Catalogue

 

 

Du même auteur :

Toujours la tempête

Une année dite au sortir de la nuit

 

Écoutez l'auteur parler de ses livres publiés au Bruit du temps : ICI


Les Beaux Jours d'Aranjuez
revue de presse   

Du jour au lendemain, 29 novembre 2012

Alain Veinstein reçoit Peter Handke

 

Alain Veinstein reçoit Peter Handke, auteur de trois ouvrages aux éditions Le Bruit du temps : Les Beaux Jours d'Aranjuez, Toujours la tempête, Une année dite au sortir de la nuit.

Une émission à écouter  ICI


                             

 

La Règle du jeu, 26 septembre 2012

Luc Bondy, de Beaux Jours à l'Odéon

 

Luc Bondy, pour sa venue au Théâtre de l’Odéon comme nouveau directeur, a repris sa mise en scène viennoise des Beaux Jours d’Aranjuez, de Peter Handke, une pièce écrite en français. Ici, elle est jouée en allemand par deux excellents comédiens, Dörte Lyssewski et Jens Harzer. C’est un très beau texte et une mise en scène d’une rare subtilité.

Il s’agit d’un dialogue d’été entre deux amis, peut-être deux amants.

Ils n’ont pas de nom, ce sont die Frau et der Mann. À la fin, ce dernier est baptisé par elle “Fernando” et elle,“Soledad”, par lui. Deux noms fictifs, le second éminemment significatif. Et cette Soledad d’évoquer son premier orgasme, à dix ans, un jour d’été, en se laissant porter par une balançoire.

Rien d’aussi fondamental ne se passera par la suite dans la vie amoureuse de cette femme. Pourquoi ? Parce qu’en ce jour d’été, sur sa balançoire, elle aura fait la plus étrange des expériences : elle se sera adjointe à l’univers. Or, l’univers – le monde, le Tout, l’ordre comme tel, en un mot le kosmos où nous sommes – n’est-il pas cela même à quoi nul ne peut s’adjoindre, étant donné qu’on ne peut, au mieux, que l’intégrer ? L’univers est un Un, un Entier : c’est un ordre et une ordonnance déjà tout constitués. On peut juste en devenir une partie, qui serait admise dans le Tout qu’il est déjà, qui viendrait s’abriter et se fondre en son sein et constituer une parcelle de ce Tout.

Or die Frau, ce jour-là d’été, a fait quelque chose d’extraordinaire. Elle s’est additionnée au cosmos, au Tout, à l’Entier, s’est “frottée” à lui sans s’y fondre. Ce jour-là, elle a été jusqu’à toucher le Tout, s’additionner à lui, tout en restant au-dehors de lui. C’est ainsi que cette Frau a fait, à dix ans, quelque chose de fondamental et de subversif.

Par la suite, elle continuera à le “rejoindre”, puis, un beau jour, l’intégrera, deviendra alors une parcelle du cosmos, deviendra elle-même “cosmique”. Sauf une fois, où une « silhouette » lui fit l’amour. Ce fut la seule fois où elle connut l’amour. Le tout premier orgasme, sur la balançoire, n’avait pas fendu son hymen, aucun sang n’avait coulé. La seconde fois, elle réalisa que la silhouette et elle avaient couché sur une mare de sang humain, que la cabane qui les abritait avait protégé de l’effacement en le séchant. Le seul sang qui avait coulé était le sang de l’amant qu’une sangsue, pendant qu’ils faisaient l’amour, lui avait soutiré du mollet. Die Frau et la Silhouette vécurent des années ensemble, perdant chaque jour un peu plus leur “divinité”. Jusqu’à la séparation : la silhouette était devenu « l’Autre », avec un grand A.

Pour autant, le second orgasme avait été quelque chose, lui aussi, de subversif : le sang de die Frau n’avait pas davantage coulé que la première fois. Cet orgasme sans sang, de nouveau contraire à toutes les lois du monde, fut donc, à son tour, anti-cosmique, anté-cosmique, c’est-à-dire d’avant que le monde soit monde. D’être d’avant le monde avait confirmé die Frau dans l’idée qu’elle était une « reine ».

Par la suite (et toute sa vie durant), die Frau aura fait l’amour pour, dit le texte, « se diriger contre », agresser « un certain ordre dans le monde », « se venger » de lui. Se venger tout d’abord de la perte de son état de reine, à l’inverse de ces “poupées”, les femmes telles qu’elles sont dans « le monde-internat, le monde-prison », entendez le monde réel, l’univers, le cosmos. Elle en vint à voir dans le visage de ses « complices » (« Jamais à cette époque, dit-elle, je n’ai considéré un homme comme mon amant ») un aveu silencieux : « Cette femme est pour moi inaccessible. Cette femme est, ô malheur, hors d’atteinte. Qu’elle devienne la mienne : impensable, impossible ! » La Reine déchue ne lisait sur aucun de ces visages (des « figures », dit-elle ) « le regard qui dit : “Je veux t’avoir. Je peux t’avoir. Je peux les avoir toutes. Toi aussi !” » « Il leur manquait profondément les yeux qu’ont les chasseurs de gibier. »

Bref, pas d’homme-Roi dans le monde réel, dans le monde tel qu’il est, dans le cosmos, dans ce Tout déjà là, fait pour que die Frau ne puisse rester en dehors de lui (« le monde-prison »), alors qu’elle entendait seulement se « frotter » à lui, sans se confondre avec lui. À l’intérieur de ce Tout, après qu’elle ait accepté par devers elle d’en devenir une parcelle, ce que die Frau, désormais à jamais mûre, peut au mieux prétendre (et il se peut qu’elle en soit à ce stade, ce jour d’été, avec der Mann), c’est la compréhension qu’« aimer est être ému par ces hommes fragiles, par eux tous ». Die Frau, une fois “jetée” dans le monde facticiel, aura fait tout son possible pour en rester en dehors. Elle aura fait en sorte de répéter sa toute première expérience. A negativo, évidemment. Avec une conscience malheureuse. Celle de la compréhension finale, que nous venons de rappeler.

Dès que le spectateur saisit l’Extraordinaire que représente cette femme, il est saisi d’un étonnement considérable. Il fait à son tour une expérience qui n’est pas de ce monde : l’expérience d’être sorti de tout ordre, de tout cosmos.

Face à cette femme “a-cosmique”, que fait der Mann ? Il fait le pitre. À fond. Alors que la femme fait tout pour échapper aux agitations du monde (s’en « exiler » dit le texte), neutraliser ce dedans du monde dont elle voudrait pouvoir s’exfiltrer afin de rejoindre, ne fût-que qu’une troisième et dernière fois, le dehors du monde comme tel, l’homme, lui, est un vrai homme, un homme réel, un homme “cosmique”.

Il vit “dans” le monde, accablé par les frustrations que lui inflige ce monde.

Être dans le monde, c’est être, en effet, dans la frustration. C’est vivre accablé. En quête du parfait été vacancier, der Mann a pas mal exploré notre univers. Il est, une fois, passé de la « Capitale » aux bois d’Aranjuez, qui furent la résidence d’été des souverains espagnols, près de Madrid et de Tolède. Au milieu de ces bois, se dresse, toujours impressionnant, leur château. Qu’a fait der Mann ?

N’ayant cure de la résidence royale, il prit le chemin de ces bois, informé que s’y trouvait La Casa del Labrador, la maison du laboureur.

Il espérait faire l’expérience de ce qu’était jadis et peut-être encore de nos jours un laboureur, sa maison et ses outils, afin de faire du passé symbolisé par ce laboureur la promesse d’une agriculture à venir. Il confie à die Frau avoir espéré trouver dans cette Casa de Labrador des outils afin de s’en servir à son tour, qu’il aurait « volé » pour son propre usage…

Mais il s’avère que la Casa del Labrador était un second château royal, en plus petit et plus somptueux encore que le grand. Elle porte son nom d’après les fresques qui illustraient la vie des champs. Der Mann revint bredouille de son expérience : ces lieux que le Roi a abandonné, ne furent jamais habité par un Laboureur. Les bois eux-mêmes étaient retournés à l’état sauvage. Cela aura été , ici aussi, une sorte de vengeance, ici de la nature, où, pêle-mêle, les fruits et les couleurs, la végétation, les plus forts, les plus immaîtrisables anticipaient ce que le vacancier permanent que der Mann entendait être, rencontrerait sur ses chemins à venir : détritus, préservatifs usés, saletés en tous genres…

En quête de « moments » parfaits, der Mann revient à des souvenirs qui massacrent ces mêmes moments parfaits, ces « instants ». C’est l’écrasante banalité estivale qui domine dans ses souvenirs. Der Mann, habillé en homme d’été, endosse un panama, puis le chapeau d’un chef indien, après, au début de la pièce, avoir endossé la robe d’un homme de loi.

Due à Amina Handke, la scénographie reproduit le vaste avant-scène, vide, d’un théâtre. Ce qu’on voit est la scène derrière le rideau de scène quand celui-ci est fermé, et qui, ici, par un effet d’inversion, devient l’avant-scène avec le rideau, cette fois, derrière cet avant-scène… Ce qui, dans tout théâtre, est derrière le rideau de scène, à savoir la scène, est ici mis devant. La scène, ici, est mise devant le rideau. Dans un angle, une inscription Bitte Ruhe (Silence s’il vous plaît), destinée, dans tout théâtre “à l’endroit”, aux comédiens et au personnel dans les coulisses, est allumée. Dans un recoin à côté de cette inscription, quelques outils de scène. C’est là que der Mann va prendre sa robe puis ses chapeaux. Cette scène à l’envers du rideau de scène est, en quelque sorte, comme ces miroirs truqués, où l’avers devient le revers, le devant l’arrière, et le bas le haut. L’effet est ici celui d’une anamorphose inquiétante. Il n’y a plus ni scène ni avant-scène. Ce rideau à l’envers a l’effet qu’avait dans le théâtre grec la bâtisse en arrière de l’“orchestre”, qui faisait office tantôt de Palais Royal, tantôt de temple. “Grec” également le tableau assez grand, du côté du recoin, représentant une nature d’été. Sur la scène grecque, il y avait parfois des peintures “symboliques”. Cette nature symbolisée ici n’est pas sans rappeler la Casa del Labrador, outre que nos deux “héros” sont entourés de chants d’oiseau (mais aussi de bruits modernes, un avion, une ambulance), comme pour nous rappeler que les Rois et les Reines sont partis.

De temps à autre, ce rideau ici d’arrière-scène s’entrouvre un instant (tel l’hymen de la Femme ?). Sur l’avant-scène, il n’y a de réel que cette Femme.

Elle est belle et comme nue, bien qu’habillée d’une robe estivale.

Die Frau et der Mann dialoguent, tout en restant « en parallèle » l’un par rapport à l’autre. (Luc Bondy, dans sa présentation, insiste sur ce parallélisme.) Au fond, ce sont deux coriphées de théâtre grec, ces membres de l’orchestre qui n’étaient pas les acteurs mais les commentateurs de l’action.

Seule la Femme est pleinement là. Ô combien désirable, elle semble, sous l’effet de sa non-appartenance au monde, de son a-cosmisme, renversée, tels ces piétons renversés par une voiture. Il se peut que Peter Handke n’ait écrit ce texte que sur le désir féminin.

Mais quelle merveille ! Et quelle merveille que la mise en scène de Bondy, qui ne pouvait mieux inaugurer sa direction de l’Odéon qu’en y important une profondeur venue de la Mitteleuropa. En Parisien d’adoption, je me sens honoré par cette arrivée dans la ville de Jean Vilar du seul ailleurs profond qui subsiste encore en Europe, le monde germanophone.

Le rideau de fond ne s’ouvre complètement qu’à la fin de la représentation. Pointe un ciel étoilé. Il n’est pas trop brillant.

C’est le ciel de l’anti-univers, que cette Femme connut une seule fois, à l’age de dix ans, sur une balançoire. Ce ciel est comme “jeté” sur la scène de l’Odéon. C’est un ciel rendu tel par l’équivalent du tain of the mirror, de cet étain au dos des miroirs cher à Derrida, qu’est ce rideau de scène derrière la scène. Un monde à l’envers.

 

                                                                                         Pietro d'Oriano

À lire sur La Règle du jeu


                             

 

Mediapart, 14 septembre 2012

Bondy, Beaux Jours

 

Tout débute à la droite de la scène, dans la petite robe de maille vert pâle comme enfilée à même les aréoles et l'embonpoint par l'actrice Dörte Lyssewski pour Les Beaux Jours d'Aranjuez, texte de Peter Handke. Face à elle, Jens Harzer. Il est censé lui donner la réplique, mais c'est tout le talent d'Handke, et de Bondy, que de le faire de bout en bout divaguer.

Il « n'écoute » pas. Il a, par avance, sa version de l'histoire, histoire de son couple et histoire de sa femme qu'il assaille de questions, c'était comment la première fois, c'était comment la débauche, et untel, un bon coup ? – litanie somme toute ordinaire des confessions sur l'oreiller. Pourtant, jamais la femme ne répondra tout à fait. Elle va botter en touche, non pas esquiver les questions, mais peut-être bien parler d'autre chose que du sentiment de vengeance qu'aurait pu lui attirer quelques-unes de ses expériences. Sans complétement prêter gare aux digressions exotiques de son compagnon (de très sensuelles divagations horticoles, entre pommes et Noli Me Tangere – l'autre nom de la balsamine sauvage), elle va les saisir au vol, en garder l'amer écho des secrets de famille, et le refrain de quelques chansons, comme Piaf ou Brassens. Elle va poursuivre, sans jamais paraître soliloquer, la narration de sa dialectique du désir et de l'indifférence. Sa parole, comme son corps pas parfait ni dompté, vont rompre avec l'éternel féminin, rompre avec l'idéal amoureux, mais surtout rompre avec la typologie classique du discours de l'attente et de la revanche tel que souvent prêté aux femmes à titre faussement libérateur.

En cela, c'est dommage que Peter Handke ait refusé la première version proposée par Bondy, jouée à Vienne au printemps (le critique Patrick Sourd l'a relaté sur le site des Inrocks) : la femme y était dédoublée par une jeune fille poursuivant sans relâche des allers-retours sur une balancelle. Handke a exigé que ce troisième œil soit expurgé des reprises. Restent les mascarades du fiancé, un jour Indien un jour gringo, et les lointains échos de la littérature américaine, comme si c'était Yvonne, soudain, qui prenait la parole pour un procès impromptu du Consul.

Loin des débats du In avignonais sur l'abus des vidéos, pour sa première pièce en tant que directeur du théâtre, Luc Bondy a joué la sobriété : pas de décor ou presque sinon quelques chaises de jardin. Pas de truchements mobiles, sauf un rideau au fond de la scène, qui finira par dévoiler le ciel étoilé de la lente journée d'été. Pas même le moindre petit hit lancé à bloc pour rejoindre notre compilation hétérodoxe des meilleures reprises scénographiées de Bob Marley, quand bien même quelques notes de Redemption voleront sur le plateau. Tout en finesse, et malgré le relatif inconfort de sur-titres placés trop haut (vus du rang J), c'est le texte qui prendra la vedette. Et qu'importent les pudeurs de Peter Handke : sous la main de Luc Bondy, la règle des Trois unités deviendra nombre d'Or du Triangle amoureux. C'est tout simple et c'est comme ça : c'est magistral.

 

                                                                                           Emma Reel


                             

Les Échos, 14 septembre 2012

Luc Bondy à l'Odéon, Acte I

 

Le nouveau directeur ouvre sa saison avec un spectacle intimiste et exigeant.

 

Luc Bondy a ouvert mercredi sa première saison à la tête de l'Odéon en mode mineur. Non pas que sa mise en scène du texte de de Peter Handke Die Schönen tage von Aranjuez (Les Beaux Jours d'Aranjuez) soit médiocre – bien au contraire, elle est très maîtrisée. Mais il s'agit d'une reprise – une production créée en mai au Wiener Festwochen. Texte très littéraire, poétique et énigmatique, il est joué par deux comédiens (allemands) dans un décor minimal. Ce spectacle intimiste en VO surtitrée n'est présenté que quatre jours et doit être appréhendé comme le fin prologue d'une saison particulièrement riche.

Un homme et une femme, un beau jour d'été. Des confidences. C'est elle qui commence. Ses premiers émois ? Sur une balançoire à dix ans. Un « élan » d'amour, qui la fera reine à jamais – d'un royaume impossible. Tous ses amours, ses expérience sexuelles ensuite ne seront que « vengeance » – pas contre les hommes, mais contre la perte de ce paradis simplement entrevu. L'homme lui aussi est roi d'un royaume disparu. Dans les forêts jouxtant le château d'Aranjuez – le nid d'amour de Don Carlos –, il a retrouvé les traces d'un passé héroïque : légumes et fruits sauvages – groseilles brillant comme des rubis dans les sous-bois. L'homme et la femme évoquent en parallèle leurs paradis perdus, s'éloignent et se rencontrent. Ils parlent de l'amour rare, de la vraie beauté qui se donne, de la barrière entre les sexes. C'est très beau, dérangeant, compliqué – on se perd parfois dans les brumes du désir, du temps qui se brouille.

Luc Bondy fait jouer son couple absolu dans l'envers du décor : sur le plateau nu derrière un rideau de scène oblique, qui s'ouvre dans l'envolée finale sur un ciel étoilé. Tous les silences, les renoncements, les brisures, les frôlements de coeur sont marqués d'un geste et d'une intonation justes (excellents Dörte Lyssewski et Jenz Harzer). La nature bourdonne, l'été murmure, au gré d'une bande-son évanescente. Il ne faudrait rien rater… Las, les surtitres ont du mal à suivre le tempo et sont situés trop hauts par rapport à la scène. Du coup on ne saisit pas toutes les nuances du jeu des comédiens. Une partie des spectateurs a du mal à rentrer dans le spectacle et manifeste une certaine réserve aux saluts.

 

                                                                                           Philippe Chevilley


                             

 

tartalacrem.blog.lemonde.fr, 14 septembre 2012

Die Schönen Tage von Aranjuez (Les Beaux Jours d'Aranjuez), mise en scène par Luc Bondy. Ou comment faire de l'anti-Py

 

C’est un peu un pavé lancé par-dessus l’épaule et qui aurait atterri dans une mare avec forces éclaboussures, que cette dernière création de Luc Bondy mais première en tant que directeur du Théâtre de l’Odéon. Celui dans lequel on veut voir la consécration du syncrétisme théâtral européen a donné, mercredi soir, un spectacle aux antipodes des créations de l’ancien directeur, Olivier Py, débouté inélégamment par Frédéric Mitterrand il y a un an et demi. Même s’il a repris la tradition germanophile qu’avait commencé à établir l’idole de Laure Adler et de Claire Chazal (en même temps qui, aujourd’hui, lorsqu’il observe les évolutions de la scène allemande peut se défaire de cet irrésistible tropisme teuton ?) en proposant une version traduite de Les Beaux Jours d’Aranjuez de Peter Handke qui avait rédigé ce texte en français, le metteur en scène de 64 ans assoit une esthétique qui jure avec ce qui se faisait dernièrement dans la maison : le rire, la beauté, le souffle, tout est savamment retenu, dans une sorte de reprise de respiration perpétuelle pour une plus grande fragilité de l’action et du mot.

Le texte, qui explore les sorts et les ressorts de l’amour dans ses dimensions les plus politiques, les plus sociales et finalement les plus intimes, nous plonge dans une atmosphère dont l’auteur autrichien avait peu habitué son public : moins drôle, sans doute plus profond, la phrase y est moins décortiquée et retournée en tous sens. Peut-être plus compréhensible. Ce dialogue introspectif interroge la vie d’une femme, dont on apprendra finalement qu’elle s’appelle Soledad, de son rapport à l’amour, aux amours. Dans des descriptions lancinantes de beauté, elle rappelle à sa mémoire violentée et violente les paysages moraux qui firent d’elle ce qu’elle est. Voire ce pourquoi elle se trouve aujourd’hui en face de cet homme, Fernando. Qui l’aime ? Qui la désire, à n’en point douter. Pas de pomme entre eux pour expliquer ni amour ni discorde. Juste une table et deux chaises tout ce qu’il y a de plus laid et de moins présentable sur une scène de théâtre. Derrière eux, un grand rideau clos, un arrière de scène avec costumes suspendus et paravent peint maladroitement. Assez moche en somme. Mais assez cruel pour que l’on puisse s’imaginer rompre une intimité que l’on cherche à nous cacher.

La force de la pièce tient aussi (sans doute surtout) dans ses interprètes : elle et lui. Dörte Lyssewski et Jenz Harzer. Lui, parlant cet allemand sec, un peu haché. Elle, magnifique de sensibilité, d’une douceur absolue. D’une douceur, mais surtout d’un érotisme et d’une sensualité inégalable. Dans une robe qui colle à son corps de façon quasi obscène, moulant sa poitrine dans une sorte de strabisme divergeant, elle a cette capacité suprême qu’ont quelques comédiennes et actrices à faire naitre un désir au plus profond de chacun, provocant par une lascivité exacerbée mais sans beauté évidente, comme un frisson à chacun de leurs mouvements.

Plusieurs fois, au cours de la pièce, elle esquisse comme un départ pour passer le rideau situé en fond de scène. Comme une mise en exergue absolue du sentiment qui sourd tout spectateur pendant toute la pièce : un pressenti de magnificence et de beau, presque facile, mais aussitôt arrêté net par la mise habile de Luc Bondy. De même, les bruits, à peine entendus, de nature, les musiques, murmurées sans que l’on puisse pleinement les considérer, les pas de danse, les mimes, et puis surtout elle, dans un halo de lumière qui se prépare pour un spectacle que l’on ne verra jamais… Tout est donné et immédiatement repris.

Pas ici de grandiloquence à la gloire du théâtre et de ses protagonistes, pas de déclamation à la beauté tapageuse, pas de volonté de mise en avant du mot et du geste dans un ultime besoin de s’inscrire puissamment dans l’espace politique. Mais l’on retrouve le théâtre dans le théâtre, le halo de lumière qui fait la starlette, le costume que l’on enfile. Sauf que cette fois-là, rien est évident.

Espérons maintenant que le directeur de l’Odéon s’en sorte au moins aussi bien, même si dans notre générosité, on lui accorde bien volonté un peu plus de facilité pour le plus grand bonheur de notre compréhension, dans ses autres productions. Mais attention, Pinter n’est pas Handke, Lyssewski pas Seigner, Harzer pas Garrel… les questions de remplissage de salle avec des célébrités du monde des branchés n’ont pas à être des siennes.

 

À lire sur tartalacrem


                             

 

Première, 14 septembre 2012

Die Schönen Tage von Aranjuez (Les Beaux Jours d'Aranjuez)

 

Il était attendu au tournant Luc Bondy. Première mise en scène en tant que nouveau directeur de L’Odéon-Théâtre de l’Europe. Spectacle d’ouverture de saison. Autant dire que l’enjeu était grand et la charge symbolique pas des moindres. Succédant à Olivier Py suite à une passation houleuse et controversée qui avait fait couler beaucoup d’encre dans la presse et mobilisé nombre de gens de théâtre, Luc Bondy, s’il n’en est plus à faire ses preuves en tant que metteur en scène, pose là la première pierre de sa programmation 2012-2013. En choisissant une pièce de l’écrivain autrichien Peter Handke (déprogrammé de la Comédie-Française en 2007 suite à sa prise de position lors de l’enterrement de Milosevic), sa dernière en date, Luc Bondy s’expose à plusieurs niveaux : le risque de polémique que suscite l’auteur et la nouveauté de la pièce, fraîchement publiée. Et pourtant, Les Beaux Jours d’Aranjuez ne s’impose pas comme un coup d’éclat mais distille subtilement sa radicalité. Sur un plateau quasi nu, deux comédiens, un homme et une femme, dialoguent. L’essence même du théâtre. Son B-A BA. Pas de machinerie imposante, de décor tape-à-l’œil, de comédiens en nombre, bruyants et flamboyants, on est à mille lieues de l’univers d’Olivier Py. Pas d’action au sens où on l’entend. Seulement ces deux anonymes dont on ne sait qui ils sont, d’où ils viennent ni où ils vont, à la relation mystérieuse et ambigüe. N’étant soumis à aucune étiquette, ils acquièrent ainsi un statut d’universalité et on accède à leurs récits, leurs pensées, leurs états d’âme sans à priori. Ils sont sans contexte, évoluent dans une sorte de parenthèse spatiale et temporelle, à côté de leur vie, et l’espace scénographique (signé Amina Handke) le matérialise merveilleusement. Comme toujours chez Luc Bondy, on est frappé par son goût, son sens de la beauté (des couleurs, des matières et de la composition, du dessin des corps dans l’espace), son attention accordée à la plasticité de l’ensemble, son élégance jamais froide. Les Beaux Jours d’Aranjuez est un plaisir des yeux et des oreilles, un plaisir des sens. La pièce de Peter Handke d’abord, est remarquable, on voudrait en retenir chaque phrase, en goûter tous les recoins, en attraper toutes les subtilités, les hors champs. On avance dans le dialogue avec l’impression de plus en plus prégnante que tout peut s’y dire, le désir surtout, loin des stéréotypes du langage, des codes établis de la communication. La langue de Handke saisit avec un mélange de rudesse et de grâce les choses de la vie. Ses évidences et ses tabous. Tenue par deux comédiens magnifiques, elle s’incarne au plateau dans une justesse lumineuse sans jamais perdre l’infini champ de ses possibles sémantiques. On est happé par le présent enveloppant de la situation tout en étant sans arrêt propulsé en d’autres territoires. Des fenêtres imaginaires s’ouvrent vers d’autres contrées théâtrales (Schiller, Tchekhov, Tennessee Williams…), vers l’ailleurs du monde réel (la nature) et charnel (la découverte de la jouissance, les vas-et-viens du désir physique…). Vers notre condition d’être humain, humbles terriens pris dans une immensité qui nous dépasse. La contemplation du ciel étoilé de la fin n’achève rien, elle nous étreint dans une durée renouvelée. C’est sublime.

 

                                                                                              Marie Plantin

 

À lire sur Première


                             

 

toutelaculture.com, 14 septembre 2012

Les Beaux Jours d'Aranjuez : un dialogue d'été qui laisse froid

 

À l’Odéon, Luc Bondy inaugure son mandat de directeur avec une mise en scène sans grande inspiration de la dernière pièce de Peter Handke créée à Vienne il y a quelques mois. Les Beaux Jours d’Aranjuez, long dialogue sans action, déroutant et étiré, sur l’amour, a été accueilli par des applaudissements frileux pour sa première parisienne. D’abord écrit et publié en français, c’est en langue allemande qu’est donné à entendre et à voir ce texte difficile, parfois sublime. C’est mieux ainsi. La langue, plus belle, est portée par deux merveilleux acteurs, Dörte Lyssewski et Jens Harzer.

 

C’est l’été. Calme. Silencieux. Sons d’oiseaux et d’insectes au loin. Bruits du vent et d’orage. Frémissements. Rien n’est illustré de cette nature abondamment décrite, juste suggéré. Un dialogue. Une enquête. Une explication. Un homme et une femme mettent les pendules à l’heure tandis que le temps passe et file. Beaucoup de mystères, de suspense. On ne sait ce qui lie les personnages, ce qui les pousse à ce dévoilement, ce qui les libère et ce qui les astreint. Quelles sont les règles du jeu auxquelles ils se soumettent ? Lui pose les questions : « La première fois avec un homme, c’était comment ? » et revient continuellement à la charge. Elle répond, livre ses souvenirs intimes ou tente de se dérober.

La langue d’Handke, très écrite, n’a rien du ton de la discussion. Elle est plutôt d’une poésie obscure, opaque, mais aussi sensible et mélancolique. Inspirante quand elle met des mots et des images sur des sensations telles que l’attraction des corps, la naissance de l’amour, la jouissance physique, le manque, la désillusion, redondante dans ses évocations des éléments naturels, ou bien confuse ou peut-être un peu rétrograde quand elle aborde la guerre des sexes et les relations conflictuelles entre les hommes et les femmes.

L’exigeante ambition de porter à la scène ce texte peu théâtral est louable mais Luc Bondy ne semble pas vraiment savoir comment s’y prendre et demeure souvent peu inspiré ou impuissant à créer de la vie et des situations de jeux. Il s’illustre sans orgueil dans un minimaliste délicat qui lui évite de sombrer dans l’anecdotique. Impossible de lui reprocher cela, mais plutôt l’indécision, le scepticisme avec lesquels il ne prend pas les choses en main et fait toute confiance au texte. Il semblerait même qu’il ait procédé à plusieurs modifications du spectacle pour épurer encore davantage sa reprise parisienne. Par exemple, les acteurs n’endossent plus les costumes de scène qui servaient de trait d’union entre le « Don Carlo » de Schiller et la pièce d’Handke auquel le titre fait clairement référence. C’est dommage car on ne comprend plus la pertinence du décor (une arrière-scène) imaginé par Amina Handke, l’une des filles de l’auteur.

Il sait en revanche choisir et diriger les acteurs avec maestria. Dörte Lyssewski et Jens Harzer sont merveilleux de sensibilité. Belles présences, sensuelles, séduisantes, lui absolument juvénile, elle, ultra féminine. Ils disent, pensent, sentent tout, sans artificialité ni démonstration, proposent des vraies ruptures, des traits d’humour et de fantaisie, trop rares mais bienvenus.

Ils parviendraient presque à nous faire croire que tout ce qui s’échange là est essentiel, en fait c’est parfois à la limite de l’inintelligible et ennuyeux. Le temps éprouve et donne un sentiment d’éternité mêlé à une certaine lassitude. Simplement parce que le théâtre et l’émotion ne trouvent pas leur place dans cette conversation appesantie sur deux chaises pliantes autour d’une table.

 

                                                                                              Christophe Candoni

 

À lire sur toutelaculture.com


                             

Rideau !, 14 septembre 2012

À l'Odéon, Luc Bondy démarre au ralenti

 

Pour sa première pièce en tant que directeur de l’Odéon-Théâtre de l’Europe, Luc Bondy a choisi de proposer Les Beaux Jours d’Aranjuez, d’après le texte de Peter Handke. Ce n’était pas sa meilleure idée.

 

Vu les conditions pour le moins inélégantes dans lesquelles Luc Bondy a été accueilli à l’Odéon en remplacement d’Olivier Py, en avril 2011, on aurait voulu saluer avec enthousiasme l’ouverture de la saison dans ce théâtre ô combien célèbre. C’est raté. Force est d’affirmer que la reprise de la pièce Les Beaux Jours d’Aranjuez, de Peter Handke, créée le 15 mai dernier à l’Akademietheater de Vienne, fait flop du début à la fin, ne provoquant que des applaudissements polis en fin de spectacle, justifiés par la qualité du texte, le talent des deux acteurs (Dörte Lyssewski et Jens Harzer), et le parcours du metteur en scène, dont on attendait mieux.

Sur le papier, le duo Handke/Bondy a tout pour plaire. Les deux hommes, qui se connaissent de longue date, ont une vraie complicité de création. L’écrivain autrichien, âgé de 70 ans, a bâti une œuvre forte, sensible, originale. Il a parfois été soumis à un tir de barrage de l’intelligentsia parisienne à l’occasion du conflit né de l’éclatement de l’ex-Yougoslavie. À l’époque, Handke se garda bien de reprendre l’antienne selon laquelle les Serbes devaient tous être classés dans le camp du Mal absolu. C’est le genre de dérapage qui valait excommunication.

En 2006, une de ses pièces a même été déprogrammée de la Comédie-Française en raison de ses « positions contestables », comme ose encore l’écrire aujourd’hui Brigitte Salino dans Le Monde. Comment pouvait-on nier que les Croates et les Bosniaques étaient tous des enfants de cœur aux mains immaculées alors que les Serbes, depuis la nuit des temps, étaient des bourreaux déclarés et des Mladic en puissance ? Peter Handke ayant affirmé le contraire, il fut traité comme un paria, et Le Monde, avec son expression alambiqué, continue le sale boulot. Passons.

Luc Bondy, quant à lui, a hérité à 63 ans de la direction de l’Odéon dans les pires conditions qui soient. Il fut nommé par l’ancien ministre Frédéric Mitterrand après le limogeage pur et simple d’Olivier Py, recasé en catastrophe au Festival d’Avignon, au nez et à la barbe du couple Vincent Baudriller / Hortense Archambault qui ont payé les pots cassés de ce règlement de comptes germanopratin. Où l’on voit que les mœurs en vigueur dans le petit monde de la culture sont parfois dignes du théâtre de boulevard, mais c’est une autre question.

En tout état de cause, ce n’était pas une raison pour que les petits Marquis du culturellement correct, au nom de la défense d’Olivier Py, en viennent à pétitionner contre la nomination de Luc Bondy. Le moins que l’on puise dire, en effet, c’est qu’il a le profil requis (pardon pour ce vocabulaire de DRH d’une entreprise de management) pour diriger un lieu ouvert aux grands vents de la culture européenne.

Voilà donc pourquoi on allait assister à la première de l’Odéon avec la ferme intention de saluer l’œuvre du maître, ne serait-ce que pour contribuer à laver l’affront de sa nomination reçue à bras fermé.

La pièce consiste en un dialogue entre une femme et un homme qui ont passé un pacte dont on ignore les règles, et qui fonctionne sur le jeu des questions/réponses. Lui interroge et elle répond. Lui s’intéresse surtout à sa découverte du désir et de l’amour physique. Au début, tout fonctionne bien, surtout quand la jeune femme confesse avoir ressenti ses premiers émois physiques sur une balançoire, à dix ans, lorsque les mouvements déclenchèrent en elle un « élan » où l’on reconnaît les signes intérieurs de l’extase, de la première jouissance. C’est conté avec grâce, pudeur, émotion. Réponse après réponse, la femme va ensuite confesser la difficulté de ses rapports avec les hommes, le choc permanent entre le féminin et le masculin, tandis que son compagnon de dialogue (et peut-être davantage) se met à évoquer le « royaume » d’Aranjuez comme une sorte de paradis perdu.

On retrouve par moments (rares) la poésie de Peter Handke, mais de manière trop fugace. On reste extérieur à cette confession à deux voix, si émouvante à la lecture, mais trop froide à l’oreille et à l’œil. De plus, le spectacle joué en allemand est rendu largement inaccessible par un système de sous-titrage parfois décalé dans le temps, truffé de fautes d’orthographe (à l’Odéon, on croit rêver !) et installé sur un écran placé si haut que l’on a le choix entre lire le texte et ne rien voir des acteurs ou admirer ces derniers sans rien comprendre à leurs propos.

Peter Handke, Luc Bondy et leurs acteurs méritaient mieux. Le reste de la saison, avec (entre autres) Le Retour de Harold Pinter, devrait permettre d’oublier bien vite ce démarrage en mode mineur.

 

                                                                                              Jack Dion

À lire sur Rideau !


                             

 

culturopoing.com, 14 septembre 2012

« Die Schönen Tage von Aranjuez », m.e.s. Luc Bondy

 

Avec Die Schönen Tage von Aranjuez (Les Beaux jours d’Aranjuez), Luc Bondy signe artistiquement sa nomination à l’Odéon en y proposant sa première mise en scène en tant que directeur. Si sur le papier l'association du metteur en scène avec le talentueux et polémique Peter Handke est alléchante, le résultat n'est pas forcément à la hauteur…

 

« La première fois avec un homme, c'était comment ? »

Dans Die Schönen Tage von Aranjuez, l’auteur autrichien Peter Handke nous invite à suivre au gré d’un « monologue d’été », les réflexions de deux jeunes personnes, une femme et un homme, autour des thématiques de l’amour, des souvenirs, du regret, de la vengeance et de la révolution sexuelle. Entre les deux personnages se met alors en place une joute sensuelle qui, régie par des règles assez floues, étire au possible le langage jusqu’à l’épuiser : il est interdit de répondre par simplement oui ou non ou bien encore d’y évoquer de près ou de loin, l’amour, etc. Schiller et Tennessee Williams s'invitent en filigrane.

« Je ne sais plus. Et je ne veux pas le savoir. Ce que je sais : cet instant sur la balançoire, haut dans les feuillages du verger, moi enfant transformée en reine, dure toujours. Il est valable jusqu'aujourd'hui. Même si je suis restée une reine exilée. La reine d'un monde autre que celui-ci, d'une planète différente, et pas question de quelque trône que ce soit – dès l'instant de ma transformation j'ai été en même temps privée, non seulement de l'enfance mais, en plus, de toute légitimité d'une habitante du monde habituel, de ma planète terre, là… »

Si ce texte est magnifique, il faut bien admettre que le porter sur scène s’avère ardu tant il met à l’épreuve le comédien autant que le spectateur dans les mots même : les descriptions sont pléthores, les thématiques s’amoncellent et les liens logiques, disparates, s'effacent totalement parfois. Loin de les trahir, il semble que Luc Bondy soit néanmoins tombé à pieds joints dans les pièges tendus par les mots de Handke en ne réussissant pas à les faire entendre : le spectateur s’ennuie, souffle et souffre tout du long, cherche dans son siège la position la plus agréable possible, contemple le joli plafond du théâtre, refait mentalement la liste de ses courses, perdant ainsi tout intérêt pour la pièce en elle-même et pire que tout pour le texte qui en était pourtant le centre.

 

Mais alors qu’est-ce qui ne fonctionne pas dans Die Schönen Tage von Aranjuez tel que mis en scène par Luc Bondy ?

Si nous avons d’emblé écarté le texte en lui-même qui reste brillant malgré sa difficulté évidente à être porté sur scène, il convient également d’écarter le talent des comédiens qui, il faut bien l’admettre, demeurent très justes même s’ils semblent quelque peu dépassés par la pièce (en témoignent les nombreux clins d’œil complices avec le public). Dörte Lyssewski et Jens Harzer sont remarquables dans leur interprétation précise et sexy. Rien à redire non plus quant à l’utilisation des silences ainsi que sur l’ambiance sonore du spectacle qui réussissent à amener le spectateur à ressentir cette après-midi et cette soirée d’été (les cigales, les grillons…) et à en appréhender l'atmosphère.

Écartés le texte et le talent des comédiens donc, ce sont bien la mise en scène, la scénographie et le décor qui semblent responsables de ce sentiment de voir une pièce qui constamment tape à côté.

On ne comprend en effet pas les intentions des personnages et au travers de ces dernières, celles du metteur en scène. Pourquoi l’homme se déguise-t-il constamment ? Pourquoi met-il cette coiffe d’indien tout à coup ? Quel est le sens de tout ça ? Bondy donne l’impression de chercher à insuffler du rythme à sa pièce et contourner ainsi la monotonie du dialogue en surprenant le spectateur, ce qui au final ne fonctionne pas du tout, bien au contraire. On a le sentiment désagréable que le metteur en scène ne sait pas quoi faire de ses comédiens et qu’il se dit : « Tiens, si je mettais une coiffe d’indien sur mon interprète à ce moment-là, comme ça, pour voir ? » Il pourrait tout aussi bien lui demander de danser en plein milieu sans raison… ah oui, à un moment le comédien se met très justement à danser en plein milieu sans raison. À un autre moment, il prend la table et la dispose et puis un peu après il joue avec des cartes dessus pendant qu’elle, elle regarde une pomme avant de finalement s’en débarrasser dans un coin de la scène. « Et ? »

Côté décor, c’est la même chose : rien ne semble justifié. La poutrelle en ferraille (un rail ?) et le paravent peint semblent avoir été posés là, comme ça, simplement histoire de mettre une poutrelle en ferraille et un paravent sur une scène posés là, comme ça, et cela sans aucune autre justification. Même chose pour le grand rideau qui encombre le fond de scène et qui ne s’ouvre sur… et bien rien ou pas grand-chose. La mort sans doute, et encore, ce n’est pas très clair. Il aurait tout aussi bien pu s'ouvrir sur un champ d'ornithorynques albinos ou bien sur la prostate de mon grand-père qu'il aurait eu le même effet… S’il y a un sens à tout cela, il n’est en rien lu par le spectateur qui se demande encore une fois : « Et ? »

S'ensuit alors une sorte de colère contre Bondy pour nous avoir fait cette proposition qui ne parvient en rien à nous toucher, à nous émouvoir. Pour nous avoir fait perdre notre temps.

Bien sûr que Peter Handke est un grand auteur malgré les polémiques qu’il a pu soulever notamment sur ses prises de positions pro-serbes, bien sûr que Les Beaux Jours d’Aranjuez est un texte magnifique, mais malheureusement Luc Bondy manque sa cible principale, le spectateur, en usant d’artifices brouillons illisibles qui noient l’intention des mots et la transforme en profond ennui.

Un grand dommage qui résonne en un long soupir qui ricoche sur le joli plafond donc, de l'Odéon, Théâtre de l'Europe...

« La première fois avec un homme, c'était comment ? »

Et bien ça avait l'air ennuyeux on dirait…

 

                                                                                         Alban Orsini

 

À lire sur culturopoing.com


                             

 

Le Monde, 14 septembre 2012

Texte puissant, beauté du jeu : un moment magique, trahi par le surtitrage

 

Par une belle nuit, pas si obscure, vous sortez du Théâtre de l'Odéon, et une question vous tarabuste : pourquoi ces Beaux Jours d'Aranjuez, avec lesquels Luc Bondy inaugure son mandat de directeur, n'ont-ils pas suscité l'émotion escomptée, dans une salle qui pourtant, en ce soir de première du 12 septembre, était en grande partie acquise d'avance ?

Tous les ingrédients étaient là : un texte magnifique de Peter Handke, dont Les Beaux Jours marquent le retour en majesté au théâtre, après la polémique de 2006 qui avait fait suite à la déprogrammation d'une de ses pièces à la Comédie-Française, en raison des positions contestables de l'écrivain sur la guerre en ex-Yougoslavie. Deux grands acteurs – une grande actrice, surtout, Dörte Lyssewski, accompagnée de Jens Harzer. Et le talent habituel de Luc Bondy.

La réponse est bête à pleurer : le surtitrage bâclé a en grande partie gâché la soirée. Luc Bondy a choisi d'ouvrir sa première saison avec ce spectacle créé au Festival de Vienne. Le texte de Peter Handke, qui a été écrit en français, est donc joué en allemand. Et surtitré, dans des conditions assez peu dignes d'une grande maison comme l'Odéon : l'écran de surtitrage, placé beaucoup trop haut, oblige les spectateurs non-germanistes à une gymnastique incessante, peu propre à favoriser l'écoute attentive de cette partition subtile.

Mais surtout, le texte proposé en français à la lecture n'est pas celui de Handke : réduit, dénaturé (retraduit de l'allemand ?) et accessoirement bourré de fautes d'orthographe, il arrive de surcroît souvent en décalé.

Tout cela dit, revenons à l'essentiel, la partition, donc, d'une rare beauté, composée par l'auteur de L'Heure de la sensation vraie. Une partition, oui, plus qu'une pièce de théâtre. Un homme, une femme, un jour d'été. « Une femme et un homme sous des arbres invisibles, seulement audibles, avec un vent d'été doux qui, d'un temps à l'autre, rythme la scène », écrit Peter Handke avant que leur dialogue ne commence. « C'est comme si s'écoulait, avec chaque bruissement des arbres, une heure, ou un jour entier. »

Ils sont là, dans ce temps suspendu, sans que l'on sache vraiment quel lien les unit, et dans un jeu étrange, qui a ses règles, avec leurs transgressions. L'homme demande : « La première fois, toi avec un homme, c'était comment ? » Ils sont là, dans la profusion du monde, sa vibration, qu'ils sont encore capables de percevoir : un faucon s'envole entre les arbres, des libellules « sans lac, sans eau visible », font entendre le crissement de leurs ailes.

Tout Peter Handke est là, le temps et l'absence, la lumière et l'ombre, et la question de comment être au monde, lui appartenir, dans ce monde-ci où le vacarme a recouvert le bruissement des êtres et des choses. Quelles sont les possibilités de l'amour, de la beauté, dans un tel univers, où la guerre des sexes a été déclarée ? Les Beaux Jours d'Aranjuez – le titre de la pièce renvoie explicitement au premier vers du Don Carlos de Schiller : « les beaux jours d'Aranjuez sont passés… » – jouent sur ce sentiment du paradis perdu – éternellement perdu. Dans le texte de Peter Handke, une pomme circule entre l'homme et la femme.

Cette pomme ne figure pas dans la mise en scène de Luc Bondy – il n'en reste que la trace, le fantôme, dans la main des deux acteurs. Cette mise en scène prend un parti très net. Pas d'arbres, pas de nature bruissante, sur le plateau de l'Odéon. Comme dans un tableau d'Edward Hopper, la scène a lieu derrière le rideau de théâtre, et la nature n'est plus qu'un tableau, une représentation.

Dörte Lyssewski et Jens Harzer sont deux fauves de théâtre, qui se blessent, se dévorent, s'aimantent et essaient de se donner de la douceur, comme ils pourraient le faire dans une pièce de Tennessee Williams – lequel Tennessee court lui aussi comme un drôle de fantôme tout au long de la pièce.

Dörte Lyssewski, fantastique, atmosphérique – il faudrait un article entier uniquement pour décrire tout ce qui se passe sur le visage et le corps de cette actrice – marche comme les danseuses dans les spectacles de Pina Bausch, et cela n'a évidemment rien d'un hasard. Paradis perdu, beauté du monde recréée – ou lue ? – par l'art.

La fin est très belle, qui voit le rideau rouge du théâtre – dans le théâtre, au milieu de la scène, jusqu'ici fermé – s'ouvrir lentement, très lentement, dévoilant un ciel nocturne piqué d'étoiles. La représentation, le théâtre, ouvre sur la nuit et sur le monde, comme l'écriture de Peter Handke ouvre le regard.

Quel dommage que ces Beaux Jours d'Aranjuez n'aient pu tenir cette note à la fois profonde et aérienne tout au long de la représentation. À la fin, à la toute fin seulement, on saura que l'homme s'appelle Fernando, et la femme, Soledad.

 

                                                                                        Fabienne Darge


                             

L'Express, 12 septembre 2012

Les Beaux Jours d'Aranjuez : du grand art

 

Les Beaux Jours d'Aranjuez écrite par Peter Handke se joue du 12 au 15 septembre 2012 au Théâtre de l'Odéon à Paris.

 

On attendait l'arrivée de Luc Bondy, nouveau directeur du théâtre de l'Odéon, dans les claquements de cymbales, mais c'est dans le registre de la sonate qu'il prend possession des lieux et sur le mode du chabadabada. Peter Handke fournit le texte – allemand – et Bondy fait le reste avec deux comédiens merveilleux. Du grand art, l'air de rien, où s'exprime une tendresse comme attaquée déjà par la mort. Un événement.

 

                                                                                       Laurence Liban


                             

 

Le Magazine littéraire, août 2012

Le théâtre des opérations

 

Dès les années 1960, Handke s'investit dans l'écriture pour le théâtre qui demeure pour lui un laboratoire d'expérimentations. À travers de multiples dispositifs, il cherche à y fondre l'histoire, le mythe et le quotidien.

 

[…] Selon Handke, « raconter c'est révéler ». Dans Immer noch Sturm (Toujours la tempête, 2010, à paraître en octobre aux éditions Le Bruit du temps), un narrateur (Je !) conjure, attend, voit, écoute les ancêtres de sa famille (mes grands-parents, ma mère, trois frères de ma mère, la sœur de ma mère), son peuple (une minorité linguistique), l'histoire (la guerre et la résistance), le temps – la coprésence des temps. Ils racontent. Une nouvelle forme ? Théâtre-récit-autobiographie ? Le quotidien est devenu légende, est devenu histoire. Ils sont – ensemble. Suivent Les Beaux Jours d'Aranjuez. Un dialogue d'été (récemment paru aux éditions Le Bruit du temps), pièce créée à Vienne par Luc Bondy en 2012, après Jusqu'à ce que le jour vous sépare ou Une question de lumière (monologue, 2007-2008), pièces écrites en français et en allemand. To be continued.

 

                                                                                         Heinke Wagner


                             

 

Le Magazine littéraire, août 2012

Peter Handke : Parfaite énigme

 

Depuis quelque temps, l'écrivain semblait se taire, après les multiples polémiques suscitées par ses prises de position sur l'ex-Yougoslavie. Une rafale de parutions en français a, ces derniers mois, démenti ce silence apparent et restauré l'étrangeté souveraine de sa langue.

 

Avez-vous déjà essayé de raconter un livre de Peter Handke ? Si on prend par exemple La Femme gauchère, on peut y lire un récit féministe des années 1970. Ou un récit clinique sur la dépression. Ou un état des lieux sur la vie dans les lotissements autrichiens. Ou un scénario de film, à tourner littéralement, sur une femme gauchère, trop gauche pour s'adapter à ce qu'on attend d'elle. Tout ça à la fois, et autre chose encore, cette autre chose que le mot style dit peut-être, mais que j'aime à penser comme l'étrangeté de Handke.

[…] cette étrangeté persiste quand Handke écrit pour la première fois en français, dans ce dialogue d'été que sont Les Beaux Jours d'Aranjuez : « La femme. – Maintenant ça me revient : tout à coup l'ombre de la feuille sur la planche de la cabane se remplissait de couleur. L'homme. – De quelle couleur ? La femme. – D'une couleur inconnue. Sans nom. Une couleur foncée. »

Comme tout écrivain, Handke creuse dans la langue une langue étrangère. Il y va avec les mains, je l'imagine les ongles pleins de terre, entouré d'arbres, hiver, été. […] L'humain est un élément du paysage parmi d'autres : ce renversement un peu chinois bouscule notre Occident. Du coup, habiter est une activité à part entière, comme aimer, marcher, ou respirer.

Ville ou forêt, rue ou sentier, autoroute ou voie navigable : l'écriture se fait selon ces différentes vitesses. Et aussi selon l'alternance entre l'incertitude, longue, et la certitude, brutale. Le passage incessant de l'une à l'autre est une des formes du désir, dans les voix des récits de Handke. Le manque, l'attente, et des épiphanies soudaines, au fil du temps. L'ambivalence se résout par stases, par pauses géographiques : un lieu est reconnu, puis un arrachement, de douceur en violence, de lenteur en accélération.

Handke est de ces écrivains dont les titres seuls racontent un « voyage au pays sonore », « par les villages », un « poème à la durée ». Évidemment, c'est une écriture musicale. Mais c'est aussi une croissance dans l'espace. Aranjuez, du dernier dialogue, est un jardin où poussent les mots, entre faim et soif inassouvies : « et chaque A et chaque O devient éternité ». L'énigme demeure, qui ne demande à être ni élucidée ni même nommée. Elle est écrite, constatée : rien ne se raconte mais le mystère est sous nos yeux, ouvert comme une corolle, fermé comme les « pétales des liserons ».

 

                                                                                  Marie Darrieussecq


                             

 

Le Nouvel Observateur, BiblioObs, 31 mai 2012

Luc Bondy prend l'Odéon

 

En septembre, le metteur en scène suisse dirigera le Théâtre de l'Odéon, où il montera « Les Beaux Jours d'Aranjuez », une pièce de Peter Handke.

 

Les amateurs de symbole apprécieront : le nouveau directeur de l'Odéon inaugure sa première saison avec Les Beaux Jours d'Aranjuez, un dialogue sur l'amour. Il s'agit de la nouvelle pièce de Peter Handke, qui fut interdit de Comédie-Française en 2007 pour avoir assisté aux funérailles de Slobodan Milosevic.

« Peter Handke est un immense romancier et un dramaturge qui a radicalement changé la vision du théâtre, et donc créé une nouvelle génération de metteurs en scène », estime Luc Bondy. « Handke a depuis toujours emprunté des chemins de traverse », ajoute-t-il, songeur. Ce n'est pas pour déplaire à cet hyperactif qui cultive avec humour l'art de la nonchalance et la défiance à l'égard des pensées figées, y compris sur les auteurs. […]

 

                                                                                                       Odile Quirot

 


                             

Le Grand Théâtre du monde, 17 mai 2012

Peter Handke, écrivain de langue française

 

Un petit livre à couverture ivoire, beau, simple, beau comme le titre du texte Les Beaux Jours d'Aranjuez. Beau comme le sous-titre, "Un dialogue d'été". Un petit livre façonné par une maison d'édition qui a le goût de la belle ouvrage, Le Bruit du temps. Un petit livre qui recèle un grand texte. Superbe. Sensible, profond, d'une écriture fascinante. Un livre écrit en français par l'écrivain autrichien qui vit une partie de l'année en France.

Tellement simple apparemment et tellement chargée de sensations, de savoirs, de saveurs, de mémoire, de citations, d'impressions, cette écriture. Lourde d'inquiétude secrète qui ne se donne qu'en cet échange.

À peine ouvert, on découvre cette indication sous le titre de la page de garde : "Version originale française de l'auteur".

Plongeons dans ce livre. (Ici, nous reprenons une partie de la chronique du Figaro).

Il y a un an, il était revenu. Pas moins de trois ouvrages avaient été traduits par Georges-Arthur Goldschmidt et Olivier Le Lay, truchements spirituels, chez Gallimard et Verdier.

Il était revenu après l'idiote polémique que l'on préfère ici oublier tant elle nous a toujours paru détestable. Mais on rappellera simplement rapidement, par souci d'exactitude – et parce qu'écrire en langue française pour Peter Handke, publier en français, est un geste puissant.

Quelques mots témoignant d'une vision non manichéenne, d'une expérience sensible, de la guerre des Balkans et de la situation de l'ex-Yougoslavie, plus particulièrement.

Scandale sur une phrase non vérifiée, traduite hâtivement. Il est à l'affiche de la Comédie-Française. Bruno Bayen doit monter cette pièce. La production est déprogrammée en un geste tout aussi hâtif que la traduction...

Pas de quoi être fier, en France. Ne pas laisser penser, analyser différemment. Terrorisme intellectuel.

Les mois passèrent et l'écrivain autrichien revint. Trois livres d'un coup il y a un peu plus d'un an. Et aujourd'hui, ce tout petit opus par le volume, la délicatesse de l'édition.

Peter Handke publie un nouveau livre aujourd'hui. Chez un éditeur qui a le goût de la belle ouvrage, Le Bruit du temps. Lui, Handke a le goût des titres qui vous emportent. Les Beaux Jours d'Aranjuez est un « Dialogue d'été » et, cela est d'entrée précisé, il s'agit de la « version originale française de l'auteur » .

Autrement dit, c'est dans la langue d'un pays qu'il habite une partie du temps, que l'écrivain de langue allemande – autrichien de naissance – a composé cette pièce de théâtre.

On est immédiatement ébloui par son art d'évoquer la peau même du monde. On pense aux premières pages de Lent retour... Étrangement. Pas de banquise qui craque, ici, mais quelque chose des sensations exactes de l'été.

Comme autant de leurres, en même temps : il s'agit d'art, de re-présentation...

Et puis c'est une pièce de théâtre. Ou en tout cas, un dialogue.

Magnifique face-à-face, paroles échangées. Un homme. Une femme. «  Et de nouveau l'été. De nouveau un beau jour d'été. »

Ce qui saisit dans ce texte c'est la simplicité transparente – apparemment – de l'écriture et sa puissance d'évocation. On voit le jardin, la table de part et d'autre de laquelle sont assis les protagonistes, on entend les cris des oiseaux, leurs froissements d'ailes, le murmure du vent dans les feuillages.

Et lorsqu'ils se souviennent, on voit la saline aride, la cabane de bois dévorée de sel, le soleil écrasant, comme, plus tard, on est à Aranjuez...

Dialogue ultra érotisé d'un couple, sensualité des corps, flambée des mémoires, esprits attisés. Luc Bondy met en scène ces deux personnages qui ne sont désignés que comme « l'homme », «la femme », mais se nomment à la fin. Soledad, Fernando.

Arbres, brise, humeur estivale de la représentation ? Non. On est sur un plateau de théâtre et ce qui frémit légèrement, est le grand rideau ! Cette scénographie est signée Amina Handke, l'une des filles de l'auteur.

Quelle décision incroyable pour le lecteur innocent ou sans imagination que nous sommes... La nature, ici, c'est un tableau, un grand paysage, comme oublié dans un coin du vaste plateau.

Le vent, c'est celui qui soulève le rideau. Un tremblement d'avant-représentation. Un frémissement.

Un souvenir de la femme, une demoiselle (Coco König) sur une balançoire, surgit tandis que s'écartent les lourds pans du rideau. Comme passe la silhouette d'un oiseau.

Comme le son, très travaillé nous ouvre l'espace. Comme les citations, allusions, qui émaillent le dialogue, ouvrent encore plus les cadres.

Deux époustouflants virtuoses, portent les interrogations brûlantes des corps et des âmes.

Jens Harzer, tout en nervures adolescentes, ruptures et masques. Un garçon tout en long, fin comme un très jeune homme. Ici, lui interroge, elle répond. L'homme riposte de masque en masque. Il se met à mal. Luc Bondy extirpe sur texte une violence qui y est, littéralement, contenue. Il est en cela un metteur en scène qui transperce l'apparence, qui bouscule les surfaces et sans doute même, les auteurs.

Il y va ici d'une longue amitié. D'un long dialogue. Et l'on pense ici à l'admirable L'heure où nous ne savions rien l'un de l'autre, spectacle sans parole, inoubliable des années 90, à Berlin et au Châtelet, notamment.

On ne connaît pas encore en France Jens Harzer, artiste d'ultra-sensibilité, engagé, sans peur aucune.

Dörte Lyssewski  (que l'on avait tant admirée notamment dans Viol mis en scène déjà par Luc Bondy, il y a quelques saisons) dans la splendeur de sa radieuse beauté. Elle est d'une sensualité puissante, d'une autorité qui ravit, elle possède une voix qui subjugue et dit une force renversante. Elle est magnifique. 

C'est en allemand, en ouverture du Wiener Festwochen, festival dont Luc Bondy est directeur que le spectacle a été créé.

Curieusement, c'est un détail, une citation de Pierrot le fou de Jean-Luc Godard, exacte dans la version française, n'est plus juste dans la version allemande, comme si on l'avait retraduite depuis l'allemand pour qu'elle demeure "en français dans le texte" ; Un détail. Une cuistrerie sans doute de le relever.

Mais ce n'est pas une "traduction", mais bien "une version" qui n'est plus l'originale, la première.

Mais c'est ce spectacle de très grand art qui ouvrira la première saison parisienne à l'Odéon de Luc Bondy.

Tous renseignements sur :
www.festwochen.at

 

                                                                                                            Armelle Héliot

Sur le blog du Figaro


                             


Tout feu tout flamme, 15 mai 2012

Peter Handke par Laure Adler

 

Dans le cadre de son émission, Laure Adler évoque le nouveau texte de Peter Handke, Les Beaux Jours d'Aranjuez, dont elle lit un extrait.

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Version originale française de l'auteur


Format : 117 x 170
96 pages • 13 euros

 

ISBN : 978-2-35873-039-6
Mise en vente : 18 mai 2012