Le temps passe
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Terres de femmes, 29 juin 2010
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Virginia Woolf / Sombrer dans le bleu
Dans une lettre du 30 avril 1926, Virginia Woolf écrit : « Hier j'ai fini la première partie de La Promenade au phare et j'ai commencé la seconde aujourd'hui. Je n'arrive pas à ce que je veux. J'en suis au passage le plus difficile, le plus abstrait. Je dois exprimer une maison vide ; pas de personnages humains, le passage du temps, tout cela sans yeux, sans traits, et rien à quoi se raccrocher ; eh bien je m'y précipite et tout aussitôt je noircis deux pages *. »
Ce « passage le plus difficile, le plus abstrait », cette partie médiane du roman dans lequel Virginia Woolf vient de s'engouffrer, un an après la publication de Mrs. Dalloway, c'est Le temps passe. Achevé en mai 1926 et considéré par l'auteur de La Promenade au phare comme une nouvelle à part entière, le récit en neuf chapitres du Temps passe a été traduit pour la première fois en français par Charles Mauron, et publié dans le Cahier X daté « Hiver 1926 » de la revue Commerce (revue littéraire fondée en 1924 par la Princesse di Bassiano).
Livre sur le vide, vacuité de l'espace et vacuité du temps, uniquement occupé du mouvement envahissant de la vague, Le temps passe s'ouvre sur les pages visionnaires du retour au chaos initial. Une chape d'obscurité tombe en cataracte sur le monde, l'envahit, le pénètre, s'insinue, s'infiltre par les moindres interstices, engloutit formes et objets, se focalise au cœur des choses. De cosmique, l'univers se miniaturise. Le tourbillon cataclysmique plonge, par resserrement de focale, de l'infiniment grand à l'infiniment petit, de l'extérieur vers l'intérieur, balayant tout sur son passage. Et effaçant, au gré de la progression des ombres, jusqu'à la distinction des sexes. De ce chaos d'avant la genèse surgissent des corps fantomatiques et asexués. Leur apparition au cœur de « la ténèbre » peuple soudainement la « maison vide », désertée depuis nombre d'années et réveillée d'un profond sommeil par leur sarabande effrontée.
Que s'est-il passé en amont du chaos? Une vie a existé. Une famille et tout son entourage ont occupé jadis la vaste demeure au bord de la mer, l'ont investie de rires et de saisons. Mrs. Ramsay, Mr. Andrew, Miss Prue, la cuisinière Mildred ou Marian – personnages de La Promenade au phare – font une brève apparition dans la mémoire de Mrs. McNab, puis retombent, informes, anéantis dans la mort d'où ils ont été tirés au gré des caprices du souvenir.
Visionnaire, Virginia Woolf fait revivre le néant, l'anime de « souffles épars » et « espions ». La vaste demeure, en proie aux pleurs et aux gémissements, devient le théâtre d'ombres errantes qui s'unissent pour faire entendre leurs lamentations. Un instant dépoussiérés par le passage des ombres, les objets révèlent, dans leurs craquelures et leur jaunissement, le passage du temps. Puis retombent, fanés et désœuvrés, dans leur inanité première. Pendant ce temps, le fracas des vagues bat son plein. Il rythme cet univers dantesque, soumis à la confusion des eaux du ciel et des eaux de la mer. L'élan épique se propage, gagne la nuit dans une forme personnifiée, proche de la prosopopée.
« Les vagues qui se brisent semblaient être le geste même de la nuit : elle secoue la tête et désespérément en laisse tomber la ténèbre, et médite, et gémit, comme pour pleurer le destin qui a noyé la terre… »
Il faut cependant attendre le chapitre IV pour voir surgir, au plein battant de cette tourmente, le personnage inattendu et vacillant de Mrs. McNab. L'antique domestique de la demeure, abandonnée elle aussi à la vieillerie de sa carcasse. « Silhouette oscillante » armée de balais et de frénésie nettoyeuse, « édentée, embonnetée », la vieille Mrs. McNab est la métaphore incarnée de la tempête et des vagues qui assaillent la maison, en même temps que de la décrépitude généralisée des objets qui l'habitent.
« Tandis qu'elle allait roulant (car elle donnait de la bande comme un navire en mer) et lorgnant (car ses yeux ne tombaient sur rien directement, mais par un regard de côté qui conjurait le mépris et la colère du monde – elle manquait d'esprit, elle le savait), cependant qu'elle s'accrochait à la rampe et se halait le long de l'escalier, cependant qu'elle roulait de pièce en pièce, elle chantait… »
Suit un portrait indirect de Mrs. McNab, une présentation déformée par le point de vue décentré qui s'attache à sa personne. Pour accéder au personnage paradoxal de la domestique, il faut en passer par le prisme du mystique et du visionnaire, ces esprits éclairés avec lesquels Mrs. McNab n'a rien en commun. La vérité sur le mystère de la nature et les sentiments qu'ils inspirent aux « esprits hauts », sont hors de sa portée. Et Mrs. McNab, bien que « piétinée dans la boue pendant des générations » peut continuer sans trop d'angoisse existentielle à chanter ses chansons stupides tout en s'activant à ses tâches inutiles. Pendant ce temps, avec la pénétration des souffles de l'été, la maison et ses objets sortent provisoirement de leur silence, puis retombent dans l'abandon où ils étaient tenus.
« Réflexion sur la fuite du temps et son effet sur la signification des choses », Le temps passe est « une plongée directe, à corps perdu, dans dix années de désagrégation ». De cette interrogation obsédante naissent les pages sublimes qui composent cette nouvelle, puissamment arrimée aux questionnements sur la nature et sur les rapports symbiotiques que l'homme entretient avec elle :
« Pourquoi nous envelopper dans la beauté de la mer, pourquoi nous consoler de la lamentation des vagues qui se brisent, si en vérité nous ne filons ce vêtement que de terreur, si nous ne tissons cet habit que pour le néant ? »
Peut-être faut-il accepter de « sombrer dans la nuit, sombrer dans le bleu, et se résigner, et oublier… » Comment ne pas trembler en lisant cette phrase, qui préfigure en filigrane la décision ultime de Virginia Woolf.
Angèle Paoli
* Virginia Woolf, Journal d'un écrivain, Christian Bourgois Éditeur, 10|18, 2000, page 148.
Lire l'article sur le blog Terres de femmes
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Le Figaro littéraire, 27 mai 2010
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Coup de cœur : Un bijou de Virginia Woolf
Le tout premier texte paru en France, en 1927, de la grande romancière est réédité.
En 1926, dans la foulée de Mrs Dalloway, Virginia Woolf s'attelle à un nouveau roman, Vers le phare (traduit antérieurement sous le titre La Promenade au phare), divisé en trois sections. À l'initiative de la prestigieuse revue Commerce dirigée par Larbaud, Valéry et Fargue, elle rédige une version écourtée, sous forme de nouvelle, de la partie centrale, baptisée Le temps passe.
Ce texte oublié et réédité aujourd'hui offre de substantielles différences avec celui du roman définitif. En resserrant son propos, Virginia Woolf a fait de la vieille femme de ménage le personnage principal de Le temps passe, cette drôle de Mrs McNab qui revient au fil des saisons dans une maison abandonnée et dépeuplée, près de la mer. Les voix spectrales des absents ou des disparus y sont plus présentes, prégnantes même. L'écriture de Woolf y gagne en poésie, d'autant que la magnifique traduction porte le texte très haut : « Les vagues qui se brisent semblent être le geste même de la nuit : elle secoue la tête et désespérément en laisse tomber la ténèbre, et médite, et gémit, comme pour pleurer le destin qui a noyé la terre, éteint toutes ses lumières… »
Thierry Clermont
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Librairie Rêvalire, 29 avril 2010
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Rêvalire a lu Le temps passe de Virginia Woolf
Le titre déjà, c’est tout Virginia Woolf, Time Passes, ce n’est pas un constat banalissime, c’est un état chez V.W. Le temps a beau passer, elle n’a de cesse de le décrire passant. Dans Mrs Dalloway, une femme prépare sa soirée, depuis le matin quand elle va chercher des fleurs et traverse les rues de Londres, jusqu’au soir où elle reçoit les invités. Elle vit chaque seconde. V.W. offre au lecteur chaque sensation de ces secondes et les empilements de sensations et de réflexions et de souvenirs que nos consiences (comme celle de Mrs Dalloway) sont capables de vivre en même temps. Montre à quel point écouter, sentir, humer, voir, regarder battre le temps présent signifie vivre un amoncellemnt d’émotions différentes, infimes parfois, ou immenses. Montre aussi comment le même son, la même odeur, au même moment relie des êtres de différents lieux de la ville. Mrs Dalloway entend sonner St Paul, un ami qui doit venir à son dîner l’entend aussi, un autre encore, malade et affaibli… chacun dans une rue, un parc, tous informés de ce son, chacun renvoyé à des sensations intimes, ses souvenirs propres, et les uns aux autres puisqu’ils se connaissent en fait. Comment nos existences sont à la fois si individuelles et si reliées, nos émotions si intimes et nourries d’expériences si différentes mais tellement universelles. Mrs Dalloway est elle-même et nous-même à la fois. Le temps raconté est aboli dans le présent où tout se fond. Avec Virginia Woolf on apprend à sentir que l’on sent et que cela seul importe finalement. Que cela seul « reste ».
Dans Le temps passe, c’est tout cela aussi. Une langue toujours au service des sens et des pensées suggérées, des assauts d’émotions, des variations d’humeur. Une vie tellement exacerbée par le bouleversement permanent du passé-présent confondus, pétris l’un de l’autre, qu’elle en devient parfois saturée comme peut l’être l’air d’été de parfums, après la pluie. Ou l’air marin d’embruns quand le vent vient de la mer. Le temps passe est édité par les éditions « Le Bruit du temps », c’est presque trop beau tant c’est en adéquation avec le texte… Et les personnages, enfin les gens, appréhendés dans cette même totalité de l’être (son attitude, ses manières, ses bruits, ses pensées, ses souvenirs) que le sont les choses, les éléments naturels, les animaux, tout ce qui nous fait, nous... Dans Le temps passe, les gens et les choses, on les « sent », on les « sait », on les a « rencontrés » ; on est avec eux, dans ce paysage de l’orage passé, la maison…
« Brusquement, déchirant le voile du silence avec des mains qui avaient lavé la vaisselle, le broyant avec des bottines qui avaient écrasé le gravier, la vieille Mrs Mc Nab vint, comme on le lui avait ordonné, ouvrir toutes les fenêtres et nettoyer les chambres » (p. 31).
On est aussi là, dans de vagues anxiétés, des attentes, des petits affûts du temps,
« Mais qu’est-ce après tout qu’une nuit ? Un court espace, surtout lorsque l’ombre s’évanouit si vite, et que si vite un oiseau chante, un cop s’égosille, un vert pâle s’avive, comme une feuile qui se retourne, dans le creux de la vague. La nuit, cependant, succède à la nuit. L’hiver en tient un paquet en réserve et les débite également, impartialement, avec des gestes infatigables » (p. 23).
On est là, au présent. Et c’est une magie nostalgique qui étreint, aussi.
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Libération, 25 mars 2010
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Woolf a du chien
Deux livres de Virginia Woolf aux éditions Le Bruit du temps. Le premier – Le temps passe – est une variante de la section centrale de La Promenade au phare. Le second est une histoire de chien, Flush.
Petits livres, ils ont apparemment tout pour être anodins. Mais très vite l'œil est capté, de phrase en phrase : « Un vert pâle s'avive comme une feuille qui se retourne dans le creux de la vague. » Ou encore : « La nuit cependant succède à la nuit. L'hiver en tient un paquet en réserve et les débite impartialement, avec des gestes infatigables. » On ne saurait s'y tromper, c'est au-delà du simple constat, mais ça ne poétise pas : Le temps passe, traduit par Charles Mauron en 1927 dans Commerce, c'est de la prose qui s'invente. […]
Les servantes aussi ont part à la construction de la prose chez Virginia Woolf. Mrs McNab par exemple. Pour la rencontrer, il n'est que de revenir au premier livre, Le temps passe, quand, à près de 80 ans, elle entre en scène au chapitre IV, « déchirant le voile du silence », pour nettoyer les chambres d'une maison longtemps abandonnée par des maîtres qui n'écrivent jamais. Elle est en compagnie de sa commère Mrs Bast, et « avec le balai et le seau, brossant, récurant, [elles] arrêtaient la corruption et la pourriture, sauvaient de la mare du temps qui allait se refermer sur eux tantôt une cuvette et tantôt un placard, remontaient de l'oubli tous les romans [de Walter Scott] et un service à thé, rendaient au soleil et à l'air un garde-cendres en cuivre ou des pincettes d'acier. » Et elle chantonne, Mrs McNab, roulant, nettoyant, essuyant, avec « la voix de la bêtise, de l'humour, de l'opiniâtreté même foulée aux pieds et toujours renaissante», un chant toujours à l'affût « de quelque fente dans les ténèbres ». Et là encore, c'est de prose qu'il s'agit, d'un chant de la prose, supérieur à celui des prophètes poétisants des bords de mer. À travers « le roulis de son corps et la lorgnade de son sourire », la servante fait passer « les syllabes brisées d'une révélation plus profonde qu'aucune de celles accordées aux veilleurs solitaires qui parcouraient la grève à minuit ». Et c'est peut-être cela, le message de Mrs McNab à sa romancière et à ses lecteurs, que le temps passe, et que le monde résiste dans les gestes du travail.
Hédi Kaddour
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La république des livres, 15 mars 2010
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Comment Mrs Woolf faisait passer le temps
Le phénomène étonne toujours, il est pourtant moins rare qu’on le croit : certains livres étrangers, et pas seulement des textes de fiction, sont meilleurs une fois traduits en français. Comme si le tamis du passage d’une langue dans une autre avait eu une bienheureuse fonction épuratrice. C’est le cas de la cette curiosité, à plus d’un titre, qu’est Le temps passe (Time Passes, traduit de l’anglais par Charles Mauron, 100 pages, 12 euros, Le Bruit du temps) de Virginia Woolf. Ne vous étonnez pas de ne pas le connaître, il était inconnu, du moins comme tel. Il s’agit en fait d’un chapitre de l’un de ses chefs-d’œuvre, La Promenade au phare (ou Vers le phrare, c’est selon), quelques dizaines de feuillets distraits de l’ensemble par l’auteur qui les destinait à la revue parisienne Commerce, laquelle lui avait commandée une nouvelle pour son numéro X de janvier 1927. Il s’intercalait au centre du roman entre “La fenêtre” et “Le phare”. L’auteur, à qui on l’avait demandé alors qu’elle écrivait son roman en mai 1926, soit au lendemain de Mrs Dalloway, l’avait donc conçu dans l’immédiat comme une short story en dépit de sa destination finale. On y voit le personnage de Mrs McNab revisiter, après dix années de désagrégation, la maison abandonnée dont elle fut autrefois la gardienne.
Fargue, Larbaud et Valéry, le trio à la tête de la revue, avaient eu du nez. Car à cette époque, Virginia Woolf était inconnue en France. Rien n’y avait encore paru sous sa signature. Charles Mauron, l’ambassadeur à Paris du groupe de Bloomsbury, s’en fit le héraut et traducteur avisé. On peut juger de son travail à l’aune du travail de temps puisque l’éditeur Antoine Jaccottet a eu l’heureuse idée de proposer une édition parfaitement bilingue, avec le texte en regard. Pour cette version “autonome”, l’auteur avait évacué la plupart des personnages afin de mieux en faire ressortir un seul, et surtout, de se consacrer à l’évocation des sensations. On y retrouve toute la riche palette lexicale et émotionnelle qui la singularise dans le paysage littéraire de son temps, avec une intelligence d’une acuité remarquable et une sensibilité sans pareille : les sons annonciateurs de l’été et la vraie nature de la nuit, le soyeux des plis d’un châle, l’hésitation où l’aube tremble quand cesse la nuit, le crissement d’un insecte, le bruissement de l’herbe coupée, le vaste soupir des vagues se brisant en mesure autour des îles, la ronde nostalgique des anciens habitants, le cuivre d’un garde-cendres, la qualité du silence les soirs d’été sous la tonnelle… Sa manière à elle de faire passer le temps à travers les pages. Une émeute de détails qui n’ont de relief que par le génie avec lequel Virginia les agenca pour ressusciter un petit monde disparu, Atlantide à la mesure d’un jardin anglais, qui n’est pas d’un pays mais d’un temps.
Son ami Roger Fry, qui eut à examiner ce premier jet en anglais et en français, jugeait qu’elle n’était pas à son meilleur lorsqu’elle se consacrait à décrire, en appuyant trop sur la plume, le monde inanimé des objets, mais qu’elle redevenait elle-même dès qu’il s’agissait d’incarner les sensations à travers un personnage. Et surtout : « J’ai trouvé à plusieurs reprises que c’était mieux dans la traduction, parce qu’en traduction tout est légèrement atténué, moins accusé. » Ce que Mrs Woolf approuva. Tant et si bien qu’en corrigeant les épreuves de son roman, elle intégra les corrections nées de la traduction en français et s’employa à dépoétiser son chapitre. De fait, à l’arrivée, il est moins abstrait et moins dense. Tout cela est parfaitement exposé par James M. Haule. Sa subtile postface nous entraîne non pas dans l’atelier, ni dans le laboratoire, ni même dans la cuisine, mais dans le débarras de la cuisine de l’écrivain et c’est passionnant. D’autant que ce petit livre est fabriqué avec un vrai souci de la qualité par une jeune maison à l’enseigne de… Le bruit du temps (ça ne s’invente pas !).
Pierre Assouline
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