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Flush : une biographie

revue de presse   


Lire au lit, 6 juillet 2016

Flush : une biographie de Virginia Woolf

Dans une lettre datée du 23 février 1933 et adressée à une de ses amies, Virginia Woolf explique qu’elle est sortie épuisée de la rédaction de son ambitieux roman : Les Vagues et profondément touchée par la disparition de son ami, l’écrivain biographe Lytton Strachey, auteur de Victoriens éminents. Elle souhaite lui adresser un dernier clin d’œil à travers un nouveau projet qui l’amuse beaucoup : écrire la biographie du chien de la poétesse Elizabeth Barrett Browning (1806-1861) dont elle lit la correspondance.

Baignée dans la culture antique gréco-latine et nourrie des grands classiques européens, la jeune Elizabeth écrit depuis son plus jeune âge. Après la perte de sa mère en 1928 et le décès accidentel par noyade de son frère en 1840, elle est prise d’une paralysie qui l’oblige à vivre recluse dans sa chambre tapissée de lourds rideaux de damas vert, à Londres, au 50, Wimpole Street, surveillée par un père très aimant qui n’imagine pas voir sa fille quitter un jour sa maison. Coupée du monde par sa maladie, elle ne sort guère et passe son temps à écrire.

Sa seule compagnie, en dehors de sa famille et de deux ou trois amis, est un cocker nommé Flush qu’une amie vient de lui offrir.

Séduit par ses écrits, le poète Robert Browning entreprend une correspondance avec elle et finira par la rencontrer en mai 1845 et par… l’aimer ! Deux années passent et le couple décide de se marier en cachette le 12 septembre 1846 et de fuir ensuite avec la nurse Wilson et Flush le 19 septembre à Florence, Casa Guidi, Via Bassio, près du Palais Pitti où Elizabeth mourra en 1861.

Une vie pour le moins romanesque que nous découvrons dans l’œuvre de Virginia Woolf à travers les yeux de Flush, le propre chien d’Elizabeth Barrett Browning !

S’il est évident que Virginia Woolf s’amuse de ce point de vue plutôt original, elle dresse néanmoins un portrait très saisissant de la société de son temps. Et son petit roman eut un succès considérable… que l’on comprend car c’est une pure merveille. Traversant rapidement toutes les époques pour évoquer les origines du petit cocker, l’auteur suppose que l’année de naissance de Flush se situe en 1842. Il vécut les premiers mois de sa vie à Three Mile Cross dans une ferme près de Reading où il découvrit lors des sorties avec Miss Mitford les « odeurs fortes de la terre ; odeurs sucrées des fleurs ; odeurs innommées des feuilles et des ronces ; odeurs aigres des routes traversées ; odeurs âcres à l’orée des champs de fèves ». Bouquet enivrant de fragrances multiples… On imagine ainsi volontiers le choc de Flush lorsqu’il fut offert à la poétesse qui vivait enfermée dans sa chambre « sombre et verte à cause du lierre », des haricots rouges, des convolvulus et des capucines qui obstruaient une fenêtre à jamais fermée.

« Flush, d’abord, ne distingua rien dans ce crépuscule verdâtre » surchargé de meubles, de miroirs, de bustes et de livres, le tout baignant dans une odeur d’eau de Cologne insoutenable pour le flair ultra sensible d’un quadrupède ! Finie la liberté…

La maîtresse observa l’animal, l’animal observa la maîtresse : « Entre eux béait le gouffre le plus large qui puisse séparer un être d’un autre. Elle parlait ; il était muet. Elle était femme ; il était chien. »

L’animal, désespéré, finit par se coucher « sur la courtepointe, aux pieds de Miss Barrett ». Quelques rares sorties dans les magasins pour choisir un tissu et dans Regent’s Park mais en laisse : le bonheur des courses folles dans la campagne semble disparu à jamais. « Tous ses instincts étaient refoulés, contredits. » Cela dit, observant ses congénères, notre Flush prend quand même conscience qu’il fait partie des privilégiés, des toutous aristocrates somme toute… Journées longues et répétitives où sa maîtresse écrit sans relâche, reçoit quelques visites et parle longuement, le soir, avec son père avant de s’endormir.

Et c’est ainsi que notre Flush changea : « Il est naturel qu’un chien toujours couché avec la tête sur un lexique grec en vienne à détester d’aboyer ou de mordre ; qu’il finisse par préférer le silence du chat à l’exubérance de ses congénères et la sympathie humaine à toute autre ». Il vieillit, s’attacha « à la vie à la mort » à sa maîtresse-allongée-sur-son-sofa et aima finalement sa petite vie bien confortable et bien régulière… jusqu’à ce qu’un soir de janvier 1845, arrive une lettre qui bouleversa Miss Barrett, d’autres suivirent de plus en plus nombreuses. Elizabeth se jetait alors sur sa plume, étrangement agitée, les joues rouges et les yeux vifs sous l’œil inquiet de son cocker. Un jour, un homme fut annoncé : « Mr. Browning » : alors « Flush s’agita aux pieds de Miss Barrett. Elle n’y prit pas garde. Il gémit. On ne l’entendit même pas. Alors il s’abîma dans un muet désespoir » qui ne durera pas… rassurez-vous ! Mais je ne vous en dis pas plus…

Ce texte délicieux et plein d’humour nous plonge dans l’intimité d’une femme de la société victorienne qui, contre l’avis de son père et de ses frères, va choisir son destin en se libérant d’une société patriarcale qui sous couvert d’aimer et de protéger les femmes, les enferme, les étouffe et finit par les tuer ! À coup sûr, Virginia Woolf admirait cette femme écrivain capable de refuser les décisions des hommes qui lui étaient chers (après son mariage et sa fuite, elle ne reverra jamais son père) et de rompre ses liens les plus forts pour se protéger et enfin revivre.

Par ailleurs, ce qui nous est dépeint, c’est le monde bien cloisonné de la société victorienne : Wimpole Street d’un côté et ses belles maisons alignées, Whitechapel de l’autre, où les gens vivent dans des « compartiments de briques entrecoupés de venelles, avec un ruisseau pour égout » et « où la pauvreté et le vice engendrent sans cesse le vice ou la pauvreté ».

Enfin, Virginia Woolf se lance ici dans l’exercice difficile de traduire en mots la perception qu’un animal peut avoir du monde. Mais le pouvoir des mots est-il illimité ? Au contraire, « les mots ne détruisent-ils pas une réalité » qui les dépasse ?

Finalement, ce petit texte trop peu connu encore pose des questions essentielles sur les pouvoirs de la littérature et en dit long sur la société du dix-neuvième, ses valeurs et la place accordée aux femmes.

Ainsi, derrière ses allures légères, Flush a-t-il un côté bien mordant !

 

                                                                                                 Marie-Laure Vanier

 

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La revue littéraire, n°49, octobre 2010

Virginia Woolf, Flush : une biographie

Publiée en 1933 et traduite en français en 1935, cette biographie originale d'un chien est enfin rééditée après avoir été longtemps épuisée. En février 1933, Virginia Woolf est fatiguée d'avoir écrit Les Vagues. Dans une lettre à son amie Lady Ottoline Morrell, elle se dit exténuée, étendue au jardin « pour lire des lettres d'amour des Browning, et la figure de leur chien [l']a fait rire au point où [elle] n'[a] pu résister à l'envie de leur faire une Vie. » C'est ainsi, en lisant la correspondance de la poétesse Elizabeth Barrett et de son futur mari Robert Browning, que l'idée vint à Virginia Woolf d'écrire la biographie romancée de leur épagneul, Flush. Quoique peu connu de nos jours, ce livre – heureuse fusion de faits avérés et de fantaisies – eut un énorme succès lors de sa parution.

Elizabeth Barrett Browning (1806-1861), l'auteur des célèbres Sonnets portugais, dont l'histoire d'amour avec Robert Browning (1812-1889) est l'une des plus belles de la littérature, a presque quarante ans quand elle rencontre son futur mari. Jusqu'alors, elle mène une vie retirée, marquée par la maladie et consacrée à l'écriture. Dès le premier contact épistolier en 1845 – qui révèle l'admiration réciproque – se développe une profonde reconnaissance. Mais ce n'est que le mariage clandestin, voire la fuite en Italie, qui permet aux deux poètes de vivre leur amour en dehors de la société victorienne. Si l'on croit connaître cette histoire, elle se présente différemment dans Flush car, bien que cette « biographie » soit une minutieuse reconstruction de la vie d'Elizabeth Barrett (durant les années les plus sombres, à Londres, et les années de bonheur, en Italie, avec mari, enfant, bonne et chien), la perspective adoptée est celle du chien. On apprend que cet épagneul « aristocrate » connaît si bien sa maîtresse qu'il est aussitôt jaloux de cet intrus qui vient, d'abord régulièrement, puis de plus en plus souvent, rendre visite à la jeune fille. De nombreuses scènes sont perçues à travers le regard de Flush, mais la voix du narrateur est toujours présente, rapportant les pensées et analysant les sentiments de ce « premier animal qui soit jamais devenu un éminent Victorien » et de son entourage. Bien que la maîtresse et le jeune chien – qui lui avait été offert par une amie poétesse – passent leurs journées ensemble, lui couché à ses pieds dans cette chambre d'un appartement de Wimpole Street qu'ils ne quittent pratiquement jamais, cette proximité ne peut empêcher les malentendus. Ainsi, Flush découvre que « l'égalité n'existe pas chez les chiens ; il y a des chiens qui sont des altesses, d'autres sont des roturiers ». Le protagoniste a beau faire partie des chiens « bien nés, des chiens de qualité », il en cherche néanmoins les preuves dans le reflet du miroir : tête lisse, yeux saillants, oui, un fin cocker de Wimpole Street : « À cette époque, Miss Barrett l'observa qui se regardait dans la glace, mais elle se méprit sur ses pensées. Voilà un philosophe, songea-t-elle, qui médite sur la distinction entre apparence et réalité. Non – c'était un aristocrate considérant ses avantages. »

Quelques mois avant cette scène, Flush courait encore insouciant dans les champs avec sa première maîtresse, Miss Mitford, moins fortunée que les Barrett mais tout autant aimée par celui qui deviendra, grâce à la précaution de Virginia Woolf, l'un des chiens les plus célèbres de la littérature anglaise. Alors que tous les épagneuls sont naturellement enclins à la sympathie, Flush aurait fait preuve d'une sensibilité excessive aux émotions humaines. La description d'une promenade rapporte le plaisir des deux : « Miss Mitford, aspirant enfin la fraîcheur de l'air, laissait avec joie le vent soulever, emmêler sa chevelure blanche, rougir encore un teint déjà vif, et peu à peu, de son front vaste, effacer les dernières rides : ce spectacle excitait Flush à des gambades dont la violence extravagante était faite à moitié de sympathie pour le plaisir d'une chère maîtresse. » L'odeur de la terre, les herbes longues, la variété des parfums et des instincts se verront bientôt enfouis dans la mémoire – pour ne se réveiller qu'à la fin de sa vie, quand Flush se promènera librement à Florence – puisqu'il devient bientôt le « cadeau tout trouvé » pour « la plus célèbre poétesse d'Angleterre, la brillante, la fatale, l'adorée Elizabeth Barrett », vivant enfermée dans sa chambre. Une fois arrivé dans cet univers inconnu, les premiers moments ne sont pas simples : « Rien ici n'était soi ; tout était autre chose. Même le store de la fenêtre n'était pas un simple store de mousseline, mais une étoffe peinte qui représentait un château (…). Pour ajouter à cette confusion, quelques miroirs faussaient encore un monde déjà faux, et faisait paraître, au lieu de cinq, les dix bustes de dix poètes et quatre tables au lieu de deux. Le comble fut, pour Flush terrifié, d'apercevoir soudain, yeux brillants, langue frétillante, un autre chien qui le regardait, à demi tourné, par une brèche dans le mur. Flush, stupéfié, s'arrêta. Flush, empli de crainte, avança. » Individu aux multiples facettes, cet anti-héros sera aussi dandy, coureur de jupons, démocrate, mais surtout un compagnon fidèle tout au long de sa vie.

Ce récit permet à Virginia Woolf de brosser un tableau parodique de la société victorienne. Tout en parlant de la société des chiens, elle raille les coutumes et les mœurs humaines. Le contraste donné par la liberté, l'indépendance et le bonheur qu'offre l'Italie, une fois que le couple a fui l'Angleterre, est révélateur, de même que le début du livre, où l'on apprend la grande réputation des épagneuls, leur « place au côté des rois », l'importance de la généalogie canine, enfin les « lois du Spaniel Club » définissant ce qui, chez un membre de cette race, « est vice et ce qui est vertu ». Aucun ordre de ce genre lorsqu'on se tourne du chien vers le maître : « Quel chaos, quelle confusion s'étalent à nos yeux ! Nul club ne possède, sur la progéniture de l'homme, pareil droit de juridiction. (…) nous ne pouvons que secouer la tête et admettre que les juges du Spaniel Club jugent mieux. » Parodie critique de la société, la « biographie » de Flus est aussi une réflexion sur le statut de la femme, qui dépasse de loin le cadre de la vie du protagoniste et de sa maîtresse. Enfin, la fascination de Virginia Woolf pour le rapport passionné existant entre chien et être humain, voire l'intérêt pour la psychologie de cet animal, n'est pas une exception. On pense notamment à Maître et Chien (1919) de Thomas Mann. Et, en 1930, Rudyard Kipling publie ses Paroles de chien tandis que Stefan Zweig réfléchit, vers la fin des années 1930, à la jalousie d'un chien gâté dans sa nouvelle Un soupçon légitime. On notera par ailleurs que ces trois livres ont été réédité récemment, ce qui prouve que l'intérêt pour le chien, notre prochain, est tout aussi vif qu'au début du dernier siècle. Très apprécié à sa sortie, Flush est ensuite, au moins pour les lecteurs français, tombé dans l'oubli. On saluera donc les éditions Le Bruit du temps qui rééditent ce petit chef-d'œuvre, et cela dans une publication soignée. Ce faisant, elles complètent leur constellation de parutions autour du couple Browning, et donnent à lire un texte plein d'humour, une réflexion sur la figure de la femme en général et celle de la femme écrivain en particulier. Du même auteur et chez le même éditeur vient en outre de paraître Le temps passe, en édition bilingue. Cette première version de la deuxième partie de Vers le phare, très différente du texte publié et établi spécialement par Virginia Woolf pour l'édition française en 1927, est ainsi, tout comme Flush, enfin disponible pour le lectorat français.

                                                                                                              Ariane Lüthi

 

                          

 


Notes bibliographiques, 31 août 2010

Flush : une biographie

En 1933, Virginia Woolf découvre les lettres d'amour de la poétesse Elizabeth Barrett (1806-1861) et de Robert Browning. La romancière y découvre en même temps la figure du chien d'Elizabeth, Flush, qui, confie-t-elle à une amie, « m'a fait rire au point que je n'ai pu résister à l'envie de lui faire une Vie ». Pourquoi pas ? D'une part, Virginia Woolf se fait la biographe de Flush : complice amusée de ses frasques amoureuses et de ses fugues, elle renifle avec lui une multitude d'odeurs inconnues du nez humain et donne une vision incongrue de la vie citadine, à mi-jambe des pantalons et au ras des ourlets de robes. D'autre part, elle fait de Flush lui-même le biographe d'Elizabeth en l'associant à son destin sentimental et à son itinéraire intellectuel. Une façon ironique pour l'auteur d'Une chambre à soi de souligner la difficulté pour une femme de revendiquer le statut d'artiste dans une société victorienne verrouillée. Ce petit livre offre, de manière originale, une réflexion sur le langage, animal et humain – joliment illustré de quatre dessins originaux de Vanessa Bell, sœur de Virginia.

                                                                                                               A.-M. Darras

Le site de L'Hebdo des Notes bibliographiques

 

                          


Le Monde des Livres, 27 août 2010

Flush, cet abominable cocker rouge

Les chiens qui parlent n'ont jamais été ma tasse de thé. C'est pourquoi j'ai tant tardé à lire Flush, un livre consacré au destin véridique de l'épagneul d'Elizabeth Barrett et de Robert Browning, le célèbre couple romantique. Autre excellente raison pour éviter cette lecture : dans son journal, Virginia Woolf critique durement son livre. Elle s'y est collée en 1933, pour se reposer des Vagues. Pour se consoler aussi de la disparition de Lytton Strachey en le taquinant post mortem, à travers cette parodie canine de ses Victoriens éminents. Mais elle piaffe d'impatience en écrivant ce qui devait être une blague et qui est devenu un livre trop sérieux, dont elle craint qu'on ne le trouve trop charmant, délicat, très féminin. Too late : les mots sont trop importants pour qu'on s'en serve avec désinvolture, dit-elle. Flush cesse d'être une plaisanterie, devient un manifeste pour les faibles et les sans-voix, une illustration d'une phrase de Robert Browning, « nul n'a jamais vécu sur cette terre sans avoir son propre point de vue ».

1845 : Flush le cocker rouge est épris de sa maîtresse. Il est mortellement jaloux du fiancé à gants jaunes qui a surgi, et témoin désespéré des effets merveilleux de l'amour humain sur Elizabeth et Robert (Virginia Woolf se sert des lettres des deux poètes pour fonder historiquement son récit). Mais ce héros sans mots, doué d'une sensibilité de chat et d'une nervosité de jeune fille, est bientôt kidnappé par des preneurs d'otages de Whitechapel. Cela permet à Virginia Woolf de se livrer à la description des mérites comparés de Wimpole Street et des bas-fonds de Saint Giles. Et de prononcer quelques discours sur la raison, le pouvoir, le patriarcat et l'injustice en général.

Puis les Browning s'enfuient en Italie. C'est la partie que je préfère, lumières rasantes de Florence, réflexions sur le temps qui passe. À la Casa Guidi, Flush vieillit, tandis que ses maîtres font tourner les tables.

Dernière scène lapidaire et bouleversante : la femme et le chien se regardent. « Séparés, clivés l'un de l'autre et cependant coulés au même moule, chacun d'eux peut-être achevait ce qui dormait toujours en l'autre. »

Mrs Browning poursuit sa lecture. Pendant qu'elle lit, il meurt.

                                                                                                            Geneviève Brisac

 

                          

Plaisirs à cultiver, 8 août 2010

Flush  de Virginia Woolf

  1. Lilly m'a offert, lors du Portrait of a lady swap, un livre de Virginia Woolf qui vient d'être réédité : Flush. Cet ouvrage est peu connu en France car il a longtemps été indisponible. Fort heureusement ce manque est aujourd'hui comblé car chaque livre de Virginia Woolf est indispensable et d'une originalité formidable.

  2. Lorsque Virginia Woolf se mit à écrire Flush, elle venait de perdre un ami très cher, Lytton Stratchey. Ce dernier était notamment célèbre pour ses biographies de « Victoriens éminents ». Pour lui rendre hommage, Virginia décida donc d'écrire à son tour une biographie, celle de Flush. Mais qui est ce Flush me direz-vous ? C'est là que l'auteur nous montre son audace car Flush est un épagneul ! Respectant l'art de la biographie, Virginia Woolf ouvre son livre sur l'arbre généalogique de Flush. Comme tout bon aristocrate, notre épagneul fait partie d'une longue lignée se perdant dans la nuit des temps. Flush naquit dans une famille assez pauvre, les Mitford vivant près de Reading, dans la première moitié de 1842. Il grandit à la campagne grâce aux bons soins de Miss Mitford. cette dernière aimait beaucoup son épagneul mais elle avait aussi un grand cœur. Afin de rompre la solitude dans laquelle vit une de ses amies, Miss Miford décide de lui donner son chien. Cette amie n'est pas une inconnue puisqu'il s'agit de la poétesse Elizabeth Barrett.

    La vie de Flush permet à Virginia Woolf de nous raconter celle de Elizabeth Barrett. La poétesse vit en recluse à Londres dans la maison de son père. Elle passe toutes ses journées dans sa chambre pour cause de maladie. Il semble plutôt qu'elle souffre d'un manque de joie de vivre, d'une claustration forcée. Son père, très possessif, garde précieusement sa fille à domicile. Miss Mitford pense apporter un peu de vie à son amie par l'intermédiaire de Flush. Tous deux se plaisent d'emblée : « Ils se ressemblaient. […] Le visage de la jeune fille avait la pâleur fatiguée des malades, coupés du jour, de l'air, du libre espace. Celui du chien était le visage rude et rouge d'un jeune animal respirant la santé et la force instinctive. Séparés, clivés l'un de l'autre et cependant coulés au même moule, se pouvait-il que chacun d'eux, complémentaire, vînt achever ce qui dormait en l'autre sourdement ? » La vie de Flush sera celle d'Elizabeth Barrett. À Londres, il est contraint à l'enfermement de la chambre, à la sévérité de cette vie cloîtrée. Heureusement pour notre héros canin, la vie d'Elizabeth Barrett est l'une des plus romanesques de la littérature anglaise. Malgré sa maladie, elle rencontre l'écrivain Robert Browning, se marie avec lui dans le plus grand secret et fait une fugue. Le couple s'installe ensuite en Italie où Elizabeth et Flush revivent. L'un et l'autre perdent de leur intimité, mais leur évolution est similaire : Elizabeth découvre le bonheur de la maternité, Flush découvre un monde de sensations inconnues et de liberté absolue.

    À travers ce double portrait, Virginia Woolf nous parle également de la société victorienne. Deux mondes apparaissent nettement. Tout d'abord celui où évolue Elizabeth Barrett, où les maisons sont joliment alignées et où la respectabilité prédomine. Mais c'est également un monde totalement corseté et Flush le ressent très fortement : « Contraindre, refouler, mettre sous le boisseau ses plus violents instincts – telle fut la leçon première de la chambre… » C'est ce refoulement de la vie que fuit Elizabeth Barrett mais également Virginia Woolf qui a souffert de l'éducation stricte et sévère de son père. C'est Flush également qui nous montre le versant sombre du Londres victorien puisque par trois reprises il se fait kidnapper. Là Elizabeth Barrett découvre la pauvreté de Whitechapel. Les maisons qui s'entassent les unes sur les autres, la misère et la saleté. La description qui nous en est faite n'est pas sans rappeler un certain Charles Dickens…

    Enfin Flush permet à Virginia Woolf de parler de littérature, d'écriture. L'auteur se questionne durant ce court roman. On le sait, le souci majeur de Virginia est de rendre les sensations, les impressions fugitives. Ce projet ambitieux demande beaucoup de travail, de recherche sur les mots. Dans ce livre, Virginia Woolf semble douter de la puissance évocatrice des mots : « À bien considérer les choses, pensa-t-elle peut-être, les mots disent-ils vraiment tout ? Disent-ils même quelque chose ? Les mots ne détruisent-ils pas une réalité qui dépasse les mots ? » Il est vrai qu'il semble difficile de rendre les multiples sensations ressenties par Flush à Florence mais Virginia Woolf ne peut bien entendu se mettre totalement dans la peau d'un épagneul ! Le doute habita toujours Virginia Woolf mais pour le lecteur ce doute n'existe pas : son écriture est brillante, d'une beauté et d'une finesse inégalées. En voici un dernier exemple : « C'était le paysage humain qui l'émouvait. Il semble que la Beauté, pour toucher les sens de Flush, dût être condensée d'abord, puis insufflée, poudre verte ou violette, par une seringue céleste, dans les profondeurs veloutées de ses narines, et son extase, alors, ne s'exprimait pas en mots, mais en silencieuse adoration. Où Mrs Browning voyait, Flush sentait ; il flairait quand elle eût écrit. »

    Flush n'est pas une œuvre mineure, il me semble d'ailleurs qu'il n'y en a pas chez Virginia Woolf. Je rejoins totalement la conclusion de Lilly, ce texte est vraiment magnifique, l'écriture est sublime et notre Flush très attachant.

Lire l'article sur le blog Plaisirs à cultiver

 

                          

Le Masque et la Plume, 1 août 2010

Flush de Virginia Woolf

Jérôme Garcin et son équipe évoquent Flush de Virginia Woolf.

Extrait de l'émission :

 

                          


Le Blog de Luce, 21 juillet 2010

Flush, un chien qui a du flair

  1. Flush c'est un chien
  2. c'est le chien de la poétesse Elizabeth Barrett Browning
  3. c'est une biographie imaginaire
  4. c'est un texte enchanteur, léger, joyeux,
  5. qui met de bonne humeur.

Le chien ne parle pas mais le monde de la bourgeoisie anglaise de la fin du 19ème est vu par lui.

À la lecture on découvre un bijou : des descriptions des bouges du Londres d'alors, un morceau d'anthologie ; la période où sa maîtresse tombe amoureuse de Robert Browning, une drôlerie ; les escapades nocturnes du chien en Italie, un régal ; et quand le chien meurt à la fin, c'est très touchant et tellement humain.

Ce livre a été publié par l'élégante et sobre maison d'édition Le Bruit du temps rencontrée l'année dernière au Salon du livre.

Le Blog de Luce

 

                          


Le Soir, 25 juin 2010

Virginia Woolf a aussi été un chien

Hiver 1933. Virginia Woolf est fatiguée d'avoir écrit Les Vagues. Lisant les lettres d'amour qu'échangent la poétesse Elizabeth Barrett et Robert Browning, elle a l'idée d'écrire la biographie de leur chien. À la fois pour se délasser et pour parodier son vieil ami Lytton Strachey qui avait renouvelé le genre biographique et vient de mourir.

Publiée en 1933 et traduite en français en 1935, cette originale biographie d'un épagneul, tout en sensations, fut très appréciée à sa sortie mais tomba dans l'oubli. C'est un bonheur que les jeunes éditions Le Bruit du temps nous la redonnent, dans une formule soignée de surcroît.

Car ce petit chef-d'œuvre dépasse naturellement le cadre de la vie du chien, même habité par Virginia Woolf. C'est aussi la figure de la femme en général qui est considérée au travers du personnage d'Elizabeth Barrett Browning et celle de la femme écrivain en particulier. Sans oublier l'amour. Flush est une petite merveille !

                                                                                                                      Lucie Cauwe

 

                          

 

Lilly et ses livres, 13 juin 2010

Flush : une biographie, Virginia Woolf

« Du consentement universel, la famille dont se réclame le héros de cet ouvrage remonte à l'antiquité la plus haute. Rien d'étonnant, par suite, que l'origine du nom même soit perdue dans la nuit des temps. »

Cela faisait longtemps que je ne vous avait pas parlé de Virginia Woolf, et comme je suis certaine que cela vous manquait, j'ai décidé de me plonger dans un texte peu connu de l'auteur, mais exquis, qui vient d'être réédité, après avoir été longtemps indisponible en français.

Il s'agit d'une biographie romancée de Flush, le chien de la poétesse Elizabeth Barrett, dont l'histoire d'amour avec Robert Browning est l'une des plus belles de l'histoire de la littérature.
Flush est un épagneul pur sang qui, à sa naissance, appartient à une famille assez pauvre, les Mitford (orthographié Midford à l'origine). Toutefois, Miss Mitford, qui soutient sa famille avec ses travaux d'écriture, décide de l'offrir à une jeune fille appartenant à une famille respectable, la maladive Miss Barrett. Cette dernière est déjà une poétesse célèbre, mais elle souffre d'un étrange mal, qui semble venir d'un manque de goût pour la vie.
D'abord attristé de quitter la campagne, où il a engendré un enfant (mais rassurez-vous, « rien dans la conduite de Flush en cette circonstance qui exige de nous le moindre voile, rien qui rendit sa fréquentation de Flush inacceptable, même pour les êtres les plus purs »), pour une chambre sombre et quelques rares sorties, durant lesquelles on le tient en laisse, Flush et Miss Barrett vont peut à peu devenir de vrais complices. Il mange ses repas, laissant le redoutable Mr Barrett penser que sa fille se nourrit correctement, elle l'aime tendrement.
Mais l'arrivée de « l'homme au capuchon », « enveloppé dans sa cape, sinistre », vient troubler cet équilibre.

Lorsque Virginia Woolf entreprend la biographie de Flush, son ami Lytton Strachey vient de s'éteindre. Celui-ci était très célèbre en tant que biographe, grâce à un portrait de la reine Victoria et à ses Victoriens éminents. Ainsi, on peut voir dans ce portrait d'un chien de la même époque, rempli d'humour et d'affection, un hommage de celle qui vient d'achever Les Vagues à un ami cher *. Par ailleurs, Flush est un choix logique pour Virginia Woolf, puisqu'elle possède elle-même un épagneul, offert par son amie et amante Vita Sackville-West.
J'ai débuté ma lecture un peu à reculons, doutant de pouvoir être émue par la découverte de la vie d'un épagneul. Flush n'a pas la puissance évocatrice des grands romans de Virginia Woolf, c'est indéniable. Cependant, il ne s'agit certainement pas d'une œuvre mineure de l'auteur. Loin d'être un exercice du genre private joke que l'on publie parce que l'auteur est célèbre, mais que personne ne peut comprendre, Flush est une œuvre captivante, complexe, et même trop courte pour le lecteur qui a à peine le temps de s'y plonger qu'elle est déjà finie.
L'humour de Virginia Woolf est irrésistible. Dès les premières lignes, elle prend un ton des plus sérieux pour nous conter les origines nobles de la race des épagneuls, à travers une étymologie faussement mal assurée du mot (ça parle d'Espagne et de lapins, mais il faudrait que je recopie l'intégralité des premières pages afin d'en restituer la saveur). Il est bien évidemment impossible de ne pas voir ici un parallèle affectueux avec l'aristocratie européenne, dont les origines doivent se perdre dans la nuit des temps afin de donner à ses membres une légitimité.

Finalement, ce Flush est un personnage très émouvant, une sorte d'alter ego d'Elizabeth Barrett. À Londres, tous deux sont tenus en laisse. Lui afin de ne pas être kidnappé et en raison du code des chiens aristocrates, elle par un père possessif qui espère la garder près de lui. Le mariage, puis la fuite en pleine nuit, romanesque, de la poétesse et de Robert Browning, vers l'Italie, libère les deux êtres. La rencontre entre Elizabeth Barrett et Robert Browning a porté un coup irréversible à la relation entre la poétesse et son chien. Cependant, ces deux-là continuent à évoluer de façon similaire. Elle découvre le bonheur de vivre, la maternité, tout en continuant à écrire, quand Flush se livre à une visite de Florence « comme nul être humain ne l'a jamais connue, comme ne l'ont jamais connue Ruskin ni George Eliot – comme seuls, peut-être, les muets peuvent connaître. Pas une seule des sensations lui arrivant par myriades ne fut soumise à la déformation des mots. »

Virginia Woolf adopte deux attitudes diverses à l'égard de Flush. D'un côté, il perçoit et symbolise ce qui nous échappe à nous. La complexité des choses lui apparaît, à travers des expériences plus ou moins agréables. Avec Flush, nous découvrons ainsi à Londres une réalité bien différente de celle que les belles maisons bien propres nous font imaginer. En effet, lorsque notre petit héros se fait kidnapper, nous nous apercevons avec horreur (enfin, les Barrett surtout sont surpris) que derrière les quartiers chics, une grande partie de la population meure de fin, et est à la merci de toutes les épidémies qui passent.
D'une autre côté, Flush se trouve régulièrement dans des situations qui nous font rire de lui, comme lorsque Robert Browning doit le tondre afin de le délivrer des puces qui le font souffrir.

David Garnett, dans son commentaire sur le livre, voit finalement dans ce texte une sorte de fantaisie de la part de Virginia Woolf.

« Si je pouvais être métamorphosé en quelque oiseau ou animal, alors, pour la première fois, je serais moi-même. C'est ce que les hommes ont toujours ressenti, et ils ont inventé des histoires magiques de cygnes blancs qui étaient des filles de roi, d'ânes se nourissant de feuilles de roses et de renards-fées se plongeant dans des grimoires. Et pourtant, il y a toujours eu des humains qui ont possédé ce don, si communément envié. Les poètes et les conteurs dont une race de loups-garous – non pas les épouvatables loups-garous carnivores sur lesquels Mr Montague Summers vient de nous donner un volume très savant et très intimidant, mais des loups-garous de l'esprit. En se métamorphosant eux-mêmes pour réapparaître sous d'autres formes, ils trouvent des forces nouvelles, ils vivent d'autres vies, et souvent, comme la pauvre ourse Callisto, ils deviennent des étoiles fixes, immortelles, dans le ciel au-dessus de nous. »

Un très beau texte, vraiment.

Titine devrait nous en parler très bientôt !!

* Leslie Stephen, le père de Virginia Woolf, s'était lui aussi livré à ce genre d'exercice, et la biographie est une constante dans l'oeuvre de l'auteur elle-même. On peut en effet penser à La Chambre de Jacob, ou encore à Nuit et Jour, dans lequel l'héroïne tente avec sa mère de se lancer dans une telle entreprise.


                                                                                                                        Lillounette

Lire l'article sur le blog Lilly et ses livres

 

                          

Télérama Radio, J'aime mieux lire  #47, 5 juin 2010

Antoine Jaccottet et Virginia Woolf

Cette semaine, Nathalie Crom reçoit Antoine Jaccottet, patron de la maison d’édition Le Bruit du temps, qui redonne vie à des œuvres négligées voire oubliées, traduites ou non, mettant un soin particulier à la beauté et à la qualité de l’objet. Il nous parle de Flush : une biographie, de Virginia Woolf, un roman de la grande dame consacré au chien de la poétesse Elizabeth Browing.

Écouter l'émission :

                          

Télérama, n°3151, 5-11 juin 2010

Virginia Woolf, Flush : une biographie

1933. Virginia Woolf vient d'achever Les Vagues, quelques mois après avoir fait paraître Orlando. C'est fatiguée, triste aussi de la disparition récente de son cher ami, l'écrivain et biographe Lytton Strachey, auteur des Victoriens éminents, qu'elle entreprend d'écrire ce texte, tout ensemble biographique et imaginaire, dont le sujet – on ne saurait dire l'objet… – est Flush, l'épagneul de la poétesse Elizabeth Browning (1806-1861). À Flush, dont l'existence est avérée – Elizabeth Browning lui consacra d'ailleurs plusieurs poèmes –, Virginia Woolf prête donc ici sa plume, pour retracer son existence auprès de l'auteur des Sonnets portugais. Et pour, surtout, lui inventer une vie intérieure merveilleusement riche et profonde. Tout commence comme une fantaisie brillante, joliment incongrue, légère et drolatique – la généalogie de Flush, sa naissance, ses premiers apprentissages, son adoption… –, mais au fil des pages, et sans rien perdre jamais de sa saveur, l'exercice acquiert une intensité qu'on ne soupçonnait pas d'emblée.

Au-delà du portrait biographique d'Elizabeth Browning qui se dessine en filigrane de celui de Flush, au-delà du miroir que cette aînée admirée constitue pour Virginia Woolf elle-même, voici que s'impose peu à peu la saisissante et troublante acuité des sensations et réflexions de l'attachant Flush. Comme s'il s'agissait, pour Virginia Woolf, en adoptant le point de vue du chien, en choisissant d'épouser son regard sur le monde, de mettre à l'épreuve sa capacité à rendre compte par les mots de cette perception singulière. Les notes délicieusement drôles qu'elle a ajoutées au récit, la préface ironique de David Garnett reproduite dans cette réédition très soignée, contribuent à faire de ce Flush : une biographie un opus empreint d'une grâce hors du commun.

                                                                                                                 Nathalie Crom

 

                          

Jeux d'épreuves, 22 mai 2010, 17h

Flush  de Virginia Woolf

Une émission de Joseph Macé-Scaron.

Avec Nathalie Crom, Étienne de Montéty, Alexis Lacroix, Alexis Liebaert.

Extrait de l'émission :

                          

 

Le temps, 15 mai 2010

Un chien de classe

Pour se délasser de l'écriture des Vagues qui l'avait exténuée, Virginia Woolf a fait le portrait comique de l'épagneul de la poétesse Elizabeth Barrett.

En Angleterre, l’histoire d’amour entre Elizabeth Barrett et Robert Browning, les deux grands poètes de l'époque victorienne, est aussi connue que celle qui coûta la vie à Roméo et Juliette. Les transports d'Elizabeth et de Robert ne débouchèrent pas sur une fin tragique. Mais la rectitude morale, la rigidité des codes, des classes, l'autoritarisme des pères et la difficile affirmation des femmes dans l'Angleterre du XIXe, la rendaient presque aussi impossible et spectaculaire que l'union des jeunes Capulet et Montaigu.

Pour résumer, après une correspondance échangée sans se connaître, les deux poètes se rencontrent pour la première fois chez le père d'Elizabeth qui garde sa fille en quasi-réclusion par souci de sa santé fragile et par tyrannie aussi. Les amoureux décident de se marier secrètement et de fuir en Italie. Ils vécurent heureux là-bas et écrivirent des chefs-d'œuvre, Sonnets portugais pour Elizabeth, L'Anneau et le Livre pour Robert, deux titres phares mais un peu oubliés que Le Bruit du temps rééditait l'an dernier.

Fonctionnant par capilarité, la maison parisienne a tenu à adjoindre des textes d'Henry James sur Browning qu'il admirait tant ainsi qu'une biographie du poète [par Chesterton]. Paraît maintenant une petite perle comique et parodique de Virginia Woolf, toujours sur le couple Barrett-Browning mais d'un point de vue inattendu. Flush : une biographie relate la vie de l'épagneul d'Elizabeth.

Le livre a connu un grand succès dès sa parution en Angleterre en 1933. Virginia Woolf sortait de l’écriture des Vagues qui l’avait épuisée. Installée dans son jardin pour se détendre, elle relisait la correspondance amoureuse des Browning et se délectait des aventures du chien Flush. Comme elle venait de perdre son grand ami le biographe Lytton Strachey, elle eut l’envie de lui dédier une parodie et de signer cette vie de chien.

Avec le plus grand sérieux donc, Virginia Woolf remonte aux origines familiales de Flush et d’emblée décoche une critique acerbe de la société victorienne et britannique en général. L’obsession du pedigree, hantise du Club des épagneuls, n’est que le reflet du culte des classes qui sévit chez les humains. La description de la rue où vivent Elizabeth et sa famille, Wimpole Street, devient l’occasion de se moquer du nombrilisme impérial anglais. Wimpole Street, image même de la civilisation.

À deux pas de cette rue si chic, des bidonvilles effrayants où bêtes et humains gisent dans une même misère. Elizabeth Barrett découvre, ébahie, cette réalité-la en recherchant Flush, enlevé par une bande spécialisée dans le recel de chiens de classe. Mais Elizabeth n’est pas une effarouchée. Elle affronte. Et son père et les bandits et le monde. Pour sauver Flush et pour son bonheur de femme libre. Femme de lettres, clouée au lit pour d’étranges symptômes d’intellectuelle, d’artiste trop sensible, trop décalée dans les rouages d’une société brutalement patriarcale, elle se lève pour le bonheur qui passe.

Et Flush, poète à sa façon, sans paroles mais esthète éperdu capable de reconnaître mille et un parfums, gît toujours enterré sous la Casa Guidi de Florence. Une belle vie de chien en somme.

                                                                                                   Lisbeth Koutchoumoff

 

                          

My Boox, 25 avril 2010

Le cocker de Virginia Woolf est de retour en librairie

Soixante-dix ans après la mort de l’écrivaine londonienne, les éditions Le Bruit du temps publient Flush, une biographie canine signée Virginia Woolf.

Été 1932, Virginia Woolf vient tout juste de publier Les Vagues quand lui vient à l’esprit l’idée de Flush, une biographie imaginaire et parodique dont le personnage central serait l’adorable cocker de son amie Elizabeth Barrett Browning. « J’étais si fatiguée que je m’étais étendue au jardin pour lire les lettres d’amour des Browning, et la figure de leur chien m’a fait rire au point que je n’ai pu résister à l’envie de faire une “Vie”

Un an plus tard elle publie Flush, deux-cents pages d’une vie de chien qui, à la surprise générale, rencontrent un véritable succès. Les lecteurs britanniques se délectent des aventures de ce cocker poète qui « languit après le temps où, lui aussi, pourra noircir du papier sans relâche ». Avec 13 000 exemplaires écoulés en quelques semaines, Flush est un des best-sellers de l’entre-deux-guerres.

Ce succès ne parvient pourtant pas à s'exporter outre-Manche. La sortie française de Flush chez Stock en 1933 est un véritable flop. Un flop auquel l’éditeur Antoine Jaccottet tente aujourd’hui de donner une seconde chance.

 

                          

 

Le Nouvel Observateur, 22 avril 2010

Virginia Woolf, l'écrivain-chienne

Dans les années 30, Virginia Woolf consacra une biographie au chien de la poétesse anglaise Elizabeth Browning. Un bijou aujourd'hui réédité.

Vie de chien, c'est le cas de le dire. Comment Virginia Woolf a-t-elle conçu le farfelu projet d'écrire une biographie de Flush, le cocker de la poétesse Elizabeth Barrett Browning ? À 50 ans, elle vient de terminer son chef d'œuvre, Les Vagues. « J'étais si fatiguée que je m'étais étendue au jardin pour lire les lettres d'amour des Browning, et la figure de leur chien m'a fait rire au point que je n'ai pu résister à l'envie de faire une “Vie”. » Ouvrage de dame, donc. Sauf que le livre, introuvable depuis ses premiers aboiements en français, et qui gambade à nouveau comme au premier jour grâce à la perspicacité de l'éditeur Antoine Jaccottet (on lira ici bientôt un entretien avec l'éditeur), sera en Angleterre l'un des plus grands succès de Virginia, avec un tirage de 13000, épuisé quelques semaines après la sortie.

Il est vrai que, pour avoir elle-même vécu avec plusieurs de ces attachants quadrupèdes dont celui, prénommé Pinka, que lui avait offert Vita Sackville-West, Virginia Woolf a su, comme personne, pister la Weltanschauung de l'animal. Et qui pouvait, mieux que la romancière du regard vague, s'imaginer cocker à la place du cocker, humant l'air au cours de ses promenades, soudain alertée par un bruit suspect, un fumet, un feuillage ? Magnifiques échappées métaphoriques qui ne surprendront pas le fan-club de Virginia : « Soudain arrivait sous le vent une odeur plus aiguë, plus forte, plus déchirante qu'aucune autre – une odeur qui lui labourait le cerveau, soulevant un millier d'instincts, mettant en branle un million de souvenirs – une odeur de lièvre, une odeur de renard. Et voici Flush filant, en un éclair, comme un poisson dans un rapide vers une eau toujours plus profonde. »

Mais la splendeur du livre tient surtout dans la manière dont humains et animaux, sous la plume de la romancière, sont au fond tous du même poil : « Flush était digne de Miss Barrett; Miss Barrett était digne de Flush ». Comme dans la société humaine, Virginia distingue, chez nos frères chiens, plusieurs couches sociales. Il en est qui parlent argot, d'autres un idiome supérieur : « Quand il entendait la voix grave de sa maîtresse articuler des sons innombrables, il languissait après le jour où son rude et rauque gosier pourrait émettre à son tour les petits sons chargés de sens mystérieux. Et tandis qu'il considérait ces même doigts toujours occupés à faire courir le roide bâtonnet sur une page blanche, il languissait après le temps où, lui aussi, pourrait noircir du papier sans relâche. » Ainsi naît, sous la plume ensorcelante de Virginia Woolf, le premier chien écrivain de l'Histoire.

                                                                                                                      Didier Jacob

 

                          

 

    

1 livre 1 jour, 19 avril 2010

Virginia Woolf, Flush : une biographie

Une émission proposée et présentée par Olivier Barrot le 19 avril 2010.

Préparation : Adeline Alexandre et Delphine Japhet

Réalisation : Bruno Moulherat


                          

Terres de femmes, 28 mars 2010

Flush, « un simple caprice, une mince pellicule d'eau »

Renouveler le genre littéraire de la biographie, le faire sortir du cadre et des contraintes qui sont ordinairement les siens n'est pas chose aisée. Pourtant, avec Flush : une biographie, Virginia Woolf régénère le genre et lui assigne une forme et un ton tout à fait inattendus.

Le projet de la romancière, épuisée par les tensions que Les Vagues a laissées en elle, est de se détendre. L'occasion lui en est donnée avec la lecture de la correspondance amoureuse du couple Browning, correspondance dont elle se délecte. Elizabeth Barrett, poète, et Robert Browning, dramaturge et poète, échangent entre eux des lettres passionnées. Dans cette correspondance, Flush, « l'épagneul cocker doré » de Miss Barrett, occupe une place de choix. À lire ces lettres et à rire des réflexions que « l'épouvantable cocker » inspire à sa brillante maîtresse, Mrs Woolf se dit qu'elle écrirait bien le roman d'une Vie de chien. Ce sera Flush, « un simple caprice, une mince pellicule d'eau ». Pourtant une vie de cocker peu ordinaire. Doublée de la vie non moins ordinaire d'Elizabeth Barrett Browning.

La biographie de Flush, ancrée avec humour dans la généalogie de ses très anciennes origines aristocratiques, commence en 1842 avec la naissance du cocker et se clôt, bien des années plus tard, sur son dernier souffle, survenu en présence de Mrs Browning. C'est à la Casa Guidi de Florence que le vieil épagneul expire et sous ses voûtes qu'il est enterré. Entre ces deux moments extrêmes se déroulent l'éducation et les apprentissages de Flush, son changement inattendu et douloureux de maîtresse, son enlèvement et les mésaventures qui en découlent dans le cloaque de Whitechapel – véritable Cour des miracles de Londres –, ses aventures amoureuses à l'appel du « cor de Vénus chasseresse », sa découverte désappointée des injustices sociales, tant chez les humains que chez la gent canine. Tout y est des us et coutumes de la bonne société de l'Angleterre victorienne. Tout y est de l'atmosphère feutrée et ennuyeuse de Wimpole Street. Rien n'échappe au regard critique et interrogateur de Flush, encore moins à son odorat extrêmement raffiné. Qui aurait pu penser qu'une vie d'épagneul, même de race, pût être à ce point contrastée, à ce point riche en événements inattendus, à ce point mouvementée ? Pas même Flush qui va de surprise en surprise, découvre l'inconstance des hommes, les ravages de la jalousie et même la terrible mélancolie que suscite en lui le sentiment tenace d'abandon. Un sentiment vif qui ponctue sa vie à intervalles réguliers.

D'abord abandonné par la très bonne Miss Mitford, et contraint, sans qu'il ait pu donner son approbation, à oublier les gambades à l'affût des lapins de Three Mile Cross pour venir s'enterrer vivant sur la courtepointe d'une Miss Barrett séquestrée et malade, Flush se sent à nouveau abandonné, relégué dans l'arrière-plan de la vie de Miss Barrett, lorsque à l'improviste s'impose à ses côtés « l'homme au capuchon ». Ou qu'en l’absence du grand homme, « l'oiseau en cage » n'est plus occupé que par les lettres brûlantes qu'elle reçoit quotidiennement de lui. Éclipsé Flush, réduit à rien, moins que rien. Étonné de découvrir ainsi l'ampleur de son inanité en même temps que la vacuité de son moi, Flush se révolte, se terre dans la solitude, rumine son désarroi. Puis réfléchit. Et mûrit. Il prend du recul, finit par adopter Mr Browning, désormais époux de Miss Barrett, découvre que derrière tant de différences se cachent des complémentarités intéressantes quoique muettes.

Ainsi, derrière la vie de Flush, c'est aussi la vie d'Elizabeth Browning, figure en abyme de l'écrivain Virginia Woolf, qui s'écrit en contrepoint. Une vie construite sur le repli, autour de l'écriture des Sonnets portugais, en cours de composition. Une vie qui bascule pourtant du tout au tout dès que Robert Browning fait auprès de la jeune fille son apparition. De maladive et inanimée, parce que sous les lois d'un père tyrannique, Miss Barrett devient audacieuse sous l'emprise de l'amour. Par un après-midi de mortel ensommeillement, Elizabeth Barrett est enlevée. Elle quitte subrepticement la maison paternelle, embarquant avec elle son chien Flush et sa fidèle Wilson. Ensemble, la petite troupe gagne l'Italie et s'installe à Florence. Une « vita nova » commence, toute d'odeurs envoûtantes pour Flush, de plaisirs insoupçonnés et d'ivresses mortelles. D'émerveillement pour Elizabeth dont les paysages et la beauté des lieux sont source de bonheur permanent, au même titre que l'amour. L'arrivée d'un bébé dans la vie commune à la Casa Guidi n'est pas sans surprendre Flush, dont les réactions et les sentiments évoluent, la sagesse venant avec l'âge et le temps. Au moment de prendre congé définitivement de Mrs Browning, Flush perçoit une dernière fois ce qui le rapproche de sa maîtresse et l'en sépare :

« Séparés, clivés l'un de l'autre et cependant coulés au même moule, chacun d'eux, peut-être, achevait ce qui dormait toujours en l'autre. Mais elle était femme; il était chien. »

Admirable petit roman, magnifiquement ciselé, Flush a connu au moment de sa publication dans la vieille Angleterre de 1933, un véritable engouement. Toute de finesse et d'humour, la biographie de l'épagneul remporte un succès littéraire que Virginia Woolf réprouve par anticipation. Quelques jours avant la publication de son roman, l'auteur des Vagues écrit :

« Flush doit sortir jeudi, et je serai sans doute très déprimée par la nature des éloges qu'on me décernera. On dira que c'est “charmant”, délicat, très féminin. Et cela plaira beaucoup. »

Cela plaît beaucoup, en effet, et Flush lui-même devient un véritable héros. Avec un pareil pedigree — chien de race, propriété d'Elizabeth Browning, héros du dernier roman de Virginia Woolf —, Flush ne pouvait rester plus longtemps inconnu des lecteurs français. Illustré de quatre dessins par Vanessa Bell, sœur de Virginia Woolf, traduit par Charles Mauron, Flush fait son apparition en France en 1935. Tombé dans l'oubli, puis réédité en 1987 dans le Livre de Poche, délaissé à nouveau, Flush : Une biographie vient de renaître de ses cendres aux éditions Le Bruit du temps, maison d'édition créée en juin 2008 par Antoine Jaccottet. Au sein d’un très élégant ensemble d’ouvrages — à la jaquette cartonnée de couleur crème et aux rabats cardinalices — qui comporte, outre Le Temps passe de Virginia Woolf, une édition bilingue des Sonnets portugais, traduits et présentés par Claire Malroux. Elizabeth Barrett Browning, un poète à repenser et à redécouvrir. Gageons que les éditions Le Bruit du temps sauront nous y inciter.

                                                                                                                      Angèle Paoli

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Libération, 25 mars 2010

Woolf a du chien

La romancière piste un cocker de poétesse

Deux livres de Virginia Woolf aux éditions Le Bruit du temps. Le premier – Le temps passe – est une variante de la section centrale de La Promenade au phare. Le second est une histoire de chien, Flush.

Petits livres, ils ont apparemment tout pour être anodins. Mais très vite l'œil est capté, de phrase en phrase […] Le temps passe, traduit par Charles Mauron en 1927 dans Commerce, c'est de la prose qui s'invente.

Quant à Flush, publié en 1933, c'est bien sûr une biographie excentrique, celle du cocker d'Elizabeth Barrett Browning (« la plus célèbre poétesse d'Angleterre »). Et aussi un pastiche des Éminents Victoriens de Lytton Strachey, l'ami de Virginia qui venait de mourir en 1932. Mais voilà, un cocker, c'est d'abord un défi à l'écriture, celui que lancent les sensations – et avant tout les odeurs. Suivons Flush : « À ces fumets de victuailles, d'autres odeurs survenant se mêlaient – odeur de cèdre et de santal ; odeurs de corps femelles, de domestiques et de filles de chambre, de vestes et de pantalons, de crinolines et de mantes ; de rideaux en peluche ; de poussière de charbon, de brouillard, de vin, de cigare. » Le livre de Flush est un livre où tout devient odeur, la rue, la maison, l'amour, la couleur et la forme, la musique et l'architecture, la politique et la religion, Londres en hiver, ou l'odeur d'une épagneule de Pise « mêlée à celle des torches, des lauriers, de l'encens, des drapeaux, des bougies de cire et d'une guirlande de roses écrasée par un talon de satin qui a longtemps macéré dans le camphre ».

Le défi va très loin : « Miss Barrett, avec toute son imagination de poète, ne pouvait deviner ce qu'évoquait pour Flush le parapluie humide de Wilson, quels souvenirs il éveillait dans son âme de bête. » Chien de poétesse, « où Mrs Browning voyait, Flush sentait ; il flairait quand elle eût écrit ». Et c'est ici la ruse de Virginia Woolf : le cocker appartient à un monde que le poème ne réussit pas à saisir, mais sa biographie peut devenir celle qui saisit dans sa prose toute la richesse des sensations du chien. Elle peut grâce à lui tenter de capter un monde beaucoup plus riche que celui «  des poètes qui n'ont connu que le parfum des roses ou la puanteur des bouses ». Flush, ce n'est pas de la littérature de jeunesse, c'est la jeunesse retrouvée d'un mythe de la littérature : dire la présence du monde, des phénomènes, dans leur « tel quel », au moment où nous les percevons, avant l'intervention du logos organisateur : « Pas une seule des sensations lui arrivant par myriades ne fut soumise à la déformation des mots. » […]

Flush serait proustien ? Et même un alter ego du narrateur de La Recherche ? Il semble bien en tout cas vivre dans un paradis où – nous dit sa biographe – se réalise un idéal proustien : « La nudité des choses s'imprime immédiatement sur la nudité des nerfs. » […]

Flush n'est pas seulement chien à sensations infinies. C'est un très bon simulacre de héros à part entière. Il est « profondément canin mais hautement sensible aux émotions humaines ». Il se montre attentif à la transformation d'une jeune fille après mariage : « Au lieu de tremper ses lèvres comme naguère dans un dé de porto et de se plaindre ensuite de migraine, elle vidait d'un trait un gobelet de chianti et n'en dormait que plus profondément. » Il est même « capable de lire des signes que nul autre n'aurait pu même apercevoir » : quand il est seul avec sa maîtresse amoureuse, « le seul contact des doigts de Miss Barrett lui apprenait qu'elle n'attendait plus désormais qu'une chose : le coup de marteau du facteur, la lettre sur le plateau ».

Et quand ses maîtres vient trop de signes, c'est lui qui reste lucide, comme quand Elizabeth Browning se lance dans le spiritisme, boules de cristal, tables tournantes, emprise de l'invisible, « gesticulations bouffonnes d'un bloc d'acajou » et pâmoisons de crédules, soignées à coup de « vinaigre hygiénique ». Flush fait preuve d'une sagesse qui est aussi l'ironie de Virginia Woolf : sa biographe lui donne à penser que « c'était là une façon très dépolaisante de passer une soirée tranquille. Les gens feraient mieux de s'asseoir et de lire leurs livres ».

Prose-poème, le livre de Flush est aussi un livre-monde. On y perçoit les ressacs violents et cachés de la société victorienne, la peur sociale, la dureté des pères et de la ruling class, l'exploitation des faibles, la présence du crime. Tout cela est souvent dit en passant, parfois en fait divers : on a volé Flush, il a fallu payer vingt livres de rançon, et le salaire annuel d'une servante bien rémunérée est de seize livres. […]

Hédi Kaddour

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Traduction de l'anglais

par Charles Mauron


Préface de David Garnett

Format : 117 x 170
200 pages • 15,30 euros

 

ISBN : 978-2-35873-015-0
Mise en vente : 17 mars 2010