 

Le Matricule des anges, n°110, février 2010

Esclave de Staline

L'ancien adage le disait : chaque livre a son destin. Au lendemain de la Libération, des dizaines de témoignages sur la déportation parurent, répondirent à une curiosité vive mais éphémère, puis furent oubliés : on devait aller de l'avant, reconstruire, revivre enfin. Il fallut attendre les années 80 pour qu'un intérêt neuf envers le génocide des juifs d'Europe amène une redécouverte de certains de ces témoignages, Si c'est un homme étant le plus célèbre. Les déportés pour faits de résistance demeurèrent pourtant au second plan. Mais il y avait une troisième catégorie, dont l'audience fut plus limitée encore : en ces années qui étaient aussi les premières de la Guerre Froide, d'autres voix tentèrent de faire entendre un autre indicible : Staline, le Petit père des peuples, le généralissime de l'Armée rouge libératrice, avait aussi ses propres camps – de la mort lente. En 1949, Les Lettres françaises (que dirige Aragon) s'affolent : voici qu'un ancien compagnon de route, antifasciste actif, relate son expérience de cette face cachée de l'empire soviétique, sous ce titre apparemment anodin, Mon ami Vassia. Rainer Biemel, roumain issu de la minorité allemande de Transylvanie, était venu faire ses études universitaires en France, y était devenu traducteur, collaborateur des éditions Grasset ; après l'invasion allemande, il avait dû fuir en zone libre puis rejoindre la Roumanie. Mal lui en prit : quand l'Armée rouge envahit ce pays, alors allié de l'Allemagne, les Soviétiques décidèrent de déporter les soldats allemands qu'ils y trouvèrent, mais également les représentants de cette minorité soupçonnée de sympathies nazies. Parti de Bucarest en wagon plombé dans l'hiver glacial de janvier 45, Biemel – devenu ensuite Rounault, ainsi que l'appelèrent des camarades russes, sans doute par déformation de la mythique marque Renault – ne sera libéré qu'un an plus tard. On ne peut que se réjouir – et féliciter l'éditeur, l'ouvrage proposant en outre un riche essai de Jean-Louis Panné et des annexes biographiques et historiques – de cette redécouverte : Mon ami Vassia est à la hauteur des œuvres célèbres de Chalamov ou d'Evguenia Guinzburg, ou de celles, tout aussi marquantes, de Gustaw Herling (Un monde à part) et de Karlo Stajner (7000 jours en Sibérie), roumain lui aussi… Précisons cependant – c'est essentiel – que Rounault ne fut pas un prisonnier du Goulag, mais bien plutôt un prisonnier de guerre qui put (là réside la première originalité de son témoignage) côtoyer à la fois les zeks et des ouvriers russes. La construction du récit s'apparente à celle de Si c'est un homme : la trame est globalement chronologique, du départ en train jusqu'au « journal du retour », mais nous donne également le sentiment d'une temporalité floue, d'un recommencement infini (d'autant plus que Rounault s'imagine d'emblée devoir être emprisonné là au moins quatre ou cinq ans !) que seul le passage des saisons vient scander. Soixante-quinze courts chapitres de quelques pages additionnent efficacement les scènes, les choses vues, les dialogues, les portraits – les passages réflexifs sont rares, toujours mêlés à la relation des événements qui les ont suscités. Rounault parvient à nous donner le sentiment de l'immédiateté, à produire, ainsi que le remarquait Gabriel Marcel, une « relation si remarquablement directe » de cette « terrible et fascinante expérience ». L'écriture, rigoureuse et exacte, n'est pourtant pas froide, bien au contraire : Rounault nous transmet aussi bien sa solitude et son appréhension (croyant sa « vie enterrée pour toujours ») que son mépris ironique (nous pensons ici à Hyvernaud) envers les prisonniers trop prompts à se fier à des espoirs naïfs ou sa colère envers ceux qui sont prêts à tout pour s'« organiser », y compris au péril… d'autrui ! Lui qui, dans sa jeunesse, avait cru à l'utopie marxiste, il observe, enquête presque : cette URSS dont il avait rêvé (pour cette raison il parle russe – ce qui lui est une aide considérable), voici qu'elle apparaît sous ses yeux. Il y voit « la caserne la plus gigantesque que l'humanité ait jamais connue », le règne des inégalités les plus criantes, des « ouvriers en loques » et des profiteurs de la nomenklatura. Mais l'essentiel réside bien dans cette sorte de sympathie admirative, mêlée d'étonnement, qu'il manifeste envers ses amis russes – puisque l'on peut, paradoxalement, dans un tel contexte, parler d'amitié. Vassia, Ivan et leurs camarades l'aident, discutent avec cet étranger qu'ils jugent à la fois plus savant et plus naïf qu'eux-mêmes, leurs souffrances leur ont enseigné une sorte de stoïcisme roublard, de résistance modeste. C'est bien là, conclura Rounault, le « climat humain » unique de la Russie : « Il est malaisé de dire exactement de quoi il est fait : générosité, chaleur humaine, spontanéité enfantine, santé, force, folie. Le sublime et l'horrible se mêlent étrangement dans le nitchevo qui signifie : tout est possible. »

                                                                                                                   Thierry Cecille

 

                          

 

Études, n°412/2, février 2010

Mon ami Vassia

Début 1945, le NKVD déporte la minorité allemande de Roumanie. Plus de 60 000 hommes et femmes sont raflés pour être envoyés dans les mines de charbon. Après un voyage de plusieurs jours dans un de ces trains de sinistre mémoire, Jean Rounault arrive au camp 1022 à Makeevka dans le Donbass, en Ukraine. Il s’agit d’une structure intermédiaire entre le camp du Goulag et l’usine soviétique ordinaire, qui mélange déportés et ouvriers, les uns et les autres maintenus dans un identique état de servitude. Le froid, la faim, les maladies, la brutalité de l’administration stalinienne l’apparentent au premier cercle de l’enfer concentrationnaire. Animé par la seule volonté de dire l’URSS « telle qu’elle est » et telle qu’il l’a vécue, J. Rounault nous fait éprouver un « certain climat humain » où « le sublime et l’horrible se mêlent étrangement dans le nitchevo qui signifie : tout est possible », restituant au quotidien les comportements et les pensées de l’ouvrier russe, incarné par le personnage de Vassia, l’ami qui lui a plus d’une fois sauvé la mise. Un aspect de ce témoignage, d’autant plus implacable qu’il est dénué de tout ressentiment, ressort particulièrement : le désespoir dans lequel survit un prolétariat sans illusion et absolument réfractaire à la propagande, un prolétariat réduit en esclavage au nom de la liberté : « La phrase de Staline : “L’homme, le capital le plus précieux”, doit être prise à la lettre. Elle n’indique point, au sens occidental des mots, une valorisation de l’individu ; elle se traduit au contraire comme l’affirmation que l’ouvrier russe est la propriété, la “chose” de Staline. »


                                                                                                                    
Franck Adani
 

                          

Télérama Radio, 1 février 2010

La vie dans un camp de travail soviétique

Cette semaine, Gilles Heuré reçoit dans son Clio l'historien et éditeur Jean-Louis Panné. Ils évoquent le livre de Rainer Biemel, alias Jean Rounault, cet intellectuel roumain qui, dans Mon ami Vassia, souvenirs du Donetz, délivre un témoignage magistral de la vie au camp de travail soviétique du Donbass, en Ukraine, où il fut interné en 1945.
 

Écouter l'émission

                          

La Croix, 21 janvier 2010

Mon ami Vassia

Dans la préface à la première édition de ce livre, en 1949, Gabriel Marcel mettait en parallèle les souvenirs de Rainer Biemel (qui avait pris le nom de plume de Jean Rounault) et ceux de Viktor Kravtchenko. Intellectuel roumain issu de la minorité allemande de Transylvanie comme son ami Paul Celan, Biemel (1910-1987) fit une partie de ses études à Toulouse et à Paris. De retour dans son pays, il est arrêté en 1945 par le NKVD avec plus de 60000 ressortissants des minorités allemandes. Déporté un an en Ukraine, il écrit ce récit à son retour. Le précieux témoignage de Rainer Biemel sur les camps soviétiques est marqué, comme le souligne le préfacier, par une humanité profonde et une réelle « sympathie pour l'homme russe ».
                                                                                                          Patrick Kéchichian

                          

 

L'Ours, n°394, janvier 2010

Notre ami Vassia

Le témoignage de Jean Rounault appartient à ces grands textes sur feue l'URSS qu'il convient d'avoir lu pour son empathie avec les Russes et la culture russe et pour la description qu'il offre du système soviétique au temps du stalinisme triomphant. La présente édition rassemblée, annotée et complétée par Jean-Louis Panné et Anne-Marie Biemel-Montarnal, la fille de Jean Rounault, offre au lecteur une très belle mise en perspective.

C'est en 1950 que paraît la première édition de ce texte. En hommage à ses compagnons d'infortune, les travailleurs russes et ukrainiens du Donetz dans le Donbass, son auteur, Rainer Biemel, le signe du nom de Jean Rounault, translittération de Renault [Reno en russe], comme les voitures. Une fois libéré, Rainer Biemel adopte définitivement ce pseudonyme.

Dans une substantielle postface, Jean-Louis Panné établit la biographie de cet homme à la double identité. Né en 1910, à Brasov (Kronstadt), dans la minorité allemande de Roumanie, Rainer Biemel part en France pour passer le bac à l'âge de seize ans. Il sympathise alors avec les étudiants communistes, apprend des rudiments de russe pour aller découvrir la patrie du socialisme. Cette croyance est anéantie par la lecture du Retour d'URSS de Gide. Fréquentant les cercles littéraires, il rencontre plusieurs antistaliniens farouches : Victor Serge, Boris Souvarine, ainsi qu'une multitude d'anarchistes exilés de Russie. Traducteur français-roumain en Roumanie pendant la guerre, il est arrêté en 1945 et déporté avec la minorité allemande de Roumanie au camp 1022. Libéré quinze mois plus tard, il fait le récit de cette déportation.

Avant même la parution du livre, Rounault est attaqué par le PCF. Comme Kravtchenko, il gagne son procès en diffamation. Jean-Louis Panné replace ensuite ce livre-témoignage de Rainer Biemel dans la liste des ouvrages parus sur « le pays du mensonge déconcertant » entre la fin des années 1940 et les années 1950.

Mon ami Vassia, composé de brefs chapitres, peut être lu comme un recueil de nouvelles. Il est empli d'humanité sur la Russie, la vie des travailleurs russes et l'univers concentrationnaire soviétique. Après la description de l'arrivée au camp de Makeevka, Biemel raconte, comme dans de nombreux autres témoignages, la tour de Babel : des hommes de toutes origines et de toutes conditions sont rassemblés puis soumis au contrôle du NKVD. Dans les camps, les détenus communistes pensaient être là par erreur, mais leur présence peut également être liée à leur compétence et à leur participation à l'appareil répressif, comme la doctoresse Shapiro qui est présentée comme une fanatique. Les lois de la dialectique sont dures pour Hans, le communiste roumain, qui considère sa déportation comme une chance avant de se voir interdire toute conversation politique par le garde-chiourme local. Il s'agit également de se faire attribuer un métier, le moins pénible possible. On peut découvrir toute la richesse de l'homme dans sa capacité à trouver des stratégies de survie.

Mon ami Vassia montre aussi la violence et la toute-puissance des cadres du Parti et surtout du NKVD, mais aussi, pour ne pas désespérer de l'humanité, témoigne de l'existence de la fraternité. Rainer Biemel/Jean Rounault doit sa libération à ce qu'il nomme son étoile. Vassia et ses compagnons soviétiques qui l'ont pris sous leur protection vont voir la doctoresse Shapiro qui écrit aux hiérarques moscovites pour signaler l'erreur de cette détention. Ces interventions permettent à Rounault de sortir du camp, après des interrogatoires et une autobiographie : « Pratiquer la solidarité fraternelle dont Vassia et ses amis m'ont donné la leçon. […] N'oublions jamais qu'il y a des centaines de milliers de Vassia en URSS. Ils m'ont aidé à survivre hier, demain c'est peut-être encore eux qui auront l'occasion de témoigner à vous, à moi-même, leur fraternité agissante. Ayons la volonté et la force qui permettra un jour de faire triompher la liberté parce que nous l'aurons beaucoup aimée. C'est là le message que je voudrais faire entendre aux quatre coins du monde de la part de mon ami Vassia. »

                                                                                                            Sylvain Boulouque

                          

Le blog de l'histoire, 26 décembre 2009

Les Souvenirs du Donetz de Jean Rounault

Ce livre a été présenté à sa première parution aux éditions Sulliver en 1949 comme l’un des tout premiers témoignages sur les camps de travail en URSS. Rainer Biemel relate, à la manière d’un documentaire, comment, tour à tour mécano, lampiste, médecin, il parviendra à survivre dans les usines du Donetz.

C’est l’un des rares témoignages de ce type qui permet de découvrir le travail quotidien « libre » ou forcé à la périphérie du Goulag.

Il n’est pas facile de porter un nom allemand dans la Roumanie de cette fin de l’année 1944, fraîchement alliée à l’Union soviétique après l’avoir combattue aux côtés de l’Allemagne nazie.

Rainer Biemel faisait partie de cette minorité allemande de Transylvanie installée depuis des siècles et qui était devenue roumaine à la suite du traité de Trianon démembrant l’empire austro-hongrois des Habsbourg. Ayant fait une grande partie de ses études en France, il collabore à différentes revues antifascistes, fait des émissions radiophoniques et traduit Rilke et Thomas Mann. Recherché par les Allemands, il rentre en Roumanie en novembre 1941.

À partir du 13 janvier 1945, 60 000 membres de la minorité allemande de Roumanie sont arrêtés et déportés en Russie, et Rainer Biemel fait évidemment partie de ceux-ci. Il est transporté en train de marchandises, ignorant comme ses compagnons leur destination finale, craignant que ce soit la Sibérie.

Il n’ira pas aussi loin, il sera interné au camp 1022, à Makeevka, dans le Donbass, aux confins de l’Ukraine et de la Russie actuelle, région riche en mines de charbon. Ayant distribué quelques médicaments aux malades de son wagon, il est pris pour un médecin par les Russes qui l’emploient dans un premier temps dans l’infirmerie du camp.

Tombé malade et rétabli, il se fait passer pour un électro-mécanicien pour échapper à la dure condition de mineur, et ses camarades d’atelier le surnomment Rounault, en pensant aux automobiles Renault, nom dont il fera son nom de plume.

Les chapitres sont courts, racontent une anecdote, une péripétie ou dressent le portrait d’un personnage. Ce n’est pas le Goulag décrit par Soljenytsine ou Guinzbourg, bien que surveillés, certains prisonniers dont fait partie l’auteur sont relativement libres de leurs mouvements de par leurs fonctions et peuvent entrevoir ce qu’est la vie soviétique en cette fin de la guerre.

La connaissance de l’allemand, du roumain et du russe permet à l’auteur de cerner les personnalités des personnages à qui il a affaire, du prisonnier allemand qui croit toujours à la victoire du Reich, de l’ouvrier au nom plus que germanique, mais qui ne parle que le roumain, communiste convaincu et qui le reste malgré les avanies du camp, officiers et sous officiers russes qui paraissent un peu désabusés, mais croyant fermement au génie de Staline, et le petit peuple russe, employé aux mines, qui essaie de survivre en en faisant le moins possible.

Devenu lampiste, c’est-à-dire préposé à l’entretien des lampes des mineurs, il se lie d’amitié avec Vassia, Russe débrouillard et surtout très doué dans tout ce qui concerne le bricolage, qui aide l’intellectuel, dépourvu de toute connaissance dans le travail manuel, à atteindre la norme qui lui permet d’avoir une ration de nourriture considérée comme normale quoique insuffisante.

C’est ce personnage qui donne son nom au livre, que l’on croirait tiré de l’œuvre de Tolstoï, résigné à son sort, ne disant mot devant les puissants, mais parlant librement à ceux à qui il a accordé sa confiance, tournant à son avantage les règlements parfois absurdes qui régissent sa vie et son travail .

Rounault est chrétien, et le revendique haut et fort. De confession luthérienne, traditionnelle chez les Saxons de Roumanie, il se convertira au catholicisme après sa libération. Son livre est l’œuvre d’un chrétien, il analyse les rapports humains en tant que tel. Il constate que malgré les campagnes de déchristianisation féroces, les icônes sont toujours présentes chez les mineurs, mais cachées, et le jour de Pâques fêté secrètement.

Il juge aussi sévèrement le stalinisme, qualifié de « société militaire, soumise à une discipline de fer où une classe privilégiée exploite les ouvriers jusqu’à la mort, et où les serfs qui avaient été libérés, sont redevenus serfs sous le nom de kolkhoziens. ». Le gouffre qu’il décrit entre les cadres et la piétaille de base est incommensurable et les deux parties de la société vivent bien à l’écart et se méprisent cordialement.

Rounault parvient à obtenir l’autorisation d’un lieutenant du NKVD d’écrire à l’ambassade de France, malgré le fait qu’il ne soit pas Français (il ne sera naturalisé qu’en 1947), et est nommé médecin malgré son ignorance quasi-totale de la médecine. Il passera les derniers temps de sa captivité à essayer de soigner ses semblables sans trop faire d’erreurs de diagnostic. Il faut dire que la pauvreté des moyens mis à sa disposition l’en empêche et que la mort tellement présente suite aux privations et autres mauvais traitements couvre ses fautes éventuelles.

Il est libéré, sans savoir pourquoi en décembre 1945, et rapatrié dans des conditions difficiles à Bucarest. Il partira de Roumanie après le coup d’état communiste de la fin de 1947 pour revenir en France avec sa femme et sa fille. Ses camarades de captivité ne reverront leur pays natal qu’à partir de 1950, et 15 à 20% d’entre eux n’y reviendront pas.

Ce livre est paru à l’origine en 1949, et fut attaqué immédiatement par les communistes français contraignant Rounault à faire un procès pour injures et diffamation au journal les Lettres françaises, procès qu’il gagna, même si celui-ci n’eut pas le retentissement du procès Kravtchenko qui se déroula la même année.

Pourquoi rééditer ce livre soixante ans après sa première édition ? Parce que ce genre d’ouvrage ne peut se trouver que dans les vide-greniers ou chez des marchands de livres d’occasion et il est important que ce genre de témoignage de qualité écrit sur le vif subsiste à côté d’ouvrages plus généraux et plus abstraits. Une bonne compréhension de l’Histoire nécessite à mon sens les deux, le vécu et l’analyse.

                                                                                                              Jean-Marc Labat

http://blog.passion-histoire.net/?p=4057

 

                          

La Quinzaine littéraire, n°1004, 1-15 décembre 2009

Écrire et aimer

Voici un récit écrit en chapitres courts, chacun représentant une scène emblématique qu'on peut prendre comme accusation d'un état de choses. Mais ce n'est pas cela qui résulte au final de la lecture. Autre chose de plus fort et de plus beau.

Rainer Biemel (1910-1987) est un Roumain qui fit ses études et travailla la plupart du temps en France entre les deux guerres. Il rencontra à la Sorbonne (1929) une jeune compatriote issue, comme lui, de la minorité allemande de Roumanie, et l'épousa à Bucarest (1933). Le couple s'installe à Paris (1934). Les activités de Rainer Biemel étaient le journalisme (Agence télégraphique roumaine, correspondant des journaux de Bucarest), la collaboration à des revues littéraires, l'édition et la traduction : Biemel maîtrisait aussi bien le français que l'allemand. Il traduisit entre autres, avec Bernard Grasset, les Lettres à un jeune poète de Rilke et les textes antifascistes de Thomas Mann. Tant par son écriture que par ses interventions à la radio, Rainer Biemel s'engagea résolument dans la lutte contre le fascisme et le nazisme. En juin 1940, il gagne le sud de la France où il demeure un an (Périgueux, Toulouse). Il y publie un recueil de poèmes (La Saison de l'âme) que préface Jean de La Varende. L'œuvre est interdite en zone occupée. À cause de ses activités d'avant-guerre, Biemel est recherché par la Gestapo. Grâce à des papiers militaires de mobilisation dans l'armée roumaine, il réussit à rejoindre sa femme et sa fille en Roumanie (1942), et alors que son régiment part pour Stalingrad, il reste mobilisé sur place, au ministère de la Propagande à Bucarest où il fait des traductions, et à côté se consacre à l'édition : il publie ainsi en roumain Le Centaure et La Bacchante de Maurice de Guérin. Le 23 août 1944, l'Armée rouge entre en Roumanie. Le régime fasciste du maréchal Antonescu est renversé. La suite, Biemel l'expose dans son introduction à Mon ami Vassia: « Il me reste d'expliquer les circonstances de mon “voyage” en URSS. En janvier 1945, soixante mille citoyens roumains des deux sexes furent “requis pour le travail” en Union soviétique. À la suite d'un malentendu, je fus du nombre. J'aurais tort de me plaindre. Grâce à une erreur de la NKVD j'ai pu participer à la vie quotidienne des citoyens soviétiques. C'est là pour un “Occidental” un véritable privilège, car, comme chacun sait, n'obtient pas qui veut un visa pour l'URSS. »

Le récit de cet étrange séjour paraît à Paris, en 1949, sous la signature de Jean Rounault, avec une préface de Gabriel Marcel, et, dans l'embrasement de la guerre froide, vient se placer dans une lignée de publications et de révélations sur le communisme stalinien (Kravtchenko, Joseph Czapski, Boris Nicolaïevski…). À la veille de la Seconde Guerre, Anton Ciliga avait déjà donné le ton (Au pays du mensonge déconcertant, 1938). Rounault aura droit à son procès avec Les Lettres françaises, perdu par ces dernières. Que n'ont-elles d'ailleurs pas perdu, à vouloir en vain dénoncer un soi-disant collaborateur des nazis et omettre de révéler un véritable écrivain… Les hommes ne voient pas plus clair dans leurs maladies sociales que dans celles de leurs sentiments et de leurs passions intimes, et toutes les iniquités sont à remettre un jour ou l'autre sur la table. Rounault (c'est ainsi que l'ont baptisé ses camarades de travail russes, sans doute en référence à Renault qui symbolisait à leurs yeux la vie ouvrière française), lui, ne juge pas mais interroge. Il ne fait que raconter le travail et la vie quotidienne de ses compagnons déportés et des ouvriers locaux auxquels ils étaient mêlés, à Makeevka près de Donetsk (Stalino jusqu'en 1961), dans le bassin minier et métallurgique du Donbass (est de l'Ukraine).

Que pouvait faire, que pouvait penser alors un ouvrier en URSS ? « Je voudrais savoir pouquoi, dans le pays de Lénine, on ne donne rien à manger […]. Je ne me souviens pas d'avoir vu quelque part un mendiant aussi misérable que ces ouvriers en loques. » Et là éclate tout le talent de Rounault. Simplicité et précision de l'écriture. D'où découle toujours la vérité. À moins que ce ne soit un mouvement inverse : netteté et vérité d'un regard et d'une conscience, d'où viennent la simplicité et la précision de l'écriture. C'est en effet un style cursif et incisif où chaque mot touche des profondeurs. Témoigner et restaurer la vérité. Il y a l'horreur, la folie, la mort, le sublime, la gaieté, l'ironie, la bienveillance, l'indulgence, le possible dans l'impossible : le tout lié, à l'inexplicable façon russe. Et d'emblée un élan de sympathie, un homme sans autre demande que de toujours rencontrer d'autres hommes, sans autre gratitude que d'avoir pu les rencontrer et partager leur maigre pain et leur faim, et cette nourriture plus substantielle et cette faim plus nourrissante : une pensée libre. Mon ami Vassia. Légèreté d'une respiration dans l'enfer. Un titre qui est un programme de réel humanisme. C'est toute la souffrance humaine qui est mise à nu, sans pathos et comme sans bruit dans une écriture retenue et exigeante parce que toute la vérité est d'abord exigence vis-à-vis de celui qui la révèle. Elle demande à être là, pour elle-même, par sa seule force, et ne réclame certainement pas qu'on se serve d'elle. « Mais le wagon a peur. L'image du mort ne nous quitte plus. Les Roumains continuent de faire brûler une lumière à l'endroit où le paysan s'est suicidé. »

Après le voyage de déportation, itinéraire de dépouillement physique et moral, Rounault découvre à son arrivée en URSS, chez les autochtones, une quasi unique classe serve, attachée à l'usine, à la mine ou au kolkhoze qu'elle ne saurait quitter sans autorisation et déplacement déclaré. Attachée à la terre et au souterrain. Payée en dessous des salaires affichés. Culpabilisée à tout propos. Soumise ? Pas tant que ça. Il y a au travail la résistance passive, la multiplication des pauses-cigarette, une paresse de protestation. Il y a l'exutoire spirituel des jurons. Le surgissement imprévu d'une fête religieuse qu'on célèbre avec le voisinage. La persistance des icônes dans les logements, pas chez les maîtres, les chefs (natchalniki), bien sûr, mais chez les ouvriers (rabotchnié). Les rapports des premiers et des seconds ne sont que de méfiance, de surveillance et de sourde hostilité. Les uns retirent, les autres partagent. On découvre une guerre civile froide, un régime en lutte perpétuelle contre sa population, un monde prolétaire de mille façons réfractaire à son oppresseur, le stalinisme. Cette classe contrôlée, contenue, réprimée, étouffée, à côté d'inéluctables déviations, comme la multiplicité des trafics (« Je constatais à mon grand étonnement que le régime socialiste avait transformé ces ouvriers en marchands qui ne pensaient qu'à vendre et à acheter ») développe en permanence ses formes de résistance singulières, parfois joviales, et donne quelquefois naissance à des hommes qui n'ont d'instruction que celle de leur liberté intérieure. La vie carcérale à l'air libre est une convergence de paradoxes. Une flamme dansante peut en résulter. Vassia en est une. Il revendique « la vie libre ». C'est une sorte de Platon Karataïev des plans quinquennaux. Quelques mots anodins suffisent pour révéler sa conscience des choses et faire comprendre à son ami Rounault la nature en tout point mensongère du régime et de son ordre social. Il redonne à la parole une norme humaine et tangible, vérifiable de conscience à conscience, chaque fois remettant les mots, et partant les hommes, à leur place et à leur sens. Il rétablit le lien entre les êtres. Il rejette les faux poids et brise les fausses mesures. Il revient au simple et au vrai.
                                                                                                               Christian Mouze

 

                          

La Liberté, 28 novembre 2009

Je me souviens… plus ou moins

Témoins de l'infamie

Surprenant témoignage que celui de Jean Rounault, Mon ami Vassia, souvenirs du Donetz, paru en 1949 après sa détention dans le camp soviétique de Makeevka. De son vrai nom Rainer Biemel, ce fin lettré roumain, traducteur de Kafka et de Thomas Mann, antifasciste, eut le malheur de porter un nom allemand. Les Soviétiques l'arrêtèrent en janvier 1945 et le déportèrent dans un wagon à bestiaux jusqu'au « Donetz », le camp de concentration « made in URSS ». Il n'y restera pas longtemps puis gagnera la France où il mènera une carrière éditoriale. Surnommé « Rouno » par ses camarades russes de détention, il a témoigné très tôt de l'enfer soviétique, cet exercice appliqué d'infamie et du mépris de l'être humain. Sans doute le premier du genre, ce récit documente l'absurdité et la méchanceté banale envers tous ceux dont le seul crime aura souvent consisté à douter du sacro-saint système.

Ça n'a l'air de rien, mais ce témoignage du quotidien glace le sang au fil des pages, tant l'individu calibré par Staline n'a aucune existence, aucune matière et encore moins d'intérêt. Sans doute l'un des meilleurs livres à relire pour comprendre en quoi nazisme et stalinisme sont pareils en leur déshumanité. Autrement dit : pour percer « les monstrueux camouflages de l'histoire », pour reprendre les mots de Gabriel Marcel en sa préface d'origine. Une mission éthique que « Rouno » avait promise à ses camarades dont le cher Vassia qui donne son titre à cet important témoignage à la mémoire millimétrique.

                                                                                                                 Jacques Sterchi

                          

 

Livres Hebdo, n°793, 16 octobre 2009

Le premier témoin

Dès 1949, Biemel-Rounault dénonçait le stalinisme et ses camps.

En 1949, paraissait aux édition Sulliver, à Paris, Mon ami Vassia, signé Jean Rounault. Préfacé par le philosophe catholique Gabriel Marcel, qui félicitait l'auteur pour sa « rigueur », et sa « contribution inappréciable » pour « percer à jour le mensonge et les camouflages » du stalinisme, ce livre était un document accablant sur le régime soviétique, qui montrait, de l'intérieur et sans pathos, le fonctionnement de la dictature du « Petit Père des peuples », et dénonçait, parmi l'un des tout premiers, les camps d'internement.

Rounault maîtrisait parfaitement son sujet : il venait de passer un an dans un camp à Makeevka, dans la région du Donbass (ou Donetz), en Ukraine ! Non pas un goulag, mais un camp de travail où les conditions de vie étaient si exécrables que peu de prisonniers survivaient. Rounault, lui, a eu la chance d'en sortir relativement vite, début 1946, grâce à l'intervention auprès des Russes des diplomates français en poste à Bucarest. Mais qui était donc ce personnage et qu'avait-il fait pour mériter pareil sort ?

Jean Rounault était en fait le pseudonyme (issu de la déformation de « Renault » par ses camarades de misère) de Rainer Biemel. Un intellectuel roumain né en 1910 à Kronstadt (aujourd'hui Brasov), dans la minorité allemande de Transylvanie. Installé en France dès 1926, militant antifasciste proche un temps du communisme mais dont il comprit vite l'imposture, révolté par les pactes germano-soviétiques, il avait fui la Gestapo en 1941 vers la Roumanie, mais fut arrêté en janvier 1945 par le NKVD (ancêtre du KGB) et déporté en tant que « collaborateur » des nazis. Libéré puis revenu en France où il fera toute sa vie (Biemel-Rounault, converti au catholicisme, longtemps directeur littéraire de Desclée de Brouwer, est mort en 1987), il s'était empressé d'écrire et de publier son témoignage. Lequel suscita des réactions aussi passionnées qu'antagonistes. Malraux consacre à Mon ami Vassia un article élogieux dans Carrefour, Gide (dont Biemel avait bien sûr lu et médité le Retour de l'URSS) exprime son admiration, Henri Troyat (d'origine russe), Arthur Koestler ou le général de Gaulle adressent à l'auteur des lettres enthousiastes. Mais les communistes, en pleine idolâtrie, font donner dans leur presse les grandes orgues de Staline. Rounault y est vilipendé, traité de renégat, traître et affabulateur. Ils feront preuve, quelques années plus tard, du même aveuglement complice lorsque seront révélées les horreurs du goulag.

Mon ami Vassia sommeillait depuis sa réédition chez Plon, en 1952. C'est une excellente initiative de le ressusciter aujourd'hui, dans une jeune maison d'édition créée sous l'égide d'Ossip Mandelstam. Le texte est suivi d'un dossier dû à l'historien Jean-Louis Panné, coauteur du Livre noir du communisme et éditeur de Jan Karski, ainsi que du témoignage d'Anne-Marie Biemel sur son père. Tous deux insistent sur son absence de manichéisme, son amour d'un peuple russe de nouveau victime de la pire des tyrannies. Et l'histoire, bien sûr, lui a rendu justice.

                                                                                                         Jean-Claude Perrier



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Nouvelle édition, suivie d'un dossier établi par A.-M. Biemel-Montarnal et J.-L. Panné

Format : 135 x 205
480 pages • 24,40 euros


ISBN : 978-2-35873-009-9
Mise en vente : 23 octobre 2009