Catalogue


Les Ambassadeurs

revue de presse   


Le Matricule des anges, n°120, février 2011

Un homme au balcon

Henry James explore l'intimité d'une conscience : celle de Lewis Lambert Strether tentant de s'inventer une existence – entre l'impossible épicurisme et la mort prochaine. Nouvelle traduction des Ambassadeurs.

Strether a une mission bien particulière : il est envoyé à Paris par Mrs Newsome, riche américaine de Woollett, Massachusetts, pour tenter de sauver son fils Chad. Ce dernier, en effet, y aurait une liaison avec une « méchante femme ». Du succès de cette sorte d'ambassade officieuse dépend l'avenir de Strether : il se peut que Mrs Newsome accepte de devenir sa femme. Cependant, guidé dans son exploration par Mrs Gostrey, sorte d'Hermès psychopompe du monde parisien, il devra vite se rendre à l'évidence : loin d'être tombé dans le péché qu'anticipait avec angoisse sa puritaine de mère, Chad s'est amélioré, est devenu un homme admirable – avec les conseils (et peut-être plus…) de la charmante Mme de Vionnet, véritable symbole de la grande dame parisienne. Strether, loin de conserver son rôle de mentor, le regardera vivre avec un mélange d'affection et d'envie, renoncera à le ramener de l'autre côté de l'Atlantique – et connaîtra lui-même une sorte de « révolution » : enfin, s'avouera-t-il, il vit.

Le lecteur ne peut qu'être, pour le moins, décontenancé : cette très mince intrigue (il n'y a guère plus d'événements que ce qui vient d'être résumé) se déploie durant presque six cents pages ! Par ailleurs, James déclare (dans la préface de 1909 pour l'édition en volume de ce roman qui parut, initialement, en 1903, dans la North American Review) : « Par bonheur, je me trouve en mesure de considérer cet ouvrage comme franchement le meilleur, dans l'ensemble, de tous ceux que j'ai produits. » Nous ne devons donc pas douter que nous ayons entre les mains une œuvre parfaitement concertée, construite et écrite avec un souci constant de la forme – ainsi qu'en témoignent les soixante-dix pages de notes préparatoires adressées dès 1900 à son éditeur et que nous trouvons ici dans le riche dossier qui accompagne cette nouvelle traduction ! Le point de départ est bien la volonté de suivre pas à pas un vieil américain « désorienté » (en français dans le texte) qui va faire l'épreuve d'une « démolition morale », de le plonger dans le monde parisien afin de décrire ce milieu (les expatriés américains et la bonne société qu'ils fréquentent) et de proposer, en arrière-plan, une évocation satirique de la bourgeoisie d'affaires bien-pensante qu'il a laissée derrière lui mais à laquelle il ne cesse de comparer ce qu'il découvre. James ajoute à tout cela un pari audacieux, voire périlleux : nous découvrons tout par « l'optique » unique de son héros mais le récit demeure à la troisième personne car l'usage du « je » entraînerait, pense-t-il, un inacceptable « relâchement ».

Ce choix a donc pour conséquence que la plus grande partie du roman se compose de scènes pendant lesquelles Strether enquête, interroge ou analyse la situation avec des personnages successifs, en une sorte de ballet qui fait s'enchaîner les dialogues, parfois d'une vingtaine de pages. Malgré le talent du traducteur qui leur confère une sorte d'allant, de vivacité rythmée, malgré l'humour souvent présent, on ne peut que s'essouffler ou même se perdre puisque l'on a parfois le sentiment – très gênant – d'être moins intelligent que les personnages (et l'auteur). James s'est donné l'impératif de « répandre sur tout cela une délicatesse et un tact infini dans la présentation » : c'est sans doute cette obsession du « goût » (un autre de ses leitmotivs) qui le conduit à des « broderies » qui semblent parfois des tics d'écriture (ainsi de telles formules : « il l'admit intelligemment », « les arrêts réceptifs », « une catégorie particulière du pire » ou encore « la rose grimpante de l'observation » !). Plus grave peut-être : le réel s'évanouit presque continûment, Paris – et ses habitants - ne sont que des formes lointaines, des passants entrevus du balcon d'un de ces immeubles haussmanniens où se déroulent ces thés interminables et ces discussions labyrinthiques. C'est un peu paradoxal puisque James éprouvait de l'admiration pour les écrivains français qui eurent à cœur de décrire au plus près cette réalité. Les écrits théoriques passionnants (La Situation littéraire actuelle en France, Seuil) que traduit en parallèle Jean Pavans rendent en effet hommage au maître que fut pour lui Balzac, mais aussi à Flaubert et Maupassant, et même à Zola.

Une unique excursion (au sens géographique et narratif) conduit Strether sur les bords d'une rivière impressionniste (la Marne, l'Oise ?) où il surprend, en une révélation pour lui décisive, Chad et Mme de Vionnet : nous lisons alors une douzaine de pages d'une fraîcheur admirable, nimbées d'une lumière comme apollinienne – mais aussitôt nous allons nous enfermer de nouveau dans les quatre murs d'un salon et les parois de cerveaux – trop – habiles ! Sans doute ces Ambassadeurs auront-ils cependant leurs fanatiques, comme ces autres hénaurmes chefs-d'œuvre que sont Finnegan's Wake, La Mort de Virgile – ou la première Tentation de saint Antoine de Flaubert – que Du Camp et Bouilhet lui conseillèrent de « jeter au feu »…

                                                                                                          Thierry Cecille


                             

 

Le Monde, 21 janvier 2011

Les Ambassadeurs : Henry James, vers le paroxysme

Six cents belles pages de roman. Et qui tiendraient – c'est souvent le cas chez James – sur une seule phrase : un Américain se rend à Paris pour convaincre son futur beau-fils de rentrer au bercail. Ces quelques mots peuvent sembler anodins mais, comme en musique, l'essentiel c'est ce qui en jaillit, le développement des harmoniques littéraires. Le voyage se transforme alors en une véritable aventure du moi, à travers des phrases qui ont elles-mêmes le goût et la forme des aventures complexes. « La simplification, dit le narrateur, serait une concession à la couardise. »

Les Ambassadeurs date de 1903. Le héros (si l'on peut dire) est d'origine balzacienne, Lewis Lambert Strether. Il n'a pas hérité d'une soif d'absolu mais d'un chagrin sans violence. C'est, au début du roman, un homme désenchanté qui n'a jamais connu aucun enchantement. Directeur d'une revue de la Côte est, il dit de lui-même : « Je suis un raté parfaitement qualifié. » Le narrateur ajoute : « Il était Lambert Strether parce qu'il était sur la couverture, alors que la moindre gloire aurait voulu qu'il fût sur la couverture parce qu'il était Lambert Strether. »

Contrairement à Louis Lambert chez Balzac, Strether aime Paris. Il y débarque à 55 ans. C'est un beau Paris, sans bruit ni industrie, celui du boulevard Malesherbes, du jardin du Luxembourg, de la Grande Galerie du Louvre, le Paris des promenades, des belles femmes, des échappées vers les auberges des bords de Seine, celles de Manet et Maupassant. Strether y fait une découverte fondamentale : la vie a du goût. Et, un peu avant Proust, il apprend à retrouver la richesse de ce goût dans « la texture de sa serviette ou la croûte épaisse et craquante de son pain ». Très vite, sa décision est prise : il conseillera à son beau-fils Chad Newsome, le jeune passionné en rupture de famille, de rester en France. Il sait que ce conseil lui coûtera son propre – et très avantageux – futur mariage. Il s'y tient.

Si l'histoire s'arrêtait là, elle serait trop belle. Mais ce serait sans compter sur ce qui fait le coeur des livres de James : une poétique de la cruauté, ici sous-tendue par cette observation faite par Waymarsh, l'ami de Strether : « On ne sait jamais vraiment ce que signifie se trouver "dans les mains" d'une femme. » La cruauté est au détour de chaque réplique, cruauté désinvolte, qui n'insiste jamais car elle sait qu'elle fait partie de toutes les heures d'une existence, et qu'elle aura vite l'occasion de revenir. Ainsi, devant Strether, cet éloge, par Chad, de Marie Vionnet, accusée par la famille d'avoir pris le jeune homme dans ses filets : « Vous ne pouvez pas vous imaginer à quel point elle est merveilleuse ! » Et le commentaire, aussitôt : « Il y avait là, aux oreilles de Strether, la profondeur d'un luxe confirmé : une sorte d'affirmation de propriété inconsciente et presque insolente. » Au cœur du sentiment amoureux, l'instinct bourgeois. Une note comme en passant, et qui n'est pas sans préparer la volte-face finale, l'abandon de l'aimée par le jeune homme, au profit de la firme paternelle qui attend son retour.

Il peut y avoir pire : le sort de Jeanne, la fille de Marie Vionnet, par exemple. Dans le livre, elle parle très peu, elle n'a pas droit à de vraies scènes, mais son destin est sans doute celui qui frappe le plus, tant il est construit de façon machiavélique. Elle se sent en effet libre, mais le système familial la tient toujours car il a su remplacer la contrainte par quelque chose de bien plus efficace  : on a inculqué à la jeune fille l'amour de la bonne volonté, la volonté de toujours bien faire. Elle fera donc avec élan un mariage parfaitement arrangé. Elle projette ici sur la vie des autres l'ombre de sa vie, celle qui reste à mener quand on a liquidé le préjugé et que l'on en revient quand même à ce qui dure bien plus que lui, la convention. C'est aussi ce qui fait l'actualité de James.

Roman à mouvement d'abord lent, Les Ambassadeurs offre ce que son auteur admirait dans Madame Bovary, un récit pris entre deux rythmes, entre une composition qui voudrait préserver les êtres et les choses comme en un tableau, et le drame qui se meut vers son paroxysme. Tout file vers le grand moment de quadrille fou que les belles temporisations antérieures ont chargé d'énergie, le tourbillon de désirs et de manoeuvres croisées qui emporte alors l'ami de la famille, son vieux camarade, son amie et conseillère, le jeune homme à sauver d'une femme fatale, la soeur du jeune homme, son époux, la soeur de l'époux, la femme fatale qui n'en est pas une, la fille de cette femme… et le lecteur lui-même, à la poursuite de réponses à ces questions : qui séduit qui ? pourquoi ? où ? dans la tête ? ou dans un lit ?

À la fin de ce vertige d'alliances, trahisons, hasards fous, ratages voulus, les dominants reprennent le contrôle, avec l'assentiment des rebelles et dans la douleur des vaincus. Des vaincus dont on n'est même pas sûr qu'ils fassent des victimes innocentes. Ainsi en est-il de Marie Vionnet, femme dangereuse au départ, qui se transforme en superbe femme libre, initiatrice d'un jeune homme pour le plus grand bien de celui-ci : elle finit dans la dissimulation, la volonté désespérée d'emprise, et les larmes impuissantes.

C'est le mérite de la traduction de Jean Pavans d'avoir su transposer cette richesse des rythmes de James, jusqu'à ces moments où la phrase renonce à toute élégance pour mimer les détours et replis d'un personnage, et où le traducteur n'essaie pas de "redresser" en belle langue ce qui est un authentique effet de style : « Elle vivait à l'hôtel, voyageait en Europe, se maquillait le visage et écrivait à son mari des lettres injurieuses, dont cette victime, à coup sûr, ne s'épargnait la lecture d'aucune. » L'original disait : « (...) abusive letters, of not one of which, to a certainty, that sufferer spared himself the perusal. »

À la fin de l'histoire, Strether aura perdu le rôle qu'il jouait auprès de la famille Newsome et dans la bonne société de Woollett, Massachusetts. Il pourrait rester dans ce Paris qu'il aime, épouser une amie, Maria Gostrey, comme celle-ci le lui propose sans fard. Il n'en fera rien, car ne rien gagner est pour lui le seul moyen de conserver un peu de dignité au moment où tout le monde succombe à l'appât du gain.

                                                                                                         Hédi Kaddour

 

                             

 

Grazia, 24 décembre 2010

Le chef-d'œuvre d'Henry James ?

Lewis Lambert Strether, Américain oisif d'un certain âge, est envoyé en Europe par une riche amie. Sa mission : lui ramener son fils, prisonnier des charmes de la Ville lumière. Hélas, notre héros sera séduit à son tour par « ce grand spectacle humain », haut lieu de jouissance et de distractions. Paru en 1903 et objet aujourd'hui d'une nouvelle traduction, Les Ambassadeurs serait le chef-d'œuvre de James. Comme à son habitude, l'écrivain explore le pouvoir de fascination de la vieille Europe sur la jeune Amérique. Toute la saveur de ses romans tenant dans cette friction subtile entre liberté de mœurs et puritanisme, raffinement intellectuel et candeur, on se perd avec délectation dans les méandres de ces badinages de boudoir, ces joutes perverses et ces flirts impitoyables qui peuvent parfois modifier le cours d'une vie. Et, au bout de cet épais voyage (704 pages), James s'impose comme le grand romancier moderne du regret et de la désillusion.

                                                                                                     Emily Barnett

 

                             

 


La Croix, 23 décembre 2010

Henry James et les enchantements de Paris


L'une des œuvres majeures du grand romancier américain paraît dans une nouvelle et belle traduction

C'est seulement après la Seconde Guerre mondiale et grâce à Robert Laffont que parurent en français les premières œuvres de Henry James, en particulier Les Ambassadeurs, dans la version de Georges Belmont aujourd’hui un peu datée.

La très belle traduction de Jean Pavans permet enfin de saisir la subtilité de cet ouvrage que James considérait comme la meilleure de ses fictions, publiée en 1903 en même temps que Les Ailes de la colombe, ces deux textes formant avec La Coupe d'or la trilogie des romans dits « récapitulatifs ». Il a alors 60 ans et déjà écrit une grande partie de ses romans et nouvelles.

L'ambassadeur, c'est Lewis Lambert Strether, un Américain d'une cinquantaine d'années, rêveur et plutôt mélancolique, directeur d'une revue, envoyé en mission à Paris par sa ville puritaine et affairiste du Massachusetts. Il doit arracher un jeune compatriote, Chad Newsome, au charme d'une femme mariée, plus âgée que lui, Mme de Vionnet, et tenue par la société américaine pour une créature dépravée.

Tel est le sujet, le motif premier d'une narration qui, comme à l'ordinaire chez James, est tendue de mille fils très fins, invisibles, aériens, que l'on a souvent comparés à ceux d'une toile d'araignée. Le fil narratif le plus apparent est celui du changement qui s'opère en Strether au contact de Paris et de Marie de Vionnet : il est conquis par l'élégance, la séduction de cette femme, mais il n’en tombe pas amoureux : il y a entre lui et les autres une distance assez grande, et l'un des moteurs de la narration chez le romancier est la question de cette distance qui s'établit ou que l'on établit entre les êtres.

Le récit devient le sismographe de ces imperceptibles modifications, de ces infimes déplacements, élans, hésitations, légers regrets, approfondissements. Les personnages se révèlent à eux-mêmes dans leur relation à leurs proches à la faveur du flux des sensations – ce que son frère William James appelait « le courant de conscience » – et des conversations souvent anodines en apparence, alors que les véritables enjeux de ces dialogues sont ailleurs. Grâce à cette ambassade, Strether se découvre peu à peu différent de celui qu'il croyait être, plus sensible aux émotions procurées par l'existence, mais il est trop tard pour profiter de la leçon de vie que lui donne Paris.

Il rêve désormais de rester en France et pourtant il repartira après avoir conseillé à Chad non seulement de ne pas rompre sa liaison avec Marie de Vionnet, mais de profiter de l'instant qui glisse, ce que lui n'a pas su faire.

La révélation commence au hasard des promenades dans la ville, des impressions que le héros tente de capter dans leur profusion et leur fugacité. Comme beaucoup de personnages de James, ou le romancier lui-même, Strether est d'abord un promeneur, un flâneur, chargé, il est vrai, d'un lourd passé qu'il évoque rarement et qui en lui se déplace au gré des mouvements de la conscience et des impressions : la mort de sa femme et celle de son petit garçon dont il se sent responsable.

Peu à peu, la liberté éprouvée tout au long d'une matinée dans le jardin des Tuileries, ou trois mois plus tard, sur un balcon du boulevard Malesherbes par une soirée d'été chaude et lourde, le ramène à sa jeunesse et il constate qu'il l'a manquée : « La vérité principale de ce présent appel de toute chose était que toute chose représentait la substance de sa perte. » Tout se passe comme si les vibrations de la vie, opposées aux constructions de l'intelligence, lui avaient échappé.

Il a tissé une toile autour de ceux qu'il approche dans l'espoir d'atteindre cette part d'ombre qui existe aussi en lui–même, de traquer un secret et le secret se révèle ne pas en être un. À l'aide des objets qui l'entourent, des lieux où elle évolue, Strether essaie de cerner la fascination exercée sur lui par Marie de Vionnet, attirance qui s'apparente à celle que James éprouva toute sa vie pour la vieille Europe.

Le Paris de ses personnages est contemporain de celui d’À la recherche du temps perdu, mais bien différent. On a souvent comparé les deux romanciers en oubliant que Proust naquit près de quarante ans plus tard. Comme le rappelle Jean Pavans dans sa présentation d'articles que James écrivit sur la littérature française de son siècle, leurs textes furent refusés par Gide : le refus de Proust dura un temps seulement, celui de James fut définitif. Alors qu'À la recherche se termine par une révélation, celle du salut par l'écriture, le roman de James est l'histoire d'une conscience, de ses vicissitudes, de son échec final, le récit d'une de ces vies perdues pour lesquelles il est toujours trop tard.

                                                                                           Francine de Martinoir

 

                             

 


Libération, Cahier Livres, 9 décembre 2010

Henry James ambassadeur de France

Les Ambassadeurs (1903), dont une nouvelle traduction vient de paraître, est, avec Les Ailes de la colombe et La Coupe d'or, un des trois gros romans de Henry James où l'intrigue consiste exclusivement à forcer ou à reconnaître un simple et ô combien compliqué changement de point de vue des personnages. Voici comment James lui-même, né américain en 1843 et mort anglais en 1916, résume ce roman français dans sa préface de 1909, sans goût apparent pour une publicité tapageuse : « Jamais aucune composition de cette sorte n'a pu jaillir directement d'une graine de suggestion tombée par hasard, et jamais aucune graine de cette sorte, s'enfouissant dans le foisonnement de sa croissance, n'a pu mieux se tapir dans la masse comme une particule indépendante. Bref, toute l'affaire se résume à la déclaration irrépressible de Lambert Strether au petit Bilham, un dimanche après-midi, dans le jardin de Giovani, et à la franchise avec laquelle il cède, pour l'instruction de son jeune ami, à la charmante exhortation de ce moment de crise. L'idée de cette histoire réside en réalité dans le fait même qu'il ait pu ressentir comme un moment de crise une circonstance aussi exceptionnellement agréable, et qu'il ait de la peine à l'exprimer pour nous aussi clairement que nous pourrions le désirer. » Difficile après cela pour le lecteur d'imaginer qu'il va se retrouver dans un des plus émouvants romans de James et, surtout, dans un des plus passionnants, dont on tourne les pages dans l'espoir d'arriver à la résolution de l'intrigue qui réglera tout on ne sait comment et qui règle en définitive une question éthique. Les Ambassadeurs est un chef-d'œuvre que l'auteur ne sait vendre qu'avec ses arguments à soi, c'est-à-dire pratiques et théoriques à la fois (comment lui est venue l'idée du livre et comment il la réalisa). La leçon que le lecteur doit en tirer est « que le Roman demeure encore, mené par une juste conviction, la plus indépendante, la plus élastique, la plus prodigieuse des formes littéraires ».

[…] « Eh bien nous y voilà ! dit Strether » est la dernière phrase du roman, et son ton peut aussi bien être celui du triomphe que de l'accablement, comme s'il avait fallu ces centaines et centaines de pages pour qu'enfin les réflexions et les sensations coïncident ou s'affrontent, qu'enfin elles soient capables de se caler ensemble. Le secret de James est dans cette lutte entre l'intelligence et le caractère pour que l'une et l'autre essaient d'adopter des stratégies conciliables, que la souffrance ne soit pas l'unique vainqueur de la situation. […] Dans sa préface des Ambassadeurs, il ne se félicite de rien autant que de l'adéquation entre le roman et le projet qu'il en avait. […]

                                                                                                           Mathieu Lindon

 

                             

Jeux d'épreuves, 4 décembre 2010

Les Ambassadeurs  de Henry James

Une émission de Joseph Macé-Scaron. Avec Clara Dupont-Monod, Nathalie Crom, Hubert Artus, Augustin Trapenard.
Réalisation : Luc-Jean Renaud

 

                             

Télérama Radio, J'aime mieux lire, 59, 3 décembre 2010

Les Ambassadeurs de Henry James

Une nouvelle traduction, enfin moderne, des Ambassadeurs, le chef-d'œuvre de Henry James. Par Nathalie Crom.

 

                             


Le Soir, 12 novembre 2010

Carpe Diem avec Henry James

Bien sûr, sur une île déserte, on lirait avec appétit un vieux livre de poche abandonné. Mais agréablement installé chez soi, on savoure l’immense plaisir qu’il y a à plonger dans un livre édité avec soin et esthétique. C’est le cas du roman Les Ambassadeurs, de l’Américain Henry James, retraduit par Jean Pavans. Typo agréable, reliure de qualité, la brique est imprimée sur beau papier crème et présente en jaquette le tableau L’homme au balcon de Gustave Caillebotte.

Si la première traduction française de Georges Belmont pour Robert Laffont en 1947 était scrupuleuse, elle paraît moins « jamesienne » que celle que propose Jean Pavans, qui côtoie depuis trente ans l’œuvre de Henry James. Le traducteur nous présente avec une fougue contagieuse Les Ambassadeurs, que l’Américain considérait comme le meilleur des ouvrages qu’il a produits. Il partage l’enthousiasme de son auteur pour ce roman épais, brillant et subtil, écrit en 1903 en douze « livres » correspondant aux épisodes de la revue qui le publia avant qu’il devienne un livre. James y scrute le mode de vie à Paris et en France, en même temps qu’il incite chacun à profiter de la vie (Carpe diem), tout en sachant que la mort viendra.

Quel bonheur que ces pages comme nées en français et centenaires. On y accompagne Lewis Lambert Strether, un Américain de 55 ans délégué en ambassade à Paris pour ramener Chad, le fils d’une amie et l’amant d’une femme mariée, et qui, en route, reconsidère sa mission !

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                                                                                                           Lucie Cauwe

 

                             

 


Le Nouvel Observateur, n°2399, 28 octobre-3 novembre 2010

Le Paris de James


L'Américain Henry James ne pensait pas que du bien de Paris et des écrivains français. Et pourtant…

Au centre du grand roman « français » de Henry James se tient un personnage mélancolique. Ce Lambert Strether, venu du lointain Massachusetts, s'est chargé d'arracher un jeune étourdi au charme délétère de Paris : s'il ramène le fils au bercail, il aura la mère, et l'argent qui va avec. Derrière ce héros incertain on découvre vite la véritable héroïne : la ville, intensément littéraire, féminine, et assez sorcière pour « retourner » l'agent de la vertueuse Nouvelle-Angleterre ; il va, cet innocent ambassadeur, pactiser peu à peu avec les mœurs parisiennes, changer de camp, trahir la cause, tout perdre enfin. De cette merveilleuse histoire, où James voyait le sommet de son œuvre, voici, due à Jean Pavans, auquel tous les jamésiens doivent une prière du matin, une nouvelle traduction. Après celle de Georges Belmont, c'était un pari aventureux. Mais tenu : grâce à de menus, mais décisifs coups de force – comme de remplacer le « you » indifférencié de l'anglais par le jeu français du « tu » et du « vous » –, le livre gagne en vigueur et en clarté.

Ce qui rend plus attachante encore cette relecture des Ambassadeurs, c'est la présentation que Jean Pavans – toujours lui – propose des écrits du romancier sur la littérature française. Car le « charme » qui a converti Lambert n'a pas épargné James lui-même. […] De son voyage dans les romans français, James revient aussi changé que Lambert Strether de son ambassade. Dans la liaison de son jeune protégé avec la dangereuse Parisienne, Lambert finit par voir ce que le garçon aura vécu de plus honorable. Chez les romanciers qu'il fréquente, James apprend que ce qu'il était sur le point de nommer relâchement moral cachait une foi – dans la langue française – et un courage – celui de vivre en accord avec ses aspirations profondes. N'est-ce pas là un autre nom pour la vertu ? Telle est en tout cas la leçon, exigeante et précieuse, que diffuse et propage l'air de Paris.

                                                                                                           Mona Ozouf

 

                             

 

Télérama, n°3172, 30 octobre 2010

Henry James, Les Ambassadeurs


En prononçant, en 1920, un avis négatif face à l'hypothèse de la traduction en français de nouvelles de Henry James et de leur possible parution dans la toute-puissante NRF, André Gide rendit à l'écrivain américain un service paradoxal : celui d'avoir considérablement retardé sa découverte et sa reconnaissance en France. De sorte que, considéré dans le monde anglo-saxon comme le dernier grand écrivain du XIXe siècle, éventuellement le romancier précurseur du XXe siècle naissant, Henry James (1843-1916) est lu ici, chez nous, comme un parfait moderne, surgi dans le paysage au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, ayant fait irruption comme un prodigieux continent englouti émergeant des eaux. Un monde en soi, où l'air même qu'on respire est à nul autre comparable. Un monde n'affichant en outre aucun stigmate de l'obsolescence qu'aurait pu induire le décalage chronologique imputable au jugement éminemment discutable de Gide.

Est-ce pour cela qu'aujourd'hui encore on a l'impression d'en être, avec Henry James, au stade de l'exploration, de la découverte – bien davantage qu'à celui de la relecture, certes féconde, mais confortable, d'un quelconque classique de la littérature mondiale ? Sans doute. Les traductions de ses romans, de ses nouvelles, se sont multipliées depuis quelques décennies, mais autour de son œuvre demeure comme une opacité, comme une énigme à lever. Ce secret, tout ensemble magnifique et effrayant, est au cœur même de cette œuvre, en est le noyau, la respiration propre, mais tient aussi à ce caractère presque de nouveauté absolue qui persiste autour de l'écrivain. Aussi est-on à peine étonné de découvrir aujourd'hui, comme une authentique révélation, ce roman que James considérait comme son chef-d'œuvre, Les Ambassadeurs. Un livre dont la traduction française jusqu'alors disponible – signée Georges Belmont, elle datait de 1950 – ne permettait pas de saisir toute la richesse et la complexité. Jean Pavans, l'actuel et inégalable traducteur de James, s'en est emparé, et l'on comprend aujourd'hui pourquoi l'écrivain voyait, dans ce roman tardif qu'il écrivit au tournant des XIXe et XXe siècles, l'apogée du vaste ensemble romanesque qu'il avait commencé à cons­tituer trente ans plus tôt. La patiente description du trouble intérieur de Lewis Lambert Strether, Bostonien d'âge mûr qu'un séjour parisien plonge dans un profond chaos émotionnel, constitue l'un des sommets esthétiques du corpus jamesien. Lequel, s'il constitue un exercice sans cesse approfondi de pénétration psychologique d'une acuité inouïe, s'offre tout autant et même davantage à lire comme une méditation sans fin sur l'opacité de la vie psychique des individus, l'ambiguïté morale qui préside à leurs pensées, à leurs actes, aux relations qu'ils tissent les uns avec les autres.

Tout cela commença, explique Henry James dans ses notes préparatoires au roman – que reproduit cette très belle édition –, par une « petite idée » : celle « d'un personnage d'homme âgé qui n'a pas "vécu", pas du tout, dans le sens des sensations, des passions, des élans, des plaisirs, et qui, en présence de quelque grand spectacle humain, quelque grande organisation pour l'Immédiat, l'Agréable, la curiosité, l'expérience, la perception, en un mot, la Jouissance, s'en rend, sur la fin ou vers la fin, tristement compte. » La révélation, la transaction secrète et mélancolique de Lambert Strether avec lui-même qui en découle, a pour cadre Paris – et ne pouvait se produire ailleurs qu'en cette ville ici dépeinte avec mille fois plus de détails, de sensibilité, de perspicacité qu'un simple décor. Paris, où les paysages sublimes sont comme des trompe-l'œil, des artifices destinés à faire oublier la déréliction à l'œuvre – la mort qui plane autour de toutes les choses humaines.

Subtilement analysé en préface par Jean Pavans, le tableau participe à mettre en lumière la relation très particulière qui s'est tissée entre l'auteur de Portrait de femme et la France. Pavans y revient, sous un angle différent, dans la présentation qu'il donne au recueil de textes critiques de James, La Situation littéraire actuelle en France. Où il apparaît que l'Américain – qui passa une bonne partie de sa vie en Europe et adopta l'Angleterre pour patrie – fut un lecteur passionné de la littérature française de son temps. La critiquant sévèrement, mesurant la distance qui l'en séparait. Ne révérant, exception notable, que Balzac, dont il admirait « la quantité de vie avec laquelle son imagination s'exprimait ». Balzac, dont il écrivait : « Quand je songe, avec envie ou avec terreur, à la nature et à l'effort du Romancier, je pense à quelque chose qui atteint sa plus haute expression en lui. » La leçon de Balzac vaut pour James.


                                                                                                       Nathalie Crom


                             

La Liberté, 30 octobre 2010

Le retour aux « Ambassadeurs »

Le grand romancier né à New York dans une famille aisée considérait son roman Les Ambassadeurs, paru en 1903, comme son chef-d'œuvre. Dans l'ensemble, selon ses termes, le plus accompli d'une production qui pourtant ne manque pas de textes intenses, tels Portrait de femme, Les Ailes de la colombe ou La Source sacrée. En dépit de sa notoriété, Henry James (1843-1916) peinait à obtenir l'adhésion du grand public, quelque peu rebuté par le côté cérébral et analytique de ses œuvres. En témoignent l'échec de ses tentatives de percer au théâtre et le fiasco de la publication de ses œuvres complètes en vingt-quatre volumes à New York entre 1907 et 1909. Les Ambassadeurs nous reviennent aujourd'hui dans une édition à la fois élégante et exhaustive, comprenant les notes préparatoires du livre, la préface de l'auteur à l'édition new-yorkaise de 1909, ainsi qu'une nouvelle traduction de Jean Pavans, le meilleur interprète français actuel de l'univers jamesien.

L'occasion est donc unique de découvrir ou de relire ce grand livre, si caractéristique de l'approche des passions, toujours si minutieusement décortiquées par le maître. En résumé, le personnage principal est un Américain, Lambert Strether, envoyé tel un « ambassadeur » à Paris pour convaincre Chad, le fils d'une riche amie, de rentrer au pays. Car sa mère craint que le cher petit ne perde son âme dans le tourbillon des plaisirs et des vices de la Ville Lumière. L'appât pour Strether n'est pas mince, car s'il réussit, sa récompense sera de pouvoir épouser ladite amie qui déjà sponsorise la revue littéraire qui est sa raison d'être. Mais rien ne se passe comme prévu et « l'ambassadeur » cédera à sa manière aux charmes et aux séductions du grand Paris.

Une fois de plus Henry James excelle dans la peinture des tropismes intérieurs où tout est compliqué, jusqu'aux gouffres d'inhibition qui paralysent le protagoniste. Strether en effet décline lui-même la perspective d'une liaison, comme le dit Jean Pavans, « sous le prétexte sans doute fallacieux du too late, trop tard ». On y retrouve la transposition des hésitations mêmes de l'auteur face au maelström des passions. Et ce plaisir plus violent que prenait James à observer et analyser les tempêtes amoureuses qu'à les vivre lui-même.

                                                                                                           Alain Favarger



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Nouvelle traduction de l'anglais

et présentation par Jean Pavans


Notes préparatoires (1895-1900)

Préface de l'auteur à l'édition de 1909

Chronologie et bibliographie


Format : 135 x 205
704 pages • 29,50 euros

 

ISBN : 978-2-35873-025-9
Mise en vente : 28 octobre 2010